MANUEL DE SURVIE

 

INSURRECTION ÉROTIQUE

(Autocritique de la corporéité métaphorique)

Finalement l'amour anéantit l'objectivité, supprime et dépasse la réjlexίon, annule tout ce qui donne à l'opposé le caractère d'un être étranger, et la vie se retrouve elle-même, mais exempte sormais de toute incomplétude. Dans' l'amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé: comme uni , et le vivant rencontre le vivant.

Hegel

 

 

33. [Pmices. La «famille» est un instrument de production de la subjectivifictive qui, comme tel, est délimihistoriquement. Une connaissance superficielle de l'histoire suffit à la révéler comme une fonction accessoire et de second rang, par -rapport à la production originaire de l'aliénation de la subjectiviréelle à la « personne sociale » - au masque social. C'est dans cette production, qui prend racine à partir de la création de l'ustensile langagier, que l'espèce a matériellement réalisé le début du mouvement qui l’a séparée de la condition animale. La constellation familiale est donc ainsi jà un produit culturel. S'il n'est pas jusqu'aux sens à qui elle n'apparaisse comme origine et cosmogonie, cela procède directement des lacunes d'une imagination aliénée. Le dépassement de l'aliénation ne consistera pas simplement dans l'abolition de la famille, mais dans la capacité conquise de démystifier sa si tenace opacité de fétiche de l'origine apparente. Ici et maintenant, la lutte s'exerce encore, pour peu de temps encore, contre son pouvoir de séduction, qui pousse au néant.]

34. Le désir de dépasser la misère claustrophobique du couple est une évidence qui émerge sitôt qu'inévitablement, ce couple s'aliène à l'encontre de la connaissance dialectiquement vécue de l'extase, assez pour que chacun de ses membres soit à nouveau précipi dans le vide problématique de son «soi». La chuindividuelle dans la prison de la présence aliénée coïncide toujours avec la restauration, historiquement imposée, de l'architecture du Moi - la « survie à soi-même », après un mouvement vital, exprime toujours l'alternative réelle de son ambiguïté sensible: la présence comme suicide immanent et comme pmice de mouvements vitaux ultérieurs. Ce n'est pas autrement que l’enserrement du cloître « nuptial » autour des amants qui, en leur donnant cette plénitude et cette plasticité, a fait si bien pour les vider de toute substance, -est un produit automatique de la machine sociale: nul ne peut espérer y-échapper finitivement, si la machine n'est auparavant détruite, définitivement

35. Qu'on prenne le change de dépasser la misère claustrophobique du couple en ouvrant l’«en-soi» du couple, comme un étroit bocal, et en l’ouvrant par le bas, et l'on se suffira bientôt de ce qui sourd, lugubrement, de liquide séminal, pour le brader au premier acquéreur venu comme l'élixir de la jouissance socialisée. Cloîtré dans son «en-soi», pas de couple qui puisse résister à cet emprisonnement. Si ceux qui y sont, désormais objets du lien contracté, du contrat qui les lie à la gangrène, ne meurent pas tous les deux, c'est au moins celui qui des deux est le moins mort qui y devient fou - inaugurant déjà, plus ou moins métaphoriquement, les instruments du sacrifice phallique. Avec raison, Cooper affirme qu'avant d'aimer quelqu'un d'autre, chacun doit parvenir à s'aimer soi-même. Mais l'entreprise qu'il y a à aimer, c'est à elle qu'il donne tort quand, de cette banalité de base, il extrapole une apologie de la séparation qui en liquide d'entrée tout sens de dépassement dialectique.

 

36. « Nous n'avons qu'une chose à faire: expérimenter le plus pleinement possible un amour extatique dans la pleine séparation. » (Cooper, op. cit., p. 124). « Dans le deuxième chapitre de ce livre, j'ai fondé l'amour sur une façon correcte d'établir la séparation. » (Ibid., p. 111). Mais le passage le plus révélateur dans ce sens, préciment contenu dans le deuxième chapitre, est le suivant. « Dans l'état normal des choses, le Moi tâtonne et titube dans la sphère du monde familial, tant réel qu'imaginaire, puis il νa trébuchant dans le monde extérieur à la famille. Il estime que ce monde tente de reproduire l'image de la famille telle qu'il l'a connue, de même que celle-ci essayait de rassembler de son mieux à l'image du monde extérieur. Ι1 ne semble pas y avoir de différence sensible entre les deux mondes, à moins que le Moi -la personne - ne puisse inventer une telle différence. Si l'individu prenait -conscience de ce fait profond qu'être ennuyeux c'est ne pas avoir dépassé, du moins en imagination, l'horizon limi de sa famille, que c'est répéter à l'extérieur ce système mutilant, que c'est être de mèche avec lui, en résumé, qu'être ennuyeux c'est faire partie de la famille, c'est donner !a primauté au reflet du miroir sur ce qui s'y reflète -, alors on pourrait retourner à son point de départ et essayer de se rencontrer soi-même, de se faire la cour[1] et de s'épouser . (Suit ici une sorte de schéma topographique). Ι1 est certain que lorsque nous en revenons à nous-mêmes, notre optique est déformée par une série de réfractions à travers les autres, à l'intérieur et à l'extérieur de la famille, à l'intérieur et à l'extérieur de notre esprit (si l'on est pas toujours attentif à cette différence, on en garde au moins le sentiment). Pourtant, lorsque le Moi se rencontre enfin lui-même dans ce désert intérieur, tous les autres sont complètement flétris et ratatinés par les irradiations de son esprit et il doit errer seul sur ce terrain dévasté, se nourrissant uniquement de la pierre qu'il suce et des cendres qu'il absorbe par les pores de sa peau. Si, ensuite, il recherche une oasis, il la créera lui-même de ses propres larmes au milieu des dunes de son propre sable. Il pourra alors inviter quelqu'un pour se réconforter lui-même et pour le réconforter. Mais il demeurera toujours dans ce désert parce que là est sa liberté. Et si, un jour, il n'a plus besoin de sa liberté, ce sera encore la liberté. Mais le désert, dans tous les cas, demeure.» (Ibid., p. 38-40).

