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L'ACCUMULATION : PHÉNOMÈNE CAPITALISTE ET NON SOCIALISTE



OU : VIOLENCE ET RÉFORMISME









      Le but du présent article n'est pas d'apporter quelque chose d'original à l'étude de l'économie capitaliste, mais il est une sorte de résumé du travail déjà développé en réunions de Groupe sur ce sujet, et de plus une espèce de plan de travail pour l'investigation ultérieure de la société capitaliste, plus particulièrement dans le cadre géographique français, afin de mieux comprendre les phénomènes politiques qui s'y déroulent. L'ordonnancement du travail nous est évidemment donné d'une façon claire et nette par la préface à la Critique de l’Économie Politique de Marx :


     « Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées ».



     Les « Éléments de l’Économie marxiste » dont la parution a commencé dans le précédent N°, expliquent justement ces rapports de production ainsi que la mécanique du développement capitaliste, tandis que dans des réunions sur une série d'articles intitulés « Volcanisme de la production ou stagnation du marché », dont la parution viendra en son temps, nous nous sommes attachés à l'étude de la forme de production en montrant la nécessité d'utiliser des schémas pour comprendre que le schéma ou modèle de Marx était ternaire, comprenant les trois classes : propriétaires fonciers, capitalistes et travailleurs salariés. Le rapport entre celles-ci étant mercantile : accession volontaire au marché ouvert à tous. Le prolétariat vendant sa force de travail génératrice de nouvelle valeur contre un salaire, ceci s'étant réalisé historiquement au début du XIX° siècle. Ceci amenait à l'étude de la validité de la théorie marxiste pour étudier la réalité économique, à son invariance (Réunion de Milan, dont le compte-rendu paraîtra dans le prochain N°) ; ainsi que tout logiquement au problème de l'attitude de l'organisme politique : le parti de classe, s'opposant à cette structure sociale et donc on envisageait en même temps les habituels accompagnateurs : la conscience, l'idéologie, la philosophie, etc., tout comme l'indique encore la « Préface » :


     « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De forme de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une période de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel – qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse des conditions de production économique et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir ».



     C'est pourquoi en introduction à ce vaste travail, ou plutôt à la clarification de ce travail déjà fait par l'école marxiste, nous avons justement choisi l'étude de l'accumulation ; car c'est le problème de la naissance du capitalisme, de la genèse des différents personnages dont nous avons précédemment parlé. De plus elle est importante pour lutter contre la falsification de Moscou : on veut nous présenter la grande accumulation qui se déroule en Russie comme un phénomène socialiste, en disant que les rythmes de celle-ci, sont supérieurs à ceux de tous les autres pays, et que l'explication n'en peut être trouvée que dans la nature socialiste de la société russe. La fausseté de cette démonstration a été prouvée dans le « Dialogue avec les morts », et la nature capitaliste de la société russe a été amplement démontrée dans des études déjà parues, auxquelles nous renverrons le lecteur.



Violence et réformisme.



      Notre travail a pour but de lutter contre les dégénérescences du mouvement ouvrier afin de rétablir le programme de classe, base indispensable du parti de classe. Or cette dégénérescence est historique et a débuté avec la trahison de la II° Internationale. D'où, en plus de l'étude critique de cette faillite, il nous faut remettre en évidence, porter à la lumière la théorie du prolétariat ; théorie indispensable pour aiguiller la révolte des ouvriers :


     « Il est évident que l'arme de la critique ne saurait remplacer la critique par les armes ; la force matérielle ne peut être abattue que la force matérielle ; mais que la théorie se change elle aussi en force matérielle, dès qu'elle pénètre les masses ».


     Dans la phase réformiste , on supposait arriver à changer le système en vigueur en l'amendant mais par là on niait l'appel à la violence, un des points essentiels du marxisme. Ensuite sous la poussée ouvrière et sous l'influence de diverses crises : 1929, 1933, 1936-37, le capitalisme se « bonifie » lui-même, et les descendants du réformisme ouvrier furent Hitler, Mussolini et compagnie. Cet état de choses amena la nécessité » d'un nouveau réformisme (celui-ci copiant purement et simplement de très vieilles positions, par exemple celles de Kautsky, Bernstein et autres Vandervelde). On eut tendance à rejeter de plus en plus les points fondamentaux du marxisme, en conservant le seul qui put donner une coloration révolutionnaire à ces partis, c'est-à-dire le but de faire la révolution. Celle-ci devant s'accomplir d'une façon violente : Staline, parlementaire et pacifique : Krouchtchev.



     Pour nous, rejeter une seule partie du marxisme équivaut à le rejeter en entier. C'est pourquoi il est important de réexposer intégralement la théorie tout en montrant comment ces différentes parties furent reniées soit sous l'influence de défaites du prolétariat dans la lutte de classe, soit à la suite de sois-disant concessions de la bourgeoisie. En effet il peut y avoir satisfaction des revendications immédiates des travailleurs, comme cela advint dans la période de 1934-36 où les ouvriers obtinrent congés payés, assurances sociales, etc1.



     Un des faits déterminants qui ont conduit à la trahison de la II° Internationale a été la période idyllique du capitalisme : la « belle époque ». Période qui a émoussé le pouvoir de lutte des ouvriers et où plusieurs de leurs représentants ont pensé en voyant ce développement du système capitaliste, à une infirmation du marxisme ; en l’occurrence, au rejet de l'utilisation de la violence. Leur erreur fut flagrante à la déclaration de la guerre. Ce fut la faillite du parlementarisme, ou essai de faire la révolution en conquérant la majorité au parlement (voir Bernstein et Kautsky). À plus forte raison faillite de ceux qui pensaient qu'en entrant dans le gouvernement ils changeraient la politique bourgeoise (voir Millerand, les staliniens en 1946-47). Faillite donc d'un point de vue général de la thèse que la bourgeoisie puisse se démettre de ses fonctions, de sa dictature sur la société – sur les autres classes, d'une prise de pouvoir pacifique. Ce phénomène fut historiquement envisagé par Marx et Engels et donna lieu plus tard à une polémique entre Boukharine et Lénine (Discours sur l'impôt en nature). Mais même dans ce cas, par exemple l'Angleterre d'avant la fin du XIX° siècle, où il y avait une bureaucratie inexistante, une armée peu importante et concentrée aux colonies, une police réduite, Marx envisageait comme phénomène postérieur la dictature du prolétariat, donc l'usage de la violence2.



      Dans les causes qui ont déterminé la faillite de la II° Internationale, nous devons rappeler aussi l'expansion coloniale : la violence pouvait paraître morte en Occident, mais c'est parce qu'elle vivait plus forte dans les pays de couleur. Ce sont les couches pauvres de ces pays qui permettaient la vie plus aisée en Occident, d'où l'embourgeoisement du prolétariat.



      Actuellement, après deux guerres impérialistes, le capitalisme a perdu son caractère idyllique. Aussi certains peuvent penser qu'il suffirait de l'amender pour retrouver le paradis perdu, « l'âge d'or de la bonne époque ». Et on présente le « mauvais côté » actuel du capitalisme comme dû à la « mauvaise conscience » des hommes politiques qui gouverneraient plus mal qu'avant. D'autres l'attribuent à la trahison de la bourgeoisie qui, non seulement vit en parasite sur la société comme elle l'aurait fait depuis toujours, mais aurait renié en plus sa fonction de défense des intérêts nationaux, et se serait prostituée au capitalisme international ; donc comme corollaire, le devoir du prolétariat de prendre la place de la bourgeoisie et de conduire le capitalisme sur une voir juste et droite (Staline au XIX° Congrès ; un échantillon français Cognot dans les Cahiers du Communisme).



