MANUEL DE SURVIE

 

 

Critique de la passivité

 

 

Tout ce qu’il y a eu jusqu'à présent, n'est rien; nous le supprimons. Ce que nous allons faire, nous n'en savons rien encore. La chose commencera à se voir lorsque la destruction de tout ce qui se conserve aura-liré le terrain pour nos créations.

Rosenkranz

 

 

42. « ...Il apparaîtra alors que le monde possède depuis longtemps le rêve d'une chose dont Il lui manque seulement la conscience pour la posséder réellement » (Marx, lettre à Ruge, Septembre 1843). Cette chose se présente aujourd'hui, au-delà de tout rêve, comme le combat vécu contre un ordonnancement carcéral de cauchemars entièrement pétris de matière. Cette vive lutte ne peut en aucune manière se limiter à la simple identification des formes dans lesquelles s'organise la destruction du désir, avec les conditions historiques dans lesquelles Il est dénié tout espace réel au désir. Le désert n'est justement pas le désert scénographique et «poétique» de Cooper, où celui-ci imagine que la subjectivité, déracinée de son terrain historique (dans le sens aussi bien de l’«histoire» que de l'histoire individuelle), ne se reconnaît que pour sanctionner sa misère. Le désert est au contraire, dans une parfaite matérialité et concrétude, ce qui, pour Cooper, est la «scène» que le «moi» fuit après s'être conjugué avec soi - après avoir fait retomber sur soi-même toute impulsion radicale vers la conquête d'un rapport avec l'altérité de ses semblables. C'est la multiplication de l’ίntérieur famIlier (le numérateur) dans l'extérieur  urbain» (le dénominateur), le vécu du rapport de connexion qui unit ces paysages terrorisants à l'architecture «intérieure» du Moi fictif (le chiffre). C'est le désert réel: la piste sombre où les pas quotidiens perdent la mémoire et le sens de leur mouvement. Les «choses» doivent être vues pour ce qu'elles sont: la matière-symbole d'un sort que le pouvoir imprime. Fuir est inutIle. IL n'existe pas de sort qui éluderait les «choses» et la choséité. Rien ni personne n'offre en cadeau une aventure alternative: Il n'est d'aventure possible que de se conquérir un sort.Τu ne pourras mener cette conquête qu'en partant du site spatio-temporel «tes» choses t'impriment comme une des leurs. Il n'y a de lutte qufaire voler en éclats la choséiqui te lie en lui refusant tout mouvement et jusqu'au moindre pas; que ta prétention d'être s'affirme ici même, où tout se ligue pour te l'interdire. Reconnaître la volonté radicale, depuis, le ciment où s'enfoncent tes racines historiques. Exiger des «choses» : des objets d'amour, de haine, d'indifférence frauduleuse, exiger même des pauvres objets de la «richesse» inanimée, d'être avec toi, en tant que tu es vivant, que tu veux l'être. Avec tout ce que cela comporte. La prétention d'être est une irruption du qualitatif qui franchit d'un bond les tranchées creusées entre toi et l'autre avec la puissance créatrice d'un assaut au palais d'hiver. Quiconque s'en trouve investi est immédiatement contraint à un choix radical. Que va-t-Ilfendre ? La mort des désirs, où Il se trouve congelé, ou la vérité rendue fulgurante de sa faim ?

 

43. Que sur le désert quotidien pleurent donc, si l’envie leur en reste, «poètes » et toute la littérature. Belle harmonie, qui mêle à leurs sanglots ceux que versent les clercs de l'apocalypse! Les hommes commencent à apprendre qu'à les attendre, le risque est grand que ne les attendent bientôt plus que des larmes et des cendres. Quiconque se sent dans le quotidien comme en un désert, n'est pas si éloigné du cœur de tous. Il n'en est qu'à un pas, celui qui lui reste à franchir vers son propre coedur. Il ne s'agit pas de rester là, de s'asseoir et de pleurer, pas plus de macérer dans l'abstinence que de se construire une oasis. Plutôt employer ce qui reste de force à ce pas, cette manoeuvre d'approche, cet embrassement d'amour et de lutte qui, de ce que le quotidien semble désert, n'en parait que plus absurde. C'est en ce mouvement que chacun pourra, en se retrouvant là où perdure le désir qui résiste à l'anéantissement, objectuel, découvrir en lui la présence de ce programme historique que constitue la passion, et se sentir prêt

