Inimitié et extinction






Ce qui empêche la prise de mesures immédiates et efficaces pouvant enrayer le réchauffement climatique et la destruction de la nature, c'est la dynamique de l'inimitié qui commande tout le comportement de l'espèce. Ainsi le rapport entre les deux est évident et inéluctable: la dynamique de l'inimitié conduit inévitablement à l'extinction de l'espèce. Un exemple probant: une mesure qui aurait un effet positif et assez rapide sur le réchauffement climatique et la destruction de la nature (les deux étant absolument liés) serait d'abolir les armées et de cesser de produire des armes, ceci sans supprimer les salaires de ceux et celles qui travaillent dans les armées et dans l'industrie d'armement. Au lieu d'être payés et payées à détruire, ils et elles le seraient à ne rien faire ce qui leur permettrait aussi de pouvoir envisager autrement le phénomène vie. Une telle proposition serait rejetée comme utopique, irréaliste, etc, et l'argument invoqué est le plus souvent: il faut pouvoir se défendre. Ainsi même une personne non belliciste, ni même belliqueuse, pense qu'elle peut être agressée et qu'elle doit se protéger, ce qui implique que l'autre est potentiellement un ennemi ou une ennemie. Or une telle mesure concerne la totalité de la planète tant sur terre en surface comme en profondeur, sur les mers comme dans les profondeurs océanes, dans l'atmosphère et dans l'espace.


L'inimitié commande d'autres pratiques comme l'éclairage intense la nuit (peur d'agression) de celui nocturne des magasins. En ce cas l'inimitié est liée à la concurrence et à la nécessité d'être reconnu. Mais cela opère également en politique et dans le domaine de la connaissance avec la polémique. Pour s'affirmer l'individu a besoin d'un "ennemi", il ou elle s'affirme contre un autre, une autre. Tout le champ de vie de l'espèce est imprégné d'inimitié. Elle fonde son comportement en rapport avec la coupure d'avec la nature dont une conséquence essentielle est la séparation du pouvoir et de l'amour qui s'affirment préférentiellement l'un, le pouvoir, au pôle homme, l'autre, l'amour, au pôle femme, mais coexistent aussi au sein de l'homme, comme de la femme et constitue un des fondements de l'ambiguïté. Toutefois ce qui "relie" les êtres humains entre eux et leur permet de former un tout c'est l'inimitié.


En ce qui concerne ses rapports avec les autres êtres vivants l'inimitié prévaut et cela peut opérer également pour des éléments du cosmos tant les êtres humains ont besoin de support pour fonder "l'ennemi".


Sous une autre forme des théoriciens variés ont fait ce constat. Dans L'homme imprévu André Bourguignon affirme: "Effectivement, aucune espèce ne se voue avec autant d'acharnement à la réalisation de son malheur, à la destruction des êtres et des choses, aucune ne pratique avec tant d'obstination la violence et le meurtre intraspécifiques, individuels et collectifs; aucune ne traite avec tant d'incohérence, d'insouciance, voire même de cruauté, ses petits; aucune n'assujettit aussi durement les femelles. Ainsi, pour mille raisons, l'Homme est devenu un animal «fou». (…) Voilà ce que nous avons cru lire dans les faits et dans cette longue histoire qui débute avec l'atome d'hydrogène, et qui peut-être finit sur la Terre avec l'Homme."1


Dans L'Homme fou – Histoire naturelle de l'homme -2, il précise en quoi l'Homme est fou. Il appuie sa démonstration sur des citations de Blaise Pascal et il déclare:" D'ailleurs la folie de l'Homme est attestée par la dualité, la division et l'incohérence de son esprit."2 À cela il ajoute l'inimitié: "Ennemi de lui-même, l'Homme l'est aussi de ses semblables."3 Mais tout ceci ne relève pas de la folie mais de la déraison, plus précisément de la spéciose, car celle-là affecte plus profondément l'être humain. Ainsi dans le cas de l'ipséisation il se sent tellement menacé qu'il s'enferme en lui-même, les relations à autrui devenant impossibles; tandis que dans celui de l'aliénation il s'identifie à un autre et s'y enferme, ne pouvant plus retourner auprès de lui-même. La folie est une autre forme de l'extinction car pour l'individu, comme pour l'espèce – si cela advient – c'est l'enrayement de tout développement, de tout devenir. La folie au sens pascalien découle du fait que l'espèce s'étant séparée de la nature, cherche vainement à y retrouver sa place ce qui fonde son errance. Elle sort constamment du "sillon naturel".


Pour A. Bourguignon la racine de cette folie pascalienne réside dans un comportement inadéquat des adultes vis-à-vis des enfants qui peut aller jusqu'à la maltraitance. Cela implique que l'Homme doit changer.

