10. L'asservissement des femmes






                                                                                                        Se remettre en continuité, c'est retrouver l'évidence





Nous ne traiterons pas la question dans son intégralité, mais nous nous focaliserons sur ce qui nous semble essentiel et qui n'a pas été traité, ainsi que sur des données qui le furent de façon insuffisante. Ajoutons que les conditions climatiques sont déterminantes pour tout ce qui advient durant le néolithique, période au cours de laquelle se réalisa l'asservissement des femmes. En effet sans le réchauffement climatique, occasionnant des changements importants dans la flore, la mise en place et la réalisation de la sédentarité, déjà amorcée à la fin du paléolithique, n'aurait pas pu avoir lieu. Or, tout commence avec la sédentarisation.




Les relations hommes-femmes occupent la place centrale dans le devenir de l'espèce car en dernière instance ce sont elles qui déterminent tout. Dans les chapitres antérieurs nous avons indiqué comment l'instauration de nouvelles pratiques les avaient plus ou moins modifiées et même provoqué des déséquilibres qui ont pu être compensés et que toute séparation a pu être enrayée. Toutefois pour réellement comprendre les modifications subies dans ces relations il faut tenir compte simultanément de la présence de l'enfant et envisager en fait les rapports entre le couple mère-enfant - surtout durant la phase initiale de la vie de ce dernier - et l'homme (le père). C'est pourquoi nous accordons une grande importance à la mise en place de l'initiation lors du développement de la chasse (cf. chapitre 07) car avec cette pratique se met en place une remise en cause de la relation mère enfant du fait qu'il n'y  plus une immédiateté au sein de la communauté mais déploiement d'une dynamique "culturelle" qui fait que s'impose une seconde naissance, prouvant que l'enfant fait réellement partie de la communauté, et confirme son appartenance à elle. En même temps c'est une première coupure entre la mère et l'enfant, ainsi qu'au sein du procès de vie de celui-ci, le faisant accéder au stade adulte, comme s'il fallait une coupure avec la mère, une rupture d'immédiateté pour que ce stade soit atteint.



Lors du développement de la chasse se mettent en place interdit et alliance et le déploiement de la dynamique de la forme qui en découle, ce qui permet l'autonomisation d'un pouvoir du fait que l'infraction de l'interdit correspond à une libération de pouvoir pour celui qui la commet, ce qui favorise la production de l'individu et contribue à l'affaiblissement de la communauté. Tout cela retentit sur le procès de connaissance qui commence à subir une certaine autonomisation car il va permettre, avec en particulier l'émergence des concepts de pur et impur, d'interpréter l'activité de la communauté et de la justifier



Plus important encore, concernant la dynamique du pouvoir, avec la chasse les prérogatives des deux sexes divergèrent. Ainsi les femmes pouvaient y participer - en étant rabatteuses par exemple - mais elles ne pouvaient pas tuer. Ceci peut se comprendre et le fut en fonction du sang menstruel et tout ce qui l'accompagne. En fait c'est insuffisant: les femmes n'avaient pas le droit de tuer. On leur ôta le pouvoir de le faire. Les femmes ont le pouvoir d'engendrer mais non celui de tuer. La femme est l'être pour la vie auquel est lié son pouvoir, l'homme est l'être pour la mort auquel est lié son pouvoir. Et le pouvoir est l'ensemble des possibilités qu'on possède pour réaliser les modalités du procès de vie. Le pouvoir est lié à l'affirmation qui, lorsque l'inimitié est absente, n'empiète pas sur autrui. Ceci est fondamental car ultérieurement s'imposera le pouvoir sur, qui implique en revanche l'intervention, la manipulation, la contrainte. C'est un pouvoir qui s'exerce sur le pouvoir de l'autre afin qu'il effectue un procès donné (une déviation).



Du fait de l'existence de l'haptogestation la relation mère enfant implique l'affirmation d'une profonde continuité ce qui fait qu'on peut dire que la femme a tendance à se développer en fonction de la continuité tout en ayant la dimension du discontinu, tandis que l'homme le fait du pôle du discontinu tout en ayant la dimension du continu. Le devenir de l'espèce s'est opéré en fonction d'une tension entre continu et discontinu autre façon de dire qu'il s'est fait dans un "affrontement" homme - femme. Mais pas uniquement, comme le montrent les divers mouvements de réaction au devenir hors nature au sein desquels les hommes occupèrent une place très importante de même qu'on doit tenir compte que divers théoriciens s'affirmèrent en tant que penseurs du continu.


