MANUEL DE SURVIE

 

INSURRECTION ÉROTIQUE

(Autocritique de la corporéimétaphorique)

Il n'y a de véritable union, d'amour proprement dit qu'entre des vivants de puissance égale, qui sont donc entièrement vivants les uns pour les autres, qui ne présentent aucun aspect mort les uns pour les autres à aucun point de vue. L'amour exclut toutes les oppositions. Il n'appartient pas à l'entendement dont les relations laissent toujours subsister le divers en tant que tel et dont l'unité elle-même est faite d'oppositions. L'amour n’estpas comme la raison dont le pouvoir déterminant s'oppose au déterminé. L'amour ne limite rien, n'est rien de limité, rien de fini. C'est un sentiment, mais non un sentiment particulier.

 

 

 

0. La sensation de souffrance et de manque suscitée par les rapports formalisés fait en sorte que l'exigence de briser leurs limites, pour dépasser leur si évidente misère, se manifeste comme désir de les faire «sauter» à travers l’irruptiôn de la sexualité. Mais c'est là encore un reflet de la misère, un court-circuit dans lequel la non-tolérance immédiatiste du minimum où est réduit le tissu social le rapproche du maximum auquel, en condition d'humiliation et de faim, le désir réussit à tendre. Les deux « extrêmes » apparaissent comme proches et presque communicants, le temps pour l'intention qualitative de briser la séparation. Ainsi cependant l'illusion se dévoile. Pas plus que ce qui manque à des rapports dégradés n'est la sexualité, la sexualité telle qu'elle est, historiquement déterminée, point le plus élevé où la valorisation isole le plaisir comme salaire de la passion domestiquée à un travail (prestation d'énergie, investissement de temps-c'est-de-l'argent) ne peut concentrer en elle une quelconque exigence qualitative. Le désemprisonnement de la quali et du plaisir est l'objectif révolutionnaire qui νa mettre en fusion le fétiche de la sexualité, et dans le même moment, en la libérant de ses faux contenus, magiques ou religieux, de substitution, enployer la richesse jusquprésent détournée. L'érotisation des rapports, la réalisation qualitative de leur mouvement vers la totalité, ne verra plus la sexualité comme moyen ou comme fin, mais comme un moment significatif du rapport essentiel entre des qualités du vivant.

1. Je trouve dans Bataille : «C'est seulement dans la violation - à hauteur de mort - de l'isolement individuel qu'apparaît cette image de l'être aimé qui a pour l'amant le sens de tout ce qui est » (L'érotisme, Ed. 10/18, p. 26). Mais l'isolement individuel dont il parle est l'enfermemenι dans la figure de soi - en violer la citadelle est véritablement un risque mortel : l'apparition de «cette image de l'être aimé» est d'abord celle de la libération possible, dans une conjugaison avec le monde, le sens en effet de tout ce qui est. En deça de tout psychodrame de l'amour, dans les enfers de l'incarcération en soi, la tragédie est celle-ci : l'au-delà de soi apparaît comme une « image », le chiffre symbolique d'une totalité ardemment convoitée. Elle resplendit de toute une force acquise et développée dans l'état de pression du manque à être*, non tant parce qu'elle en serait la projection hallucinatoire (et en cela fictive), que parce qu'en effet le manque* connaît et appelle l’étre* qui lui est absent sait qu'il existe hors du soi, l'attend et le cherche depuis toujours.

 

Promesse d'être qui se démontre comme son possible concret, l'image est donc cela et en même temps. Bel et bien incarnée, elle est, suivant la manière malheureuse mais réaliste dont on a l'habitude de le dire, une «personne », c'est-à-dire plutôt un masque de drame, mais revêtu par quelqu'un qui est, ou plus exactement qui désire être. Un mensonge très antique, et une hallucination toujours neuve, instituent alors une parfaite illusion de symétrie. Deux «personnes» se trouvent en présence l'une de l'autre, elles se désirent et s'aiment, il ne leur reste plus qu'à se joindre. Mais, au sens littéral du terme, est-ce que l'on conjugue deux « personnes » différentes ? A peine s'apprêtent-elles à le faire, que leur séparation est d'autant plus substantielle que le rapport a paru formellement plus riche et animé. Richesse accumulée de métonymies, animation de silhouettes, de cartoons. L'obstination aveugle avec laquelle deux «personnes» s'efforcent de s'unir semble celle que tel animal, ou un enfant met à lutter, ou à vouloir ne faire qu'un avec l'image qui lui renvoie le miroir. La confrontation est celle de deux images réciproquement spéculaires, et spéculaires tout particulièrement dans leur différence (l'altérité sexuelle et/ou l'altérité des physionomies, au sens large) et leur spécifici' individuelles.

 

2. L'angoisse - la souffrance dont parle Bataille La passion nous engage ainsi dans la souffrance, puisqu'elle est, au fond, la recherche d'un impossible (...). Cependant, elle promet à la souffrance fondamentale une issue », Ib., p. 25) - étouffe implacablement le plaisir, en ce heurt de deux architectures, ou de deux «apparaux», engins de guerre et machineries de prison. Chacun est pour l'autre ce qu'il n'est pas en soi. Chacun, pour rencontrer l'autre, doit sortir de soi. C'est de cela qu'est faite l'extase, cette sortie en armes hors de la citadelle du soi. Mais à peine l'extase tend-elle à s'expliquer, à s'affirmer, à se nier en tant qu'instant et à se chercher comme totalité et comme durée, l'autre se révèle tel une pierre ou un arbre, ou quelque idole: un objet, une « chose », une entité commune au monde des choses, une chose du monde où la citadelle a ses fondations. En cela, l'autre indique déjà, dans un moment même de l'extase, le chemin du retour à la prison, en se désignant comme chose de l'horizon de la prison, en se signifiant dans la dimension étroite où désir et volonté sont méconnus, où se reconnaissent la frustration et le vide. Nul ne peut prétendre y échapper; mais c'est alors qu'ensemble et dans un mouvement identique, les amants connaissent la gravité du projet contenu dans le désir, et la misère de la défaite exprimées dans la réalisation manquée ou mieux, la réalisation du manque. Mais malheur à qui, de cette banalité de son destin, fait la trappe où chaque destinée νa à sa perte. Qui cesse de tirer des plans pour son évasion, qui cesse d'oser y viser et de détester la misère de l'incarcération dans le soi, meurt reclus dans le soi, fait de soi l'histoire d'une mort et meurt à l'histoire, met fin à sa route et reste tel un caillou sur la grand-route.