      Ils s'appuient sur le Manifeste en le tronquant : « La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finit, avant tout, avec sa propre bourgeoisie ». 


     « Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot ».



     D'autres attribuent le fait qu'on n'ait pas atteint l'harmonie vantée au début du XIX° siècle, l'équilibre parfait avec la nature, au fait que le capitalisme n'a pas encore atteint un assez grand développement des forces productives. Nous verrons qu'une des réalisations immédiates du socialisme, c'est-à-dire juste après la révolution, consistera à diminuer la production (dans l'aire occidentale surtout). Le changement de forme de production dépend directement du développement des forces productives ; or avec Engels, depuis un demi-siècle, nous disons qu'en Occident le passage d'une forme à l'autre est possible, le passage de la quantité à la qualité est vrai. C'est pourquoi nous disons que le capitalisme est entré, depuis cette époque là, dans sa phase parasitaire. Les bourgeois veulent toujours plus de production, plus de richesses, plus de « bonheur pour l'humanité »3 ! Et le moment arriverait enfin où plus personnes ne travaillerait, où chacun ferait ce qu'il voudrait. La question se pose alors de réinventer un ministre des Loisirs : le pôvre, il sera un des rares à travailler ! Ceci est la dépréciation du travail humain et le pur mode de pensée bourgeois et anti-dialectique : on fait le « malheur » des ouvriers par le travail forcé, on pose leur « bonheur » futur comme un non-travail – les contraires s'excluent4. Théorie mécaniste et évolutionniste qui, pour qu'elle se réalise, suppose que l'ouvrier ne détruise pas entre temps le substrat même de celle-ci, c'est-à-dire le capitalisme. C'est pourquoi on dit aux ouvriers : grâce à la technique nucléaire il y aura un paradis terrestre, mais avant il faut beaucoup travailler, il faut t'écorcher vif pour que tes fils savourent la béatitude du bien-être. Ceci est du reste la position-enveloppe de diverses positions traîtres à la classe ouvrière, comme celle des staliniens à la « libération » : « produisez d'abord, vous revendiquerez ensuite ». Soit disant les usines étant nationalisées, l'ouvrier se ferait du mal à lui-même en empêchant la bonne marche de celles-ci, dont on lui aurait fait cadeau. Logique de la trahison ! Non violence contre les bourgeois, mais violence bourgeoise contre les ouvriers ; édification ou reconstruction capitaliste : accumulation plus grande, nous verrons ensuite.



      Mais l'ouvrier sait par expérience que ce qu'il possède en ce monde ce n'est que sa misère, qui est misère découlant d'un système et en ce sens misère abstraite et générique de l'homme ; que toute la richesse qu'il crée, la classe antagoniste, capitaliste, le prend, non pas pour en jouir elle-même et être « heureuse », mais pour investir, pour faire tourner toujours à fond la machine à produire du profit. L'ouvrier devra détruire cette société qui n'est pas la sienne, quoiqu'il soit le support et la dynamique de celle-ci. Ensuite viendra une société qui ne sera pas particulière d'une classe, car le prolétariat se sera détruit en tant que classe, mais une société générique où lui-même ne sera plus prolétaire mais un homme, et où la richesse et le bien-être ne profiterons pas à un homme singulier, ni particulier, mais à l'espèce humaine5.



      Devant la puissance qui réside dans l'existence seule du prolétariat mettant tout le temps en question, même lorsqu'il admet une théorie réformiste, l'existence de la société actuelle, d'autres ennemis utilisant la théorie des situations contingentes et par opposition à celle des « Vérités éternelles », disent par exemple, que le prolétariat disparaîtra, mais que l’Église, la Religion demeureront :


     « Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc...qui sont communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu d'en renouveler la forme, et cela contredit tout le développement historique ultérieur » (Manifeste).


      Les communistes en 1848 connaissaient déjà le problème et le résolvaient. L'exemple des prêtres-ouvriers qui devaient garder la religion dans les masses, sans s'associer aux revendications ouvrières, illustre cette théorie des vérités éternelles.



      Celle-ci est devenue possible du fait même de la faiblesse du mouvement ouvrier. C'est à ce moment là que le prolétaire est devenu « pauvre », c'est-à-dire incapable de résister à la bourgeoisie. « Le prolétaire privé de toute énergie est un pauvre » (Marx, Idéologie allemande). Le manque d'énergie c'est l'absence du parti de classe. On comprend que la campagne ecclésiastique ait pu avoir un effet, et peut même avoir un sens : l’Église ne connaissant que le pauvre.


     Devant toutes ces déformations, il est donc nécessaire d'étudier le capitalisme et de montrer qu'il a été accouché par la violence et qu'il devra être enterré par elle6. Selon Marx « le capitalisme arrive au monde en suant le sang et la boue par tous ses pores ». Le marxisme n'est pas une apologie de la violence, mais une étude de son rôle dans l'histoire (Engels, Le rôle de la violence dans l'histoire). Et cette étude conduit à la démonstration de la nécessité de son emploi pour détruire le système actuel : le pacifisme non-violent n'ayant jamais engendré que la généralisation de la violence contre les ouvriers. Souvent ce sont les propres représentants parlementaires de ceux-ci qui font la répression : exemple Noske en 1919.


      Violence : guerre de 1914-18, mort de millions de prolétaires ; répression de la rébellion des soldats français ; écrasement des Communes de Berlin (Spartacus), Budapest, Munich.


      Avant la guerre suivante, destruction de toute l'avant-garde ouvrière dans tous les pays, en particulier en Allemagne (hitlérisme), en Russie (stalinisme) : Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Radek, Trotsky et combien d'autres !


     Si l'on va dans l'aire orientale, c'est la destruction des Communes de Shanghai et de Canton.


      Guerre de 1939-45 : même phénomène avec écrasement aussi des Communes de Varsovie, Berlin-Est, des révoltes de Poznan et de Hongrie.


      Ceci est en même temps la condamnation de la collaboration de classe et du parlementarisme, l’État n'étant que la dictature du capital sur les ouvriers. De plus c'est l'existence permanente de cette violence (rappelons-nous en plus de la révolution chinoise, les guerres d'Indochine, Corée, Afrique du Nord, Guatemala, Birmanie, Malaisie, etc.) qui obligera à en faire un usage temporaire, et ainsi la détruire en tant qu'existence « immanente » à la société. Car encore une fois, on ne peut accepter la théorie de Bernstein et Kautsky ressuscitée en Krouchtchev du « passage » non-violent au socialisme. Même dans le cas où dans la lutte le prolétariat trouve un allié, il doit ensuite exercer sa dictature, car autrement cet allié (petite-bourgeoisie ou paysannerie) se joint à la droite et noie dans le sang la révolte ouvrière :


      1848 en France.

      1917 (février-juillet) en Russie.

     1927 en Chine.