 

37. La superficialité toute mondaine de Cooper - devant laquelle la féroce idéologie des profondeurs d'un Lacan prend la haute stature d'une maîtrise* monumentale - se traduit dans la frivolité des termes dont il fait usage : « Si l'individu prenait conscience de ce fait profond qu'être ennuyeux.. » (souligné par moi) «en résumé, qu'être ennuyeux c'est faire partie de la famille, c'est donner la primauté au reflet du miroir sur ce qui s'y reflète (souligné par C.) -, alors l'individu pourrait retourner à son point de départ et essayer de se rencontrer soi-même, de se faire la cour et de s'épouser. » Le miroir dont il s'agit ici n'est pas celui de Lacan, tragique et rempli d'éclairs. C'est, à proprement parler, un miroir de communauté-salon, où un Moi assez privé d'imagination pour -se percevoir comme «individu» (être indivise) en arrive à se saisir, en tout et pour tout, comme salon, où un Moi assez privé d'imagination pour se percevoir comme quelqu'un d'«ennuyeux». Présence désarticulée, il aura alors tout loisir d'en rejeter la faute sur papa et maman, intériorisés au point que le miroir les replace au premier plan, plutôt que de refléter la désolation autrement tragique de la communauté-salon, où le psychodrame trouve son milieu «naturel». On ne sera guère surpris que ce Moi, revenu au point de départ de sa recherche d'une rencontre avec soi-même, ne trouve d'autre consolation que de se «faire la cour» et de « s'épouser ». On ne le sera pas davantage de ceci: «lorsque le Moi se rencontre enfin lui-même dans ce désert intérieur, tous les autres sont complètement flétris et ratatinés par les irradiations de son esprit» (omniprésent comme il est en tout ce qui a charge d'âmes, il fallait bien que l’«esprit» finisse par se trahir) «et il doit errer seul sur ce terrain dévasté, se nourrissant uniquement de la pierre qu'il suce et des cendres qu'il absorbe par les pores de sa peau. Si, ensuite, il recherche une oasis, il la créera lui-même de ses propres larmes au milieu des dunes de son propre sable. Ι1 pourra alors inviter quelqu'un, etc. » Cette histoire de désert pour tourisme du malaise ne pouvait se terminer que sur une invitation. Cependant, «il demeurera toujours dans ce désert parce que là est sa liberté. Et si, un jour, il n'a plus besoin de sa liberté, ce sera encore la liberté. Mais le désert dans tous les cas, demeure». Ι1 est temps que chacun prenne sur soi la responsabilité du «matérialisme» des métaphores et des images dont il fait usage. Ι1 est bien dû au langage de lui reconnaître cette vraissemblance concrète, seulement qu'on fouille, comme il est juste, ses stratificatιons archeologiques. Derrière le désert «touristique», la plage - les châteaux de sable! Mais derrière l'une et l'autre s'effectue, avec le plus grand sérieux, la reviviscence la plus consciente de la Thébaïde anachorétique, de l'ascétisme religieux. Le film néo-chrétien se déroule dans cet ordre de séquences: un Moi agité, quelqu'un, personne «ennuyeuse » (chez qui l'attention est portée sur le fait que c'est quelqu'un d'assommant, plutôt que sur le pourquoi et le comment de l'ennui), individu, significativement donnés comme synonymes (au «nom du père» chaque enfant est un alter ego) ; l'ombre passe du couple parental des fornίcastreurs et fait à ces agitations office de toile de fond dans le miroir. Réduits en perspective dans l’huis entrebâillé de la maison paternelle, des raccourcis d'un paysage d'état sont disposés pour se révéler comme la collusoire et répétitive dilatation de cet intérieur familial. Que faire ? S'engager en trébuchant dans cet huis, en traversant le miroir, bien entendu. Une fois vérifié qu'entre «intérieur» et «extérieur» (au sens cinématographique), il n'y a pas de différences sensibles - «à moins que le Moi, l'individu, ne puisse inventer une telle différence» - le Moi-individu-personne-ennuyeuse rentre à la maison, se cherche derechef, et cette fois, se trouve, se fait la cour et s'épouse. Conformément au canon psychédélique, il se produit naturellement des distorsions visuelles et des réfractions à travers les autres. Parvenu à ce point, notre personnage est dans le désert. Les autres sont complètement flétris - aussi bien s'agissait-il de fleurs - irradiés par le (saint) esprit du héros ; et de fait le Moi est cet anachorète dont la survie, telle celle du fakir, tient du prodige. S'il recherche une oasis, il a tout loisir de la créer lui-même de ses propres larmes au milieu des dunes de. son propre sable. Ι1 est également en mesure d'inviter quelqu'un pour se réconforter lui-même et pour le réconforter. Mais le désert est, irréversiblement, sa liberté. À moins qu'il sente un jour qu'il n'en a plus besoin, ce qui constituera une liberté de second degré. Mais le désert, dans tous les cas, demeure le lieu sacré de son avènement. Et voilà tout.

 

38. «Au-delà de l'anéantissement à venir, qui s'appesentίra totalement sur l'être que je suis, qui attend d'être encore, dont le sens même, plutôt que d'être est d'attendre d'être (comme si je n'étais pas la présence que je suis, mais l'avenir que j'attends, que cependant je ne suis pas), la mort annoncera mon retour à la purulence de la vie. Ainsi puis-je pressentir, et vivre dans l'attente, cette purulence multipliée qui par anticipationlèbre en moi le triomphe de la nausée.» (Bataille, op. cit., p. 63). Vrai trait de nie, cette proposition jaillit contre toute attente des pages où Bataille remâche l'indigeste bol alimentaire de l'équivalence entre l'interdiction portée sur la violence et celle qui porte sur l'érotisme. C'est son propre oracle qu'il prononce ici, où sa somme ne résulte pas de l'évasion fiscale. L'être qui attend d'être encore, dont le sens même, plutôt que d'être est d'attendre d'être (comme si je n'étais pas la présence que je suis, mais l'avenir que j'attends, que cependant je ne suis pas) : c'est cela, le Moi en faillite, vivant de crédit, qui affecte sa présence dévalorisée à la récupération d'un recouvrement toujours différé - comment ne pas voir en synthèse, flash éblouissant, l'auto-portrait du chrétien et le portrait­robot du capital fictif ? -jusqu'à ce que «la mort, annonçant mon retour à la purulence de la vie», rende ainsi possible de «pressentir, et de vivre dans l'attente, cette purulence multipliée qui par anticipationlèbre en moi le triomphe de la nausée». Voilà ce qu'avec un haut le coeur, tu enterres. Dans ta mélancolie, la vie grouillante des vers t'apparaît, vis-à-vis de la dissolution de ton corps, comme ce qui te tourne en dérision, obscènement, à demeurer si longtemps dans l'attente, en cumulant des mérites que les doutes oeuvrent à valoriser (voir le passage suivant, ib., p. 63).