44. Et tu trouveras alors ceux qui, en même temps que toi, sont prêts. La marque honteuse que scelle sur chacun le secret de Polichinelle d'être né à la mort du plaisir, est le signe de reconnaissance d'une identité prête à se confronter. Vaneigem parle d'un «réflexe d'identité». «La subjectivité radicale est le front commun de l'identité retrouvée. Ceux qui sont incapables de reconnaître leur présence chez les autres se condamnent à être toujours étrangers à eux-mêmes. (...) La connaissance n'a de valeur que si elle débouche sur la reconnaissance du projet commun; sur le réflexe d'identité». (Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, p. 257). Sous peine de matérialiser l'auto-destruction physique que préfigure à peu de distance toute mort au sens de la présence, Il importe de ne pas s'enfermer en ce point géométrique (la récession névrotique) où naissance et mort semblent appelées à coïncider ontologiquement, mais plutôt, en l'emportant sur la fascination nécrophIlique du gouffre, et la mort fermement cantonnée dans la fin des désirs, de risquer sur-le-champ le par-delà, de remonter vers le but vivant. L'origine ne se tient pas dans ces enfers, mais à la surface où, chacune depuis sa basse-fosse domestique, émergent et se maintiennent les présences exemplaires. Il n'est que de les voir, pour les visibIliser, toutes. Et pour les voir autrement qu'en leur apparence de formes rendues en tout semblables à des choses, Il aura fallu remonter de ce fond qui est celui de chacun, en serrant dans ses poings le secret de tous. Et le montrer, dans un cri qui soit d'amour et de guerre.

 

45. Puisque telle est l'évidence matérielle qui émerge du projet qualitatif: la pression de l'interdit d'être est si absolue et généralisée qu'elle rend impossible à quiconque de marcher vers sa réalisation qualitative sans engager une guerre totale à l'organisation de la non-essence, cependant que nul ne peut se rêver qualitativement comblé sans impliquer dans cette guerre les individus qu’il appelle à partager son projet qualitatif. En amont de toute problématique connexe au «rapport d'objets», se pose le partage de fait d'un dessein commun. Malgré le jeu statique de toutes les apparences, la possibilité n'est laissée à personne de limiter ce qu’il est à sa «figure» d'objet. Comme le savent depuis toujours les femmes (bien qu'elles semblent vouloir l'oublier, dans cette assumation par certaines d'entre elles du point de vue misogyne, qu'est le féminisme), au-delà d'un positionnement formel d'objet, derrière les rôles mécaniques et l'opacité des «traditions», commence la dialectique réelle. Malheur à qui, au-dedans et au-dehors de lui, ne voit que la rigidité risible des protocoles comportementaux. Qu'on demande seulement à une femme, pourvu qu'elle soit encore capable d'aimer, l'importance qu'elle donne (et de quelle manière, et pourquoί) au texte des récitatifs rituels, dont elle sourira toujours en elle-même, à cette sorte de danse d'approche, survivance de notre dimension instinctuelle, qu'est la disposition mutuelle des figures à l'intérieur des rôles prescrits. Tout aussi bien qu'au-delà de l'objective prison d'un épiderme, peut et doit commencer un monde, un rapport réel peut et doit prendre forme au-delà de la prison des rôles. Ne pas savoir reconnaître, derrière l'obéissance apparente aux stéréotypes rituels, l'émergence passionnée, et par insurrectionnelle, de la qualiqui se cherche et se crée, c'est de condamner à ne jamais connaître les hommes ni les femmes dans leur réalité substantielle. IL faut se défaire au plus vite de ce pessimisme psycho-sociologique dans lequel survit tout le cynisme qui a présidé à la compilation des casuistiques, nées dans la pénombre des confessionnaux et des commissariats de police.