 

 

3. L'amour, prescrit le cynisme des proverbes, est un combat. De cette misérable sagesse se flatte le sourire des lâches : à quoi bon, cette recherche mouvante de l'extase, quand tu sais que tu ne pourras rien trouver que le corps du rien, que le désir de la fusion et de la sortie de la prison se connaîtra bientôt, chaviré, comme un corps à corps de fantômes ? S'il est pourtant vrai que l'amour est un combat, il est bien davantage vrai qu'une telle lutte est celle que chacun mène contre sa misère et sa propre prison. On ne lutte pas contre l'autre, mais bien contre le soi. Aucun manuel de stratégie amoureuse ne tire la moralité de cette lutte. L'obscénité du réalisme présumé des «ruses» d'amour dépasse de loin celle des éjaculations au nez de la pornographie. «L'être aimé pour l’ amant[1] est la transparence du monde. Ce qui transparaît dans l'être aimé (...) c'est l'être plein, illimité, que ne limite plus la discontinuité personnelle», écrit téméraiτement Bataille. L'être aimé est la transparence du monde tant qu'il ne se réduit pas à apparaître objet d'amour et, à peine apparaît-il objet d'amour, toute transparence disparaît, l'opacité brise le regard, la spécularité le ramène vers le passé. Regarde l'être que tu aimes aventuré au coeur de quelque pays et, si ton amour a assez de force, tu verras combien est grand le pays de ton coeur, combien c'est un royaume, tant est ta volonté, et celle de l'être aimé, à être maîtres sans esclaves. Mais vois au contraire l'image de la personne aimée au milieu d'un paysage: vois la maîtresse-servante qu'était ta mère, le forçat - grande chiourme que fut ton père, au centre focal de ton passé, projection d'un cauchemar omnivore et obsessionnel au-dessus de tout présent, contre chaque futur. Fais du projet amoureux un objet d'amour, tu verras ton passé comme une miroitante barrière te séparer du présent.

 

4. Tu es mienne, je suis tienne, ma compagne, mon homme: l’étre est déjà en déroute, l'avoir déjà s'impose, et son contenu est le néant. Faut-il pour autant liquider la fidélité à un choix, la témérité d'un projet commun, pour que soient dépassés la pétrification et l'anéantissement ? Sans doute deux amants gisent-ils l'un « avec » l'autre tels deux talismans, deux figures d'un 'jeu lugubre, deux bras de quelque mécanisme, mais ce n'est qu'ainsi qu'ils retiennent, dans leur obstination à vouloir, celle-ci même semblerait-elle une compulsion d'auto-destruction sans motif, le songe d'un quelque chose au-delà de la choséidans laquelle ils gisent, le projet d'être qui est effectivement leur seule raison d'exister, leur seul honneur, et le seul honneur à sortir indemne de l'atrocité de l'enfance.

 

 

5. «C'est, en un mot, la continuité de l'être aperçue comme une délivrance à partir de l'être de l'amant », écrit encore Bataille. « Ι1 y a une absurdité, un horrible mélange, dans cette apparence, mais à travers l'absurdité, le mélange, la souffrance, une vérité de miracle. Rien au fond[2] n'est illusoire dans la vérité de l'amour: l'être aimé équivaut pour l'amant, pour l'amant seul sans doute, mais qu'importe, à la vérité de l'être. Le hasard veut qu'avec lui, la complexité du monde ayant disparu, l'amant aperçoit le fond de l'être, la simplicité de l'être.» Ce que l'amant perçoit dans l'être aimé, je l'ai déjà dit, c'est le possible concret, existant par-delà lui-même, dans la dimension de la généralité, d'un projet d'être qui, indissociablement, lui appartient et ne lui appartient pas, merveilleusement personnel, individuel et unique et, en même temps, manifestement supra-personnel, communiste, «historique». L'indulgence hypocrite avec laquelle l'univers mondain tolère la présence des amants masque à grand-peine son envie, son intolérance pour ce que l'amour propage toujours de subversif. Elle le masque en s'appesantissant sur le comique pathétique, la niaiserie des amants. Ceux qui, se tenant par la main, chancelent. Ceux qui «s'illusionnent». Le monde savoure à l'avance sa vengeance historiquement préparée. Ι1 .finira, cet amour, comme tous les autres, dans le ressentiment et dans le vide. Ces communistes retrouveront bien un jour la communauté des épaves, de la désolation. Oh oui sans doute, à l'avance l'horrible mélange ppare bien une défaite certaine. Tant que la vie ne sera pas libérée, chaque baptême est un memento mori, toute bacchanale un empoisonnement.

 

5 bis. La mesure individuelle se conclut dans la mort. Seule l'espèce, la communauté totale, possède la mesure de la vie vers laquelle elle est en marche. Mais la vie réalisée rachètera l'individu de la mort, dès qu'elle lui aura permis de dépasser ce qui le scinde et de se fondre, indivisé, avec la totalité, dans le flux du procès.

 

6. «Tous comptes faits», tout est illusoire dans l'amour, s'il s'agit de faire des comptes. L'être aimé équivaut véritablement, pour qui le fait objet d'amour, à la vérité de l'être. Ι1 en est le chiffre symbolique, la figure, la monnaie. Dans une circulation du capital fictif -où l'être a pour exigence celle de manquer, l'objet est l'équivalent général de l'être. Comprendra-t-on jamais assez la portée positive de ce qui est absence ? Ce qui manque est profond et violent, ce qui manque se fait obligation de parvenir à être, de ce qui manque le procès nourrit la poursuite de sa dynamique.