 

39. La voilà, la vie, elle grouille quand le Moi a disparu. Miserere nobis. In hoc signo. Sic transit. Le désordre furieux, ou le grouillement purulent: contre cela, l’«ordre», la règle. Pour ne pas voir, dans cette transition d'animaux en la vie, la cohérence impitoyable mais rigoureuse du bios, la borne à dépasser dans un processus qui, l'emportant sur l'angoisse et l'horreur, passe à travers l'ordre dont le projet, ardemment poursuivi, d'une maîtrise de ses destinées, sait qu'il ne lui suffit pas. Ordre qui se verra opposer, dans un long cortège de mises à l'épreuve, de sanglantes et téméraires architectures de désordre, vers la sortie au plus haut, dans l'ordre supérieur de la cohérence totale conquise. Mais la ratio, la production, la valeur, l'accumulation, la quali de maître édifiée sur la pauvreté, la misérabilité : c'est cela, le désordre. La domination du mort sur le vif. L'emprisonnement du désir, l'esclavage du besoin inversé, l'horreur des enfants estropiés, la loi de l'exaction, du sacrifice, du meurtre, la guerre, l'horreur de l'humiliation et du mensonge : ce destinnéralisé de violent désordre, de violations de la cohérence organique, cette fabrique contre nature de maux de vie.

 

40. « Nous avons vite fait d'oublier le mal que nous devons nous donner pour communiquer à nos enfants les aversions qui nous constituent, qui firent de nous des êtres humains»[2]. «Nos enfants ne partagent pas nos réactions d'eux-mêmes. Ils peuvent ne pas aimer un aliment, qu'ils refusent Mais nous devons leur enseignerpaτ une mimique, et, s'il le faut, par la violence, l'étrange aberration qu'est le dégoût, qui nous touche au point même d'en défaillir, et dont la contagion nous parvient depuis les premiers hommes: à travers d'innombrables générations d'enfants grondés. » (Ibid., p. 65). L'obscénité des organes génitaux. «Inter faeces et urinam nascimur.» Tous ces dégoûts sacrés et imposés: les filles de joie en savent quelque chose.

 

41. Ils pleurent, les «hommes», qui dans le gargouillis de la pisse appellent maman. Comme ils têtent cet orifice. Mais - désormais - c'est chose publique : les producteurs de la licence surgelée en représentations (de plus sacrées le monde n'en a jamais vu) ont mis au pillage tous les Krafft-Ebing, toutes les archives de police criminelle, tous les confessionaux, les fichiers des psychiatres. Les voilà alors, photographiées en couleurs, sur papier couché, les «hontes»: Et à contre-jour, presque géorgique, le ruisseau de pisse, écoulé dans le pot de plastique, voilà la naissance prodigieuse de l'étron dans le caramel de la céramique et du nylon. la nausée s'en est-elle allée ? Quel sort réservent au mystère et à l'interdit, quelle messe célèbrent ces maîtres* pieux? Run, run, show! Au cinéma d'à-côté, envol de têtes dans un feu de bengale sanglant: des mains de princesses arrachent, en un seul geste gratίae plenum, des foies, des estomacs, leurs doigts sont ensuite léchés de langues roses de petites chattes, le tour d'un gland, l'instant suivant. Ruisseaux de sang et de sperme convergent. Projetez, projetez, il en restera toujours quelque chose. Persuadés de jouer avec la merde sacrée (feces/argent), ils jouent avec le feu. Quelle leçon vont tirer les enfants de ces fidèles de la nouvelle messe spectaculaire ? Où trouveront-ils la force d'un dégoût ? Nulle part: elle est morte, elle se meurt, la règle de l'interdit. La cohérence d'une volonté de voir commence, elle est en génèse. Le sexe est le sexe, la mort la mort. Le procès, sitôt doublé un cap, avance à reculons. De la représentation vers la neuve vérité. Dans ίa dilatation énorme du temps qu'exerce le show pornographique, chacun découvre qu'il assiste à la torture de toute sa «vie», cloué au siège de sa présence-absence perpétuelle, enfin révélée.

 

42. Lentement, la découverte d'une désacralisation introduit aux contenus cachés derrière les figures fictives du sacré. Dans le moment historique où tout passe dans le marché, l'anticipation du vrai qui y pèse, tu la trouves à l'étalage du marché. Toute ambiguïté déracinée, le capital joue la planimétrie, tout sort est par lui imprimé en plan. Ι1 presse au-dehors, étripe, exprime, aplatit. La « vie » est un entonnoir qui verse à la louche l’« enfant » terrocisé dans ce désert, cette platitude. Mais, sous les coups quotidiens du marteau-pilon, malgré la pression rotative de la continuité, les corps reprennent du volume. Seules les choses restent ce qu'elles étaient: des simulacres fallacieusement dimensionnels. Dépecée, écrasée, disséquée, exhibée, ainsi seulement la misère d'être s'apprend. Rien n'est plus efficace que ce qu'il y a de si manifestement proche. Rien n'aboutit si vite à un lien, à une synthèse que les analogies dévoilées. Coulisses et scénarios, s'affalent à bout de souffle. Les songes, les mémoires les plus secrètes sont éviscérés. Doubles fonds, cellules, soussols, passages secrets, caves, greniers, gogues, débarras, appentis, celliers, latrines, encoignures, courettes, courrées, coins de jardin, ravins, buissons, dunes - tout resusur l'heure, comme par une force centripète, violemment assigné à comparaitre, arraché à la mémoire, désacralisé, dévoilé,, extirpé de l'unicité, et de la jouissance anticipée dans l'angoisse, que garantit l'unicité: publici ici, impudemment, avec acharnement. Ι1 est fait une violence indicible au plus violent des «sentiments» : la honte de soi. Je ne dis pas que c'est 1à la meilleure manière de procéder: je dis que c'est la manière historique, concrète, matérielle, dont la logique du profit puise à la banalité terrible de l'enfermement et de la souffrance ; j'ajoute surtout qu'elle ne pouvait s'en dispenser, et qu'elle en paiera les conquences.