Ainsi durant des millénaires, il se produisit, en rapport aux variations des conditions climatiques une différenciation dans les manifestations du procès de vie des hommes et des femmes sans qu'il y ait une séparation effective des sexes mais seulement une tendance à la réaliser comme lors du développement de la chasse et la problématique de la magie. Plus précisément ceux-ci, du fait de la non séparation achevée, n'étaient pour ainsi dire que virtuels1, puisque l'existence des sexes présuppose la séparation. Autrement dit, hommes et femmes purent vivre ensemble en accomplissant chacun de leur côté, selon leur être, le procès de vie de l'espèce. Il y avait une complémentarité et une continuité.





Au néolithique tout change du fait de la mise en place d'un ensemble de phénomènes que l'on peut regrouper et exprimer ainsi: séparation de l'espèce par rapport au reste de la nature, coupure fondamentale à la base d'ailleurs de toutes celles qui suivirent et qui opérèrent comme son déploiement. Elle s'instaure du fait qu'une communauté donnée, en s'appropriant une portion de territoire afin de la cultiver et d'y élever des animaux, se coupe du restant de la nature, ce qui génère la dynamique de l'enfermement et de l'inimitié qui tend à se substituer à l'empathie, ainsi que l'autonomisation du pouvoir, qui accéda au statut de quantum manipulable et cumulable n'étant plus l'expression d'une puissance d'être mais d'une puissance sur autrui tandis que l'amour devenait secondaire. Dés lors hommes et femmes ne se rapportèrent plus en fonction de leur pouvoir, mais en raison d'un quantum de pouvoir qu'ils avaient, qu'elles avaient, accaparé, et de l'amour sans lequel aucune relation n'est possible du fait de la persistance de la naturalité. Le tout permit le développement de la mégalomanie.



La découverte de l'agriculture, de la poterie, par les femmes ainsi que leur rôle dans la mise en place de l'élevage, augmenta leur puissance, en fait leur quantum de pouvoir. Mais il y a plus. Elles empiétèrent sur le domaine des hommes. En effet les pratiques agraires les amenèrent à exercer une souveraineté sur la vie, mais aussi sur la mort et, par suite du déploiement d'une dimension mégalomaniaque, elles se posèrent comme "maîtresses des animaux", comme si elles étendaient leur pouvoir d'engendrer des enfants à celui de produire des animaux. Cela introduisait en même temps une confusion entre ce qui était dévolu à la femme et ce qui l'était à l'homme d'où, par suite d'une transcroissance et autonomisation du pouvoir, celui des femmes en vint à opérer sur celui des hommes, maintenus en quelque sorte à l'état d'enfants, donc dans un état de dépendance, d'infériorité, état nouveau résultant de la coupure de continuité, provoquant un affaiblissement de l'haptogestation et de la perception de la puissance de l'enfant en tant qu'expression de la continuité.



Les hommes donc se sentant menacés (réactivation de l'antique empreinte2) se lancèrent à fond dans la production et, pour cela, mirent au point diverses techniques et divers outils surtout grâce à la métallurgie (fin du néolithique) ce qui leur permit de sortir de la confusion en établissant et en accentuant une séparation entre hommes et femme avec l'instauration et l'institution des sexes c'est-à-dire en recourant à un fait objectif, à une organisation anatomique qui fut élevée au rang d'indicateur de séparation: le sexe, dont l'étymologie du mot est en étroite relation avec l'idée de cette dernière, de même qu'il est affecté, dés le départ, d'une forte dimension idéologique source d'une ambiguïté profonde. Cette dimension idéologique est celle de la supériorité - se substituant à l'infériorité - du sexe mâle3, à qui fut attribué une surpuissance physique et surtout intellectuelle visant à contrebalancer, voire à supplanter, celle d'engendrer caractéristique des femmes.