 

46. Vaneigem affirme dans le Traité: «IL faut débarrasser l'amour de ses mythes, de ses images, de ses catégories spectaculaires ; renforcer son authenticité, le rendre à sa spontanéité. IL n'y a pas d'autre façon de lutter contre sa récupération dans le spectacle et contre son objectivation. L'amour ne supporte ni l'isolement ni le morcellement, Il déborde sur la volonté de transformer l'ensemble des conduites humaines, sur la nécessité de construire une société où les amants se sentent partout en liberté» (Ibid., p. 262). Le contenu radical, la transcendance palpable de la passion amoureuse est icivélée, dans la nécessité claire de transformer le monde pour parvenir à être. Ici aussi, son impulsion retombe: dans l'apparente absurdité de ce désir.

 

47. Et, en dépit de tout ce désir est le désir, ab imis. Cette nécessité de la passion est la vérité de la passion. Dans chaque naissance tumultueuse d'un amour, renaît le désir fondamental de se transformer en transformant le monde. La haine et la suspicion que les amants suscitent autour d'eux sont la réponse automatique et défensive à la guerre qu’ils font, du. seul fait de s'aimer, à un monde où toute passion doit se méconnaître et mourir. Peu importe que tout cela prenne si souvent fin dans une misérable victoire de la haine et de l'humIliation. IL ne saurait jamais y avoir là qu'une victoire de l’«interprétation» sur la transformation advenue: interprétation paranoïaque de la volonté d'être elle-même, qui se renverse en faute et en honte. Le souvenir de ce qui s'est passé n'en brûle pas moins pour toujours dans le «secret» de chacun. Sa capitulation l'avilit? Sans doute, mais comment ne pas savoir le prix que coûte, le poids que pèse cet enrôlement amer du côté de la haine de la vie? Et, ce qui importe plus, comment ne pas voir la fragilité croissante de telles désertions, à mesure que le plat de lentilles se fait plus toxique et plus nauséabond? La honte ne dissimule jamais que la connaissance la plus douloureuse des rendez-vous manqués. Chaque visage parle de ce qui n'a pas été. Cela aussi se trouve dans la communication et les yeux qui ne veulent pas être aveugles ont pour le saisir une pénétration instantanée. La défaite patente des « autres » apprend à celui qui ne veut pas mourir toute l'horreur où tombe la veulerie.

48. «Qu'est-ce qui assure la parfaite commnication amoureuse? L'union de ces contraires: plus je me détache de l'objet de mon désir, et plus je donne de force objective à mon désir, plus je suis un désir insouciant de son objet; plus je me détache de mon désir en tant qu'objet, et plus je donne de force objective à l'objet de mon désir, plus mon désir tire sa justification de l'être aimé.» (Vaneigem, op. cit, p. 261). Qu'est-ce qui assure à cet acte dialectique de ne pas se court-circuiter dans l'oscillation perpétuelle du doute égocentrique? Le fait que celle-ci se rencontre dans le vécu d'une dialectique en acte à partir de l'autre, de l’intéraction avec laquelle Il ne peut se dispenser; en d'autres termes, Il n'est pas d'objet d'amour, pour réifié et aliéné qu’il puisse apparaître, dont Il soit possible de dissimuler, concrétude vivante, la subjectivité «mise en» être. «Je suis», c'est le message de celui qui aime, et ce message nécessite immédiatement de rencontrer, dans l'autre, ce qui fait sa substance. Dans cet assaut livré au non-être, où chacun se connaît comme différent de soi, «neuf», «vrai », «méconnaissable», comme celui qui «n'y comprend plus rien», l’effraction de ce continuum quotidien Il est contraint de vivre sa présence comme une cellule d'isolement, prend corps, violente et supra-individuelle. Mais la présence de l'autre importe davantage encore, une présence qui doit être conquise dans le mouvement même où l’on se rend maître, en se libérant, du sens de la sienne. Ainsi s'exprime-t-il dans la passion amoureuse un modèle miniature, mais irréductible, du mouvement vers la totalité; potentiellement, l'autre n'est jamais que le premier parmi les autres. Par delà la figure de l'être aimé, sitôt bri le fétiche de l'appropriation exclusive (où l'autre disparaît comme présence réelle, en ne laissant de lui que son image objectuelle), commence le monde des rapports humains. Un amour n'est que quelque chose qui commence, et peu importe qu’il le reste souvent, ou qu’il ne parvienne même pas à le rester. De tout ce dont la pénurie fait manque, rien n'échappe que le nombre des êtres qui s'apprêtent à vivre.