 

7. Se désespère qui veut, de ce qu'il n'a pas: du moins aura-t-il su pourquoi désirait-il. De tant pleurer à faibles murmures en marge, sur la vie qui s'en est allée, la vie s'en fout, elle s'écoule pour des milliards d'êtres neufs, fleuve inexorable, irrépressible: Cette lutte parcourt les corps enflammés dans la force de la passion. «Ah, le long du chemin des générations, la lumière - déclinante, déclinante - opaque - d'un devenir inchangé. Et pourtant: au long des jours, des âmes, le labeur têtu d'espérance. Et la foi, abstraite, et l'opiniâtre charité. Dans chaque entreprise une image - sindon, emblème, bannière au vent... La lumière: la lumière déclinait. Et la geste appelait à elle, entraînait, entraînait ses preux blasonnés: qu'elle lançait à l'horizon du fugitif Occident. Et le souffle des générations se faisait douloureux, de semέne in semerτ, d'armes en armes.-Jusquce rivage inouï. » (Carlo-Emllio Gadda, La connaissance de la douleur, pp. 52-$3).

 

8. À qui, de flamme, s'est laissé éteindre, ne restent plus que ses larmoiements. Moi, moi, moi. «Le seul fait que nous continuions à proclamer: moi, toi: avec nos bouches malapprises: notre avarice de constipés promis à la putréfaction: moi, toi: ce seul fait: moi, toi: dénonce la bassesse de la dialectique commune et témoigne de notre impuissance à prédiquer quoi que ce soit: vu que nous ignorons: le sujet de toute possible proposition. » (Gadda, op. cit, p. 94). Bite petite, chatte sans émois, pénis-clitoris, la famille qui t'assassine, les copains sont des salauds. En eût-il été autrement, on eût pu (foutu...!) avoir. Tout cela et mieux encore, réussir à se parler - et voir tout ce que personne n'a et combien on est tous identiques dans la privation et l’«infortune», combien à chacun le méme jeu de tarots truqués est échu, mortifiant grâce auquel on ne peut plus apercevoir ce qui réellement vit, ou dont il appert suivant passion incarnée, désir concret, volonté de se réaliser, qu'il pourrait vivre; mais seulement, affamé, contempler l'imagerie infinie de l'Autre magnifique, immensément profus de tout ce qui fait manque. À cela au moins, et c'est beaucoup, les amanτs savent brièvement échapper. S'ils se regardent, c'est qu'ils savent se voir. Ils se désirent, donc ils se reconnaissent. Ils sont déçus, c'est qu'ils savent ce qu'ils cherchent. Ils se haïssent, donc ils savent qu'ils ne se suffisent pas d'eux-mêmes.

9. À travers l'objet d'amour, la complexité du monde ayant disparu, l'amant apercevrait le fond de l'être, la simplici de l'être ? Domestiqpar le fétichisme religieux, Bataille ne distingue pas l'être et le symbole, la «figure». Ι1 est vrai que la complexité du monde - le labyrinthe de la démence pour chacun, perdu dans son architecture propre - disparaît dans la contemplation de l'objet d'amour. Mais ce ne sont que l'espace et le moment qui conjuguent deux mondes, le site et le temps où être et symbole coexistent, la présence à la fois d'une vérité et d'une liturgie qui se combattent. Et quand l'objet d'amour - le fétiche de l'être - se fait transparent au point de se dévoiler comme chemin, mouvement, instant d'apparition fatidique, initiation, quand il perd l'opacité de l'objet et la fascination du fétiche, l'amant aperçoit alors véritablement, non pas le fond, mais le début de l'être possible, et sa simplici lumineuse et terrible. L'amant connaît à ce moment la gravité de ce qu'il a entrepris, l1 voit dès lors l'amour comme conquête et dépassement, communion au-delà du soi, comme lutte pour la vie, communication concrète et pragmatique du possible, comme insurrection.

 

10. Main dans la main, les amants courent vers une eau lustrale, tout juste comme, dans les courts métrages publicitaires, vers un sel de bain ou un coca-cola. Ils s'acharnent l'un l'autre à s'arracher à soi, tout comme dans tes coïts que donne à voir la pornographie. Mais nul mercenaire de scénarios ne saura jamais profaner le caractère sacré de cette élancée, la solennité de ce combat, quelque abjection qu'il mette à en brader les images, à les étouffer dans le cul de basse-fosse de 1là gratification fécale qui l’étrangle. En cela, toute image conserve son innocence: dans la résistance du pouvoir de son évocation, et aussi dans l'évanescence manifeste de sa nature de simulacre.

 

 

11. Le capital s'est cru à même de liquider aiment la résistance milnaire des contenus radicaux manifestes dans le caractère sacré de situations topiques. Ι1 n'a pu que mettre à sac leur iconographie. Et, chose surprenante, il n'y est pas même parvenu sans heurts. Ecrasée sous les rotatives, l'image de l'homme futur, recluse, dans la corporéide chaque être, est toujours capable de ressusciter à elle-même. Un frisson, un instant, une équivoque même, un coup d'oeil distrait et, par mégarde, entre un bâillement et une trivialité, entre deux expressions du vide, un regard imprévu te fixe, un sein respire, une main frémit, un ventre tressaille. Un autre regard ne trouvera plus qu'écran latescent, image de papier glacé. Un slogan viendra en hâte suturer la fêlure* infime ouverte dans la cuirasse d'un cynisme de rigueur. Ι1 ne s'est rien passé, et le deuil se rassure : tu est mort comme tu l'as toujours été, dans une collection interminable d'illustrations funèbres. Mais ce n'est jamais du tout vrai, c'est de moins en moins vrai. Il est temps d'inverser la perspective, de savoir voir l'extrême fragilité de la catalepsie imposée par le capital. Temps de comprendre que le non-héros nihiliste, cet égotiste de l'auto-destruction et de l’anéantissement, a les nerfs à vif, et qu'il ne persiste plus qu'avec une difficulté croissante. Aucun optimisme n'est licite sur la facilité de l'entreprise, mais il n'est que temps de ne pas laisser le désintérê t(accidia) engraisser le ver du pessimisme.