"Quand l'enfant, ses aptitudes et ses besoins seront encore mieux connus, de meilleures conditions de développement pourront lui être offertes; car actuellement, sans que les parents et les maîtres en aient conscience, son éducation est génératrice de conflits psychiques et ne contribue guère au complet épanouissement de ses potentialités".4


"Si l'Homme pouvait changer, ce ne serait que par une profonde transformation des conditions qui lui sont imposées pendant l'enfance."5


Il est bien évident que la source de tous les maux réside dans l'inadéquation du comportement des adultes en rapport aux enfants et surtout en rapport aux bébés. Comment en est-on arrivé là car, originellement, l'espèce eut un autre comportement sinon elle aurait disparu? Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord reconsidérer les caractères de celle-ci. En premier lieu s'impose l'acquisition de la station verticale puis l'accroissement du volume de l'encéphale, lequel va conditionner ce qui est défini prématuration de l'enfant. Toutefois à mon avis c'est une formulation inadéquate. L'accroissement important de l'encéphale et donc de la tête implique, étant donnés les caractères anatomiques du bassin de la femme, une sortie du fœtus de l'utérus lors du neuvième mois de gestation. Mais, encore une fois, est-ce une prématuration? Le petit marsupial sort de l'utérus maternel à l'état de larve et poursuit son développement dans la poche marsupiale. Son développement se fait donc en deux temps. C'est quelque chose de comparable qui s'effectue dans le cas de l'espèce humaine. À la phase de gestation dans l'utérus, l'utérogestation finissant à la naissance, fait suite ce qu'on peut appeler l'haptogestation, gestation réalisée à travers des contacts constants entre la mère (et même d'autres adultes) et l'enfant6. En anticipant on peut dire que la prématuration s'impose parce que l'haptogestation a disparu, escamotée.


Avant de poursuivre je désire préciser les notions de juvénilité, foetalisation, néoténie comme je l'ai déjà fait de façon plus détaillée dans Données à intégrer. Les deux premières indiquent qu'il y a conservation de caractères jeunes chez l'adulte ce qui est évident quand on compare le développement de Homo sapiens avec celui des singes qui lui sont le plus proches. Néoténie indique la même chose mais s'y ajoute l'idée que la sexualité est acquise à un stade plus jeune que celui adulte ce qui n'est pas le cas chez l'Homme. Ces trois notions ne concernent pas ce qui est nommé prématuration.


Revenons à l'haptogestation. Franz Renggli affirme que les bébés veulent constamment être portés et des psychologues allemands parlent de tragling7 et considèrent que le bébé humain est nidicole, le nid étant constitué par le bras entourant et soutenant le bébé et la poitrine. Comme il doit être constamment porté jusqu'au moment où il acquiert la capacité de marcher debout, traversant une phase où il a, par moment, besoin de progresser à quatre pattes, ce qui ne doit pas être empêché, la mère et le père ne peuvent satisfaire cette exigence. En conséquence une communauté très cohésive s'impose comme elle s'imposa avec l'émergence de Homo sapiens.


Au cours des millénaires à la suite de la séparation d'avec le reste de la nature, moment à partir duquel surgit l'inimitié vis-à-vis d'elle, mais aussi l'ambiguïté à son égard, la communauté se fragmente et surgissent des formes d'organisation diverses. Corrélativement la séparation des mères de leurs enfants s'accroît, nécessitant l'invention d'objets techniques comme le berceau ou création d'emplois comme celui de nourrice, ce qui implique que plus l'Homme se sépare de la nature plus il se sépare de sa naturalité. Et nous arrivons au stade actuel où le bébé devient un être étranger et étrange créant souvent un malaise, un désarroi chez les parents dû à la remontée: le retour du refoulé: la continuité perdue. L'espèce survit grâce à un énorme développement technico-scientifique compensant une connaissance et un comportement immédiat réprimés, puis perdus, même si certains éléments de naturalité persistent occasionnant l'intervention de scientifiques pour faire respecter la rationalité et donc le devenir hors nature.


Le bébé, être étranger, n'est pas accepté dans sa naturalité, il est souvent perçu comme dérangeant et empêchant les parents de réaliser ce qu'ils nomment leur vie. Cependant plus l'enfant grandit et se rapproche de la maturité et plus il peut être accepté par les adultes parce qu'il leur devient un être compréhensible avec qui ils peuvent avoir des relations épanouissantes pour les deux parties. Par là peut s'opérer le recouvrement de la phase enfantine initiale qui fut douloureuse. Il le devient de plus en plus au fur et à mesure de sa domestication qui le fonde être humain de cette société. En effet on ne naît pas homme ou femme mais on le devient. Cela implique un procès d'acquisition, un travail permanent, une progression indéfinie, bases sur lesquelles s'élabore l'idéologie du progrès qui, elle aussi, est imprégnée d'inimitié: par rapport à la nature et au passé, par rapport aux autres (les ennemis du progrès). La répression de la naturalité implique un devenir qui débouche dans l'errance.