 

49. La fin irréversible de toute herméneutique utilitaire (et du néo-léninisme, sa forme la plus opiniâtrement contre-révolutionnaire) s'accompagne inséparablement de l'éclipse du mode de pensée linéaire. Depuis toujours impuissante à concevoir et à synthétiser le procès, la pensée linéaire fait monter les pauvres en esprit à bord de ses trains de causes et d'effets, tel l'émigrant qui espère tirer, conséquence directe du billet de voyage qu’il vient d'acquérir, la terre promise d'un dénouement heureux de toutes les luttes et de toutes les inquiétudes. Il est temps de concevoir enfin, à tous les niveaux, en en tirant toutes les conquences, et en premier lieu les moins édifiantes, qu’il n'est pour personne d'équivalence pré-constituée et pré-garantie entre son fait de s'insurger contre les conditions généralisées d'aliénation et ses possibilités éventuelles de s'y soustraire en se mettant, ou en étant mis en sécurité. Si le «texte» de l'histoire n'a pas encore appris au moins cela aux révolutionnaires, alors ils sont encore bien loin de l'essentiel.

50. L'insurgence du refus, et de la lutte contre les conditions où il est dénié d'être répond, simplement et immédiatement, à un état de fait hic et nunc. Et, s'il est indispensable que la dialectique radicale se libère de tout résiduel immédiatisme « positif » - de toute politique Illusion sur la possibilité d'exorciser, à travers l'adoption d'une tactique et/ou d'un «style»,la négativité tant que s'étend son règne -, Il l'est tout autant de reconnaître le caractère immédiat de toute «prise de conscience», et ses limites. Que les conditions générales et historiques de l'aliénation aient changé depuis un siècle, voilà qui devrait suffire à l'affirmation que tout projet de subversion vient d'un affrontement direct et immédiat avec la domination absolue de la négativité. De là l'intermittence des insurrections, la fugacide la « conscience », l'automatisme avec lequel la ification'est subie. Sans que pour cela la lutte se réduise au feu de file d'«Illuminations» délicieusement «privées», provisoires, indignes par définition du rang de la cohérence et de la continuité; plus que jamais, la cohérence critique est seule garante d'un renversement des conditions données, et d'une transformation révolutionnaire du monde. Mais l'irruption, dans la subjectivité de chacun, du point de vue de la totalité, du point de vue radical, n'est et ne peut être que l'irruption dans la subjectivité du point de vue qualitatif, lequel, dans les conditions données, est insoutenable par définition. Nous rencontrons là l'ultime niveau «historique» où la dialectique réelle se comporte comme une phénoménologie du paradoxe, après tant de siècles où elle s'est travestie, dans les rangs des aliénations magiques et religieuses, comme la contemplation désemparée du paradoxe.

