MANUEL DE SURVIE

 

 

CRITIQUE DE LA PASSIVITÉ

 

 

 

Dès lors que l'homme ne vient point au monde avec un miroir, ni en philosophe fτchtéen (Je suis Μοί), dans un premier temps, ί1 se reflète en un autre homme. L'homme Pierre s'en rapporte à lui-même comme à un homme seulement à travers sa relation à l'homme Paul comme son semblable. Mais c'est également ainsi que Paul, dans sa corporéίté paulienne, compte pour lui en tant que forme phénoménale du genus homme.

 

 

K. Marx

Ce qu'ils ne vous pardonneront jamais, c'est que vous ne voulez être ni voleurs, ni rêveurs. Vous méprisez autant ce monde odieux dont la réalité vous oppresse, que le monde idéal qui jusqu'ici, a servi de refuge aux âmes pures, contre les infamies de la réalité.

 

 

M. Bakounine

 

1. Jamais la society ne fut aussi absorbée par le cérémonial du «problème», et jamais elle ne fut simocratiquement uniforme, dans chaque sphère de la survie socialement garantie. Tandis que les différenciations entre les classes tendent graduellement à s'estomper, de nouvelles générations « fleurissent » sur une même tige de tristesse et de stupeur qui se commentent, dans l'eucharistie publicitée et généralisée du « problème ». Et tandis que le gauchisme le plus « dur » - sous sa forme la plus cohérente - revendique le salaire pour tous, le capital caresse avec de moins en moins de pudeur le rêve de lui donner satisfaction: s'épurer de la pollution de la production au point d'abandonner les hommes à la liberté de se produire simplement comme ses formes emplies de vide, comme ses contenants, dynamisés par une même énigme : pourquoi sont-ils ?

2. Les « avant-gardes » l'expérimentent déjà: la force comprimée du vide les anime à se faire véhicules de la circulation de la marchandise­problème, tourisme du malaise qui réalise le « temps des vacances » comme la vérification et la mise en scène de son sens étymologique, comme le manque représenté à lui-même. A l'unisson capital d'avant­garde et avant-gardes « révolutionnaires » songent à une civilisation du temps libre qui vidangerait définitivement des prétextes de la production l’archaï$ue aliénation humaine au temps objectivé, de sorte que la communauté totale de l'espèce tarderait le plus possible à ressentir l'épuisement du temps de la survie et de la fuite devant la mort, l'explosion prochaine, dans l'horlogerie de l'objet-ennui, d'un temps subjectif de l'être, auquel l'interdit n'est plus désormais que ce velarium où l'ennui, le fétiche qui doit mourir, réussit à se maintenir « filmé », en faisant parler de lui comme de la « vie », cependant que l'exigence de vivre se trahit en s'argumentant dans les formes vides du « problème ».

3. La conjuration est celle du silence sur le continuum vide de l'ennui. C'est pourquoi la brisure bruyamment déchirante de l'ennui, la passion, apparaît dans son explosion pour ce qu'elle est: un acte iconoclaste. Ι1 n'est permis à personne de faire voler en éclats, de l'intérieur, le masque auquel il est enchaîné contractuellement. Oser le faire brise dans le même mouvement le masque de tous les contractants. Le cercle public en est blessé. C'est pourquoi il secrète aussi vite la bave restauratrice de la calomnie: ce n'est qu'en ridiculisant la rébellion, en la recouvrant de la neige carbonique du sarcasme, qu'il peut dissimulerde passage où s'est fait jour l'obscénité de l'ennui. Tel une amibe, ce « cerveau collectif » qu'est la conjuration de l'ennui absorbe dans son « corps » de mots digestifs l'événement neuf et se l'assimile, l'évacuant dans l'incrédulité blasée de tout fait advenu. Personne ne croit °moins à la revolution, que les hébéphrènes qui s'ennuient à mourir en partant de révolution. Personne mieux qu'eux ne produit le doute en tant que contenu réel de la personnalidépressive, l'antidote le plus efficace contre le désir et la volonté. La probabilité d'un sursaut révolutionnaire est plus grande chez la ménagère, à tu et à toi avec le tourbillon de sa machine à laver, et chez qui sa « vie » et la « vie » de sa famille sont posées comme une reproduction cyclique de saleté en opposition spéculaire à la cataracte des détergents, que dans l'atrabilaire auto-ironie avec laquelle le gauchiste Ι contemple ses espérances en-allées en fumée de haschisch. La masturba­tion, entre volupté et tristesse, de la « teen-ager » qui se refuse à troquer les rêves passionnés de la privation contre une liberté de copuler dans le manque de passion, est plus près du coeur de la nécessaire colère, que ne pourra jamais l'être la revendication féministe d'une castration généralisée: la partition égalitaire du le d'eunuque bourreau.

 

4. La personnalité dépressive est le produit fτnal du capital de l’«οlpulence», une fois que cette opulence s'est révélée comme le masque de beauté de la « pollution » l'arc-en-ciel syncrétique où sont dissimilés les poisons de l'égalitarisme dans la pauvreté et de la pénitence socialisée. Comment mieux se cacher la difficul d'aimer un être, qu'en débattant sans fin la nécesside les aimer tous ? Comment mieux se cacher la mesure de l'entreprise qu'il y a dans l'affrontement, pour la vie et pour la mort-en-la-vie d'un couple, qu'en postulant l'exigence de «passer» la misère du couple ? Quand l'impératif social est un «primez-vous», chacun est contraint à «voir» le possible et le désirable dans ce qu'il n'a pas, supprimant dès lors, chez lui et chez les autres (compromis) toute possibilité concrète et réelle dé vivre le présent comme seul lieu où naît le sens d'une lutte qui ne soit pas imaginaire. Le papotage où se consomment les problématiques surgelées de l'être-là, «dit» surtout, dans l'opacité uniforme de son timbre - et dans ses postures, contractées, de constipé, ou bien lasses, jusqu'à la pâmoison- le caractère jaculatoire, onaniste, et itératif, du cérémonial: une eucharistie de l'absence, célébrée avant tout pour exorciser la terreur du présent. Sans doute le couple est-il aussi une prison Mais pour en sortir, il faut d'abord s'y trouver. Il est nécessaire qu'une prison contienne, cloître des êtres virtuels qui, en tant que tels,  pourront se découvrir réellement en mesure de s'en évader, et le désirer réellement. Et pour se trouver (matériellement: y être)'dans la prison du couple, il faut d'abord se trouver, dans la prison du soi.

 

5. «Nul ne doit plus penser à l'amour s'il ne s'aime pas lui-même assez. L'amour de soi implique ici l'accomplissement total du corps, dans ses plus et replis extérieurs, dans sa plénitude, dans ses zones d'ombre et de lumière, implique aussi l'expérience de tout l'intérieur du corps: il faut connaître le mouvement de fintestion, entendre le son de l'écoulement urétral dans la vessie, sentir le sang dans chaque ventricule. C'est alors qu'avec une quasi-objectivité, ayant étudié son corps à la manière d'un physiologiste, on pourra, dans un mouvement qui est amour de soi, en détruire le « compartimentage ». C'est totalement qu'on doit se pénétrer de la possibilité d'éjaculation du pénis ou du clitoris. » (David Cooper, Mort de la famille, p. 43). Avant de réagir avec la violence voulue à l'animale froideur quasi-objective avec laquelle Cooper prescrit de conduire la reconnaissance du corps, il convient de voir combien de travail « social » a dû être débité, subsumé par le capital, pour que la coιporéiet son sens apparaissent à chacun tel un tiers monde qu'il s'agit de reconnaître avec la litoute estudiantine du missionnaire porteur de lumières. La dialectique radicale doit se contraindre à reconnaître sur quelles bassesses se braque son projet de conquête essentielle: avoir les yeux sur la gueule de la misère est la manière la plus violente de la lui casser, dès lors que préside au rituel social de la mortification l'interdit de se voir réellement, en dehors de toute dégringolade dans les latrines de l’auto-commisération.