 

43. Le désemprisonnement de la sexualité opéré par le capital ne pouvait pas ne pas présenter cet aspect de viol glacial. Ι1 ne pouvait se révéler autrement que vastateur et pestilentiel. Mais c'est que telle était déjà la matière. La fidélité objectivante et sans discussion. C'est vraiment cette filité, qui viole et qui glace. Et c'est ce « non, NON » de désaveu, ce raidissement d'assistants, de condamnés à écouter le diagnostic, qui démontre une paradoxale honnêteté de l'opération. «Ce n'est pas cela, ί1 y a autre chose... ce n'est rien moins... » : du tout C'est ainsi. La matière: elle est là. Et il est bien qu'elle se voie, dans toute sa « misère » et sa « richesse » à la fois, imprimées en plan. Sans doute y a-t-il eu quelque chose en plus. Même dans le culte des morts il y a davantage que la mort. Il est temps cependant qu'enfin cela se sache: la prison est dans ces figures de deuil et de privation angoissée. Ce qui manque, l'heure est venue de le conquérir autrement qu'en cultivant le culte fmissant et honteux du rêve prohibé.

 

43 bis Que les révolutionnaires feuillettent bien tout l’échantίllon. Qu'ils y reconnaissent leur faiblesse et les points de partance de leurs désirs, Ils y trouveront l'un et l'autre. Mais qu'ils regardent sans trembler. Pas de ricanements, ni de tentations de classifier. Au-delà de la fureur, de la honte, du mépris ; de l'esthétique, du «bon goût», de la mystification. Une autre colère que celle qui appelle à détourner le regard. La colère qui descend dans les souterrains, leur donner du jour. Qu'elle se trouve, cette colère, qu'elle se reconnaisse. Qu'elle ramène sus l'enfant qui pleurniche. Qu'elle monte au visage, qu'elle soit dans les yeux. Sus, à venger et à se venger. Sus, et qu'on dise le vrai, enfin.

 

44. Confluence-de semence et de sang. La mort attise notre sentiment de faute et incarne éloquemment ce crédit que nous possédons. Dans le donjon et le théâtre du MOI, le mort-vivant séquestre la clé de l'extase. que fut dieu pour que, dans l'attente d'un avènement sien, le vivant se pétrifie, jusqu'à ce que, mort, ne se révèle en lui l'illusion venue à terme. Mais le mort d'aujoud'hui, toute trace de démarche (procedere) étant déconsacrée, au terminal nihiliste du progressisme, toute empreinte d’honneur étant dévoilée par les Verbes utilisés, le mort du jour, la dépouille quotidienne grosse de tous les sens morts, qu'est-il d'autre, sinon la «machine», cet engin en nous intériori, le capital arrivé à sa putrescence qui, à partir de nous se recharge? Et que peut-il faire d'autre désormais  que s'exhiber, lui qui n'est fort que de sa barbarie et de son obscénité sans bornes, de son incroyable (et point encore crue ni vue, pas encore en sa totalité) banalité béante, immense vide où se perdre, en face de millénaires de souffrances? S’ouvrir tout grand, se désigner comme le gouffre, le vide, la fin. Se révéler. Se produire comme effroi et inanité. Comme le triomphe de l'impuissance, érigée en manie. C'est de cela aussi que sont vides les yeux des anges, les troupiers désarmés du «Beautiful People».

45. La destruction réalisée par le capital est irréparable. Rien de ce qu'il a dévasté ne peut ni ne doit être restauré. Tout sera trouvé, en se cherchant. Mais il faut pour cela que le sens de tout le chemin phistorique se récapitule dans la connaissance du manque. Ce qui nous manque, montre la voie. Les mutilations sont autant de signes. Aucun compromis, aucune paix avec le présent n'est possible. Ceux qui prennent le risque de s'aimer, découvrent le labyrinthe où ils s'engagent. Tout ce qu'un moment de vrai conquiert, un moment d'incertitude le révoque, un moment de veulerie le fait chavirer. «Se prendre», c'est un défi continuel à la perte: la perte de soi dans le désert de pierre de l'autre, la perte de l'autre dans le marécage et le tourbillon de soi. L' étreίnte, un duel entre vide et plein, et non ceτtes dans le sens où l'entendent les pleutres, d'une viriliphallique et d'une fémini enveloppante. La dialectique est toute autre!

 

46. Lillusoire » conscience qui est ( ...) le produit du pacte-suicide secret dont la cellule familiale bourgeoise est responsable. Cette cellule, qui s'intitule elle-même "famille heureuse"...» (Cooper, op. cit., p. 5). En voilà déjà assez. Lorsque l'autocritique est le bistouri castrateur du terrorisme thérapeutique, cette cellule, sans nulle équivoque apparente, s'intitule elle-même «famille malheureuse», afin qu'avec le malheur les forçats, identifiant-leur nèse avec celle de leurs chaînes, soient toujours plus familiarisés. La voie de l'hospitalisation généralisée part de cette tête de ligne : la constellation de la nèse devient le sigle et la synthèse liquidatoire du périple infernal. À mort ces doutes, astronautes de l'extase: du fait de leurs orgasmes, si tant est qu'il y en eut, l'extraterrestre fut précipité dans le berceau de Procuste. La lune était de fiel. Pour que soit inhumé plus profonment dans l'oubli celui qui pourtant était né. Le vivant, en dernier lieu, prend la place du Mort, du Sacrifié, lorsque nous composons tous un peuple de crucifiés. Conjonction orthogonale du doute et du désespoir: voilà formée la croix.