Cette supériorité dériverait avant tout du fait que les hommes échapperaient à la dépendance vis-à-vis de la nature du fait de la séparation effectuée vis-à-vis d'elle, tandis que les femmes en restant nature demeureraient en cette dépendance. C'est pourquoi le devenir de l'espèce divisée et dominée par les hommes consistera en une séparation toujours plus importante pour conjurer finalement cette dépendance, et en même temps, du fait du désir de ne pas perdre ce dont on a été séparé, un intense développement de la création, d'un substitut dans l'artificiel, expression d'une immense mégalomanie.



Donc après un certain équilibre ente les sexes, leur prédominance s'imposa surtout, rappelons-le,  avec le labourage, l'irrigation et la métallurgie. En conséquence au pouvoir d'engendrer des femmes s'opposa celui de produire des hommes. Mais cela n'était pas suffisant pour combler leur désir de pouvoir et apaiser leur mégalomanie. Ils voulurent s'emparer du pouvoir d'engendrer des femmes - ne pouvant se satisfaire de manipuler celui des animaux - et se substituer pleinement à elles. Comme cela n'était pas possible ils en vinrent à la contestation de la possession de l'enfant qui, d'expression - manifestation de la capacité d'engendrer, fut érigé en symbole du pouvoir. Avec le surgissement du patriarcat, l'enfant n'est finalement reconnu comme nouvel être qu'à partir du moment où le père l'accepte, l'adopte, en le prenant dans les bras et le présente aux membres de ce qui est devenu la famille. À partir de là se mit en branle la terrible dynamique de séparation mère-enfant initiant le procès de répression de la naturalité de celui-ci; séparation qui s'est accrue de plus en plus avec  le surgissement  du capital, opérant (rejouement) une autre coupure de continuité. Dépossédées, les femmes se sont repliées sur leur fonction naturelle, sur leur maternité4, "s'inféodant" dans la nature et, fidèles à leur besoin de sédentarité, sur l'oïkos remplaçant le topos, alors que les hommes rompirent avec elle. L'assujettissement des femmes est bien connexe à la séparation d'avec la nature, œuvre des hommes. Leur victoire est liée à une répression terrible qui s'est soldée pour les femmes par un enfermement (le plus spectaculaire fut celui opéré par les grecs avec le gynécée), un esclavage et une servitude volontaire. J'emploie à dessein cette expression porteuse d'une mystification, comme si le maintien, de façon indéfinie, d'une contrainte pouvait engendrer une habitude à servir, se muant en une volonté. Cette répression s'est réalisée grâce à la dissolution de la communauté et au remplacement des anciens rapports communautaires par des rapports de dépendance en relation au développement de l'économie et de l’État sous sa première forme, instruments par excellence de la substitution. Tout cela fonde le patriarcat et la pleine réalisation de l'asservissement des femmes. Celui-ci s'est donc effectué en même temps que se faisait plus intense la coupure avec le reste de la nature. On peut même affirmer que cette coupure vint en premier, et que la femme devint alors symbole de la nature qu'il s'agit de dominer en même temps qu'un être incompréhensible pour l'homme qui, de son côté, perdit de plus plus connaissance de sa place en elle. Ceci est fondamental car l'asservissement des femmes s'est imposé comme corrélat indissociable de la volonté de dominer la nature afin de conjurer la menace du risque d'extinction.



On a eu donc, du moins en Occident, l'instauration du patriarcat. Dans d'autres zones du globe qui ne connaissent pas l’État la domination des hommes s'est aussi installée. Elle opère dans des communautés despotiques phase ultime du devenir de la communauté avant le surgissement de ce dernier5. Il est des zones également où l'importance des femmes a subsisté et ont conservé une indépendance ainsi qu'un pouvoir important comme à Çatal Hüyük ou en Crète, mais cela n'a pas duré et du fait de l'intervention, comme d'ailleurs en d'autres régions, de peuples pasteurs patriarcaux, le patriarcat s'y est en définitive imposé. C'est ce qu'affirme, en particulier parmi divers théoriciens et diverses théoriciennes, Marija Gimbutas. Toutefois l'origine du patriarcat n'est pas exposée et, en particulier, pourquoi les indo-européens étaient - ils patriarcaux? Ces derniers sont souvent utilisés en tant que deus ex-machina pour expliquer divers bouleversements sociaux6