      C'est ici qu'il convient de rappeler une autre excuse invoquée par les réformistes pour le rejet de la violence : le développement de l'urbanisme (nous entendons par là celui à la Haussmann7), lié à celui de la technique guerrière et de l'armement, empêcherait toute possibilité d'insurrection dans les métropoles modernes. Or, les événements de Hongrie montrent que les grandes capitales peuvent encore devenir des « volcans de lutte » comme elles le furent il y a un siècle, et que des civils presque sans armes peuvent affronter les polices et les armées les plus modernes et les mieux équipées.



      On peut voir que nous donnons toujours les faits d'hier et d'aujourd'hui, car le problème est de renouer le fil entre les différentes périodes et montrer qu'il y a invariance du marxisme. Notre travail est, comme il est dit dans notre mouvement, un travail « sul filo del tempo »8. En effet nos ennemis veulent toujours nous mettre hors du temps, soit en disant que notre revendication est utopique, soit en disant qu'elle est dépassée. Ils ne veulent pas que nous entrions dans l'histoire car cela sera leur perte.



      Étant donnée que si l'on étudie un phénomène à son début on peut dire, d'un point de vue sophistique, qu'il n'a jamais existé, car il y avait toujours un temps infinitésimal où il n'était pas, et que si on l'étudie à la fin de son développement, on peut dire qu'il existera toujours, qu'il a toujours existé, étant donné que même un temps infinitésimal avant sa disparition il existait. Pour nous tous les phénomènes sont actuels, même s'ils sont passés ou futurs car ils entrent tous dans l'édification d'un arc historique dont la voûte sera achevée lorsque sera faite la révolution9. Et c'est cette révolution qui nous fournira le lien « magique » entre le passé, le présent et le futur.


      En ce qui concerne l'économie nous citerons également des faits d'hier, par exemple pour l'Angleterre du XIX° siècle, et nous les relierons à ceux d'aujourd'hui : Russie et Chine. Ceci nous montrera la réalité des lois du matérialisme économique et historique, l'invariance du marxisme et celle de son but : la révolution


      Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut se libérer du poids du passé et en extraire la force :


      « Les hommes font leur propre histoire, mais non pas selon leur propre volonté, non pas en fonction de circonstances librement choisies, mais bien sous l'impulsion de faits immédiats, antérieurs et inéluctablement définis par les événements passés.


      « La tradition de toutes les générations disparues pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants, et quand justement il semble qu'ils travaillent à se transformer eux-mêmes et le monde environnant, à créer du nouveau, ils invoquent avec angoisse les esprits du passé, ils en changent les noms, les mots d'ordre, les habitudes dans le but d'élever, sous cet antique et vénérable travestissement et avec des phrases d'emprunt, la nouvelle scène de l'histoire » (Marx, Le dix-huit Brumaire).


      Le marxisme s'est libéré de l'angoisse car il est une extrapolation dans le passé et dans le futur, ce qui est le fiat d'une théorie scientifique réelle.


      Ainsi se trouve justifié par un aspect de la société capitaliste (phénomène de la violence) la nécessité de l'étude de sa structure, afin de mettre en avant la revendication socialiste et de montrer que toutes les réalisations effectuées en URSS ne correspondent pas à la satisfaction de cette revendication ; que, donc, il n'existe pas deux systèmes économiques différents à la surface du globe.


      Le problème est donc posé : l'accumulation est-elle un phénomène socialiste ou purement capitaliste ; et en corollaire le rôle de la violence dans l'accumulation : dictature bourgeoise, et son rôle dans la désaccumulation : dictature prolétarienne.




L'accumulation dans l'aire occidentale.


      Dans notre précédente réunion nous avons envisagé la naissance du capitalisme et la théorie de celle-ci. Nous avons dit qu'il naissait agraire et que sa première théorie était la physiocratie, embryon de l'économie classique. Nous allons maintenant analyser les conditions de formation de ce mode de production: l'accumulation primitive.


      Avant d'aborder le problème réel il nous fait voir rapidement ce qu'était la société pré-capitaliste, étant donné que « dissolution du féodalisme a dégagé les éléments constitutifs du capitalisme ». Nous ne rappellerons d'ailleurs ici que les points principaux du problème, traité de manière complète dans le premier Livre du Capital.


     L'économie féodale se définit essentiellement par la division parcellaire de tous les moyens de production et l'absence de leur concentration en masse. Ce qui signifie que, d'une part les divers outils sont rudimentaires, adaptés à une production essentiellement individuelle, et que d'autre part ils sont la propriété du travailleur qui les utilise.


      Dans l'agriculture, on a une petite exploitation confiée au serf et à sa famille. Celui-ci dispose en effet d'un petit lopin de terre qu'il cultive lui-même avec les outils qui lui appartiennent, ainsi que le produit qui reste sa propriété directe. Mais il en doit une partie à sa seigneur et au clergé (dîme), de plus il doit céder une partie de son temps de travail pour la culture des terres du féodataire : c'est la corvée. Remarquons que le serf est attaché au seigneur en vertu d'une véritable division du travail : le serf ne peut s'éloigner et doit assurer la subsistance du seigneur, mais celui-ci à son tour protège terres et gens contre les pillards ennemis.


      Il existe également des propriétés communales appartenant à tous les serfs et non-morcelées – restes de vieilles communautés agricoles – où le serf peut faire paître un troupeau.

      À la ville : la production des outils, des objets manufacturés divers et même des objets de luxe, est assurée par les artisans, groupés en corporations. A la structure féodale de la propriété foncière à la campagne, correspond dans les cités l'organisation corporative qui délimite la quantité d'objets à produire, leur forme, etc., et qui possède également des règlements très stricts sur l'emploi de la main-d’œuvre : par exemple, limitation du nombre d'apprentis employés par un maître.


      « Dans la société du Moyen Age, notamment dans les premiers siècles, la production était essentiellement orientée vers la consommation personnelle. Elle ne satisfait, en ordre principal, que les besoins du producteur et de sa famille. Là où comme à la campagne existaient des rapports personnels de dépendance, elle contribuait aussi à satisfaire les besoins du seigneurs féodal. Il ne se produisait donc là aucune marchandise. La famille du paysan produisait tout ce qui lui était nécessaire, et c'est seulement lorsqu'elle produisait un excédent qu'elle produisait des marchandises ; cet excédent jeté dans l'échange social, mis en vente, devint marchandise.



      Les artisans des villes ont été forcés dès leur origine de produire pour l'échange. Mais ils couvraient par leur travail la plus grande partie de leurs besoins : ils disposaient souvent de jardins, envoyaient leurs troupeaux dans la forêt communale, d'où ils tiraient également les bois de construction et de chauffage.


      D'où échange limité, marché limité, mode de production stable » (Engels, Anti-Dühring).


      En opposition, le capitalisme peut se définir comme production de marchandises :


      « La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n'apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L'histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVI° siècle » (Marx, Le Capital, cité dans « Éléments de l'économie marxiste », chap. 8 : de la circulation monétaire à l'apparition de la plus-value).