 

51. L'écartement qualitatif qui existe entre destinées individuelles et destins généraux peut s'apphender - si l'on recourt au paradoxe que contient, et veut suggérer, l'indication d'une méthodologie radicale - en comparant la dimension individuelle au niveau que la physique quantique définit comme «micro-physique » et la dimension nérale à celui que cette même physique finit comme «macrophysique». Les événements qui se vérifient dans le «social », à un niveau assez significatif pour influer sur les destins généraux, ne constituent pas la simple sommation des comportements individuels. Inversement, les « prises de parti », la cohérence et l'intention manifestées à un niveau individuel n'influent pas plus d'elles-mêmes sur les destins généraux. Ainsi, le matérialisme dialectique convie d'abord chacun à assumer le point de vue de la totalité, afin qu'inparablement Il s'apphende comme perception consciente des conditions historiques qui le déterminent à être l'individu qui, pour être, exige de les changer; et comme point de vue où son existence d'individu séparé reflète lepouvoir négatif de ces conditions. La physique quantique affirme qu' « un système microphysique ne se dote de propriétés définies qu'en cas d'interaction avec des moyens d'observation macrophysiques : une telle précision pose clairement ce fait que bien que les lois macrophysiques soient mathématiquement parlant une conquence de celles de la microphysique, celle-ci peut cependant être formulée après la macrophysique et à partίr de la macrophysique » (P. Jordan, Lmmagine della fιsίca moderna, Feltrinelli), et par conquent, «Dans tous les phénomènes macrophysiques interviennent de très nombreux atomes de la même espèce (et où l'on ne tient donc compte que du comportement moyen de tels atomes, sans aucune consiration pour les actions individuelles), les lois statistiques qui régissent le comportement des atomes se manifestent comme causalimacrophysique ». Le point de vue radical est celui qui fonde l'individu en procès à partir des conditions historiques (ιι macrophysiques ») qui le nient, et dépasse d'un bond, dans ce mouvement qui abolit toute diachronie (tout « après»), la séparation entre individu et « histoire ». Mais, dans le même mouvement, en tant qu’il se connaît comme nié, l'individu (l’être indivisé) se pose comme le projet d'une subjectivité en acte, dans le contexte d'un conflit radical dont Il expérimente, en soi, la causali«macrophysiqucomme l'organisation «guerrière» de l'interdit qui porte sur l'être ; cependant que rien ni personne au-dehors de lui-même, pour soί, ne garantit à sa lutte l'effet qu’il exige d'obtenir à partir de telles causes.

 

52. Par extension: d'une perception de tout cela qui n'atteint pas à la dignité d'une conscience, le produit involontaire spontané», au sens de l'automatisme capitaliste) est le gris ressac de la désespérance, dans lequel la houle équivoque des «espérances» soixanthuitardes est venue s'endormir. Celui qui a lutté, porté par la conviction de toucher au comptant la gratification éthique ou poétique due à son «sacrifice», et qui patauge maintenant dans la merde des catacombes sacrificatoires, ne méritait pas d'autre sort. Avec une impitoyable cohérence historique, le « désespoir» n'aura mis fin à ces envolées quraison du taux d'idéologie qu'elles y avançaient D'autant moins personnelles, d'autant moins vécues furent les motivations de l'enrôlement - partout où il s'est agi en effet de la prίse en charge d'un rôle, et donc d'une figuration théâtrale promise dès le début à la récupération spectaculaire -, d'autant plus la facticité du contenu a trahi le mariage d'inrêt (ne dit-on pas «épouser une cause» ?), -la vilennie des espérances nous avions espoir dans la révolution»), et plus l'évidence de la lutte ouverte, et de ses termes réels se charge d'une puissance qui terrorise et désempare Il n'y a plus rien à faire»). La contre-révolution n'a pas tant pu recourir à une force stratégique substantielle (qu'elle n'a d'aIlleurs jamais possédée, la tirant toujours de la faiblesse des insurrections), qu'elle ne s'est faite forte de l'irréalisme des insurgés, incapables de reconnaître en eux, et pour eux, les raisons substantielles de la lutte, qui ne se vérifie dans l'histoire que pour autant qu'elle découle de leurs histoires.