 

12. Si deux «personnes» ne peuvent jamais se conjuguer véritablement, mais seulement ne se séparer que davantage, faut-il donc en croire aussi un autre proverbe de la « realpolitik », suivant lequel l'extase de l'un comporte nécessairement la déconvenue de l'autre ? Est-ce une fois de plus un sacrifice qui se consomme ? Dés lors que la schizophrénie est une condition du social, chacun se regarde vivre en se sentant mourir. Mais avant tout, quel est le sujet réel ? Le moi qui regarde ? le moi qui agit ? Au seuil de l'extase, l'un ou l'autre doit mourir. Tel est le sacrifice nécessaire. Chaque sortie armée hors de soi est un meurtre de soi.

 

13. Ce qui nous retient de mourir est cela même qui nous retient de vivre, en nous sciant en deux: deux ennemis mortels se considèrent avec une mutuelle teneur en la cellule au secret où le soi doute sans fin. En sortir, signifie déboucher dans la certitude. Sortir de soi signifie se connaître sans aucun doute. La fusion dont parle Bataille, la fusion qui te fait individu, être indivise, est d'abord la disparition sanglante de l'autre qui est en toi. L'être aimé, l'apparition de l'autre au-dehors de toi, cette apparition tient du prodige, c'est l'occasion magique d'un rapport réel. Mais, de même qu'il est cela, il est aussi l'apparition d'un « partenaire » au sens théâtral, d'un alter ego.

 

 

14. «Prouve-moi que tu n'existes pas seulement dans mon imagination». Prouve-moi, c'est-à-dire, que tu n'es pas une figure-avatar de moi-même. Car si tu l'es, tu dois mourir. Nul ne peut tolérer un autre lui-même, au-dehors de lui-même. Ι1 est donc vrai: «Dans le sacrifice, il n'y a pas seulement mise à nu, il y a mise à mort de la victime (ou si l'objet du sacrifice n'est pas un être vivant, il y a, de quelque manière, destruction de cet objet).» (Ibid., p. 27). Une «chose», qui n'est pas un être vivant, est ainsi l'objet que sacrifie l'extase, et qui disparaît dans l'extase. Ce qui « meurt » dans l'extase est la mort. Je n'ai nul motif d'inventorier ici des casuistiques autour des combinaisons possibles. Savoir qu'elles sont nombreuses suffit à expliquer pourquoi l'extase simultanée de deux amants est un événement de réalisation difficile. Faut-il spécifier que nous ne parlons pas d'« orgasme » ?

 

15. On peut parler de fusion et d'extase en pensant qu'il s'agit de synchronisation des orgasmes et croire, dans le même ordre d'idées, qu'il est question d'amour dans les rubriques des sexologues, mais qui en parle comme de quelque chose n'ayant rien à voir avec le venir à soi mutuel des amants, ne sait de quoi il parle.

 

16. Nous parlons donc aussi de l'orgasme. Pour ce qui s'y trouve qui intéresse la conquête de la totalité, la fusion unitaire, flux libéré et mise en liberté de la corporéité. Quoiqu'il en soit, on ne saurait accorder à Reich toutes ses raisons. Seule une condition historique d'extrême misère a fait en sorte que l'orgasme apparaisse comme l'unique extase possible et revienne, dans le cycle de la «rareté»*, comme l'exclusif renvoi concret et corporel à la fusion et à la conquête d'une dimension totalisante. Mais c'est bel et bien concrètement que l'orgasme se révèle comme une valeur sanctionnée par la pénurie, par rapport au projet d'être dont il est pourtant vrai qu'il il émane. Comme toute l’ιmite, comme tout seuil, il participe de deux dimensions spatiales. Et pourtant, de la cellule au secret du soi à la totalité du corps, il n'est pas tant une porte qui s'ouvre qu'un miroir qui fond. Le prisonnier est devenu roi ; c'est un roi qui est nu, et c'est le vrai roi: comme il est nu, on ne peut que le reconnaître. Pour trop peu de temps. Le froid-annonce le retour des porteurs de cagoules.

 

 

17. «La victime meurt, alors les assistants participent d'un élément que révèle sa mort.» (Ibid., p. 27). Mais ce sont eux, les assistants, ce sont eux les assassins. Chacun connaît, dans l'étranglement du spasme dernier et déjà refoulé, ces piésences d'exécuteurs. La fin de l'orgasme est toujours une exécution capitale. Tête tombée parmi les amusettes, dans le coffre dont sortirent ab initio les spectres du pavor nucturnus. La même tragédie pré-verbale n'en finit plus de se reproduire. Tout s'arrête-t-il là ? Oui, mais seulement à vouloir être plus royalistes que le roi détrôné.

 

18. Si Reich revenait et trouvait la «libération sexuelle», il en resterait anéanti dans un coin. La victime meurt, alors les assistants participent d'un élément que révèle sa mort, «Cet élément est ce qu'il est possible de nommer, avec les historiens des religions, le sacré. Le sacré est justement la continuide l'être révélée à ceux qui fixent leur attention, dans un rite solennel, sur la mort d'un être discontinu. » (Ibid., p. 27). Qui sont les assistants, nous le savons. Une fois pour toutes, il n'est nulle part de spectacle qui ait des spectateurs innocents, d'autres spectateurs que les exécuteurs d'un rite: liturgie, sentence ou lynchage. Spectacle de mort, toujours. Encore toujours tous meurent à la fois. Et chacun meurt, assassiné par tous dans une solitude épouvantée. Toumort solitaire est -aussi un massacre, tout massacre est un suicide.