      On doit noter que la société mercantile existait même avant l'arrivée du capitalisme : il fallait un équivalent universel auquel puisse se comparer n'importe quelle marchandise. En fait le capital va se présenter comme une somme d'argent qu'il est possible d'anticiper pour l'effectuation d'un certain cycle de production ; une certaine anticipation pour acheter la force qui actionnera les moyens de production ; ce qui suppose, et ceci en antithèse avec la société féodale, une concentration des moyens de production et des producteurs. La genèse de ce premier capital se présente comme l'histoire de l'accumulation d'argent – l'accumulation primitive – et celle de la libération de la force de travail, laquelle crée de la valeur, de la plus-value : ce qui est la vie même du capital. Étant donné que le procès de production féodal visait essentiellement la satisfaction des besoins immédiats, il n'y avait, sinon rarement, production d'excédent.


      L'accumulation fut possible grâce aux commerçants et usuriers. Le commerce est nécessaire au développement du système capitaliste et même le présuppose. C'est pourquoi l'école mercantiliste lui accordant une si grande importance, car elle voyait là la source de la « richesse », c'est-à-dire dans le mécanisme même du commerce. En fait si celui-ci, à l'origine, a permis une accumulation d'argent, ceci venait du fait que les personnages en présence dans l'échange étaient des pays à des stades différents de développement des forces productives. Il y avait exploitation d'un pays au profit d'un autre, chose qui est encore possible aujourd'hui (commerce entre pays avancés et aires à économie retardataires). Ce phénomène était lié à celui du colonialisme, qui en plus de l' « honnête » commerce, procurait les richesses en matières premières et en métaux précieux : pillage de l'Amérique et de l'Afrique, destruction des populations indigènes, traite des nègres, guerre de l'opium, guerres pour la suprématie coloniale qui prennent la fin du XV°, le XVI° et le XVII° siècles, avec la victoire définitive de l'Angleterre au XVIII° (plus grande puissance coloniale et navale, premier grand pays capitaliste). Voilà l'idylle de la naissance du capitalisme !


      Mais l'argent, pour être transformé en capital, doit subir des transformations au cours du procès de production. Ainsi l'argent accumulé par les usuriers, les commerçants, et même celui épargné par le petit artisan, n'était pas du capital. Mais grâce au système du « crédit public » il put effectuer cette transformation ; c'est le système par lequel l’État se fait prêter de l'argent par des particuliers et leur sert un intérêt. L’État put ainsi effectuer de grands travaux (maritimes, arsenaux, armements, routes, etc..). Ainsi cet argent devenait capital industriel, rapportant une plus-value extorquée aux travailleurs.


      Dans le même ordre d'idée, on peut citer aussi le système bancaire comme facteur facilitant cette transformation.


      Mais le facteur essentiel pour que l'argent se transforme en capital, c'est la venue d'une marchandise particulière, car elle crée de la valeur, de la plus-value : c'est la force de travail (sans elle il ne peut y avoir de procès de production) ;


      En Angleterre la servitude de la glèbe disparut de fait dès le XIV° siècle. Les anciens serfs se transformèrent soit en petits paysans indépendants, soit en journaliers ne détenant rien. Le féodataire resta propriétaire de grandes terres qu'il gérait par l'entremise d'un régisseur (premier exemple de capitalisme) avec des salariés anciens serfs de la glèbe, en partie journaliers, en partie propriétaires auxquels ils restait du temps libre. Ces journaliers disposaient malgré tout le plus souvent de petits lopins de terre : 4 acres plus une maison.


      Donc la libération de la force de travail à la campagne (le capitalisme naît agraire, avons-nous dit) ne fut possible que parce qu'il y avait eu développement des forces productives dans l'agriculture, entraînant la diminution absolue de la force de travail employée dans cette sphère de production, du capital variable. Ce développement des forces de production aboutit donc à la formation de nouveaux rapports de production : nous retrouvons là ce qui a été énoncé d'une manière générale dans la préface à la Critique de l’Économie Politique. Cohérence totale de la théorie10.


      Parallèlement à ce processus se développait dans les villes les premières formes de capitalisme manufacturier, opposées à la production artisanale corporative. Ces manufactures avaient un besoin pressant de force de travail qu'elles ne pouvaient satisfaire avec les artisans enfermés dans les règlements corporatifs. L'expropriation de larges couches de la population paysanne, privées de leur moyen de travail (la terre), fit affluer dans les villes ces paysans, et ils furent absorbés dans les manufactures. (De nos jours, on assiste au même phénomène dans l'immense Chine qui vient de faire sa révolution bourgeoise).


      Il est bon de signaler également le rôle que joua l’État, dans la canalisation des paysans expropriés vers les cités. On institua une législation sanguinaire contre les mendiants qui se refusaient à accepter l'enfer de la manufacture. En France également nous trouvons des lois féroces contre les vagabonds ; il est intéressant de noter comment, immédiatement après le déchaînement révolutionnaire, la révolution française de 1789 se préoccupa de lutter sauvagement contre le prolétariat naissant. Une loi de 1791 punit toute association ouvrière comme un « attentat » contre la « liberté et la Déclaration des droits de l'Homme », et cette loi fut respectée aussi bien par la Terreur que par les Girondins, Bonaparte et la Restauration. Dès sa naissance la bourgeoisie affirme, au travers même de la législation, son rôle de domination de classe, et explique par là-même ce qu'elle entend par de grands mots comme « Liberté et Droits de l'Homme


      Nous avons vu la naissance du travailleur agricole salarié, voyons maintenant celle de son antagoniste, le capitaliste agraire.


      Après destruction du servage et expropriation des petits producteurs plusieurs cas sont possibles :


      - Le propriétaire possède le capital requis (troupeaux, semences, engrais, outils, plus tard machines), ainsi qu'un capital d'argent liquide pour les premiers salaires. Il y a alors administration directe. Le propriétaire engage des journaliers, rétribués par un salaire, et il dispose de tout le produit. Il vend celui-ci et en retire un bénéfice, gagné sur le dos des journaliers engagés (dans cette forme les journaliers possèdent souvent encore un petit lopin de terre).

      - Le plus souvent le propriétaire foncier fournit la terre et les bâtiments agricoles, tandis qu'apparaît un nouveau personnage, le fermier qui possède tout le capital mobile (outils, semences, etc.., anticipations de salaires). Le fermier engage des salariés agricoles, et leur paie un salaire. Tout le produit de leur travail est approprié par le fermier. Mais celui-ci paie au propriétaire foncier une rente en argent ; donc, le revenu de l'entreprise se divise en deux : rente du propriétaire foncier, profit capitaliste du fermier. Ces deux termes sont de la plus-value engendrée par le sur-travail des salariés agricoles.



       Nous avons donc vu l'accumulation de matières premières et de moyens de production dont une partie sera utilisée pour effectuer le cycle productif saisonnier : capital constant. La concentration des travailleurs et la possibilité, par suite de l'accumulation d'argent, pour un capitaliste de leur assurer un minimum de vie, c'est-à-dire la reproduction de leur vie matérielle : c'est le capital variable. Nous trouvons donc la formule de la fonction de production de Marx :


c+v+pl = Valeur du Produit,


pl, plus-value dans notre théorie, est la partie extorquée aux ouvriers et qui sert à l'accumlation et reproduction du capital. Par ce qui précède, nous voyons que la genèse du procès de production capitaliste repose sur l'expropriation du petit producteur et sur l'exploitation effrénée du travailleur salarié, qu'ils soient de la vieille Europe, des deux Amériques ou de l'Afrique : accumulation d'argent, de matières premières, et ensuite, le travailleur est emporté dans le cycle de production comme une marchandise qui produit de la valeur.