De même selon moi, Jacques Cauvin escamote le heurt entre hommes et femmes dont le débouché fut l'instauration du pouvoir des hommes. Ce n'est pas le lieu ici d'exposer le contenu de son livre Naissance des divinités, naissance de l'agriculture - La révolution des symboles au néolithique"7, car il faudrait d'abord préciser à partir de quand on peut parler de dieux et de déesses. Pour moi cela n'est possible qu'avec le surgissement de l’État au début des temps historiques. Concernant notre thème, "La révolution néolithique" une mutation mentale"8 peut s'y rapporter. En effet il précise en quoi consiste cette mutation "Un événement s'est produit, et il est de nature psychique. Nous l'avons défini comme une déchirure nouvelle au sein de l'imaginaire humain entre un "haut" et un "bas", entre un ordre de la force divine personnifiée et dominatrice et celui d'une humanité quotidienne dont l'effort intérieur vers cette perfection qui le transcende peut être symbolisé par les bras levés des orants"9. La "déchirure" résulte d'un accroissement de la séparation d'avec la nature, une "discontinuation" importante, et de la coupure de continuité entre hommes et femmes engendrant la production des concepts de supériorité et d'infériorité pour exprimer la dépendance d'un sexe par rapport à l'autre ainsi que celle de l'espèce vis-à-vis du monde invisible qui va se peupler de diverses hypostases. L'asservissement des femmes correspond bien à une déchirure tant organique que mentale mais ne peut pas se réduire à une mutation, le concept connotant l'idée d'un phénomène s'imposant de façon brusque, or cela requit des millénaires, tout le néolithique, pour se réaliser.



Enfin il existe encore de nos jours des zones où les femmes ne sont pas dominées10. Mais on ne peut pas parler de matriarcat, terme créé pour désigner l'absence de pouvoir dirigeant des hommes dans certaines communautés, comme cela se présente chez les Na de Chine11 où prédomine une séparation importante entre les sexes et où les hommes sont en fait dépendants, comme cela s'est produit de façon encore plus nette dans les communautés des amazones d'où ils sont absents sauf au moment de la reproduction. Ce qui est une preuve de la puissance du heurt entre les sexes.



Qu'il y ait patriarcat ou non, la séparation des sexes est advenue. Elle peut être une source de stagnation de l'espèce, de son enfermement. Pour surmonter la séparation, l'amour devint la médiation essentielle afin d'accéder à l'union, autre expression de la perte de continuité et de l'autonomisation du pouvoir, devenant lui aussi un médiateur pour établir une continuité, mais aussi de la perte de l'immédiateté: on aime parce qu'on est séparé. De là se fait jour une autre dynamique, en quelque sorte complémentaire mais qui se déploiera plus tard, celle de dominer la sexualité, variante de celle de dominer la nature.



L'exaltation de l'amour, surtout s'il peut être vécu de façon naturelle, est le contenu d'une immense littérature à travers le monde qui opère comme une incantation, une conjuration d'un maléfice, pour surmonter une ambiguïté amour-haine. Ainsi Tristan et Yseult s'aiment, non par naturalité, mais parce qu'ils ont bu le filtre, et c'est comme si le breuvage avait permis de surmonter la peur des femmes. De là on peut dire que l'art apparaît comme une immense thérapie de la psyché humaine qui permet de surmonter ou d'intégrer les divers traumatismes advenus au cours de ces derniers millénaires. L'émergence de l'art est inséparable de celle de l’État qui lui aussi a une ample dimension thérapeutique. La même investigation est valable pour la religion. En outre il convient de noter que dans les trois cas la femme est utilisée comme médiatrice, souvent exaltée, autre expression de l'ambiguïté.



L'asservissement des femmes, justifié par leur dépendance vis-à-vis de la nature et par leur soi-disant infériorité tant physique qu'intellectuelle, résultat du déploiement de l'inimitié, s'accompagne d'un rejet de l'innéité. Le faire, le devenir deviennent prépondérants et donc le travail et le progrès. Cela retentit sur le procès de connaissance devant justifier la coupure, la séparation et donc la régression de l'immédiateté, ce qui autorise le déni, la manipulation du réel des êtres humains tant sur le plan social qu'au niveau interindividuel. Cela concerne aussi la relation à l'invisible non plus vécu en continuité avec le visible, mais en tant que domaine séparé où la manipulation des hypostases qui le peuplent, et dont la multiplicité exprime encore le procès de séparation, peut aussi s'effectuer. Les hommes ont en fait restreint leur milieu de vie, leur oïkos où ils pensent être en sécurité. Ils s'y sont enfermés. Dés lors on peut dire que la dynamique de l'enfermement domine, conditionne le devenir de l'espèce: dans les villes, les cimetières, les temples, les églises, dans les nations, les diverses communautés, dans la famille, dans l'individu avec la floraison de l'hyperindividualisme.