 

19. «Ι1 y a, du fait de la mort violente, rupture de la discontinuité d'un être: ce qui subsiste et que, dans le silence qui tombe, éprouvent des esprits anxieux est la continuité* de l'être, à laquelle est rendue la victime. Seule une mise à mort spectaculaire, opérée dans des conditions qui déterminent la gravité et la collectivité de la religion, est susceptible de révéler ce qui d'habitude échappe à l'attention.» (Ibid) Restons en garde: gare à cette négativité qui s'insinue à travers l'hypnose religieuse d'un Bataille. Comme quiconque voit la terre promise dans les cieux où elle a été τefoulée. il est lοrsqu'il parle de vie un douanier encaisseur de passage à trépas. Mais quels sont ces « êtres » qui fixent leur attention, ces «esprits anxieux», et quelle totalité de l'être éprouvent-ils, à laquelle est «rendue» la victime ? Assises de bourreaux cadavérisés, horrible eucharistie du non-être ici pour «être» ailleurs qu'ici. L'orgasme met fin à l'angoisse, décrètent les sexologues, et la seule raison qu'ils puissent trouver à leurs dires est celle que sanctionnent les cauchemars d'une majorité djaculateurs précoces et de femmes frigides, et où l'angoisse de parvenir au terme de l'angoisse étouffe dans l’oeuf toute vélléité de puissance amoureuse. L'angoisse de ces assises de morts chasse quiconque est présent au plus loin du plaisir. Entrent les sicaires qui assistent au meurtre de l'extase, les exécuteurs. Qui ne connaît ce venir à la mort dans l'effet de spectacle, qui n'a éprouvé cet étripage en pleine rue ? «Tu me fais mourir» est un mot comme en prononce une fille qui vient à l'orgasme, elle qui est alors si tentée de vivre. Lit d'amour à deux places, litige que la cour a jugé. Les deux condamnés sont là. N'y a-t-il vraiment rien d'autre ?

 

 

20. Mais le corps est fort. Tenace. Que la faim ressuscite inassouvie, n'y-t-il pas là une dialectique ? La magistrale escrime du désir est là pour nous l'apprendre. La dimension sacrée du plaisir en contient la promesse. Nul, dit-on, n'est capable de se remémorer la sensation de l'orgasme. Là où est vérifiée la fusion instantanée de corps et d'esprit, la mémoire saute comme une valve. La mémoire est le terminal du dispositif qui œuvre  à disjoindre ce qui est corporel de ce qui est mental, la sensation de la réflexion: le gardien vigilant du non-être forcé. Elle n'est pas la fonction du souvenir, mais celle de l'oubli. Censure, refoulement de la censure, sont le fait de la mémoire. Tout oubli du sens propre. La mémoire est le sceau de garantie du Mémento-mori. Le sacré, cet «apparaître en disparissant»: l'être ne semble apparaître dans sa substance que pour disparaître sous la forme que cristallise la mémoire pour le taire. Pour le rendre semblable aux morts. Sens vivant que la forme immobilisée par le sens mort oeuvre à occulter. Que de « sexe » à gogo à l'apocalypse de la domination du capital! Tant qu'on en veut, de cons et de queues à 1οllpé. Comment avoir, encore, des rêves freudiens d'épées, d'écrins? De rochers, de sources ? Dans ces fils barbelés tissés de poils pubiens. Sperme glacé, glands rôtis, chauds les marrons au réfectoire des confirmés. Ceci est mon corps, ceci est mon sang : Votre Père le Capital.

 

21. Et ce peut être vraiment ton corps et ton sang. Comme le sait l'érosion  virtigineuse de l’onanie. Au-delà de l’image, réapparaissent la source freudienne, l'écrin. Dans l'ombre de la mort. Tu ne sais si ce moment est celui de ta disparition, ou un lointain présage de toi-même. Si c'est ta résurrection ou ton suicide qui t'attendait. L'àpreté du combat se dessèche en laissant flotter son odeur. Tu t'en laves les mains. Ι1 reviendra. Tu t'enivreras encore au goût de toi-même. Tu iras en galopant. Des images après des images. Fulgurance, spasme, délices! Irrévocables, immédiatement bannis! Compétent cynisme de l'iconographie sur papier glacé, brutale connaissance de la douleur. Et vaine teneur symétrique, dans l’iconoclastie sexophobique des gauchistes. Νe νoulοir ni νοir ni savoir. L'idéologie de la source, comme l'idéologie de la nature, juste au moment historique où toutes les sources bouillonnent de toxiques, où il n'est de nature qui ne bourgeonne de profit et d'épines. Gare, néo-adamites, la vipère est revenue.

 

 

22. Jamais vagins ne se montrèrent moins farouches, jamais aussi oublieux non plus. La rose mystique, le bouton de fleur promis après la bataille contre le dragon. Vers quoi s'élançait le chevalier en grand arroi Qui a le souvenir de ces sens de la quête sacrée du plaisir comme conquête ? Le prince qu'un baiser suscite d'un crapaud, la belle dormant au bois, la prisonnière du donjon et sa tresse... Elles mentaient, les fantasmagories, mais quel mensonge nous rend-il plus désarmés que la nudité sevrée de magie ? Ces corps désolés, nus comme terrains à bâtir. La passion était plus graτfde dans les manies du libertin qui se plaisait à collectionner des dessous, que ne s'en trouvent au cceur ces néo-adamites hébétés. Nudités de Treblinka.