 

6. Comme toute insurrection, l'extase, ou le fait plus simplement d'y tendre, est discontinue: cette négation de la durée est elle-même niée par la durée, qui est toujours - c'est bien dans « toujours » provisoire que l'aliénation perdure - le temps d'une négativisoutenainement à l’œuvre. C'est ce qui pare l'insurrection érotique, comme toute insurrection, de la révolution: prévaut, à un niveau global, la mise en miettes de la torpeur et de la gangrène sur l'auto-affirmation, au positif, d'une conquête irréversible. Toute insurrection connaît sa propre limite, et doit la reconnaître, dans toute son exceptionnalité, c'est-à-dire sa réversibilide fait: la brèche ouverte au départ ne l'est enfin que pour un retour à la stase de la norme, «inconsciente» prédisposition, dans sa manière même de prendre forme, de «s'organiser», dans ses points d'appui concrets où la faiblesse s'agrippera pour pparer la scène de la reddition. L'immanquable reddition. C'est 1à toute la limite de la dimension individuelle de la lutte pour être. Ce n'est qu'à un niveau de néralité, donc de communauté totale, d' espèce, que le sens de chacune des luttes individuelles se cumule et se multiplie dans la puissance irréversible du processus.

 

ΝΟΤΕ: Ici le discours (et non seulement le mien) semble devoir se partager en deux nettes « sphères », l'une qui bien malgré moi subit la définition de «micro univers individuel», l'autre qui historiquement se déftnίt comme «macro-univers social». J'ai la ferme conviction que l'autonomie apparente de telles «sphères» est un résultat culturel, qu'elle n'est que le fruit de ce «travail» symbolique qui voile aux hommes le sens vivant de leur présence-en-procès dans le monde en la leurfaίsant sembler être une sorte de métaphore inexpliquée. Ce qui est perçu comme «individuel» est le «produit produisant» de ce qui νa l'être comme «social», et inversement; cependant, la mise en lumière (Aufklärung) de cette banalide base ne peut procéder que du dépassement vécu de l'interdit qui la condamne. Une critique qui prétendrait la réaliser sur le terrain d'une pure « théorisation» n'échapperaίt pas à la chute dans l'idéologie: l'anticipation fictive, représentationnelle de ce qui ne se serait pas encore saisi de son être vrai[1], le faux métaphorique par excellence. C'est ainsi que, dans ce qui va suivre, le «discours » présente une scission en deux parties, dont la deuxième, «Insurrection érotique» contient, sans qu'il y ait eu à cela volonté spécifique, un tout pour le moment prisonnier du terrain des « arguments » du «micro-univers individuel».

 

Le lecteur qui ne craindrait pas de se voir séduit dans quelque développement pseudo-naturaliste du «discours» (de l’«individuel» au «social», sans qu’aίt besoin d'être soulignés les «sauts qualίtatifs» canonisés par les «théories» radicales) peut lire «Insurrection érotique» avant les thèses qui suivent immédiatement. Quant ά moi, qui me trouve du côté de l'écriture, qu'il soit compris que je n'entends ni prêter la main à une lecture «naturaliste» du texte, ni faire passer pour déjà donné un tel dépassement de la métaphore, auquel ce texte veut tout juste plutôt fournir une contribution qui ne soit pas purement formelle.

7. L'annihilation de la .volonté et du désir procède de deux aveuglements (deux «scotomisations») enchaînés entre eux, dont l'un est le reflet, interactif et rétroactif à la fois, de l'autre : se méconnaître, méconnaître l'autre. Si j' affirme qu'il s'agit d'aveuglements - d'inhibitions à voir- ce n'est pas que je dissimule, ou que je me dissimule, qu'il y a aussi émoussement du sentir, inhibition à percevoir sensoriellement et émotionnellement, à tous niveaux de la connaissance consciente. Mais c'est en fait évident que l'anesthésie de la faculté de sentir, connexe à la compulsion de présence-absence, à ce qui fait participer de la liturgie du spectacle (Cf. Guy Debord, La société du spectacle, Champ libre)[2], concentrant sur l'exercice de la «vue» la charge maximale de l'introjection des modèles de valeur, en est arrivée à somatiser réellement un primat de la « visualité » à travers lequel est contrainte à passer, pour le miner et le détruire, la critique radicale de la présence aliénée. Le capital s'est synthétisé dans la représentation. La voie qui mène à la conquête de l'essence, elle ne la trouvera pas sans transpercer l'image.

 

8. A travers la progressive décorporéation opérée des siècles durant par les idéologies religieuses, l'univers sensoriel s'est sclérosé en se symbolisant. Tout symbole gravé pour toujours dans le cortex cérébral est une faculté des sens perdue pour toujours à l'expérience sensible du monde. Et, allant de pair, c'est le monde qui disparaît de fait. Le mode de se produire de la «personne sociale», la somatisation de l'aliénation et du manque[3]; ont toujours été simultanés dans l' «intériorité» et l' «extériorité», la vie sauve restant aux possibles de synthétisation, et par là de subversion, de la passion interdite. Ce n'est qu'au-delà du mouvement d'annihilation complète du capital à l'encontre du soma et du monde, aujourd'hui totalement déréalisés et érigés en symboles, que les individus - et en eux l'espèce - peuvent conquérir leur réalité en acte, dans la passion d'un monde en acte.

 

9. La perte dans le soi, cette stase où l'on s'est perdu aux sens et où l'on a perdu son sens, est alors la perte de la faculté de se voir - de se reconnaître - comme corporéité en mouvement. C'est le moment où la représentation du Moi a imprégné chaque geste, chaque mode d'apparaître: en les réduisant justement à une apparence symbolique, et donc à la négation la plus manifeste du matériau qui les réalise, comme il se produit nécessairement dans tout «système symbolique ». Réduite au simple support d'une connotation symbolique, la corporéité échappe aux sens. Et de même, quant à eux, les sens abandonnent la corporéité. Quiconque se sent « autre » - défini en tant qu'il est perçu par d'autres et pour d' autres - sent combien sa propre faculté de sentir appartient à l'autre. Le bris, par le jeu de «mots» ou de «phrases», de l'évolution individuelle dans la mondanité, dans le cycle horaire d'une journée vouée à la famille - au travail - à la consommation, se peint, comme chacun sait par théorisante expérience, dans un «blanc» absolu d'absence. Il n'est de présence à soi que par le désarroi. (Quant à Sartre, néanmoins, il serait temps pour lui de se trouver).

 

10. La personnalité dépressive, moment qualitatif de l'apparition du capital dominant, est avant tout déprimée de se savoir fragmentée, et de s'y complaire. Conditionnée au contexte par une rigueur carcérale. Vissée à la répétition et à l'obéissance. Taillée et retaillée à la mesure millimétrique des divers rôles, définie sans zones d'ombre par la scénographie où la présence est connotée. Dans le rêve, quand une résiduelle étincelle de révolte a permis que cela ne soit pas effacé, la somme catastrophique de la fragmentation de soi retrouve, pour le pleurer avec un cri sans voix, la torture de l'enfance. Cependant la corporéité est unitaire et continue, présente à elle-même, sans équivoque par essence. Mais de quel côté commencer à le savoir? Un présage est ce qui fait parler si obstinément de la privation d'amour ceux qui sont incapables d'aimer. Ils continueront, en êtres scindés, à en parler, tant que n'aura pas surgi, avec la capacité de se percevoir corporellement, celle de s'aimer et alors d'aimer.

 

11. Trop longtemps les compilateurs de l'amour ont répandu leur fiel facile sur le reflet réciproque, dans le couple, de deux Narcisses. «Il faut être un homme" pour vivre pleinement la femme que nous sommes. Il faut être plus qu'un homme, un "homme mûr", pour vivre pleinement la réalité de l'enfant que nous sommes. L'homme mûr est le véritable homme-enfant puisque, lorsqu'il remonte suffisamment loin dans son enfance et sa prénaissance, il découvre finalement en lui-même une vieille et sage femme - homme qui témoigne de l'expérience de la maturité. Cette maturité peut très facilement pourrir en nous si c'est notre heure - l'heure propice -, si nous sommes sur le point de devenir blets.» (Cooper, op. cit., p. 91). Comme c'est le cas pour nombre des affirmations du chamane Cooper, ce qui est dévoilé ici est exact et insuffisant à la fois. C'est vrai: vrai dans l'émergence historique où nous sommes amenés à nous trouver, c'est «phénoménologiquement» vrai, et c'est en même temps, dans la perspective d'une mise à jour authentique, le dernier mythe possible d'une psychanalyse destinée à voler en éclats, au vent de la révolte, en même temps que 1a psyché, cette galère dont le voyage n'a que trop duré et où la corporéité est contrainte à voguer contre le courant d'une présence intolérable : sa propre présence étrangère. Il faudra les déchirer, les masques de ces dramatis personae, plus pour longtemps atroces. La vieille et sage femme-homme repêchée à reculons dans le crépuscule où vacille un Moi décrépit, et enfantin... Elle s'évanouira,- elle mourra enfin, nous la tuerons, quelque masque qu'elle revête alors. Pour que la fin soit origine, naissance d'une communauté - espèce réalisée, permanente naissance de la présence cohérente, affirmation de l’être non-objectif, subjectivité vivante au-delà de l'avoir. De l'avoir un « Moi », une mère, un père, des héritiers, d'avoir soi, du posséder. De sorte qu'enfin la perte trouve sa fin.