Le séparé peut-être posé comme un plein impliquant un vide qui peut se manifester comme un invisible qu'il faut explorer, peupler et manipuler de telle sorte qu'on peut penser que l'enfermement de l'espèce en elle-même - sa folie - implique un immense vide où elle espère fonder une alternative à son risque d'extinction. D'où un accroissement constant de l'artificialisation du monde qui retentit sur elle, actualisant une autre forme d'extinction possible, tandis que le vide s'exprime au travers du rejet et de la destruction de la nature. Précisons et complétons: l'invisible peut être perçu d'abord comme l'insaisissable, l'indiscernable, l'indéfinissable et peut être appréhendé comme un vide dont l'autre composante dyadique est le plein. Dés lors on comprend les manipulations qui peuvent être effectuées. Ainsi les. dominants pour augmenter leur pouvoir et son efficacité afin qu'il ne soit pas remis en cause, tendent à le rendre invisible. D'autre part nier des qualités à un individu, comme ce fut fait pour les femmes, revient à le vider de substance. Le pouvoir patriarcal nia aux femmes des qualités humaines et justifia avec cela la domination des mâles. Or, on peut comparer le silence au vide en ce sens qu'il désigne une absence de. Nous comprenons alors l'acharnement des dominants à imposer le silence12 pour maintenir leur domination et, là encore, le pouvoir patriarcal opéra de même.


Les dominés pour échapper aux maléfices du pouvoir et n'être pas saisissables veulent se rendre invisibles (pour le silence les choses sont plus complexes). On peut étendre cela à l'espèce et dire que celle-ci voudrait se rendre invisible pour échapper à la menace d'extinction: d'où son enfermement.



Pour préciser disons les choses autrement en relevant une ambiguïté comportementale devenant contradiction. Les hommes se sont posés comme un plein dont le vide complémentaire serait constitué par les femmes. D'où l'essai de les rendre invisibles, le meilleur moyen de conjurer la menace qu'elles représentent pour eux13. Menace d'autant plus grande que du fait de leur pouvoir de séduction elles seraient de grandes manipulatrices. Toutefois lorsqu'il s'agit d'explorer l'invisible ils font appel à elles: les voyantes, prouvant par là qu'il est impossible d'extirper la naturalité, de se passer des femmes, et l'échec de toutes les manipulations dictées par la mégalomanie14 afin de les escamoter.



En même temps qu'il y a eu asservissement il y a eu sa justification dont nous avons fait état. Toutefois nous voulons ajouter ceci: cela a permis de fuir la sédentarité, analogon à fuir la dépendance, les femmes étant conservatrices car liées à la nature, et à exalter la dynamique de l'intervention débouchant dans celle actuelle de l'innovation dont le résultat final peut-être l'extinction de l'espèce du fait d'une substitution aboutissant à un homme artificialisé.




Avec l'asservissement des femmes et la lutte contre celui-ci, ainsi que l'essai de dépasser le heurt en niant les sexes et la reproduction naturelle, l'espèce entre dans l' errance, dans la production de l'ontose et de la spéciose se parachevant dans la folie.




Toutefois, là n'est pas l'essentiel puisque, avec la fin du patriarcat il y a disparition d'un ensemble de règles régissant les rapports entre les sexes, c'est-à-dire la domination de l'homme sur la femme, du fait que cette domination ne constitue plus un des fondements de l’État dont les représentants proclament l'égalité des sexes et veulent la réaliser L'asservissement s'estompe même si les violences contre les femmes persistent.