 

23. Qu'au moins ils n'en tirent pas vanité. Couve, chez tel ou tel, l'état «morbide», le balancement du «péché» tient bon. Ι1 est encore quelqu'un pour continuer à savoir que le chemin passe à travers l’«enfer», si de l'enfer il veut sortir. Les plus timides. Dans le coeur battant d'une érection hasardeuse, le tremblement d'un vagin qui peine. Guerre aux slot-machines de l'orgasme, gare aux flippers djaculation. Nul ne leur rendra l'aventure et la conquête englouties. Dans l'ambivalence des désirs et des teneurs, le sang qui se met en doute, les corps qui se nient et se confondent, là se trouve la dialectique. Les exercices rituels ont outrepassé la frontière des dehors extérieurs, de l'écorce, de l'épiderme. La dramaturgie se déroule désormais dans l'espace viscéral. Un cycle est en train de se conclure: à l'origine, le corps sacrifié projeta le tourment du manque et la prémonition de l'entièreté sur toutes les figures où le sacré prenait forme ; dorénavant l'éclipse du sacré prépare la synthèse du combat ultimatoire, sa conquête par la coτporélté voislne de l’ étre, au-delà de l'aliénation instinctuelle et rationnelle. Hic Rhodus, hic salta. Mais le pied qui s'imprime cet élan connaîtra, avant d'abandonner la proie du Styx, la force contenue dans les formes du sacré: l'empreinte profonde laissée par l'interminable élan vers la conquête, au-delà, de l'être dans la vie. Entre gel et fièvre, nous sentons tous bien la solennide ce temps. C'est nous qui sommes ces «esprits anxieux», qui fixent leur attention lorsque l'attente se fait force, et que le sacrifice qui se prépare est celui de la mort. C'est nous qui sommes les tueurs, les justiciers, les vengeurs enfin. Cherchons la gorge, à nous les testicules de la mort. Le cri, le bond, le coup qui tranche et éviscère, ils sont nôtres, à nous de les revendiquer. Cours, cours, spectacle[3]. Va à ta ruine, cours à ta fin !

 

24. «L'expérience mystique liée à certains aspects des religions positives s'oppose parfois là cette approbation de la vie jusque dans la mort, où je discerne généralement le sens profond de l'érotisme. Mais l'opposition n'est pas nécessaire. L'approbation de la vie jusque dans la mort est défi, aussi bien dans l'érotisme des cœurs que dans celui des corps, elle est défi, par indifférence, à la mort. La vie est accès à l'être : si la vie est mortelle, la continuité de la vie ne l'est pas. L'approche de la continuité, l'ivresse de la continuidominent la considération de la mort. En premier lieu, le trouble érotique immédiat nous donne un sentiment qui dépasse tout, tel que les sombres perspectives liées à la situation de l'être discontinu tombent dans l'oubli. Puis au-delà de l'ivresse ouverte à la vie juvénile, le pouvoir nous est donné d'aborder la mort en face, et d'y voir enfin l'ouverture à la continuité inintelligible, inconnaissable, qui est le secret de l'érotisme, et dont seul l'érotisme apporte le secret. » (Ibid., pp. 28-29). A chacun de réfléchir pour ce qui le concerne devant cette parole* de Bataille. Elle a la puissance hiératique d'un exorcisme. Elle en a aussi la faiblesse terrorisée. C'est la parole d'un ennemi, ramassé en position de combat devant le passage qu'il veut cacher. Immédiatement après cet esclave et soldat du Christ, s'ouvre le chemin pour comprendre, la route pour commencer à embraser. A chacun de savoir apercevoir la figure de ce garde, assez voisin de l'espace de lumière pour en être pénétré, nimbé. Que chacun choisisse l'endroit où il νa frapper. Cette parole qui exorcise l'amour, cette figure illuminée de l'anathème sur la lumière, est en chacun de nous - dans le meilleur des cas. La jeter au-dehors : c'est ainsi qu'on avance.

25. «Lrotisme, je l'ai dit, est à mes yeux le déséquilibre dans lequel l’ëtre se met lui-même en question, consciemment. En un sens, l'ëtre se perd objectivement, mais alors le sujet s'identifie avec l'objet qui'se perd. S'il le faut, je puis dire, dans l'érotisme: JE me perds.» (Ibid., p. 36). Sans doute, il le faut bel et bien. Mais le Moi qui se perd dans l'érotisme, qui tente de se perdre, serait-ce le sujet réel? Et qui donc est celui qui s'identifie avec l’.objet qui se perd ? Quelle Bataille* ! Qui veut se perdre, qui, se conquérir ? Se lirer du Moi, voilà la bataille. Perdre ses chaînes, ces corps de tout le monde, de la phistoire entière. En un si petit jaillissement ? le cynisme des proverbes reconnaîtrait volontiers des larmes (omne animal post coïtum triste). est donc, où s'est tapi tout ressort, élan, coup d'éclat dialectique qui renverse comme un sablier les termes du temps, alors que l'entreprise est en cours, et fait en sorte que plus elle νa de l'avant, plus il revient à son point de départ? Le sujet n'est nul autre que celui qui conquiert l'extase et se donne pouvoir d'être là. Qui se fond, en se conjuguant à la totalité. Qu'importe, pour un instant, si objectivement tout se coagule en un peu d'humeur répandue, si, de tant d'ampleur et d'éclat, ne reste que le tourment de celui qui, pendant qu'il se retrouve, est en train de se perdre ? En train de se perdre: un instant, pas plus. Ι1 n'est de continuique du non-être, temps de fer et de papier du capital, obligation contractée et partie au contrat, Nom du Père, affirmation de la mort continue dans la vie intermittente, le Moi ton maître dans l'ignominieux esclavage, animal recrocquevillé et parties bâillonnées, névrose obsession paranoïa neurasthénie cyclothimie, diagnostic «pourfendant le coeur de la gnose». Le Moi est celui qui ne peut.

 

26. «Mais la perte volontaire impliquée dans l'érotisme est flagrante : personne n'en peut douter.» (Ibid., p. 36). De cette certitude sans doute possible s'armèrent les interdits : ne vous perdez pas, Moi misérables, ou le temps exploserait! Surgirent les figures engloutissantes des dieux. À dieu, à dieu! Adieu plutôt, dieux et déités! Nous sommes au moment résolutoire. Plus mirables et plus éperdus que jamais, parce que si proches de la perte libératoire du Moi, si proches d'être, corps fondus dans l'aurore de la totalité. Comme ils riront, libres, hommes, enfin, de la niaiserie de tous les «maîtres», eux qui seront la maîtrise de leurs destinées et la connaissance, la puissance créatrice et l'intention, manifeste.