 

12. II ne s'agit pas de libérer le Moi, mais de se libérer du Moi, et de libérer ainsi l'histoire de ses origines. Et cela, dès maintenant. Sans rien attendre. Le moment est maintenant, le temps de la fin de la souffrance est le temps où la souffrance se fait intolérable. Pour tous, quand il semble à chacun que c'est pour personne d'autre que lui. Mais il n'est pas moins vrai que, pour détruire efficacement le Moi, il faut le dépasser en déchirant l'hymen du Moi. Ne pas tolérer que l'altérité achève de le désagréger. Il est vrai par conséquent que nous passons par les mauvais chemins provisoires indiqués en de nombreux passages du livre équivoque de Cooper. Mais pour finalement les avoir derrière nous. Pour voir, pour connaître autre chose que ces asphyxiantes misères. Le paradoxe est dans cette nécessaire stratégie: empêcher par tous les moyens que le capital (l'altérité parvenue à son point maximum de pouvoir réel) désagrège définitivement la faible et insuffisante centralité du Moi, lui arracher le fétiche des mains, de vive force, le lui disputer seconde par seconde, ne jamais accepter de lâcher prise. Pour apprendre en combattant que le fétiche est pour nous inutilisable, alors que dans «ses » mains (dans les nôtres, si nous lui laissons la voie: nous sommes nous-mêmes l'autre) il est l'arme meurtrière de l'autodestruction. Découvrir enfin, alors que nous ne disposons pas d'un espace-temps autre que celui putride du Moi dans lequel nous rencogner, et que donc, privés de lieu et de temps, il ne nous reste qu'à mourir, que le lieu et le temps historiques nous mènera cette lutte sont absolument autres que ceux du Moi, qu'ils sont sans la moindre équivoque au-delà et ailleurs. La fin du Moi sera la genèse de la présence. Pour que cela advienne, ce devra être â nous, à nous en personne, en masques de primitifs, sous les masques sanglants et monstrueux de la naissance-mort, de nous venger, de venger l'horrible peine de la préhistoire, et de durer au-delà de «nôtre» sacrifice.

13. L'«insurrection érotique» est une prise d'armes. L'amour est un duel contre la mort quotidienne, contre le sacrifice perpétuel à l'altérité – au Moi. L'extase, l’irruption hors de soi, est la conquête momentanée de l’espace-temps au-delà du Moi, l'anticipation corporellement vécue de la dimension où chacun en viendra à ses fins: le début d'une naissance. Nous connaissons la possibilité d'autres insurrections vitales, mais nous savons tout aussi bien que leur relative rareté dans l'histoire - relative surtout eu égard au cloisonnement d'une péripétie individuelle, et à l'authenticité de leurs manifestations, au-delà de la funèbre célébration de l'absence qu'est une «manifestation» de rue politique - les verse fatalement dans cette mythologie de la subversion, et du soi subversif, qui est parmi les moyens les plus efficaces d'éluder le vécu révolutionnaire. Précisément parce qu'il est une affaire «domestique», quelque chose de proche, dépourvu de qualité sociale, dénigré et dévalorisé, l'amour est le Cheval de Troie grâce auquel la subversion - la révolte armée contre l'altérité - s'introduit dans le nécrotique continuum de la survie. (L'amour, et la névrose vue et vécue comme révolte, soumise à la connotation humiliée de soi, à laquelle elle se dispute. Mais de cela, c'est ailleurs que j'entends parler.)

 

14. Le processus de la révolution est en cours dans la dimension supra-individuelle de la généralité, dont chaque «sort» individuel est séparé par la même limitation et la même misère qui le sépare de la perception cohérente de son sens, en le recrutant dans la vision d'un destin «particulier» qui lui voile sa participation pratique et concrète à la construction des destins généraux. Cependant, après une insurrection tenue en échec, personne ne revient à son point de départ. La reddition ne ramène pas à la tombe d'«auparavant». II ne s'agit jamais que de «reculer au-delà». Ce n'est pas un jeu de mots. L'après historique, où se vérifie la retombée, trouve sa confirmation dans la vaine sollicitude avec laquelle on veut restaurer l'auparavant. La compulsion de répétition, qui est toujours l'impératif d'une recélébration de notre mort aux sens, ne se vérifie jamais dans une identité du contexte. L'«identité» se dément d'autant plus elle-même qu'elle met de chaleur dans son effort à s'affirmer comme le retour cyclique d'un temps immobile, comme immobilité qui se répète: Chaque scène de la reddition trouve des victimes et des geôliers différents. Quelque chose s'est passé: la lutte, le choc qui a transformé chacun. Transformation minime? Jamais le mouvement ne fut une question de quantité. L'illusionnisme de l'irréalité quotidienne, auquel apparemment re-conduit chaque reddition, ne peut tromper personne sur la réalité des changements effectivement advenus.

15. Chacun est paradoxalement privé du sens préhistorique de sa propre «histoire». C'est le produit suprême de l'expropriation, et l'éternel terrain de régénérescence de la propriété privée, cette privation d'une Gemeinwesen occultée par la « possession de soi » en tant que res rerum. Mais malheur à qui, devant la traumatique «révélation» de cette banalité, réagit en fuyant la terre d'asphyxie de son « destin ». Malheur à,qui, vaincu aussitôt par la plus banale des nausées, se vomit lui-même dans l'inanité du s'avoir, et se délivre, aussi rapidement qu'illusoirement, de l'identité à son manque propre. Celui-là ne cessera plus de se manquer; il ne cessera plus de se trouver lui-même par ses mendigoteries sans fin, continuellement reconduit à son portrait robot, reconnu avec une horreur et une désolation toujours davantage pré jugées dans chaque jeton de présence qu'insinuent entre ses doigts les professionnels de la traite des ombres. Politiciens, boutiquiers de l'esprit, psychiatres ne finiront jamais de se l'échanger.

 

16. Les plus cruels sicaires du nihilisme sont ceux qui t'arrachent à toi, pour te pousser, comme une tête de bétail, dans le wagon du manque programmé. Groupes politiques, communes psycho-psychédéliques, communautés psychiatriques: le train tourne en rond, comme la «maquette plastique» où les obsessions de pères brûlant de s'y reconnaître retombés en enfance parquent des rêves de fuite et de vision du monde. D'ordinaire, les enfants cassent le train et ses éléments de plastique, se préparant à casser mieux et davantage. Mais qu'ils prennent garde: le «plastique» les poursuivra longtemps et sans trêve. Qu'est-ce en effet que toute idéologie, sinon la «miniature plastique» du monde, du mouvement? Sinon une maquette pour tuer le temps ? Tue le temps, tu mourras au-dedans du temps. Tue prématurément ta subjectivité prisonnière de l'ennui, tu tueras, en et pour toi, le temps de l'histoire. Tout suicide est mort à contretemps: alerte transmise par les courts-circuits de l'immédiatisme où s'évanouissent, en abandonnant la lutte qu'il y a à durer, ceux qui s'abandonnent à l'absence, toujours provisoire, de leur propre sens que rien n'autorise à porter absent de l'ici-étant[4].

17. Qui au moins une fois ne s'est senti enfoncer, dans les régions glacées du cœur, le couteau plus froid de celui qui lui enjoignait de sortir de soi pour venir se conjuguer aux «destins généraux» ? Et, du moins à partir de 68, quel individu radical n'est pas «sorti de soi», sans obéir qu'à son propre coeur, dans le chaud moment de l'émeute, en une conjugaison irréfutablement réelle, corporelle, totalisante, de sa destinée particulière à la généralité des destinées ? Une insurrection est déterminée historiquement, et j'ai parlé de ses limites. Mais une insurrection vécue, jusque dans l'étroitesse de tout ce qui la rend provisoire et réversible, apprend de manière inoubliable quelle différence s'opère entre la «miniature» idéologique, et le moment d'évidence effective de la dimension supra-individuelle. Cependant, le mode sur lequel le souvenir de la bataille affleure à la commémoration - au milieu des reliefs du dîner et des verres : ceci est mon absence de corps, ceci est mon absence de sang- en dit long sur cette aptitude mélancolique de l'euphorie où fait si immanquablement fond le pouvoir des chefs de rackets. Toute eucharistie de l'absence passe par le cérémonial de l'évocation: c'est ainsi que la mémoire du moment où tout pouvoir a été détruit, tout pouvoir de l'autre sur une subjectivité propre, se transforme en lien assujettissant une présence grégaire au pouvoir de qui s'en nourrit. L'autre sait se déguiser, sait apparaître comme quelque chose d'assimilable au mieux que toi, tandis qu'il t'enjoint de renoncer totalement à être toi, et de le contempler comme la garantie incarnée de ton futur marié à l'«histoire».