 

47. «Que la mort soit aussi la jeunesse du monde, l'humanité s'accorde à le méconaître. Un bandeau sur les yeux, nous refusons de voir que la mort seule assure sans cesse un rejaillissement sans lequel la vie déclinerait» (Bataille, op. cit., p. 66). Et c'est le contraire qui s'est éprouvé. C'est d'avoir vu la mort au-dessus de tout, la mort comme fin, c'est cela qui a lancé les hommes dans un mouvement qui n'est pas de répulsion et de fuite, mais d'agression armée, de volonté de dépassement En insinuant en eux, assument, l'horreur, son contrepoids dialectique, le «prix». Mais horreur par essence de la limite marquée sans repos par la réclusion de l'animal dans l'identité de sa dépendance: dépendance exercée par l'habitat par sa « nature » et sa structure, par les stéréotypes instinctuels et la cécité des somatismes. C'était là, c'est encore avoir la mort pour destin: Cette économie étriquée, avare, qui avilissait la plénitude du sens instaurant (istante), cette réclusion dans la thermodynamique de la subsistance, des gonades reproductives, de l'horizon métabolique. Ce peu de chose de la vie, cette imperfection du bios. Cet «être dans le procès » aveugle à la totalité du procès. Sous-être et subsistance dans un sousensemble. Cette cohérence minutieusement réduite à la subsistance, ignorante de la dimensionnérale des cohérences. Cette dimension instinctuelle rendue aveugle à ses propres limites, Les mutations de la vie, synthèse éloquente de la dialectique réelle en acte entre invariance et téléonomie, marquent une différence qualitative qui assigne à la mort le rôle de zéro (même au sens arithmétique : multiplicateur et réducteur). Le niveau d'organisation est signe du sens vivant. Sa complexité est sa richesse. Matériellement aussi (et surtout): habitat (Umwelt) plus vaste, activité davantage articulée - com-phension. Peut-on confondre le sens de vie complexe d'un primate vivant et le sens de vis élémentaire des vers qui grouillent dans son cadavre ? Comment ne pas voir le point de partage qualitatif et ne pas en saisir la signification?

 

48. Et tout se tient*. Voir à l'origine une sujétion atterrée à la mort, c'est se condamner à ne voir que la mort derrière toute fin: à être religieux. Toute religion place les chances* de ce qui est au-delà de la mort. Ainsi, l'être coïncide avec sa fin; la fin qu'il vise, avec la cessation de l'existence. Prendre la fin pour fin visée. Dans un système clos, qui en-deça de la mort scelle la conservation comme un périple vide, un automatisme ignorant de la fin qu'il vise ; donne-nous aujourd'hui notre prière quotidienne pour que le travail apparaisse moins insensé, se fasse accepter comme un accent mis à l'absence de sens, un attribut de la peine de continuer, un «devoir» qui aille jusqu'à en racheter et à élever, dans l'accumulation de mérites - crédits, pour la fête des morts, au plus loin dans l’avenir.

 

49. C'est dans la matérialique la religion occulte la marche du procès. Elle s'acharne à détourner l'évidence dialectique. Elle se referme sur chaque présent comme une pierre tombale, elle étouffe dans les ténèbres du non-sens l'instant qui esquisserait un mouvement vers l'essence. Rien de ce qui touche à l'essence ne saurait se conserver. Tel est l'interdit de la religion. Tout doit venir, dans l'au-delà du sermonnaire. Pour combattre la transcendance, pétrie de matière, du processus, rien de plus efficace que de le faire au nom de la «transcendance» et de l'immatérialité. Rendre aveugle à l'évidence, en ramenant tout à l'atroce lenteur de l'évidence, à l'arc douloureux du cheminement- vie naissance et mort, dans lesquels se fait jour, en un « flash » trop souvent dolent, le sens de la duperie subie, et dans le même instant, la marche certaine du dévoilement, l'histoire contre le mensonge. De cette prodigalité qu'est la vie enchaînée au travail, composer le fétichisme de la prodigalité.

 

50. «Si l'on envisage globalement la vie humaine, elle aspire jusqu'à l'angoisse à la prodigalité, jusqu'à l'angoisse, jusqu'à la limite où l'angoisse n'est plus tolérable. » (Ibid., p. 67). «Car au sommet de la convulsion qui nous forme, l'entêtement de la naïveté, qui en espère la cessation, ne peut qu'aggraver l'angoisse, par laquelle la vie toute entière, condamnée au mouvement inutile, ajoute à la fatalité le luxe d'un supplice aimé. Car s'il est inévitable pour l'homme d'être un luxe, que dire du luxe qu'est l'angoisse (Ibid.). La souplesse «dialectique» d'un passage comme celui-ci, et sa «beau», ne pourraient détourner avec plus d'efficacité la dialectique réelle de la vie comme expérience angoissante du manque* et comme lutte, qui ne soit pas vaine, contre la stase. Voici que pour réduire à un rien le sens du procès et du mouvement, historiquement évident dans le cheminement de l'espèce et le dépassement - où elles s'opposent disloquées par rapport au miroir de la non-essence - des la souffrance; voici l'angoisse glisser hors de l'alvéole du manque où elle pulse, anticorps en lutte contre l'intoxication de la stase, être ce qui «se tient» alors, avec la connotation ornementatίve du «luxe». Que dire alors de ce détournement* «luxueux» du mouvement qu'est l'angoisse ?