      Mais dans le camp agraire, on ne doit pas oublier la troisième classe « pure », celle des propriétaires fonciers qui sont un legs du passé, celle qui perçoit la rente ; et la vraie formule est celle-ci (car on ne doit pas oublier que le modèle de la société pour Marx est un modèle ternaire) :


c+v+Profit+Rente = Valeur du Produit.


      C'est la section II de Marx, celle qui produit les biens de consommation.


      Nous avons montré, encore une fois, que le capitalisme naît agraire, et c'est la révolution apportée dans la campagne qui a permis le développement du capitalisme industriel :


      - Par la constitution d'un prolétariat qui afflue dans les villes et est absorbé par les manufactures.


      - Par la production de matières premières pour cette industrie (les matières textiles par exemple).


      - Par la production de subsistances pour ce prolétariat. Ces subsistances sont achetées sous forme de salaire.



      On voit donc par là l'énorme importance de l'expropriation des producteurs agricoles. Mais aussi celle de la campagne, de la Terre pour le développement du reste de la production. D'où la théorie de Quesnay qui considérait comme « classe active » les fermiers et les ouvriers agricoles, comme « classe stérile » les industriels et les salariés des manufactures lesquels transforment mais n'augmentent pas, selon lui,n la valeur des objets qu'ils manipulent. La théorie des physiocrates est une théorie de la valeur d'échange.



      Ensuite l'interdépendance de tous les secteurs de l'économie de la nation (surtout lorsque l'industrie élimine totalement la petite industrie domestique) amène le lien mercantile entre toutes ces branches : création du marché intérieur, acquisition de toutes les révolutions bourgeoises.



      Dans ce secteur industriel, il nous manque encore un personnage, celui a l'argent pour anticiper sur le cycle de production, surtout en ce qui concerne le capital constant. Cette quantité d'argent existait déjà dans les mains des usuriers et des commerçants. Notons que ces capitaux ne se sont formés que sur le dos du travailleur : ce sont les produits du sur-travail En effet les petits producteurs ne possédaient pas assez d'argent pour leurs petites anticipations en matières premières, d'autre part il ne pouvaient pas porter eux-mêmes leur produit à l'endroit où la vente serait la plus favorable, ni attendre le moment le plus favorable à cette vente. Aussi chargeraient-ils l'usurier et le commerçant de remplir ces fonctions à leur place (l'usurier prêtant l'argent des anticipations, le commerçant assurant la vente des produits), moyennant quoi l'artisan cédait une partie de son profit au commerçant et à l'usurier ; en cédant son profit, il cède une partie de sont travail.



      Ici encore nous retrouvons la fonction de production :


c+v+pl = Valeur du Produit.


      C'est la section I de Marx, celle qui produit les biens instrumentaux, la section industrielle ; celle qui a transformé la physionomie de notre globe depuis le début du XIX° siècle. C'est en son sein qu'il y a surtout production de valeurs d'échange. Tout au long du développement de la forme capitaliste on assiste à une prépondérance de plus en plus grande de cette section sur la première. Développement de la grande industrie au détriment des autres branches de production. Ceci concrétisé dans notre thèse : le capitalisme affame l'humanité.


      Ce développement important de l'industrie eut lieu au début du XIX° siècle et il était dirigé par la partie la plus avancée de la bourgeoisie, la plus révolutionnaire, celle qui voulait détruire au maximum les attaches avec le passé, les reliques de la société féodale. C'est pourquoi Ricardo, théoricien de l'entreprise capitaliste, voulait que soit supprimée la classe des propriétaires fonciers : la société deviendrait alors binaire et non plus ternaire. La rente cesserait d'être appropriée par des propriétaires individuels pour être versée à l’État, qui en investirait une grande partie dans l'industrie ; car, pour Ricardo, cette société pourrait se développer indéfiniment dans la structure capitaliste, à condition d'accumuler toujours plus de capitaux investis dans l'industrie. C'est une théorie de la valeur d'échange : « le point de départ de Ricardo, c'est la détermination des valeurs relatives ou valeurs d'échange des marchandises par la quantité de travail nécessaire à leur production » (Marx, « Histoire des doctrines économiques »). Ce grand problème nous le retrouvons d'ailleurs avec quelques variantes en Russie : d'un côté essai d'extension maximum de la grande industrie (capitalisme d’État) à tout le pays, et de l'autre, dans le camp agraire, existence de la structure kolkhosienne, mixture de capitalisme privé et de petite production mercantile. En Occident, on ne peut détruire la rente foncière (même si la classe des fonciers disparaît) car ce serait détruire la propriété privée bourgeoise. Ce serait détruire la base économique et juridique ; ce serait détruire aussi le rapport le plus simple dans lequel les hommes entrent dans la société bourgeoise : la famille monogamique. A l'Est, détruire le kolkhose aboutirait aux mêmes effets. Nous y reviendrons ultérieurement11.



      Nous avons vu la formation du capitalisme et des deux sections qui le composent. Son ultérieur développement est l'antagonisme entre celles-ci. Dans ces sections interviennent les trois classes « pures » du modèle de la société bourgeoise donné par Marx : capitalistes, propriétaires fonciers, travailleurs salariés. Nous avons vu leur rôle dans la production, dans la fonction de production. Nous insisterons encore une fois sur la force de travail, le capital variable, qui donne la vie à toutes les autres fractions du capital, par exemple au capital constant, et engendre la plus-value qui, nos l'avons déjà dit, est la vie même du capital : « le procès de production capitaliste est essentiellement procès d'accumulation », et ce qui s'accumule c'est la plus-value. La lutte de classe, reflet de la lutte des intérêts économiques, se retrouve dans le déséquilibre entre ces deux sections. Seul le triomphe du prolétariat pourra résoudre le problème.



      En outre, l'énorme production de marchandises par la section I ne peut être écoulée sur le marché national, il faut acquérir d'autres marchés, c'est la venue de toutes les nouvelles nations bourgeoises sur le marché mondial (voir la Russie et la Chine), ; et c'est la lutte pour la conquête de ces marchés dont l'exemple le plus frappant nous est donné dans la phase actuelle du développement du capitalisme : l'impérialisme.



      Tout cela Marx l'a magistralement défini dans le Capital : « Trois faits principaux de la production capitaliste :


      I°. Concentration des moyens de production entre les mains de quelques individus. Ces moyens cessent ainsi d'apparaître comme la propriété des ouvriers immédiats et se transforme en puissances sociales de la production. Ces puissances sont d'abord, il est vrai, propriété privée des capitalistes qui en empochent les bénéfices.


      2°. Organisation du travail comme travail social, par la coopération, la division du travail, la liaison du travail et des sciences naturelles.


      Dans les deux sens le mode de production capitaliste supprime, bien que sous des formes inverses, la propriété privée et le travail privé.


      3°. Établissement du marché mondial.


       L'accroissement énorme de la force productive, qui prend, dans le mode de production capitaliste, des proportions qui ne répondent plus au chiffre de la population, l'accroissement des valeurs capitales, plus rapide que celui de la population, se trouvent dépasser la base trop étroite sur laquelle doit opérer cette force productive, ainsi que les conditions où ce capital accru doit fonctionner. De là les crises » (Le Capital, Éditions Costes, Tome X, p. 215)



L'accumulation dans l'aire grand' slave.