 

27. «L'expérience mène à la transgression achevée, à la transgressionussie, qui, maintenant l'interdit, le maintient pour en joulr. L expérlence intérieure de l'érotisme demande de celui qui la fait une sensibilité non moins grande à l'angoisse fondant l'interdit, qu'au désir menant à l’enfreindre. C'est la sensibilité religieuse, qui lie toujours étroitement le désir et l'effroi, le plaisir intense et l'angoisse. » (Ibid., p. .43). Nous trouvons ici un aufheben dégradé, qui n'évoque plus que le bredouillement de la compulsion de répétition. Les « choses » de la sexualité, les misérables choses, elles sont bien ainsi aussi. Nous avons dû l'apprendre, à force d'horreur. Mais pour savoir qu'il n'en est pas qu'ainsi, le savoir avec la fureur subversive du corps insurgé, dans la rébellion contre la ratio qui nile. Le savoir dans le rêve, le cauchemar, l'accablement furieux avec lequel nous sentons l'extase nous abandonner, l'être reculer, le visage aimé, le regard aimé, se coaguler à nouveau, ce qui est proche s'éloigner, l'affirmation nier, la vérité se démentir, la certitude chavirer l'estomac du doute. Tous cloués à la «machine» où l'interdit s'entrecroise avec le désir ? Tous suspendus à la rouillure et à la gangrène de cette parodie de dialectique ? Fixe, troupiers du Christ, alignez-vous en formation euclidienne, depuis toujours la croix orthogonale barre la courbure des espaces. Qui peut souffrir la.mesquinerie de cette comptabilité, et qu'on réduise le vrai à cet air de vérité, à cette équivalence de boutiquiers français? La «sensibilité religieuse», mais se peut-il qu'elle entortille qui que ce soit à un pareil barème de l’Eros? Sans doute, être est transgression, bris de ce qui engorge, obstrue. Mais l'infraction-effraction, l'irruption hors de la prison du soi, la perte volontaire du Moi, la bataille de l'accès disputé à l'être, l'immolation du flic négateur, l'insurrection, la sortie en armes; que vaudraient-elles, si elles n'engageaient immédiatement dans une dimension nonquivalente, si elles n'anéantissaient d'un coup toute ratio compulsive, si elles n'annulaient toute mesure - si elles n'excédaient pas toute mesure -, si elles ne se ruaient dans la totalité, au-delà de toute limite, -de toute mécanique causale et de tous ses systèmes, de tout balancement spéculaire, de toute notion de retour, de rechute, de répétition, de recyclement; d'identité, de contraires ? Si elles n'introduisaient à la dimension supra-historique du procès, si elles ne révélaient le sens unitaire de cette marche ? Si elles ne démontraient la splendeur, irreconduisible à aucune forme de praetium, de l'individu total non-équivalent l'individu monde, l'être invisible depuis la « mondani» des « individus » tronçonné ?

 

28. Comme le Don Juan Yaqui de Castaneda (C. Castaτieda, L'herbe du diable et Ιa petite fumée), Bataille ne voit pas le sublime de ce dont il parle, de ce qu'il expérimente [4]. Ι1 voit seulement la règle. Le sens du procès en mouvement se rend ainsi aveugle à cela même qu'il vise, projetant au devant de soi, pour ne point se voir, l'image spéculaire de la liturgie dont il prit naissance, dans la pratique mondaine désormais considérée dans l'éloignement - et ainsi ramené aux cendres dont il s'était extirpé. C'est avec cohérence que Bataille procède sur le terrain miné de l'érotisme affirmant y rechercher ce qu’il proteste d’aνοir laissé denière lui, le spiritualisme, la religion. De fait, il s'avance revêtu d'une armure de croisé. Ι1 ne ment pas, il faut lui rendre cet hommage. Nul révolutionnaire radical (qui a atteint aux racines du drame, en se défaisant en même temps de tout psychodrame) ne souffre, sans se mettre en garde, un usage neutre du mot de religion. Que sorte Ulysse du cheval de Troie, nous le reconnaissons à l'odeur. Découvre-toi le visage, tu respires le soufre, à chaque pas tu cours le risque qu'on te lacère. Toute forme de ruse est pour toujours mise à nu.

 

 