 

18. Comment conquérir un rapport au réel, sans conquête simultanée d'un rapport réel à sa présence propre, entendue comme totalité ? Les boutiquiers d'aliénation parlent sans fin de «rapports réels». La vomissure à la gueule, pas de suiveur, de disciple, de confrère qui puisse contester de n'en avoir point Une secousse légère d'idéologie, et la vomissure giclera tel un geyser ; geyser où s'évacue le sentiment douloureux, combattu, du vide de soi, vidant le catéchumène de toute perception réelle de soi. Rien, avant le coup de crocs suivant de l'angoisse, ne saura lui faire sentir son embrigadement dans l'organisation et la programmation du rien. L'automatisme impeccable qui, aux communautés fictives du nihilisme, fait agiter en premier plan des détails secondaires, dit tout de leur fonction: fausser la perspective, dévier un regard radical de la pénétration qui lui fait reconnaître, dans la «solitude» et l'«absurdité » où il prend source, la racine et le secret de sa convergence réelle avec la totalité[5] du procès, la révolte vivante de l'espèce contre l'organisation de la non-essence et la production de fausse vie, à laquelle toute vie réelle est subsumée dans sa négation.

 

19. L'être, désormais, en premier plan. L'être de l'espèce et donc celui de l'individu, indissociablement, en tant que perspective enfin concrète, définitivement soustraite aux boîtes à miroirs des mythes religieux et aux labyrinthes de la morale philosophique, dès l'instant où le développement des moyens de production, à partir des moyens de production de l'espèce en tant que telle, et de son monde, a atteint son but historique, la conquête de la totalité de la biosphère comme habitat (Umwelt) naturel (au-delà de l'aliénation à la nature) et la garantie potentielle de la survie biologique (au-delà de l'aliénation au travail, à la misère, et au profit). La domination réelle du capital [6] est le seul obstacle qui s'interpose désormais à la réalisation par l'espèce de son destin, de libération du règne du besoin, et de victoire dans la plénitude de l'être. Un obstacle puissant, si l'on considère qu'il totalise et perpétue en lui l'ensemble des «raisons» dictées; tout au long de la préhistoire, par la nécessité de survivre au besoin; il les totalise et les perpétue dans la « ratio » où est démontée toute volonté d'être au-delà du besoin, dans la cellule nécrotique de chaque soi. Le capital est ce cancer dont l'espèce risque de mourir avant de commencer à vivre réellement. En ce sens, la révolution est biologique (Voir Apocalypse et révolution). En ce sens, son objectif est une affirmation de la vie, du bios, de l'être comme naturalité, au-delà de toute ségrégation dans la dimension animale et mécaniste du bios, désormais dépassée de facto, sinon dans la conscience et la connaissance pragmatique, où un perdurer artificiellement prolongé de l'aliénation la fait s'attarder.

 

20. Le rapport de détermination réciproque qui a depuis toujours uni production de la machine sociale ou communauté fictive et production de la personne ou être fictif, est plus opérant que jamais. Là se situe la racine d'une connexion effective entre perception vitale («critique», dans le sens d'une subversion) d'un être individuel propre et vision réelle («critique», dans le même sens) du contexte inter- et supra-individuel dans lequel chacun se détermine et dénie ce qui le nie, se connaît pour n'être pas tout en reconnaissant en lui les prémisses actives de l'être possible, identiques en lui et en chacun, en lui en tant qu'elles sont en chacun. Reste alors à la dialectique radicale la tâche de dévoiler effectivement l'évidence vitale d'une telle connexion, d'en réaliser dans la lutte les contenus latents, d'en expérimenter la charge de force dans un projet de subversion. Pour le faire, elle doit partir ab imis*. Elle ne peut se permettre le « luxe » de neutraliser l'angoisse. Elle ne peut non plus s'allier au christianisme d'un Bataille[7], grâce auquel on arrive à regarder le spectacle atroce de l'emprisonnement dans la non-essence comme un «donné» ontologique, une immobilité dans le spasme pardessus laquelle l'angoisse se donne pour la gemme où la splendeur divinisée de l'Absence miroite pour l'éternité. «La théorie est capable de saisir les masses dès qu'elle démontre ad hominem, et elle démontre ad hominem dès qu'elle devient radicale. Etre radical, c'est saisir les choses à la racine, et la racine pour l'homme est l'homme lui-même.» Dans ces lignes de Marx, se noue le paradoxe que la critique radicale est appelée à trancher.

 

21. Pas davantage la dialectique radicale ne saurait se concilier avec l'existentialiste et phénoménologique « habileté » d'un Cooper. L'apocalyptique chrétienne de Bataille, qui dans l'érotisme [8] ne sait et ne veut reconnaître rien de plus qu'une nécrotique symétrie entre l'horreur et la fascination de la violence et de la mort ni, dans l'esprit de la passion, autre chose que le mécanisme qui, de l'interdit, fait jaillir la transgression, il ne fait pas de doute que l'apocalyptique du capital s'est appliquée à la bousculer, à quelques années de la rédaction de l'ouvrage, quand elle a mis en scène l'infâme spectacle de la libération du sexe. Le passage du sexe interdit au sexe obligatoire est le raccourci que le capital opère avec la transgression, pour lui faire changer de signe et la court-circuiter. Le moyen, maintenant, de transgresser les commandements? Eût-il vécu encore quelques années, un week-end touristique à Amsterdam ou à Copenhague aurait crucifié Bataille à ses contradictions. À moins qu'on ne l'eût enrôlé dans l'équipe de mise en scène de La vie sexuelle du Christ, dans un élémentaire esprit de survie, pour qu'à tout prix l'Esprit puisse se survivre.

22. La régression dans l'enfance est la marque distinctive du «babyish» du capital: des dessins animés des courts-métrages publicitaires à la fantasmagorie de gigantesques bites et chattes, bâillantes et écumantes, dans le porno-show, la subtilité de la différence « phénoménologique » est la même que celle qui sépare, suivant Mélanie Klein[9], l'aspect «charmant» du jeu enfantin de son aspect «démoniaque ». La queue exhibée d'un «kiosk» à l'autre est celle que ta famille t'a arrachée. On te la redévoile de façon que le contrecoup de la répugnance t'éloigne avec mélancolie de ton pénis réel. Dans l'évacuation socialisée de la sexualité exhibée, se renverse le secret violé de la tienne, paralysée. Châtre-toi donc, alors, pour éviter l'humiliation dans l'orgie où sont photographiés et filmés les songes par lesquels tu as éludé la présence de ta corporéité. «Il y a probablement six ou huit façons de castrer un homme. Les deux premières n'utilisent pas le couteau, mais ce sont les plus importantes. Vous pouvez retirer son dard à un homme ou vous pouvez arracher l'homme à son pénis ». (D. Cooper, Ib. p. 149). La libération sexuelle les synthétise dans un mouvement unique. Ce mouvement unique est celui d'une régression dans l'enfance, réalisée par tous les moyens de la représentation spectaculaire, et brutalement socialisée.

 

23. Le capital autocritique ne peut se dispenser d'être auto-analytique. Quand la valeur tend à se concentrer toujours davantage dans la reproduction d'un Moi fictif - forme ultime et sarcastique de la propriété privée, dans l'immanence de la société civile de la pénurie - la perpétuation de sa conservation ne saurait être mieux assurée que si un tel Moi est attelé à sa propre genèse, et donné comme « fait » ontologique, au-delà duquel toute démarche est rendue «phénoménologiquement» impossible. Gérée par la fruste violence de l'offre et de la demande, l'«auto-analyse» sauvage effectuée par l'industrie imprime un portrait-robot du Moi qui le cloue de toutes parts à une croix orthogonale où le doute vient s'accorder avec le désespoir. Cloué à ta naissance-mort, tu ne pourras jamais être rien de plus que ce Moi-enfant, tu ne pourras avancer qu'en régressant toujours davantage, tu ne pourras te connaître que dans une horreur toujours accrue de te reconnaître. La pollution s'étend à un Enfant Jésus ithyphallique, désolé de se sentir fils d’un vibromasseur. Plus l'ennui annihile ton désir, et plus la pénitence de l'auto-analyse le ressuscite comme besoin primaire: la «faim» terrorisée de l'enfant qui apprend que jamais il ne pourra l’apaiser.