Alors qu'est-ce qui pousse hommes et femmes à avoir des enfants? La donnée la plus importante, inconsciente, est le désir d'être sauvé et de former une communauté. Tant que ce désir ne sera pas universellement reconnu, il sera impossible d'enrayer l'accroissement vertigineux de la population. À des degrés divers tout enfant est au départ un enfant sauveur. Curieusement l'adulte qui veut fuir toute dépendance – ce qu'il a vécu enfant – recherche un être qui, à ses yeux, représente la dépendance par excellence.


Toutes les communautés despotiques, qu'elles aient disparu ou subsistent encore, ainsi que toutes les sociétés avec diverses formes d'État, ont visé à adapter mères et enfants au devenir communautaire puis social et n'ont jamais essayé de faire en sorte que celui-ci soit adapté aux besoins naturels des mères et des enfants. Ainsi au cours des millénaires s'est opérée une séparation constante entre mère et enfant et les conditions de vie de celui-ci n'ont fait qu'empirer surtout avec l'instauration du patriarcat, où il devient un objet de contestation du pouvoir.


La haine inconsciente des mères et donc l'inimitié et l'ambiguïté s'en est suivi qui, avec celles vis-à-vis de la nature, fonde le comportement de l'espèce spéciosée parvenue au bout de son errance8.


Pour éviter l'extinction, on doit abandonner la dynamique de l'inimitié comme fondement du procès de vie tant intraspécifique que interspécifique et même avec le cosmos, ce qui implique fondamentalement la remise en continuité grâce à l'acceptation de la naturalité de l'enfant, et à la récupération de la leur de la part des adultes, ce qui ne peut advenir qu'à la suite d'une immense inversion.






Camatte Jacques

Juillet 2019






1André Bourguignon L'homme imprévu – Histoire naturelle de l'homme - 1, Ed. PUF, p.10.

À propos de l'importance de l'enfant j'ai, dans d'autres textes, cités divers théoriciens et théoriciennes. L'intérêt de l’œuvre de A. Bourguignon réside dans son approche historique, paléontologique, qui tient compte du rapport de l'espèce à la nature et qu'il évoque le possible de son extinction.



2 Cf. page 18.



3 Idem, page 18.



4 L'homme imprévu, pp. 303 – 304.

        Ajoutons le point de vue d'un anthropologue, François-Robert Zacot: "Trois exemples. Trois symptômes qui tous ont un point commun: l'appropriation de l'enfant par l'adulte. Qui témoignent de la pathologie de notre époque culturelle.

       La fécondation in vitro (FIV) qui parait justifiée, produit cependant une absence de transmission entre les parents et l'enfant; l'enfant n'a et ne peut avoir de place ni dans une histoire ni dans une filiation. Bien que présent, le bébé n'existe pas. Ce qui compte c'est le désir de l'adulte, celui de la médecine. Qui l'inscrivent dans leur logique."

          Il en est de même selon lui avec l'adoption et le cas de l'homoparentalité. Il conclut: "Elle (la logique culturelle) construit le danger car elle construit l'homme de la perte de soi." l'Occident, l'adulte et l'enfant, in Le Monde,09 novembre 2007



5 L'Homme fou, p. 16 . Page 316 du même livre, il précise:" Pour celui qui rêverait d'un monde meilleur, la seule voie de transformation de l'Homme passerait donc par un changement radical des conditions offertes aux femmes enceintes et aux enfants; car il semble bien que dans toutes les cultures les petits de l'Homme soient élevés dans de moins bonnes conditions que les petits des animaux sauvages, dont le développement psychique, il est vrai, a de moins grandes exigences." Il ajoute, cela suppose une révolution "actuellement inconcevable". Au cas où elle se réaliserait, "il resterait un élément non maîtrisable, les désirs inconscients des parents. Savent-ils pourquoi ils souhaitent avoir des enfants? Savent-ils qu'ils ignorent leurs véritables besoins et qu'ils les élèvent de façon si souvent désastreuse?"


6 Je rappelle que l'origine de ce terme provient de l’œuvre de Ashley Montagu qui parlait d'utérogestation et d'extérogestation. J'ai remplacé extero par hapto en référence à Franz Veldman fondateur de l'haptonomie.



7 Cf. Glossaire.



8 Je ne fais aucun développement, parce que tous ces thèmes ont été développés dans d'autres textes, par exemple dans De la vie. D'autre part j'y reviendrai dans la suite de Émergence de Homo Gemeinwesen.