     Nous avons qu'en Russie on se base sur le fait qu'il y a un très grand rythme d'accumulation pour dire qu'il y a le socialisme. Déjà, d'une point de vue de principe, nous rejetons cette position. Mais cette thèse accréditée partout, est en fait la falsification des positions marxistes. Car si dans la phase de dictature du prolétariat il y a désaccumulation, diminution de la production, et même totale disparition de certaines branches de la production (l'industrie de guerre par exemple), ensuite la production augmentera – production contrôlée en fonction des besoins de l'espèce – elle sera à l'échelle de la société et non plus à celle de l'entreprise, elle augmentera la libération de l'homme vis-à-vis de la nature. En un mot, il y aura disparition du travail nécessaire, c'est-à-dire du temps de travail qu'il faut à l'ouvrier pour reproduire sa vie matérielle, le travail fourni ne sera que du sur-travail ou travail gratuit pour la société. En Russie on a falsifié justement cela étant donnée qu'on faisait une double révolution. Il y eut besoin d'une augmentation de la production (voir la falsification des « samedis rouges »). La société russe s'est alors présentée comme une exaltation du travail. Mais ceci n'est pas particulier à la Russie ; en Occident au début du XIX° siècle il se produisit la même chose de la part des bourgeois (économistes aussi bien que poètes). C'est contre cette position que Lafargue s'élevait dans sa brochure « Du droit à la paresse ». Mais ceci est une absurdité, car réclamer l'oisiveté c'est réclamer l'oisiveté bourgeoise qui supporte dialectiquement le travail forcé des ouvriers, celle des féodaux qui suppose la servitude de la glèbe, ou bien celle de l'Antiquité qui suppose l'esclavagisme. Non, la thèse marxiste est celle-ci : suppression du travail nécessaire, le sur-travail étant conservé, mais alors ce sera la manifestation propre de l'Homme, l'activité humaine en face de la nature. Corrélativement, ce qui sera pour nous un critère de définition de la société socialiste, ce n'est donc pas l'augmentation du rythme de production, mais bien plutôt l'état d'équilibre entre les deux sections définies par Marx. Est-ce qu'en Russie il existe une exaltation de la production dans la section I, comme on le voit en Occident ? Il fut montré que oui dans nos textes de parti (« Dialogue avec Staline » et « Dialogue avec les morts »). Nous nous contenterons de reprendre certaines données sur l'U.R.S.S afin de souligner quelques ressemblances saillantes entre le capitalisme de ce pays et celui d'Occident.


      Dans nos réunions précédentes nous avons étudié la Russie en la définissant dans ce qui a été appelé l'aire Grand' slave, par opposition à l'aire occidentale. Dans cette dernière, le capitalisme a atteint, comme l'a démontré Lénine, son stade ultime : l'impérialisme. Dans la première, notre travail a été de montrer que la révolution socialiste d'octobre ayant dégénéré il restait en Russie une société capitaliste jeune, dont nous allons montrer succinctement les fondements.



      Le processus d'expropriation primitive a commencé avec la pseudo-réforme agraire tsariste du siècle dernier. Elle avait été rendue nécessaire du fait qu'il fallait libérer un grand nombre de paysans pour les prolétariser, vu le développement dans les grands centres d'une certaine industrie. Mais cette réforme « par le haut » n'avait pas modifié la composition de la société agraire russe. Et, jusqu'en 1917, prédominait la forme mir, dérivant de l'artel et de la commune provenant eux-mêmes du communisme primitif, à côté de la forme féodale, grandes propriétés foncières. Dans les grandes villes se poursuivit la concentration capitaliste ; elle aboutit à la formation d'usines énormes où les ouvriers étaient rassemblés en grandes masses. Ce fut là que le parti bolchevik puisa sa force, car il y trouva ses cadres.



      Avant la révolution de 1917, on avait donc une société mal équilibrée, à forte proportion paysanne (plus de 85%) et une faible population prolétarienne (6,6%), mais fortement concentrée.



      La révolution de 1917 introduisit un élément nouveau dans la société russe : le socialisme. Alors on eut la société à cinq phases décrite par Lénine dans le discours sur l'impôt en nature :


      « 1°- Économie paysanne patriarcale : c'est-à-dire naturelle dans une large mesure.


        2°- Petite production mercantile (cette catégorie comprend la plupart de ceux des paysans qui vendent le blé).


       3° - Capitalisme privé.


       4° - Capitalisme d’État.


      5° - Socialisme. »



      Et Lénine savait que seule la révolution internationale pourrait la révolutionner et faire prédominer la phase « socialisme ». Or, la faillite de la première vague révolutionnaire imposa l'attitude suivante : attendre le relai de la révolution mondiale en contenant, grâce à la dictature du prolétariat, l'ancien allié : la paysannerie qui, potentiellement, représentait la petite bourgeoisie. Au fut et à mesure que la possibilité de ce relai devenait incertaine et même s'évanouissait, il fallait lâcher du lest à la paysannerie. Tout d'abord cela fut fait d'un point de vue révolutionnaire : c'est la N.E.P de 1921. Puis ce fut le tournant de 1926 : la victoire de la contre-révolution, le triomphe de la théorie de la « construction du socialisme dans un seul pays », pays qui était pré-capitaliste. A ce moment-là, il fallut détruire toute l'Opposition ouvrière, l'avant-garde prolétarienne, et en contre-partie, pour stabiliser de plus en plus le nouveau régime de plus grandes concessions furent nécessaires à l'égoïsme paysan. La structure agraire de la nouvelle Russie s'est construite sur la défaite du prolétariat et sur son exploitation. Tout comme la bourgeoisie fait appel à des couches sociales, vestiges de sociétés passées, pour lutter contre le prolétariat, la société agraire du régime russe s'est faire s'est faite sur un compromis avec le passé : capitalisme privé plus petite production mercantile, ce fut le kolkhose. La « société socialiste » était crée ! On avait changé aux choses leur nom ce fut là la grande « mystification » pour le pauvre « Socialisme ou Barbarie »12. Mais les noms appartiennent aux choses, et tôt tard, la « mystification » devait lever son voile et laisser apparaître, derrière la cohorte de ses nombreux représentants réunis en congrès, le capitalisme russe « démystifié » (à propos du XX° Congrès voir le « Dialogue avec les morts »).



       En outre le capitalisme russe, celui qui s'était développé à l'époque des tsars, à la suite de la guerre impérialiste et de la guerre civile avait été détruit. Dans son Histoire de la Révolution russe, Trotsky se pose le problème de savoir si les bolcheviks auraient pu prendre le pouvoir au cours des journées de juillet (Éditions du Seuil, tome II, p. 68). Il fait remarquer que, si cela avait possible, le prolétariat aurait été maître d'un pays dont l'économie eut été moins désorganisée. Quand on songe ensuite à l'épuisante guerre civile et aux mesures, aux expédients qui furent nécessaires pour pouvoir résister aux « blancs », à la contre-révolution, on comprend la validité de notre thèse.



