Introduction






Pendant un peu plus d'un siècle, d'abord en Occident puis dans la presque totalité du monde, a dominé le projet prolétarien d'une émancipation humaine, grâce à une révolution mettant fin au mouvement du capital miné par des contradictions profondes et causes de cette dernière. Or, comme l'avait prévu K. Marx, le capital surmonta ses contradictions et effectua un échappement qui aboutit finalement à sa disparition en tant que rapport social, et autonomisation de sa forme, celle de l'incrément. En conséquence, d'abord avec l'accroissement énorme de la consommation cause de l'intégration des prolétaires, puis à cause de leur disparition en rapport à la fin du salariat, le sujet, l'opérateur fondamental d'une telle émancipation disparut, en même temps que malheureusement le possible d'une révolution. Le malheureusement n'implique aucun regret, souvent aveu d'impuissance, mais une constatation objective d'une catastrophe que nous avons souvent mise en évidence et sur laquelle nous avons longuement insisté.



Dés le début des années soixante et dix nous avons proclamé la fin du procès révolution et cherché à vivre dans un monde où l'exploitation et la répression avaient libre cours, mais aussi et surtout à comprendre le pourquoi d'un tel devenir, d'où notre question pourquoi l'espèce avait-elle produit le capital né certes dans une zone restreinte du globe mais qui avait investi la totalité de celui-ci. Nous avons répondu afin de sortir de la nature, de parvenir à la sécurité, d'échapper à la dépendance et à toujours transcroître, en fait, et plus profondément, inconsciemment, pour conjurer la menace d'extinction. La grande dimension psychologique concernant l'espèce s'imposait à moi. Mais la même question fut posée au sujet de K.Marx: pourquoi a-t-il fait tant de recherches concernant le capital et qu'il a abandonnées sans effectivement conclure sur ce sujet dans ce qu'il publia de son vivant et même dans ses œuvres posthumes, ce que F. Engels essaya de faire. Avant de répondre, notons que K. Marx à partir de la fin des années soixante du XIX° siècle constatant l'envahissement du prolétariat par le réformisme (en dehors de l'épisode du soulèvement de la Commune de Paris) et le fait que le capital peut surmonter toutes ses contradictions, va chercher "ailleurs" une possibilité d'émancipation, d'où son étude sur les communautés (qui a concerné les diverses parties du monde où elles persistaient encore) et son affirmation de la possibilité de sauter la phase du développement du capital par exemple en Russie, en greffant sur l'Obtchina les acquits techniques de l'Occident.1



Revenons à la question concernant K. Marx. Au fond l'étude maintes fois reprises du capital était due à la recherche surtout inconsciente, probablement, de qu'est-que l'irrationnel? car, pour lui, le capital recèle une profonde irrationalité2 qui fait écho à ce qu'il vit. Elle consiste à vivre hors sa nature, hors de sa naturalité. Or cette mise hors nature découle de la répression dont l'exploitation capitaliste est une expression saisissante, et il insiste sur le phénomène de la forme, surtout de la mise en forme, car la répression permet de donner une forme à l'individu.



L'étude de l’œuvre d' A. Miller consacrée à la répression parentale me permit d'accéder à cette compréhension du cheminement de K. Marx. Toutefois la thérapie qu'elle propose qui implique de revivre ses souffrances originelles comporte aussi une condamnation des parents et exige la coupure d'avec eux concrète, ou symbolique s'ils sont morts, C'est oublier que les parents n'ont fait que rejouer ce qu'ils avaient eux-mêmes subi, et ne pas tenir compte de ce fait du mécanisme infernal des rejouements. En outre cela entretient l'inimitié qui tend à vicier tous les rapports humains. Il ne s'agit ni de pardonner, ni de condamner mais de revivre un vécu douloureux grâce à une profonde écoute qui est une mise en continuité. L'utilisation de cette thérapie en groupe, en éliminant les données négatives sus-indiquées, révèle la puissance de la communauté et donc la nécessité de celle-ci pour retrouver sa naturalité.



C'est donc à partir de l'étude du capital que je me suis rendu compte de l'importance des phénomènes psychiques qui déterminent toute l'activité humaine et qu'en définitive hommes et femmes tendent à résoudre leurs problèmes psychiques grâce aux phénomènes économiques, ce qui constitue une immense substitution. De là nous pouvons en déduire que l’œuvre de K. Marx n'est plus opérationnelle en ce qui concerne notre devenir actuel mais demeure indispensable pour comprendre comment nous y sommes parvenus, et qu'une inversion cognitive impliquant une autre pratique s'impose: non plus partir des phénomènes économiques, la production de la vie matérielle, pour accéder aux données psychiques, mais partir de celles-ci pour comprendre pourquoi telle ou telle activité pratique est développée. Et cette inversion est imposée par la réalité même: l'envahissement de la folie. On ne peut enrayer ce phénomène qu'en partant de sa manifestation concrète et par une écoute profonde de celle-ci couplée avec une immersion dans la nature et la mise en œuvre de sa régénération. Toutefois la réaffirmation de la naturalité, résorption de la folie, ne peut pleinement s'obtenir que par la fin de la répression parentale et l'abandon de l'inimitié.




Camatte Jacques

avril 2021






1 Il poursuivit ses recherches jusqu'à la fin de sa vie, et l'on peut supposer que la non réalisation de cette perspective de greffe, accompagnée de divers ennuis domestiques et de santé fut cause qu'il mourut désespéré.


2 Cf. Le mouvement du capital.