51. «La vie toute entière, condamnée au mouvement inutile, ajoute à la fatalité le luxe d'un supplice aimé.» Qui peut aimer ce luxueux supplice, sinon celui, faux humain, en odeur de la patrie qui porte loin de cette « vallée des larmes» ? Qui savoure le calice jusqu'à la lie ? Qui triomphe, cadavre en grand arrοί, dans la rancœur du supplice ? Qui, sinon le «crapaud crucifié», corps de mort, cadavre exquis*? Non humain. Fils de dieu qui vient, déconsacrer la peine, la peine humaine historique  et non vaine de résister, de désirer, de subsister dans l’angoisse, de se connaître imparfaits et mutilés dans le manque, et du lutter et de lutter da capo pour qu'au-delà de soi, et non au-delà de la vie, le manque mûrisse la plénitude, la vie fasse, à grands flots, irruption de la survie, pour que se réalise le rêve concret, contre la concrétude de plus en plus fragile du cauchemar réifié. «Au sommet de la convulsion qui nous forme, l'entêtement de la naïveté, qui en espère la cessation, ne peut qu'aggraver l'angoisse...» L'entêtement de la naϊ veté. Pour obtenir la déroute du sens de l'histoire, et du sens des «histoires», voilà ce à quoi la vermineuse «pensée» religieuse réduit le combat pour l'expérience, la sapience de la lutte, la seule vraie et sanglante connaissance. Du mouvement jamais inutile qu'est l'angoisse, au profond de la stase de la non-vie. L'arbre de la connaissance, le serpent. Voilà la transgression: se connaître, dans le désaveu de la fatalité.

 

52. La fatalité, c'est la stase. La «personnalité» vécue comme jugement sans appel, condamnation au bagne. Pour toujours derrière les murailles érigées par l'altérité. Comme définition au négatif, par exclusion. Constellation des présences où tu te connais comme absence, comme enveloppe du vide. Le MOI dicté au nom du père, sentence et crucifixion: le doute en conjonction orthogonale avec le désespoir. Nom et prénom. Physionomie pétrifiée dans le miroir. Visage que dans l'angoisse tu parcours, en tremblant. Angoisse mère, labeur angoisse, pression exercée contre les parois, pour naître: pour naître, enfin. Tout au long de la «vie». Mouvement de spasme, mouvement du cœur. Dans le silence de la nausée, atterré par des mots. Mot qui se refuse à la re-connaissance. Noms de négation. La neutralité meurtrière des phrases, les regards qui nient qu'ils se voient. Les yeux qui te clouent à ce que tu n'es pas. Τa figure-avatar: l'autre. Sans cesse reconnu- «salut», «c'est toi» - alors que nul ne se reconnaît que tout se révolte, sans répit. Les yeux du père, ceux de la mère, des frères, les yeux des enfants. L'objectίfication. «Qu'est-ce que tu as?» « Parle donc! » La prison, négation inexprimable par le langage. Et la prison, négation éloquente dans le silence. Dont chacun est l'auscultation dégoûtée. Intelligence verrouillée par les mots. Les mots trahis, monétisés, appauvris. Dégringolés. Mots en charpie. Rayons en morceaux. Lueur en miettes. «Comment ça νa? » «Qu'est-ce que tu as? » «Explique-toi.» «Je ne comprends pas.» «Pourquoi me regardes-tu comme ça? » Entre tout ce qui, à un millimètre, à un instant, est entendu, et cette absence de volonté de comprendre, dans une stase de toujours et de fatalité. Mais stase et fatalité déchirées, déracinées, à force de spasmes, en chacun. Dans un secret qui est celui de tous, à peine voilé par l'interdiction, sans cesse plus transparent, plus imminent dans le mouvement de l'angoisse, dans le désir-angoisse, dans ce qui s'endure et mûrit le soulèvement, dans ce qui de plus près s'entend, veut s'entendre. Bien loin du luxe. Bien loin de la prodigalité. L'angoisse, la percée gigantesque de l'histoire, miniaturisée dans les avatars de chacun. La banqueroute imminente du crédit, de ce qui est en attente. Désir qui grandit, qui veut, lutte de l'instant qui refuse d'être sacrifié. Érection passionnée du présent. Insurrection des corps, silencieuse mais interminée, que d'être clandestine rend d'autant plus forte ; plus certaine, d'être occultée par la maniabilité qu'induit le délaissement. Cela, à mesure que le néant paraît triompher. Plus l'insurrection se fait puissante, plus la désolation est le lot. Le nihilisme est la fragilité transparente du fictif. Ecran translucide : près de se briser. Dans le miroir qui se désagrège, le passé se dissipe, et son pouvoir aussi. Amenuisement des murs. Affaiblie, désespérée, la fatalité, cravache dorénavant sans nerfs de la tyrannie. Flic qui blêmit: l'ange gardien agonise. Mais timidité, aussi, d'une puissance qui se découvre, incrédule de l'espace qui cède, de la chaine qui se relâche. Le travers de l'abaissement est dur à céder. L'obscénité de cette accoutumance. La compulsion forcée de répétitίon de l’ίnterdίt.

 

53. Pour la corporéité, l'angoisse est le mémento des vivants. L'entêtement de l'intelligence naturelle: le déni opposé à toute conclusion de soi dans cette constellation de présences objectives. La connaissance d'un destin supérieur n'a pas été ensevelie. La dénégation dialectique de la fatalité qui nie le mouvement. Le mouvement de l'extase, qui sort du Moi fictif et tue le Moi geôlier, est l'opposé de celui qui fuit le corps. C'est la conquête en acte de la corporéité réalisée, et de la totalité cohérente comme son contexte naturel. Quand la corporéité reconnaît le pouvoir transcendant de son sens en procès - sa transcendance matérielle - hasardant alors la plénitude (dans les caresses où s'estompe le mur de verre de la séparation, dans les regards désaveuglés, les actes téméraires de la passion), elle passe ά travers les frontières du soma, fait irruption en débouchant dans le monde, fait si bien de sa pulsation qu'elle comble temps et espace, se les conquiert, les réalise comme siens. Le corps de l'être aimé se révèle alors comme un territoire, un pays, toute une époque. La richesse éclot, tant la plus éprouvée que celle à venir, de son ampleur. Elle dépasse toute mesure d'elle-même, abandonne sa ségrégation morose dans son «signalement», les contours mortifiés de sa figure, ridée dans le souffle entrecoupé de l'angoisse empêchée de se répandre hors de la cuirasse de son «identité », cette identité de mort avec la communauté familiale des geôliers et avec leur temps, scandé par une cyclothymie productrice d'impossible.