24. Toute nourriture est polluée et « notre mère la terre » annonce déjà le tarissement de sa dernière sève. Te revoici cependant devant la grande faim de maman-biberon, la faim par définition inguérissable, dé sorte que la pénurie soit devant toi comme le résultat cumulé d'une fatalité originelle. À l'offre lisible dans les icônes publicitaires, point d'autre contenu désormais que celui, manifeste, du sourire de la privation. Tu sais bien que tu ne pourras plus avoir le merveilleux corps-de-maman dont tel produit te parle et te console, ni le terriblement doux pénis-de-papa si suggestivement évoqué de là. Tu sais bien que tu ne peux être que cet enfant qui pleurait sur ses jouets dormants. Soutiens-toi donc à la miséricordieuse mélancolie qui refait des jouets sur quoi pleurer.

25. «Une vraie phénoménologie de l'être se fonde sur la conscience de sa non-apparition, conscience issue d'une expérience critique de l'absence. Autrement dit, le Moi est toujours le lieu d'où nous venons et celui où nous allons, mais l'apparition de notre venue est la disparition de ce lieu qui est toujours laissé sans existence dans le passé, dans le futur, et évidemment dans le présent.» (D. Cooper, op. cit., p. 96) À la grossièreté de l'auto-analyse sauvage distribuée par le capital pragmatiste parait répondre, de la part de Cooper, l'élégance de cette «dialectique». Mais qu'on prenne garde: où trouver le mouvement qui peut mener «l'expérience critique» au-delà du cercle vicieux (quoiqu'il en soit, le «cercle vicieux» n'est autre que celui qu'incarne concrètement le cercle social des pères et fils vicieux et oiseux de la «problématique»), où trouver la négation, comment effectuer,la négation de la négation, vers quel dépassement tendre? A peine Cooper dévoile-t-il triomphalement l'arme destinée à résoudre et à sauver qu'il montre la pauvreté de sa vision « critique ». Entre les mains d'un « radical » dont les racines sont le salon psychiatrique, ne peut surgir, quand on appelle à croiser le fer, que la cravache d'écuyer de l'ironie. «Cette ironie peut être définie à deux niveaux: il y a, premièrement, une reconnaissance totale et douloureuse du problème ; en second lieu, ce qui importe, c'est seulement cette conscience de la problématique, et non l'immatérialité du Moi qui se lamente sur tous les problèmes. Le problème doit être vu, mais cette vision est indissolublement liée au regard qui traverse le Moi. Et nous rions, nous rions avec celui qui voit à travers nous et qui voit que nous regardons à travers notre Moi. La douleur demeure, mais elle peut, sans perdre sa valeur en tant que douleur, devenir l'objet d'une joyeuse partie de ballon.» (Ib., p. 97). Cette hyène qui rit sur le cadavre de sa propre présence est connue de quiconque a parcouru au moins une fois la descente aux enfers de la récusation de soi. Le regard qui passe à travers le rire de la hyène, la reconnaissance dans le rire de l'autre qui voit à travers notre Moi et à travers notre regard à travers notre Moi, ne signifie rien d'autre que de tomber dans un jeu de miroirs chez le barbier, où le rasoir sur la gorge prend la consistance de notre peur, qui s'éveille comme faute... De reflet en reflet, la scène rapetisse à l'infini, jusqu'à être réduite à la miniature la plus infime d'un sacrifice originel... tout cela en vain, l'objet n'est autre que la valeur de la douleur, prix sordide de tout ce trafic d'images, d'images.

 

26. Et qui saurait mieux se valoriser que la vraie hyène, l'opaque, l'impénétrable gérant de l'anéantissement, l'administrateur fidèle de tous les martyres, le maître d'oeuvre de l'absence, antique et pourtant toujours nouveau? D'une partie rien moins que joyeuse, où chacun s'entraîne au football d'État, la souffrance est en effet l'objet. «Si les êtres "relatifs" sont ceux qui soumettent leur propre regard à celui que les autres posent sur eux, les êtres "relations" donnent la priorité à une fausse altérité en eux, au détriment de leur propre identité véritable. Nous réfléchissons sur nous-mêmes, de sorte qu'il y a le moi réfléchissant, et le moi sur lequel le moi réfléchissant réfléchit; de plus, on peut réfléchir sur le moi réfléchissant et d'une façon réfléchie décider de l'éliminer et, simultanément, annuler la décision en tant que telle. L'effet final de ce cercle vicieux est d’engendrer un moi unique et illusoire, espèce d’objet ballotté en tout sen dans un jeu totalement passif et triste. A travers une ironique reconnaissance, on peut se demander quel est le moi qui est affecté par cette problématique et qui s'affecte lui-même de cette façon, et quelle. est la différence entre ces deux «moi». Si nous posons cette question de la seule façon possible, c'est-à-dire dans un esprit paradoxal, en nous aimant nous-même et avec une absurdité amusée, nous la masquons de ce fait même: c'est la libération' ironique dans la véritable unité intérieure.» (Ib., p. 98). L'amour de lui-même avec lequel Cooper s'amuse de sa propre absurdité ne la masque guère, et toute l'ironie tient en ce qu'il montre à quelle «libération» mène une «véritable unité intérieure» quand elle est poursuivie à travers l'apologie désespérée de la désagrégation. Brièvement et autrement dit: comment, en combattant toute forme de réfraction hallucinatoire, reconnaître le sujet réel du processus historique qui doit, à travers un tel jeu de labyrinthe des destitutions, nous mener à un fondement matériel à partir duquel puisse s'engager la dialectique fusion révolutionnaire de la présence avec la libre création de son sens ?

 

27. Si nous posons cette question de la seule façon possible, c'est-à-dire contre et hors de tout usage du paradoxe et en cohérence avec le matérialisme dialectique, nous démasquons de ce fait même la vacuité, nullement gratuite, du nihilisme qui se niche dans le messianisme néothérapeutique de phénoménologues existentialistes tels que Cooper et son triste collègue Laing. Ce à quoi il faut donner une affirmation cohérente est ce fait que la subjectivité révolutionnaire est d'ores et déjà présente dans les conditions mêmes qui la nient comme subjectivité réelle, afin de s'en subsumer la présence corporelle en tant qu'énergie, productrice de l'irréalité généralisée. Le Moi est sans aucun doute un produit fictif et social, dans lequel le sens vivant d'une présence particulière s'aliène à sa propre particularité individuelle (indivisée) et perd toute possibilité de se réaliser immédiatement comme son propre dépassement, en se fondant dans la Gemeinwesen de la cohérence supra-individuelle. Mais de même que tout réformisme du Moi (la thérapie «progressiste»), héritier réflexif d'un terrorisme psychiatrique défait (la marginalisation-réclusion), ne peut guère que parer de mystifications plus subtiles la dramaturgie déjà historiquement surchargée de la «crise» du Moi, le nihilisme d'avant-garde (l'autogestion socialisée de la thérapie phénoménologico-existentielle) ne trouve guère qu'à faire masse activement avec le projet d'interdire toute sortie à la volonté radicale en désagrégeant ses fondements matériels, projet qui définit la substance nihiliste du capital autocritique.

 

28. C'est sur ce terrain que, toujours davantage, le pouvoir gère une «révolution» qui a pour fin la dépossession, de l'arme de la critique, pour la désincarner de sa charge subversive et la convertir en force propulsive de la contre-révolution, en déplaçant, dans le cérémonial de l'autocritique, ses propres contradictions de leur site naturel, afin de les projeter, dénaturées en problématique, dans l'affabulation hollywoodienne des «lendemains meilleurs». L'ironie dont Cooper fait l'apologie («Dans une vie individuelle, le sentiment le plus révolutionnaire entre tous est l'ironie ») est le contrepoids thérapeutique du sérieux avec lequel les ministres mêmes du pouvoir d'État mettent sur le tapis la question des dysfonctions de l'État.