      Ensuite, avec le triomphe de la thèse du « socialisme dans un seul pays » un nouveau capitalisme fut construit, avec exaltation de la grande production industrielle, ce qui amena un déséquilibre avec la section II : manque de biens de consommation, d'où la lutte contre les koulaks, et aussi la restriction des biens personnels du kolkhosien (nombre de poules, de vaches, etc.). Tout cela, pour pouvoir rivaliser avec les pays occidentaux, et pour aller sur le marché mondial. En contre-partie, pour maintenir la stabilité du régime, il fallut ensuite faire encore des compromis avec la paysannerie. Lénine l'avait prévu :


       « La question se pose : quels sont donc les éléments qui prédominent (dans cette société à cinq phases) ? Il est évident que dans un pays de petite paysannerie c'est l'élément petit-bourgeois qui prédomine et ne peut pas ne pas prédominer : la majorité, l'immense majorité des cultivateurs sont des petits producteurs de marchandises ».


      Donc connaissance parfaite de l'ambiance russe, et voici la prévision historique :


      « Ou bien nous soumettrons à notre contrôle et recensement ce petit-bourgeois (nous pourrons le faire si nous organisons les couches pauvres, c'est-à-dire la majorité de la population, ou les semi-prolétaires autour de l'avant-garde prolétarienne consciente), ou bien il jettera bas notre pouvoir ouvrier nécessairement et inévitablement, comme ont jeté bas la révolution les Napoléon et les Cavaignac qui surgissent justement sur ce terrain de la petite propriété. La question se pose ainsi et seulement ainsi ». Pour Lénine il n'y avait pas de « mystifications » !



      Nous avons affirmé précédemment la nécessité d'utiliser des schémas pour l'étude de l'économie ; voyons justement si le modèle de Marx pour la société bourgeoise est valable pour la société agraire russe. Dans le « Dialogue avec Staline » il est dit : « La grande masse des entreprises agricoles travaille uniquement en vue de produire des marchandises », et nous savons que la majorité de ces entreprises sont les kolkhoses : peut-on appliquer le modèle de Marx au kolkhose ?



       « 1°- L’État a la propriété de la terre. Donc le kolkhosien ne serait propriétaire ni d'une manière collective, ni d'une manière personnelle. On doit toutefois noter que la distinction entre propriété et jouissance n'a aucun sens dans une analyse économique concrète. Le kolkhose en tant qu'entreprise collective est le vrai propriétaire de la terre : il vend à l’État les produits et ne lui paie pas de fermage. Le kolkhosien est le propriétaire de son champ : il mange ou vend les produits et ne paie de fermage ni au kolkhose, ni à l’État. L'aspect de propriétaire foncier du kolkhosien est indiscutable.



      2°- Le kolkhose a un capital d'outils et de matières diverses qui est capital d'entreprise et non d’État. Seules les grandes machines appartiennent à l’État et le kolkhose paie un loyer pour les utiliser. Le capital provisions (animaux, outils, semences) appartiennent en propre au kolkhosien individuel. Propriétaire de capital agricole d'exercice, cela veut dire entrepreneur et jouisseur de profit, comme le paysan occidental. L'aspect de capitaliste est indiscutable.



       « 3°- Quand le kolkhosien quitte son petit champ et fournit des heures de travail au kholkhose qui les lui enregistre et les lui crédite pour le moment où l'entreprise répartira, selon des règles données, son produit but, il devient un salarié agricole » (« Dialogue avec les morts »).



       La validité de la théorie en ressort intacte. Une autre confirmation nous est donnée par le fait que le rythme du développement de l'agriculture est moins grand que celui de l'industrie. Dans certains secteurs la situation est même grave, par exemple pour le cheptel où le nombre de bêtes reste très inférieur aux besoins de la population : l'ouvrier russe mange peu.



      Venons-en maintenant à ces fameux rythmes d'accumulation qui autoriseraient les russes à proclamer leur pays socialistes !


      L'histoire a connu des rythmes aussi importants sinon plus, par exemple le jeune capitalisme américain aux alentours de 1900 ; il en est de même actuellement pour certains pays, par exemple l'Allemagne de l'Ouest : pendant la période 1946-55, augmentation annuelle moyenne de la production de 22,2 %, contre les 18 de la Russie, ou bien le Japon : 18,8 contre encore les 18 de la Russie, ceux-ci étant supérieurs par contre aux 8 de la France, 4,8 de la Grande-Bretagne et 4,8 des États-Unis. Un petit exemple nous montrera où se trouve le socialisme ! Les perspectives du plan quinquennal russe de 1950-55 prévoyaient une augmentation de 100 à 170 – soit 12 % par an. La réalisation a donné de 100 à 185 – 13,1 %. Le plan de 1955-60 en prévoit une de 100 à 165 – 2,5 % ; celui de la FIAT, dans la même période, prévoit l'augmentation de 100 à 206 – 15,7 %. Le socialisme est à la FIAT !?



      Comment expliquer cela ? Premièrement pour nous il n'y a pas deux sphères de production différentes à la surface du globe : à l'Occident ou à l'Orient le monde est capitaliste ou tend à le devenir. En second lieu nous expliquons cela par la grande loi de l'accumulation du capital : « le procès de production capitaliste est essentiellement procès d'accumulation », loi enveloppe des trois suivantes :


      - Loi de l'âge du capitalisme. Un capitalisme jeune a un rythme d'accumulation supérieur à celui d'un capitalisme âgé. Exemple la Russie s'opposant à la Russie.


      - Loi de la crise. Après une crise le rythme d'accumulation est plus grand que celui d'avant. Exemple l'Amérique après la crise de 1929-32.


      - Loi de la guerre. Elle a les mêmes effets que la crise, mais en pus on dot considérer deux points de vue :


      - point de vue du vainqueur : le rythme est très peu augmenté. Exemple : l'Angleterre et les États-Unis après cette guerre.


      - point de vue du vaincu : exaltation de l'accumulation. Exemple : l'Allemagne de l'Ouest et le Japon13.



      Dans tous les cas, pays jeunes ou vieux, en crise ou non, vaincus ou vainqueurs, la thèse marxiste est valable : accumulation de la richesse à un pôle de la société, misère croissante à l'autre pôle. Est-ce donc là ce monde que nous devons revendiquer, est-ce là notre « société socialiste russe » ?


      Un argument qu'on pourrait nous opposer est le suivant : il est vrai qu'il y a un développement du phénomène capitaliste, mais nous le contrôlons, nous le dirigeons grâce au parti prolétarien. Aurait-on en Russie continué le fameux « compromis » dont nous parlions plus haut, aurait-on « mystifié » le capitalisme lui-même, « mystifié » la bourgeoisie ? Non, disons-nous tout de suite, car en Russie il n'y a pas dictature du prolétariat. Nous renvoyons le lecteur, à ce sujet, au Travail de Groupe de septembre où il est développé la différence entre les Constitutions de 1918 et de 1936. Nous savons bien, nous marxistes, que la conquête des moyens de production ne peut être faite « en un seul jour comme par un coup de baguette magique », c'est pourquoi est nécessaire justement la dictature du prolétariat. En Russie, nous nions qu'elle y soit. En Russie, comme le disait Molotov, on construit les bases du socialisme, mais cela on le fait dans tous les pays, ou on l'a déjà fait, car c'est développer le capitalisme. Le socialisme se préconise en détruisant cette forme de production et ceci, grâce encore une fois à la dictature du prolétariat qui est, selon la formule de Lénine, « la dictature du prolétariat c'est la direction de la politique par le prolétariat » (Discours sur l'impôt en nature).