Pour comprendre ce phénomène, il nous faut revenir sur le phénomène de séparation qui provoqua une régression progressive, continue, dans la réalisation de l'haptogestation et donc une lente dégradation de la condition des enfants.Tout d'abord la fragmentation de la communauté engendra une diminution de la cohésion entre les femmes rendant difficile de réaliser le portage permanent de ceux-ci, au stade de bébés. Ultérieurement la séparation des dyades et donc l'instauration des sexes eut aussi un effet négatif sur l'haptogestation, d'autant plus que celle-ci affecta les dyades elles-mêmes c'est-à-dire chaque individu comportant potentiellement la dimension complémentaire étant par exemple mâle mais ayant puissance de la féminité et réciproquement, accusant les différences et un appauvrissement dans la puissance d'être et tendit, à rigidifier les relations tant entre parents qu'entre ceux-ci et leurs enfants cause encore d'une détérioration de l'haptogestation. Ceci s'accuse encore lorsque l'enfant devient un signe du pouvoir et donc un objet de contestation. Et cela s'aggrave encore avec la réalisation d'un monde artificialisé à la suite de la lente substitution des rapports humains par des relations économiques et de pouvoir en relation au surgissement de l’État en sa première forme. Dés lors se pose la nécessité d'adapter l'enfant à un monde artificiel ce qui implique de réprimer sa naturalité afin qu'il soit compatible à ce monde et puisse s'y développer. Telle est l'origine de la répression de la naturalité de l'enfant exercée, pour son bien, par les parents, souvent à leur corps défendant et imposée par la communauté despotique d'abord, puis par l’État. De ce fait la mère en vient à être perçue comme un être ambigu à la fois bénéfique, pleine d'amour, et maléfique fautive d'une mise en dépendance. Cela fonde une haine des mères qui à l'état adulte devient, chez les hommes, une haine des femmes souvent couplée d'une peur, la misogynie, et chez ces dernières une haine de soi. Cette misogynie est souvent renforcée du fait que pour sortir de l'ambiguïté, trop difficile à vivre, l'être humain choisit la dimension qui est la plus compatible avec le devenir social, c'est-à-dire l'inimitié.C'est ainsi que s'est mis en place le "malencontre" dont parle Étienne de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire. Le malencontre "qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né de vrai pour vivre franchement; et lui faire perdre la souvenance de son premier être, et le désir de le reprendre...» Ensuite pour expliquer ce qu'il nomme la servitude volontaire il affirme " la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c'est qu'ils naissent serfs et qu'ils sont élevés dans la servitude". Or, nous l'avons déjà signalé, dans diverses langues un même mot désigne l'enfant et l'esclave du fait que tous deux sont des être dépendants. De même qu'esclave est l'adjectif désignant la femme puisqu'elle aussi vit dans la dépendance. Nous avons également signalé à quel point la dynamique de sortir de la dépendance vis-à-vis de la nature, elle-même posée de façon ambiguë comme mère et marâtre, détermine le devenir de l'espèce surtout à partir du néolithique. Pour conclure disons que tout se passe comme si hommes et femmes vivaient une servitude volontaire alors qu'elle leur a été imposée et dont ils et elles essaient de se libérer, et que le moment du malencontre se produit lors de la coupure avec le reste de la nature.



Nous avons déjà amplement traité de comment sortir de ce terrible devenir conduisant à l'extinction de l'espèce: l'inversion qui consiste fondamentalement en une réconciliation avec la nature, donc avec les femmes reconnues dans toute leur puissance. La réaffirmation de leur naturalité est fondamentale surtout lors de l'accouchement15 du fait des conséquences déterminantes pour la naturalité de l'enfant. C'est à partir de là que tout commence... et que l'inversion peut se réaliser.







Septembre 2021





1 Il est impossible d'écrire potentiels car cela impliquerait qu'on aurait eu à faire avec un phénomène naturel (comme le gland devenant chêne) et à la manifestation d'une continuité. La séparation a impliqué la mise en jeu d'une certaine violence qui permit de passer de la virtualité à la réalité.



2    On peut se demander si les femmes, plus prés de la nature, plus en continuité avec elle, ne sont pas moins affectées par elle.



3  Ici aussi le concept de sexe renferme une ambiguïté qui peut générer confusion. En effet il désigne à la fois la totalité et une partie.