54. Aux bornes de l'extase, est l'incrédulité. L'impossible exerce une résistance farouche. Ι1 transperce, il embroche chaque impulsion, la traîne dans la cuisine du sarcasme, où toute passion dé chair passe en viande de boucherie, le sang en sauce, la lymphe-sève en liaison de bouillon. L'exécution du sacrifice n'a jamais fait que tourner en digestion. Feu sorti du corps, et qui fait rougir le cadavre. Ceci est ton corps. Le plateau des délices extirpés. Ne les vit pas, consomme-les. Adoucis ton mal, en-deça du hasard. Rapetisse-toi, dans ton désir réduit à un appétit. Repais-toi, digère, défeque : sois dans le cycle, dans la quotidienneté et la liturgie.

 

55. Sur le maître-tripier, le désir, lui, sait se jeter, reconnaître son possible au passage qui s'ouvre à lui, percevoir, dans le corps à corps, en un coup d'œil, ce qui fera la grandeur de la sortie en armes. Ι1 est au-delà, déjà. À peine ose-t-il l'entrevoir que l'espace-temps de l'extase est déjà son présent Chaque geste ouvre, descelle, désemprisonne, reconnaît, libère, commence. Bien qu’elle soit brève, bien qu’elle soit menacée par les interdits lesplus impératifs, par tout ce qui la rend impuissante et caduque, nous reconnaissons dans l'extase un sens insurrectionnel. Désapprenons à méconnaître nos sens. Croyons-en finalement nos yeux, quand, à force d'audace, l'impossibilité a pu être niée.

 

56. Magie enthousiasmante du pouvoir de l'extase, qui est pouvoir et magie de synthèse, de résolution. Moment d'irruption qui explique et défait tous les nœuds du passé, moment qui finit le temps de la prison. Où la quotidienneté se dissipe, où le soi-objet explose. Où la choséité est en déroute. Présence éclair de la corporéité qui se dépasse, se déchaîne vers le davantage, le plus loin, qui a échappé à l'étau de l'altérité, dans la puissance du désir. L'«animal» et la «personne» transcendés en une irrévocable évidence. Plénitude qui traverse l'enclos de la peau, la traverse comme on entre dans de la lumière, dans de l'eau, dans un bois, avançant sans résistance, solennité de son entrée en fusion. Cette connaissance par son ouverture de l'être sous scellés. Sens vivant du corps d'amour, clair pour tous les sens, somptueux. Dans ce dépassement qui passe au travers, et saisit le vrai, solennelle abolition de la séparation, de l'altérité, de l’enserrement de la prison. Cette identité qui se révèle de l’«intériorité» avec l’«extériorité» : perte de leur sens, perte de sens de l’«identité» emprisonnée dans le Moi, imprimée dans le vide du soi par les formes obsessionnelles des absences, les «personnes», les «autres», le rapport d'identité-intimité avec l'assassinat, avec anathème sur l'être et le sentir. Cette démonstration «par l'absurde» de la possibilité d'être. Conquête armée du présent, et qu'en elle la volonté puissante s'exauce et se réponde, mette en déroute les assises du passé, décapite juges et policiers, renverse rois et reines, étrangle sacerdotes, espions et métaphysiciens. Cette justice faite en soi à la famille royale : finis le palais, ses pièces et ses salles d'audience, ses portes des larmes, ses murmures et ses gémissements aux écoutes, ses chambres de tortures, ses couloirs labyrinthiques, ses caves, ses rats ses insectes ses chauves-souris ses vers ses dragons. Ce souffle profond de l’ailleurs, où le sujet se révèle à lui. Cette guérison sans thérapie, ce baume de résurrection, cette mort de la pitié et des larmes. Cette victoire.

57. Mais elle est trop brève. C'est que le siège contre elle est trop pressant. Contre l’instant, la vengeance du temps se déchaîne, de la quotidienneté désertique. L'ironie et pire, sa contagion: l'auto-ironie. Contagion de l'incrédulité. Prestement, la rancune s'infiltre dans le lit du ressentiment. «C'était vrai?» «Toi aussi?» «Comme moi ?» Justement parce que l'extase peut être cette victoire, quand le chemin qui y mène s'effondre avant qu'il l'ait atteinte, qu'il n'en vient plus si bien à son projet, à ses prémices, le doute pollue la présence à soi réciproque des amants, affaiblit son pouvoir, fait en sorte qu'elle réapparaît, dans le mur de la prison, comme une meurtrière. Spasmes de doute : dont le venin se niche dans la fugacité avec laquelle ils se profilent, dans leur apparaître-en-disparaissant, évitant l'affrontement, conservant l'immunité dans laquelle ils perdurent, irrésolus. Perspective qui, dans un spasme, s'écarte. Comme dans un effet de zoom, le corps se recrocqueville qui allait s'épandre et se faire monde. Les liens du sang qui unifiaient le saisir et le sentir, ceux encore qui amenaient à confluence les sens avec le sens, les voilà qui se défont dans de la pensée sombre, dans l'incertitude. L'enserrement progresse et reprend souffle - tout ton souffle. On ne trans-croît, on ne procède plus de corps, de peau, au-delà de ce qui la délimite - on n'a plus de cette force qui jaillit de l'intérieur, qui la presse, pour la traverser, l'affirmer. On se détache: aussi bien le corps n'est-il plus si présent. Au fond de son corps à soi, on gît... N'importe où, mais ailleurs qu'ici, n'importe comment plutôt que présent. L'autre, c'est l'Autre déjà. La présence est de l'autre côté, c'est celle du bourreau castrateur gisant, se recrocquevillant ou au fond de toi, ou dans l'Autre, tu ne sais plus, cela s'équivaut, ils s'immiscient «l'un dans l'autre», enfermés dans l'identité du non-être, définis dans ce qui dorénavant t'échappe.