53. De même que n'existe nulle ligne de conduite (dans le sens du «style» auquel, de temps en temps, renvoie improprement Vaneigem, lorsqu’il cède à la tentation, chèrement payée par ailleurs, d'un hédonisme irrécusable et immédiatiste, dans la désagrégétion duquel l'Internationale Situationniste n'a que trop tardé à se dissoudre comme «organisation»), ni de corps de préceptes à l'impromptu concours, qui seraient d'eux-mêmes finis comme révolutionnaires (Cf. Apocalypse et révolution) : de même Il n'est donné à personne de pouvoir concrètement «mesurer», à l’échelle des événements sociaux, les fruits de la radicalité. Sinon, bien entendu, en ces occasions d'insurrection où, si ce n'est pas l’"histoire" que chaque combattant bâtit de ses propres mains, c'est encore moins la description d'une bataille ; de celle-ci en tant que telle, cependant, les résultats ne lui seront connus que comme suite à des événements qui, pour le moment, ne peuvent qu'échapper à son contrôle, et à sa perception même. C'est aussi un terrain où chacun sait comme il est facile, dans le combat, de reconnaître l'individu qui se «met en scène», pour toucher la gratification de pouvoir et de séduction qui le disqualifie dès le départ (et agit de même qu'un personnage de film, ou de roman-photos, goûte à l'avance l'instant où, comblé, il νa s'enlecter, étant à lui-même le plus enthousiaste des spectateurs) et celui qui, au contraire, de la façon la plus palpable, vit dans les gestes et les inventions de la lutte la joie nette et l'honnête colère d'une radicalinudée. Lui fait ainsi la preuve d'un intuitif savoir des limites de l'insurrection et montre, préciment en ce qu’il se garde d'y trouver prétexte à se valoriser, comment écarter le faux problème posé par la «valeur politique » d'un affrontement de rue.

 

54. La cohérence vis-à-vis de la lutte est la seule invariance qui conduise à une téléologie dotée d'opérationalihistorique. Ce n'est pas une cohérence telle qu'une idéologie, un corps de préceptes, ou un «style» pourraient prétendre les contenir, ou les garder en eux. Elle n'est pas non plus telle qu'on puisse prendre le change de la trahir, sans se trahir. Se trahir à quel prix, au prix de sa vie, voilà qui devient de plus en plus clair. Lmergence montante d'une extrême mire, dans le temps même où elle néralise la nécessivitale de la lutte, cloue chacun devant un choix permanent. L'horizon néral de la lutte νa laisser une signification de plus en plus minime à la constellation idéologique au nom de quoi les hommes croiront se battre; l'évidence de leurs motivations réelles leur apparaîtra de plus en plus vite. Il n'est que réaliste de pressentir ici la naissance d'une conscience de l'espèce, déjà en cours sous les formes des corps de préceptes idéologiques: dans la mise à nu accélérée du caractère limité et de la valeur de prétexte de tout «chiffre» idéologique, mise à nu forcée par les termes extrêmes et absolus de la lutte contre la mort. L'espèce de la conscience est déjà embryonnaire, lorsque les idéologies résiduaires de la «préhistoire» montrent la corde dont elles ont pendu la radicalité, après l'avoir trahie; quand l'accent est dramatiquement mis sur les raisons subjectives  de la lutte, elle s'éveille alors à la vie. La subjectivité qualitative de l'espèce se définit à partir de l'identification généralisée de l'individu comme l'être nié, dont la lutte doit, parce qu’il le veut, être la négation de ce qui le nie. Dans le royaume de la négativité, aucune affirmation individuelle ne peut résister à long terme à la récupération. « Tout au plus avons-nous donné confiance à l'intuition hégélienne que, "le négatif s'enfonçant avec le positif dont Il est la négation", on hâte l'émancipation de ceux qui hériteront le monde, le retard qui conduit inévitablement aux mésaventures de l'idéologie est démystifié. » (Gίanni-Emilio Simonetti, Dalla causa alla cosa della rivoluzione, Ed. Arcana, 1973.-De la cause à la chose de la révolution) C'est au négatif que la lutte se définit matériellement comme une nécessiininterrompue. Mais c'est au positif que la cohérence dé sa volonté, dans les conditions historiques d'un choix permanent se manifeste comme l'émergence et l'affirmation de la subjectivité.