 

29. Cependant que la messe chantée du mensonge télévisé triche sur la comptabilité des cadavres, le Corriere della Sera, où il est significatif de voir le lexique et les tons propres à l'obsolète «nouvelle gauche » reconnaître leur légitime sujet historique, s'en prend à la trivialité d'une dissimulation conservatrice, au nom d'une dissimulation autrement compétente, qui consiste à étaler le tout, brodé à plat sur la tapisserie problématique. Voici beau temps que nous succombons tous à quelque choléra, sans doute sous des formes différentes de celles que déchaîne le vibrion, mais suivant une similaire modalité cyclique: le poison qui intoxique l'un conflue dans les égouts où grossissent les fruits qui servent de nourriture à tous. «Car le raisin vert de la parole par quoi l'enfant reçoit trop tôt d'un père l'authentification du néant de l'existence, et la grappe de colère qui répond aux mots de fausse espérance dont sa mère l'a leurré en le nourrissant au lait de son vrai désespoir, agacent plus ses dents que d'avoir été sevré d'une jouissance imaginaire ou même d'avoir été privé de tels soins réels.» (Lacan, La chose freudienne, in Ecrits, I, p. 245).

 

30. Sur ces entrefaites, sur la scène où, mitraillette, au poing, les pigs détruisent les fétiches du mal, tels qu'ils ont pu être identifiés dans les viviers où de misérables mollusques synthétisent dans leur organisme tous les miasmes déversés par les égouts où dégorge, malgré la proximité du «plus beau golfe du monde», la composition organique du capital, « une cinquantaine de femmes portant des enfants dans leurs bras, les zi'Maesta en tête, les meneuses du Pallonetto, grimpent sur les barques des pêcheurs du Borgo Marinaro et s'emparent des quatre derniers bidons laissés là, avec leur contenu de moules, aux fins de l'enquête judiciaire. Aux cris de «Nos enfants ont toujours mangé des moules, et voyez comme ils sont beaux et sains», les femmes ouvrent les fruits de mer et les donnent à mastiquer à la « chair de leur chair». Un «motoscafo» de la capitainerie du port a dispersé ces manifestantes inconscientes.» (article de Leonardo Vergani dans le Corriere della Sera du 8 septembre 1973). Au-delà de leur dévotion «sous-prolétarienne» à la fatalité, ces mères de colère portaient à son extrémité, en un seul geste, leur cohérence de nourrices mortiferes et leur conscience d'être elles-mêmes les médiatrices et les filles de cette mort qui venait se refléter dans le golfe de Naples depuis le fond des âges. L'eucharistie administrée à leurs enfants était vraiment un vaccin surgi d'une antique gnose. La mort produite par l'alambic social ne s'exorcise pas dans une risible chasse aux sorcières donnée à un mollusque : il s'agit au contraire de la défier en passant au-delà, en mettant en jeu au premier plan, et avec la rage de la vraie cognition, la survivance même de sa propre présence, totalement assumée pour qu'il soit possible de risquer totalement sa conquête au-delà de la preuve.

 

31. Comme chamanes et sorciers l'ont depuis toujours su, la mort est un produit social. Il n'existe pas de mort «naturelle », pas plus que de mort «naturellement accidentelle» : on est assassiné, dès lors qu'on est « vivant »; par une volonté violemment contraire à son être vivant. La mort naturelle, la simple cessation de l'existence, est le sort des animaux. Chez les hommes, la mort est le fait complexe de succomber à une généralisation des conditions de non-vie.

 

32. Le mollusque Moi grâce auquel Cooper échafaude ses travaux est la boîte à merde* dans laquelle la négativité pond, entre les valves de l'absence, les germes de tous les virus qui assassinent la présence. «Nous sombrons ainsi en divers états d'intoxication qui, par certains côtés du moins, se rapprochent de l'amour et nous meurtrissent, à moins que nous n'ayons la chance d'être aimés pour ces états mêmes. Mais, à un moment, la séparation qui ouvre au monde le couple quasi-monogame devient nécessaire. Toute forme de monogamie se réduit à la prétention de la monogamie. Un acte libéré des prétentions pourrait à la fois supprimer la duperie et susciter, d'une façon que j'appellerais révolutionnaire, la naissance de l'Amour et celle de la bombe, mais pas leur bombe » (Ib. p. 99). Il vaut mieux s'intoxiquer jusqu'au bout dans la boite à merde d'une conjugaison prétendument telle (qui se prétende conjugaison réelle) que de perdre pour toujours toute possibilité de «se connaître» en délayant le centre focal de sa présence dans le vide oecuménique des communautés auto-thérapeutiques, où l'eucharistie d'une humiliation anti-biotique (au sens étymologique du terme) tient lieu de substitut réformiste à l'empoisonnement mutuel d'amour indénié qui pousse tout «couple quasi-monogame» à devenir bombe, à engendrer des bombes, et le dispose toujours plus concrètement, non point à «s'ouvrir» au monde de l'annihilation, mais à y exploser en dispersant à la ronde ce prétendre davantage de l'amour qui est la prétention d'être. Toute forme d'acte sans prétention ne peut guère mener qu'à la collusion de tous ceux qui ne désirent plus. Et rien ne saurait mieux tuer le désir, ce mouvement par essence dialectique, qu'une «satisfaction» socialisée, trop semblable au salaire pour tous et à la médecine mutualiste pour ne pas naître de la même approche de formalisation sociologique : un néo-christianisme socialiste.

 

33. Qui, désormais, est disposé à défendre la famille, qui la définirait comme «noyau de bonheur» ? Mis à part les réactionnaires - qui sont tels précisément en ce qu'ils réagissent, au nom de valeurs proscrites, à la production de valeurs flambant neuves, communiquant ainsi un frisson d'hérésie à la dévalorisation, cette nécessaire fonction de la croissance du Capital - assurément personne. À la différence de Martin Luther King, cité par lui, qui «se sentait comme une merde dans le divin anus, prête à être évacuée en ce bas monde» (p. 104), Cooper est une merde prise de la hâte retardataire d'être évacuée par l'anus d'une contre-révolution laquelle, pour être omnivore, défèque en monotones séries les fruits de toutes les floraisons ou «révolutions» culturelles. Et le voici qui cartonne à tout va sur une famille que le capital a déjà dans sa substance mise en liquidation. Quel profit tirerait-il, le capital, de la perpétuation de l'institution familiale, quand les «avant-gardes» lui fabriquent des structures de remplacement autrement adaptées au projet d'autogérer massivement des satisfactions fictives sur lesquelles recueillir les contributions réelles qui garantissent sa croissance ? Le capital ne demande pas mieux que de sortir du cocon pollué de la famille patriarcale et d'effectuer la métamorphose grâce à laquelle il devient l'insecte psychédélique de la Grande Famille où tout le monde «s'aime», se confesse, se guérit du malaise du non-être, s'unit en monopoles multinationaux de l'Industrie Problématique et évacue le problème concret de l'être dans la logorrhée d'un temps libre envahi par la culture, livré comme leur nouvel espace aux modes de production de la consommation de soi; qu'on se suicide rituellement, que des ghettos se forment spontanément, qu'on «révolutionne» sans fin les formes de la contre-révolution oecuménique, mais que l'on cache surtout, que l'on contribue à ce que soit socialement caché le procès réel de la révolution en cours.

 

34. Le capital n'a pour nouveau dessein rien d'autre, ni de plus, que de se faire le gérant cybernétique et quantificateur de l'«Autre», dans le bouillon de culture des « communes» auto-analytiques où chacun autogére sa restructuration décentralisée (soit le «terminal biologique » du computer qui le réduit statistiquement à l'échelle de ce «quantum» d'énergie affectée qu'il est sans même plus le savoir), et où personne ne puisse plus, sous peine d'être sur l'heure dépecé eucharistiquement par les gardes rouges de quelque service d'ordre du néo-christianisme, oser se percevoir comme individu qui prétende accéder, en tant que tel, à la totalité et qui sache pratiquement que, pour le faire, il faudra avant tout détruire avec violence toutes les formes fictives prises par la communion totalitaire dans le Grand Néant

35. «La liberté naît de la séparation des individus poussée à l'infini»[10] (Coeurderoy, cité par Vaneigem, in Terrorisme et révolution, Champ Libre) et «Ce fut justement l'un des ouvrages essentiels de la production capitaliste que de créer ces individus "libres" et "égaux"» (Engels, L'origine de la famille, p. 76). Nous nous trouvons en effet ici devant un nœud, une ambiguïté historique, matériellement sensible aussi bien dans notre «destinée» que dans les destinées générales, et qu'il est nécessaire de trancher, de l'épée de la gnose capable de couper court aux circonvolutions du diagnostic, plutôt que de se donner le change de le défaire au risque de s'y trouver étranglé. Pour que la facilité soit moindre de s'égarer dans les marais de mots dégradés, telles que «séparation» et «liberté», rappelons que Vaneigem connote positivement, dans notre citation, la «séparation» en tant que séparation menée à l'encontre du monde des séparations; Engels connote négativement la «liberté» en tant que condition formelle et apparente requise par le capital parce que «pour passer un contrat, il faut des gens qui puissent librement disposer de leur personne, etc. ». Au contraire, la liberté dont parle Vaneigem est la liberté de l'être, au-delà de la domination des apparences. Mais si l'on est maintenant mieux à même de voir de quelle liberté et de quelle séparation, radicalement et phénoménalement différentes, il s'agit pour les révolutionnaires Engels et Vaneigem, et pour un Cooper phénoménalogisé, l'ambiguïté historique perdure dans la matérialité de nos destinées. 