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4    Michel Odent, Le bébé est un mammifère, Ed. L'instant présent, indique: "Il semble que les femmes aient toujours cherché à se protéger au moins contre le regard des hommes." p. 29. Il ajoute ensuite: "Récemment, au milieu du vingtième siècle, s'est amorcé un phénomène nouveau dans l'histoire de l'humanité et même dans l'histoire des mammifères. Soudain, beaucoup de femmes ont ressenti comme un besoin la participation du père à la naissance." p. 30. Citons encore: "Pour balayer toutes les séquelles de l'ère qui s'achève, pour bâtir des bases nouvelles, il faudra nous concentrer sur une question dont l'importance n'a pas encore été profondément perçue: pourquoi les femmes en couches ont-elles toujours cherché à se protéger contre la présence des hommes?" p. 33 La réponse me semble évidente: c'était une réaction à leur asservissement.


            Le phénomène nouveau dont parle l'auteur relève selon moi de l'inversion, peut-être en liaison avec un retour du refoulé, et cherche les conditions de son amplification. Originellement, disons avant la coupure de continuité s'effectuant au néolithique, les hommes, lors de l'accouchement, participaient en étant présents, en continuité avec leurs compagnes.



5   Voir Émergence de Homo gemeinwesen, le chapitre 8. La formation de la communauté abstraïsée: l’État



6    Cf. Marija Gimbutas Le langage de la déesse, Ed. des femmes, Antoinette Fouque, et J.P. Demoule, Mais où sont passés les indo-européens? Le mythe d'origine de l'Occident. Ed. Seuil..



7    Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l'agriculture - La révolution des symboles au néolithique", cnrs édition.




8    O.c. titre du chapitre 7, page 95.



9   O.c. page 98.




10    Cf. Heide Goettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales - Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, Ed. des femmes, Antoinette Fouque. Livre très intéressant pour toute la documentation fournie et pour la diversité des réflexions théoriques importantes qu'il contient.



11     Cf. Cai Hua, Une société sans père ni mari, les Na de Chine, Ed. PUF.



12    Cf. Le Goff. J. Du silence à la parole - droit au travail, santé, État (1830-1989), Ed. Calligrammes.



13      Ce désir de rendre invisible afin d'échapper à une menace s'exprime de façon extrême chez les talibans qui veulent que la femme soit totalement voilée de telle sorte que c'est finalement ce qui la masque qui signale son sexe (elle n'est que parce qu'elle est voilée), en même temps que cela révèle l'extrême instrumentation - manipulation que subissent les femmes: elles ne sont apparentes que dans la vie privée afin qu'elles assurent l'alimentation et le désir sexuel des hommes. C'est le cas paroxystique de la peur des femmes qui règne aussi ailleurs mais de façon atténuée. Ils désirent également qu'elles soient silencieuses. Au fond, qu'elles existent sans exister.



14      Les dirigeants politiques comme les dirigeants d'entreprises déploient tous une ample mégalomanie à l'instar d'Elon Musk. Pourtant voici ce que nous rapporte l'Express: "Pour le fondateur de Tesla, nous croyons vivre dans la réalité, mais nous avons infiniment plus de chances de vivre dans une simulation. En d'autres termes, notre monde, c'est Matrix. Nous sommes les jouets d'une simulation informatique inventée par une civilisation plus avancée. (...) Si ça se trouve, cette civilisation qui nous a placé dans la Matrice n'est autre qu'une nouvelle race d'intelligence artificielle, (...)."


               Pour moi il exprime inconsciemment la peur de l'extinction, comme cela apparaissait de façon frappante avec le film Matrix. C'est très symptomatique aussi que cette peur ressurgisse toujours plus forte en même temps que l'on fonce toujours plus vers l'extinction et ce, selon diverses modalités. Au fond être manipulé serait la seule explication possible à un tel devenir où l'image du labyrinthe (plus on avance, plus on s'enferme) s'impose également, tandis que l'enfermement (la folie) se révélerait ne plus être un point d'aboutissement, une solution.




15   Voir particulièrement: Michel Odent, Le bébé est un mammifère, Ed. L'instant présent qui insiste abondamment   sur         l'importnce des sages - femmes  et  celle du colostrum. Cf. aussi: Ina May Gaskin, Le guide de la naissance naturelle -            retrouver le pouvoir de son corps, Ed. Mama.