 

58. Cette chute peut être pire que la malignité des geôliers. Quand le corps n'a plus cette «grâce» il s'avançait, dans le feu intérieur, vers la sortie de soi - une fois perdue la gloire de l'insurrection, et qu'il oublie ce qui est dû au vrai, jusqu'à se tτansformer, par-delà le frissonnement, en son propre simulacre, et qu'il dégringole dans la honte de miner l'aventure, jusqu'à annuler l'avertissement sinistre de l'absence de plaisir: ce qui remue, ce qui galope alors, c'est la machine, le couteau-phallus, le vagin denté, prompts à se meurtrir, à se nier en se blessant, cependant que~la tête,miroir du manque, évoque depuis la castration infantine les ines plâtreuses des obsessions masturbatoires les plus enfouies, sous l'éclairage chirurgical du meurtre primaire. Preste, la dérision évide les corps comme des cirques qu'on évacue. Athlètes- acteurs, clowns gladiateurs, auxquels sans mystère ni magie sont réduits des êtres qui avançaient vers l'ample concert de l'extase, trouvent dans l'éjaculation «libératrice», le coup de sifflet de l'arbitre qui met fin à la partie. Et dans la déconvenue ressentie, ils découvrent qu'ils ont été eux-mêmes les spectateurs désenchantés, les goujats qui ont remâché cette farce. À peine lui a-t-il été ainsi concédé une lueur de doute, le Moi reconquiert l'espace-temps de l'extase pour le transformer immédiatement en scène, et se représenter immédiatement dans les corps, qui perdent tout mouvement réel. Polichinelle, que ne nous laissez-vous un secret ?

 

59. C'est de cette compétence acquise par l'obscénité que le « cercle » où s'effectue la reproduction mondaine du stalag familial tisse la trame de son intimité. Elles sont rares, les apparitions de la passion, mais elles déclenchent à chaque fois des rafales de rancune qui secouent toutes les épines dans les ronciers des âmes, soulèvent des sables desséchés qu'elles projettent, avec toute la violence de leur haine pour le «désordre» de la passion, vers ceux qui ont, intolérable douceur, un monde dans les yeux. Jamais le monde ne pénètre indemne dans le cercle. Le cercle: l’enserclement qui rend chacun à la fois renard et membre indistinct de la meute. Le recours à un terme qui objective est le fixatif qui accole des amants faits «couple» dans la communauté fictive: famille, cercle, rackett, milieu. Qu'est-ce qu'être dans le jeu ? Être pris, «donné» en gage, en otage. Le pacte explicite interdit qu'il y ait «transcendance»: transcendance d'une identité opaque, démenti d'une connotation donnée, pour signalement, une fois pour toutes. Sous peine de voir se perdre tout signe d'identification. L'être ou ne pas être au sein du cercle est suspendu à cette oscillation: être (donné et pris) dans la connotation qui objective, ou se faire expulser circuit connotatoire, et jeter dans ce bas-fond dégoûtant qu'est la « chosalité » d'«en dehors», l’objectification du verre perdu, de ce qui, consommé déjà, n'est plus consommable, du détérioré, du rebut.

 

60. Dans ce cercle, chacun est nommé. Parlé. Décrit. En présence ou en absence. Toujours dans une terreur sous-tendue. L'économie politique, passée corps et âme en psychologie politique produit la personnalité comme Chose qui est Parlée, représentation forgée par la valeur créditrice, la carte de crédit qui tourne et qui, à chaque tour de roue circulatoire du cycle journalier, s'accroît d'un profit tiré de l'absence. Être dans le cercle : subsister dans sa figure de soi, s'y débiter en la co-édifiant, en ce produit collectif qu'est la personnalité de l'absence.

 

61. Le «travailleur combiné» a touché les racines du pacte social, il s'est identifié à la matrice de la valeur personnifiée. Son objet par excellence est le sujet fictif, la marchandise sublimée dans le simple fait, pour du vide, de se contenir en une forme. Un corps, c'est un support. Un vide, la marque du soi. Tout propos est un sound, la bande sonore de la production de vide. Avec ou sans guitares, toutes les chansons* sont l'indicatif qui fait la promotion de l'absence, qui lèbre l’omnipotence d'un passé qui n’a pas été, indissolublement de l'apologie du crédit futur. L'être-ainsi se prononce et se produit exclusivement dans cette commémoration qui, sans solution de continuité, introduit dans la promesse, sautant à pieds joints sur le présent. Entre commémoration et promesse, l'écran est tendu où sont projetées lés figures de soi, qui celeront le vide dans lequel s'égoutte silencieusement, comme d'une tuyauterie qui fuit, le présent, dont il est fait défense de s'aviser. On parle de ce qu'on n'est pas; pour se produire enchaînés dans le non-être, dans la liturgie du commentaire.

 

62. Jamais la society ne fut aussi absorbée par le cérémonial du «problème», et jamais elle ne fut simocratiquement uniforme, dans chaque sphère de la survie socialement garantie. Tandis que les différenciations entre les classes tendent graduellement à s'estomper, de nouvelles générations «fleurissent» sur une même tige de tristesse et de stupeur qui se commentent, dans l’eucharistie publicitée et généralisée du «problème». Et tandis que le gauchisme le plus «dur» - sous sa forme la plus cohérente - revendique le salaire pour tous, le capital caresse avec de moins en moins de pudeur le rêve de lui donner satisfaction: s'épurer de la pollution de la production au point d'abandonner les hommes à la liberté de se produire simplement comme ses formes emplies de vide, comme ses contenants, dynamisés par une même énigme: pourquoi sont-ils là?

 

 

Août-décembre 1973.

 

 



[1] Le moi coopérien ne courtise pas sa fin, mais lui-même. La liberté que l'on prend ici, de rétablir cet élément absent de l'édition française, n'est due qu'au souci d'adapter le texte de Cooper à la critique qu'en donne ensuite Cesarano. Une autre citation de Cooper a été également «retravaillée» dans le même sens (Cf. thèse 33, Critique de la passivité).[Note du traducteur]

 

 

[2] C'est l'instant de rappeler le passage déjà cité de Lacan: «Car le raisin vert de la parole par quoi l'enfant reçoit trop tôt d'un père l'authentification du néant de l'existence, et la grappe de colère qui répond aux mots de fausse espérance dont sa mère l’a leurré en le nourrissant au lait de son vrai désespoir, agacent plus ses dents que d'avoir été sevré d'une jouissance imaginaire οu même d'avoir été privé de tels soins réels.»