36. L'« état des choses» (Sache) usuel est avant tout l'État des Choses (Ding): L'objectivation forcée, la sujétion imposée ab initio - mais non point ab imis, comme nous le verrons - à la subjectivité réelle de la présence-corps (l'enfant dans sa totalité sensorielle encore en suspens, toute évolutivement orientée qu'elle soit déjà par le trauma de la naissance immature), d'un complexe «corps» de normes qui la contraignent, non sans combat ni douleurs mémorables, à se méconnaître graduellement en tant que corps concret, plongé dans la corporéité concrète de l'univers sensoriel, et à ne se reconnaître jamais que comme objet-symbole, en un monde «composé» d'objets symboliques, fonctionnant telle une machine qui reproduit en elle - dans la subjectivité assujettie - une fonctionnalité syncrétique à son finalisme.

 

37. Le «Moi qui tâtonne et titube dans la sphère du monde familial, tant réel qu'imaginaire, puis va trébuchant dans le monde extérieur à la famille »[11] est déjà un produit historique, «travaillé» par l'initiation au langage et par les nécessités imposées d'un «comportement» qui le conditionnent à se reproduire en tant qu'objet symbolique, dans un «monde» d'objets et de rapports symboliques. Le lien de détermination réciproque qui engrène la roue dentée de la société détermine le «rapport» (dans un sens moteur) existant entre le mouvement du Moi, qui s'y trouve pris comme une chaîne entre dent et dent, et le mouvement de la subjectivité réelle, formellement niée par la finalité de la machine comme «en soi» significatif, mais qui, en tant qu'elle est pour soi, nie la machine et la représentation symbolique de sa présence propre, qu'elle ne reconnaît pas dans le Moi. Le rapport premier, qui détermine tous les autres rapports, est celui, par essence dialectique, qui s'instaure entre la subjectivité réelle niée et le Moi représentationnel, où elle se trouve comme la présence prisonnière qui en refuse l'authenticité, tout en en devant subir le pouvoir. L'identité de substance ne se trouve donc pas entre la famille et «le monde extérieur à la famille», pas plus que l'espace où quiconque - non pas le Moi, mais bien sa négation toujours latente - «tâtonne et titube» n'est le «monde familial, tant réel qu'imaginaire» : elle est entre l'architecture - la construction symbolico-représentationnelle - du Moi et l'architecture du « monde »; reflets entre lesquels s'exerce une dynamique spéculaire (dans le mouvement historique qui les connecte en une mutuelle et progressive adéquation) de l'un au devenir de l'autre. Et l'espace où la présence dépossédée de son sens tâtonne et titube est la blessure (la béance*), ouverte entre l'irréalité où se réalise le Moi, comme chose parmi les choses, et la non réalisation douloureuse dans laquelle le désir d'être se sait nié.

 

38. Et c'est là beaucoup: c'est là que convergent, depuis les diverses strates et les versants dé l'affabulation psychiatrique, poétique et religieuse (dans l'ordre, point du tout fortuit, car il s'agit de dépôts géologiques remontant à différentes époques, et remis en usage par une régression cohérente vers ce qu'il y a de,plus lointain du mouvement réel, de plus enseveli), les divers lieux communs de la conversion du sens vivant, exprimé dans la dynamique des émotions et de l'épos, en cristallisations esthétiques, qui s'en assujettissent le mouvement dans la fixité de l'auto-contemplation. Ce n'est pas un hasard - tout au plus un hasard «historique» - si Cooper ne s'occupe point de distinguer entre Moi, personne, individu. Le Moi n'est jamais affirmé, ni nié, par Cooper, comme différent de la personne (étymologiquement: masque, faux-semblant) ou de l'individu (être indivise) : c'est le règne de la confusion. Mais tout le discours de Cooper est une confusion des divers états dans lesquels la subjectivité aliénée, et parfois la subjectivité réelle, saisie dans sa tendance à se manifester comme négation de la négation qu'elle rencontre dans la «personne» et dans le «Moi», est confrontée à son non-être convulsé, qui ne coïncide nulle part avec aucune représentation de son «site» et de son «moment», et que Cooper décrit comme l'action de se débattre d'un labyrinthe orienté vers un aboutissement sur le néant (le désert, etc.). C'est un néant larvaire et crépusculaire, dans lequel on hypothétise sur la possibilité, non sans quelque rapport avec une ligne historico-politique, d'un vague commencement à partir de communes auto-analytiques, guidées par des thérapeutes de réserve, durant une période de transition qui devra mener à la disposition généralisée de chacun à s'auto-analyser et à autogérer sa thérapie personnelle. C'est sans aucun doute un symptomatique hasard historique si, par delà une si touchante imagerie de petits saints voués à éduquer le peuple à son auto-castration, apparaissent en surplomb les statues glaciales de Mao Tsé-toung et de Fidel Castro, si les convives de pierre de cet avant-dernier souper sont là à attendre que les «révolutionnaires» du premier monde tels que Cooper aient fini de découvrir, dans le désert où ils partent fonder leurs communes, le dernier monde de l'idéologie pénitentiaire.

39. Si tant est qu'il en soit besoin, l'apparition de ces idoles funestes («Ce sont des hommes comme Fidel Castro et Mao Tsé-toung qui incarnent le vrai principe du commandement; ils commandent en refusant pratiquement d'être des chefs, en ce sens qu'ils extériorisent leurs qualités de commandement de façon que le cerveau de milliers de gens s'anime de leurs propres qualités de commandement et que chaque personne devienne source unique de combat.» Ib., p. 80) dit assez où débouche la perspective indiquée par Cooper. Néanmoins, cette aberration optique résulte d'une interruption illégitime du discours critique. Lorsque la critique n'atteint pas son objet réel dans sa cible historique, elle se retourne contre elle-même et l'intelligence devient «intelligence» de l'ennemi. Le tort de Cooper n'est pas tant celui de mentir, que celui de se laisser épouvanter par la vérité qu'il exprime, et de ne pas oser poursuivre jusqu'à un au-delà des horreurs. En dépit de son âge, il partage avec les générations les plus juvéniles leur insouciance toute psychédélique vis-à-vis de la résistance à la négativité et des temps historiques de la lutte. De cette hâte pleine d'anxiété tous les nihilismes font leur prix, qui s'inoculent entre deux spasmes d'angoisse immédiatiste. Il est objectivement exact que les temps s'accélèrent, mais pas au point d'amener à coïncidence le transformisme désormais apoplectique du capital et de son spectacle et l'oubli forcé du moment subjectif d'une expérience réelle.

 

40. Que le moment d'une lutte réellement vécue s'arrête au point le plus bas de sa phase négative, il court le risque alors de venir se conjoindre à l'horlogerie de l'apocalyptique officielle. L'heure est venue de voir le mouvement réel comme l'avancée concrète de l'individu, et de l'espèce, vers l'affirmation de son être, au-delà de toute compulsion d'auto-destruction. Mais l'heure est surtout venue de connaître dans sa présence propre la présence matérielle et «historique» du possible. La révolution part du corps : de la corporéité du désir qui se connaît comme matériellement possible. La barbarie spontanée du capital ravage l'espace et le temps en une tentative désormais désespérée d'arrêter le temps et d'anéantir l'espace. Avec une «poésie» qui a beaucoup à envier à celle de Cooper, l'urbanisme du capital crée le désert visible où toutes les perspectives mènent à l'égarement et à la perte. La publicité le pare des tableaux d'un éden qui y ajoutent la touche catastrophique de la dérision. Ici, la « chose » advient.