 

55. Il doit être assez clair qu'on ne parle pas ici de révolutions formelles. L'expérience de la phistoire bourgeoise montre de quelles trahisons se nourrit le passage de la période où une volonté radicale s'enflamme en des mouvements révolutionnaires à celle où elle se découvre subsumée à une nouvelle forme de pouvoir. C'est préciment ce qui fait toute la nécessité d'affirmer que la révolution en est toujours à se faίre (et elle se fait) et que l'on n'a vu jusquprésent que la contre-révolution, où que ce soit, rester victorieuse sur le champ de bataille (voir, à ce propos, la lucide prise de position d'Amadeο Bordiga.). Cependant, la perspective historique permet désormais de constater que rien de ce que la volonté radicale (la subjectivité en ébauche de l'espèce) a réalidans le passé ne peut être considéré comme un gaspillage inutile de sang et de souffrance. Partout où le pouvoir a été pris au nom du prolétariat, le prolétariat a perdu ce qui faisait sa quali propre: celle de détruire tous les pouvoirs dans le mouvement de sa négation. Mais Il ne l’a perdue que pour la retrouver dans une dimension plus totalisante. Il est évident aujourd'hui que les défaites partielles du prolétariat historique furent également le fruit d'une saisie partielle de l'affrontement portée par les fanmes de l'idéologie. Non seulement la critique radicale voit désormais immédiatement le caractère contre-révolutionnaire de tout projet de réalisation du socialisme dans un seul pays - la conquête du monde comme seul pays n'est-elle pas parmi les objectifs minimaux de la révolution? - mais le sang dans lequel chaque naissance pmaturée de la subjectiviqui veut le monde a été noyée, donnant à la conscience la totalité comme moyen et comme fin, lui a appris à ne jamais se suffire d'objectifs intermédiaires. Ce sang ne fut ainsi que le tribut nécessaire à la conquête historique du point de vue de la totalité.

 

56. La contre-révolution a réalisé la domination réelle  du capital sur l'ensemble de la planète. Mais puisqu’il n'y a pas, qu’il n'y a jamais eu de différence de substance entre l'univers matériel, et l'univers qui n'est «idéel» que grâce aux mensonges du langage où la présence s'ίntuίtionne figurée, la conquête, par le capital, de la biosphère dans sa totalité concrètement absolue, n'est que le produit aliéné de la conquête, par le prolétariat sujet réel de ίa production, du monde comme sa totalité.

57. Dans l'émergence historique de cette banalité de base est définitivement dévoilé tout mysterium dissimulé par la séparation du «monde idéel» vis-à-vis du inonde réel - cette séparation même qui, tout au fil de la préhistoire, a interdit à quiconque de vérifier activement la parfaite irréalité du monde « réel », en la confrontant à son désir.

58. Le besoin appartient au règne animal, où il n'existe pas de valeur liée au temps de travail - de «loi de ίa valeur». Le rapport qui impulse les hommes vers (et contre) l’univers n'est pas le besoin, mais le désir [1]. Le besoin est un stimulus qui présuppose une symétrie entre organisme et habitat (Umwelt) et n'outrepasse pas sa ségrégation-détermination. Le temps du règne animal est celui de l'horloge biologique, la dynamique cyclique du bios, processus vécu au niveau d'un simple automatisme d'adéquation. Au désir est inhérent, ab imis, un projet de maîtrise de ses destinées qui implique la connaissance vivante du processus dans sa totalité comme son présupposé et sa conditio sine qua non.

 

 



[1] L'analyse du lien réciproquement constitutif qui court entre désir et valeur est un des thèmes que je suis en train de développer dans Critique de l'utopie capital.