29. « L'expérience intérieure de l'homme est donnée dans l'instant où, brisant la chrysalide, il a conscience de se déchirer lui-même, non la résistance opposée du dehors. Le dépassement de la conscience objective, que bornaient les parois de la chrysalide, est lié à ce renversement. » (Bataille, op. cit., p. 44). La résistance n'est pas ab initio celle du dehors, mais celle de l'objectivité intériorisée, de l'implacable règle qui te satellise dans une constellation objective, te séparant de toi dès l'abord, et faisant en sorte que tu te « entes» et te «regardes» comme l'autre que tu es. Le dehors, dans le vécu, vient plus tard: c'est la chaîne (l’enchaînement) des causalités, la «machinerie» (la croix, pour qui s'y suspend), ce qui est «donné» quoi tu es donné, livré), le pseudo-destin. Si chacun n'était produit dès l'abord comme le prisonnier dans la chrysalide - la larve de l'être dénié, la larve qui doit et ne peut, la «larve d'homme», semence d'un futur, pas le tien, d'un au-delà dont la mort est médiatrice, semence de la valeur en vigueur dans la dévaleur-, rien ne reproduirait «du dehors» la règle de l'interdit un instant de plus. Ιl serait inutile d'en rechercher un point d'origine dans l'enchaînement causal : le mode de pensée linéaire ne peut simplement pas se rendre compte des stratégies mises en œuvre dans le procès, puisqu'il est l'interdit mis et produit à leur perception. La dialectique, elle, connaît intuitivement le processus, sa dynamique cyclique, le jeu des interactions et des rétroactions. Ce n'est pas ici que j'entends parler de cela. Chaque enfant sait, par ailleurs, ce dont je parle : chaque enfant assassiné qui persiste à se démêler dans ses rêves, qui se recommence vaillament au début, début de la fin pour lui, homme. On naît à la mort: telle est la «vie», la chaîne meurtrière des jours, le quotidien du non-être. Introibo au sacrifice de soi: qui a pour célébration- funèbre la continuité. Intermittence de l'être, insurrection, résistance, vraie guerre civile, à l'intérieur du palais du Moi. Aucun Moi ne jouit d'aucun plaisir. Au plaisir - symptôme de l’être- le Moi est l'autre, toujours. Pas de liturgie ni de cérémonial qui entre-bâille au Moi un accès à la gloire, rien n'introduit le rien à la totalipalpable. «Extériorité» et «intériorité» se touchent dans l'écorce miroitante de la chrysalide, cuirasse et corps rendu étranger. Plaisir, jouissance, joie de l'être, négation de la négation, affirmation de la subjectivité déniée, brisent d’un seul mouvement les scellés de la cellule de la corporéité, les murailles de l'édifice du Moi et les portes du Palais d'Hiver ; la règle intériorisée et sa loi, sa caricature - le Nom du Père et l’icone de dieu - le coffre-fort des secrets publics et le tabernacle des plus exclusives banalités. Ι1 y a dans la dialectique réelle tout autre chose, que ce que le marchand de spécifiques Bataille veut faire entendre, avec ses équations-valences risoires, nihiliste assez cohérent pour être chrétien.

 

30. La réalisation de l'espèce, de l'Australopithèque à l’Homo faber, de l’Homo faber à l’Homo saplens, coïncide pour Bataille avec le refus de la violence (Cf., in op. cit., Ch. ΙΙ, L'interdit lié là la mort), refus terrorisé et fascination solennelle tout à la fois. Que l'espèce sui generis des hommes se fonde sur un ajournement inouï de la vie, et que la violence soit immédiatement à le réaliser dans le système le plus pragmatiquement annihilateur que le règne animal ait jamais connu, c'est ce que le croiparaît ne pas soupçonner. Reste à savoir comment il peut, à partir du refus de la mort, comprendre quel énigmatique renversement préside à l'interdit d'être dont à l'entendre procède exclusivement, par le biais de la transgression, toute avancée vers l'extase. La violence perpétrée contre la subjectivité totale (fondue en totalidans la présence corporelle) de l'enfant ne serait-elle pas l'évidence la plus manifeste d'une dévotion au non-être qui conjugue immédiatement toute conservation à la perte du soi total, de la présence corporelle, à la mort, la mort-en-la-vie - cependant que, et dans la même stase (le fnement forcé de toute percée), c'est justement dans la mort qu'est-indiqué avec toute l'emphase des religions nécrophores le pas extrême qui introduit à la totalité, à une communauté de chérubins décorporés ?

31. L'évidence rebute quiconque n'a pas le coeur d'affronter vraiment la bataille*. Ce dont leur répulsion pour le cadavre [5] persuade les vivants, c'est la faute d'un meurtre, dont ils sont à la fois victimes et complices, perpétué dans la violence biophobique de la «vie » quotidienne, dans l’«ordre» du travail pénitent, producteur d'un temps né à sa perte, d'espaces bornés par l'enfermement. Les dépouilles que l'espèce, une fois qu'elle a commencé, n'en finit plus d'enterrer, sont le témoignage insupportable de tout ce que les vivants enterrent chaque jour en eux: de ce qui reste d'une «vie» débitée, dépouille mortelle et statue éloquente du temps perdu. Ici oui, «fonctionne» bien une facile symétrie: l'allégorie a ici l'évidence d'un matérialisme historique greffé directement sur les braises inconsumables d'une instinctualiqui n'a pas été étouffée par son enfouissement: sur le savoir souterrain d'une corporéiqui mûrit son long élan au-delà à la fois de l’«animali» et de l’«état civili».

 

32. Pour que la communauhumaine ne soit plus une nécropole, il faut qu'elle cesse de s'identifier avec «ses» morts. Que la faute: le non-être, soit inhumée avec eux, dans la fin de la préhistoire, la fin du temps de production. La corporéiénigmatique de la dépouille mortelle, vue dans l'horreur d'une conservation décorporée, aliénée à la présence de l’ici-étant, fut la figure du dieu, l'idole archétypale. La teneur était le lot de quiconque restait là, abandonné dans la survie : dont il regardait le sens éteint, irrévocable:

 

 

 



[1] La traduction italienne de L'érotisme (Ed. Mondadori) comporte, nous lisons « pour l'amant », « perchi lo fa oggetto d'amore », c'est-à-dire «pour qui fait (de l'être aimé) un objet d'amour». Le texte de Cesarano n'en est invalidé en rien, sinon en ce qui concerne directement ce passage de Bataille (note du traducteur).

 

[2] Traduction Mondadori : « Niente a conti fatti », c'est-à-dire « Rien, tous comptes faits ». Dans la phrase suivante, «pour qui le fait objet d'amour» au lieu de «pour l'amant». (N.d.T,)

 

 

[3] Run, Run, Show est le pseudonyme « artistique » que s'est choisi Show Ι Fu, producteur chinois de films de violence et de massacres où l'antique art martial du Kung Fu sert de prétexte à une exhibition spectaculaire du corps instrument de meurtre.

 

[4] Leçons pour devenir un « homme de connaissance » : «Un homme νa à la connaissance comme il part pour la guerre, avec lucidité, crainte, respect et une ferme assurance. Aller vers la connaissance ou à la guerre de toute autre façon est une faute et qui la commet passera sa vie à la regretter.» (Castaneda, op. cit., p. 62).

 

 

[5] Cf. Bataille, op. cit.