41. Ville, pays, où que s'enchaîne et se dévide le noeud coulant qui relie à la non-essence, le cheminement quotidien où chacun se perd (et qui, remonté rageusement à reculons, peut devenir fil d'Ariane, reconduire au noyau d'une centralité propre, unique «source » d'un possible élan d'audace), toutes les routes mènent au néant, tout site est lieu de reddition. La «réalité», c'est le désert du réel. Et d'autant plus elle confirme son vide, d'autant plus elle se pare et dans l'instant se donne. La «viabilité» est le progrès de plus en loin de l'effort et de la volonté. L'ordonnancement de l’urbanisme et de l'architecture, en-dehors et au-dedans des «sujets» qui y investissent la faiblesse croissante de leur élan vital, c'est toujours plus palpablement l'alignement émoussé de « choses » dans une perspective de la choséité qui reconduit à elle-même : au «tout», qui se vérifie comme la remise du tout à la quantification égalitaire, au pullulement du néant. En un tel ordre, toute chose est donnée, donnée en tant qu'objet de reddition La viabilité tient dans cette absence frauduleuse de sens et de victoire: une cessation forcée de la résistance opposée au désir par les choses. L'objectification, la réification n'ont pour téléologie - à la significative apparition spontanée, dès lors que le capital assume toutes les formes de baisse de qualité, comme moments de manifestation de la valeur - que d'emprisonner le désir dans un simple jeu de miroirs d'objet à objet L'objet dont a parlé la philosophie, à partir de l'objet d'amour que la mystification romantique couvrait d'oripeaux et de pendeloques, pour mieux voiler le procès de réification en cours, sur ces entrefaites, derrière ces parements, est passé, dans la plus drastique réduction par l’absurde - du point de vue focal que le désir avait pour mire : rien d'autre n'est promis à la subjectivité que de saisir son être vrai - à la forme du vide où la subjectivité ne peut que se perdre, une fois que son désir s'est trouvé dans la perte de qualité de sa fraternisation avec les choses.

 



[1] Inverato. Le verbe inverarsi semble avoir été forpar Dante, dans les vers :

e quello avea la fiamma più sincera

cui men distava la favilla pura

credo, peró che più di lei s'invera (Paradiso, ΧΧVΙΙ, 37)

(tr. Masseron : « et celui-là avait la flamme la plus ardente, dont la pure étincelle était le moins éloignée, parce qu'il était, je pense, le plus pénétré de sa vérité »). Il s'agit, chez Dante, comme le notent ses commentateurs, d'un «davantage voir et connaître la rité de la divine essence» ; et pour Cesarano, du sujet-objet de la vraie gnose se saisissant en procès de ce qui le rend vrai. Le rationalisme de l'époque des lumières a donné à inverersi le sens de « paraître vrai, avoir quelque apparence de rité » (Dictionnaire Alberti di Villanuova, 1796). Il l'appauvrissait en le laicisant ; Cesarano le remet sur ses pieds. [ note du traducteur]

 

[2] .C’est la référence française qui est donnée dans l’original. [ note du traducteur]

 

[3] Dans le sens de « manque à être », qui est celui de Lacan (cf. Ecrits).

 

 

[4] Dans le texte italien on a : «quelli che si abandonano all’assenza, sempre provvisoria, del proprio in-stante». Ce dernier mot a été traduit par ici-étant. Ce qui me semble insuffisant. Il renferme, selon moi, une idée d’insistance, que me confirme Cristina Callegaro ; on pourrait presque dire que c’est un être-là qui insiste dans son être. Je pense que par ce mot Giorgio Cesarano signale sa présence certaine, sa présence au sens que lui donne E. De Martino, qui est susceptible de subir une crise. Or la phrase commence par : «Tout suicide est un mourir à contretemps ». C’est dans ce contretemps que peut se loger la crise. Mais il est possible de suggérer une autre interprétation qui a un fondement commun avec la première. Florian Al Mohamad m’écrit (16 mai 2010): « (…) "stante" implique à mon avis quelque chose de l’ordre du blocage. Quand tu prends le terme NONOSTANTE, en français "nonobstant", ça veut dire de façon imagée que tu passes outre un obstacle, un mur qui s’élève à toi mais que tu ne fais pas en fonction de lui, que tu arrives à le dépasser, le surmonter, l’abolir à la limite. Par conséquent la traduction de Benjamin Villari par "ici-étant", ne rend pas compte de l’aspect de "blocage" que je décris  et qui est à mon avis important. IN-STANTE, c’est ne pas pouvoir être NON (O)- STANTE, c’est-à-dire être au-delà.» Si on se réfère au suicide, on constate que cette interprétation est cohérente :il dériverait d’un blocage impossible à surmonter, ou bien ce serait l’ultime tentative de détruire le blocage et continuer. 

L’idée de présence et celle de blocage se trouvent en relation avec dieu, le numen dont la manifestation, la présentification exerce sur la créature fascination et effroi. Ainsi dans la thèse 32 de l’Insurrection érotique, Giorgio Cesarano écrit: «La corporéité énigmatique de la dépouille mortelle, vue à travers l’horreur de subsister sans corps, aliénés à la présence instaurante (in-stante), fut la figure de dieu, de l’idole archétypique.» Je mets instaurante parce que la seule présence de dieu instaure dans la créature une dynamique déterminée.

 

Enfin Giorgio Cesarano utilise un mot «voisin», istante, par exemple dans la thèse 47 de l’Insurrection érotique : «Cette économie étriquée, avare, qui avilissait la plénitude du sens istante (…). » On perçoit à nouveau ici l’idée d’insistance, celle de fondation de quelque chose. En conséquence je propose, en cohérence avec ce qui précède, de traduire par instaurant car, ici, il est indiqué que le sens instaure en quelque sorte une dynamique; et ce sens est en rapport avec une présence. [Note de Jacques Camatte – 2010]

 

[5] Le terme de « totalité », suspect d'idéalisme, revient à plusieurs reprises dans ce livre, comme c'est déjà le cas dans Apocalisse e Rivoluzione. Qu'une clarification vaille ici une fois pour toutes. Adorno en met au jour l'ambiguïté dans les deux passages qui suivent. « Si l'humanité devenait dans les faits une totalité qui ne contienne plus en elle aucun principe limitatif, elle serait alors exempte de la règle qui soumet tous ses membres à un tel type de principe, et ne formerait donc plus une totalité entendue comme unité établie coercitivement » (Mots-clefs). « Que se dissolve le principe limitatif de la totalité, ou peut-être simplement l'impératif de s'identifier à la totalité même, l'humanité, et non son apparence illusoire, pourrait exister ». Mais c'est là le paradoxe dans lequel, bien loin de reculer immédiatement dans une « volonté furieuse de disparaître », la critique radicale puise une force à la mesure de son assaut. Elle ne peut se dispenser de désigner en tant que sa fin visée et son telos le « caput mortuum » qui, dans le moment de sa disparition, pressente sa victoire et la fin de son utilité : « la limite qu'elle trouve dans sa thématique même ». Alors, dans le moment où l'ultime préhistoire est consommée, l'entrée de la « totalité » dans le domaine de la pensée (avec toute apparence et toute « pensée ») s'estompe dans l'autogenèse de la Gemeinwesen vivante, de même que l'ultime « idée » de nature. La part de ce qui, encore dissimulé dans la « totalité » mythique et idéalisée, se perpétue dans de tels énoncés, n'est maudite que pour qui aurait tardé à se pénétrer de l'ambiguïté « criminelle » des « mots » utilisés comme moyen d'efdfraction. On ne s'évade du passé et du toujours-pareil que dans le présent qui brise le verrou, qu'en montrant dans l'hic et nunc le passage et le commencement, dans une pleine mise en danger. Si l'on reprend les mots d'Adorno : « Le discours extérieur sur la totalité, même vidé de toute argumentation polémique, n'est qu'idéologie anti-intellectualiste ».

 

[6] Cf. G. Collu, Transizione in Invariance (série I, n° 8), et G. Cesarano – G. Collu, Apocalisse e rivoluzione (cf. tr. fr. des deux premiers chapitres in Invariance, série III, n° 2) et J. Camatte, Capital et Gemeinwesen, Spartacus (Il capitale totale, Ed. Dedalo)

 

 

[7] Autour de Bataille, se rapporter à Insurrection érotique

 

 

[8] Voir G. Bataille, L'érotisme.

 

 

 

[9] M. Klein, La psychanalyse des enfants.

 

 

[10] J'ai, en le citant de mémoire, déformé le passage, qui se construit ainsi : « … l'accord général de l'Humanité naîtra de la décision des individus poussée à l'infini ». Ce qui suit n'en reste pas moins fidèle à ce que j'entendais

 

 

[11] . Cooper, op. cit., p. 38. Pour une discussion textuelle du passage, voir Insurrection érotique, aux thèses 36 et 37.