*  *  *



      Ce qu'il était important, pour nous, de démontrer, c'est que cette société, qu'elle soit de l'Est ou de l'Ouest, n'est pas la société que le prolétaire revendique, ce n'est pas un stade de transition pour y arriver, mais qu'au contraire on doit la détruire ; c'est que la violence, la force sont des agents économiques. Ils ont été nécessaires à la genèse de la nouvelle forme de production : le capitalisme en opposition avec le féodalisme. De même la violence sera nécessaire pour détruire cette destruction des classes. Ainsi dans la phase de dictature du prolétariat, suivant immédiatement la prise du pouvoir, un certain nombre de mesures violentes seront prises correspondant à la satisfaction immédiate de la revendication socialiste ; revendication réelle, car reposant sur la connaissance complète du processus productif, revendication immédiate car le socialisme est une phase qui est réalisée plus tard et nécessitera un certain nombre d'années. Voici ces principales mesures :


      1. Désinvestissement des capitaux, c'est-à-dire destination d'une partie plus réduite du produit aux biens instrumentaux.


       2. Élévation des coûts de production, pour pouvoir donner jusqu'à la disparition du salariat, du marché et de la monnaie, de plus fortes paies, pour un temps de travail inférieur.


       3. Rigoureuse réduction de la journée de travail, au moins à la moitié des heures actuelles en absorbant le chômage et les activités anti-sociales.


       4. Réduction du volume de la production, à l'aide d'un plan de sous-production qui la concentre dans les domaines les plus nécessaires ; contrôle autoritaire des consommations, en combattant la mode publicitaire pour ceux qui sont inutiles et néfastes ; abolition des activités assurant la propagande d'une psychologie réactionnaire.


      5. Rupture rapide des limites de l'entreprise.


      6. Abolition rapide des systèmes d'assurances de type mercantile, pour leur substituer l'alimentation sociale des non-travailleurs à partir d'un niveau minimum.


      7. Arrêt des constructions de maisons et de lieux de travail autour des grandes villes et même autour des petites, comme point de départ vers la distribution uniforme de la population dans les campagnes. Réduction de la vitesse et du volume du trafic, en interdisant celui qui est inutile.


      8. Ferme lutte pour l'abolition des carrières et des titres, contre la spécialisation professionnelles et la division sociale, du travail.


      9. Premières mesures immédiates pour soumettre au contrôle de l’État communiste l'école, la presse, tous les moyens de diffusion, d'information, et les réseaux des spectacles et des divertissements14.


      Tout cela montre clairement l'importance du parti de classe : « La classe dérive d'une homogénéité de conditions économiques qui nous apparaît comme le moteur premier de la tendance à dépasser et à détruire l'actuel système productif. Pour assumer cette tâche grandiose, elle doit avoir sa propre pensée, sa propre méthode de critique, une volonté propre qui tende à ces réalisations que la recherche et la critique ont définies, sa propre organisation de combat qui en canalise avec le meilleur rendement les efforts et les sacrifices.


      C'est dans tout cela que réside le parti ». Thème à partir duquel nous étions partis.





Paru dans « Travail de Groupe »

n°3 – Mars-Avril 1957




1  Marx a montré que l'augmentation des salaires précédait souvent les crises. Cette augmentation est nécessitée par le déséquilibre entre le salaire-pouvoir d'achat et la quantité de marchandises sur le marché ; déséquilibre entre productivité du travail et la possibilité d'écoulement des produits. Ici le cas est plus complexe, mais il relève du même processus. D'ailleurs sur le plan politique, on sait que ces mesures furent la rançon à l'embrigadement pour la guerre de 1939-45. La guerre est un moyen efficace de conjurer une crise.



2   Les bourgeois théorisent la violence d'un point de vue métaphysique et individualiste, mais la bourgeoisie applique en fait une violence sociale. De même, nous ne voulons pas faire un mal particulier, « un tort particulier » à un individu bourgeois donné, parce qu'on a pas fait un « tort particulier » au prolétariat mais « un tort en soi ». Pour nous il s'agit seulement de détruire cette société.



3  Par exemple le Welfare : école économique américaine, qui fait découler le bonheur de l'humanité de l'exaltation toujours plus grande de la production capitaliste. Le bonheur est mercantile et opportuniste !



4  «L'individu bourgeois n'est pas un homme mais une maison de commerce » : crédit-travail (cela est sûr) contre débit-bien-être (ce qui est moins sûr) !



5   Nous ne développons pas ce point, mais nous renvoyons le lecteur aux œuvres philosophiques de Marx, par exemple: "Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel" où il est dit: (il faut) "une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas de la société bourgeoise" (pour détruire celle-ci et, plus loin: "la décomposition de la société en tant que classe particulière, c'est le prolétariat.




6   Beaucoup d'écoles économiques sont arrivées à penser que le capitalisme ne peut fonctionner indéfiniment : il devra avoir une fin. Mais ils ajoutent qu'ensuite il n'y aura pas le communisme. Le problème est envisagé de deux façons essentielles :


          - Il y aura catastrophe amenant la « barbarie », sans aucune phase historique ensuite (ce n'est donc plus « Socialisme ou Barbarie » mais capitalisme ou barbarie).


         - La forme constructive du capitalisme peut survivre, à condition qu'on retourne au capitalisme libéral : petites unités de consommation-production (c'est en fait la solution que préconisent les staliniens pour éviter le fascisme et pour « lutter » contre les trusts).



7  Les travaux d'Haussmann n'avaient pas tellement pour but d'embellir Paris, mais surtout de créer de grandes avenues où il fut possible de mieux réprimer les révoltes ouvrières.




8  Cette expression italienne signifie: au fil du temps. Le marxisme s'exprime le mieux, ou se réexprime, dans le pays où où est conservé physiquement le parti de classe, c'est-à-dire l'Italie. De plus "sul filo del tempo" était le titre d'une rubrique du journal du parti italien "Il programma comunista" où était réexposés les fondements de la théorie marxiste.



9   Voir: "L'Invariance historique du marxisme", à paraître dans le n° 4. Il est important d'affirmer cela contre ceux qui pensent qu'à chaque fait soit-disant nouveau, on doit changer de théorie, lui ajouter une partie en enlevant un chapitre doit-disant désuet; ou bien contre ceux qui pensent que devant ces faits le marxisme "se dépasse lui-même". Dans un cas théorie évolutionniste de la société, dans l'autre évolutionnisme du marxisme!



10   Marx, pour bien faire comprendre ce développement des forces productives (point fondamental du matérialisme historique) avait souligné l'importance de l'étude de l'histoire de la technique (voir le premier Livre du Capital).



11  À l'occasion d'une étude sur la question agraire qui paraîtra dans les prochains numéros.




12   «Socialisme ou Barbarie » voit dans la lutte des classes à notre époque et surtout dans la société russe, une série de « mystifications » par lesquelles la « bureaucratie » russe duperait les ouvriers et viserait à étendre sa domination sur le monde. À chaque nouveau tournant, nouvelle « mystification ». En fait, ce n'est pas la mystification de l'histoire mais l'histoire de sa propre mystification. La France a la propriété d'engendrer des « théoriciens » ne sachant pas mettre les mots à leur place : rappelez-vous Proudhon, non pas Philosophie de la misère, mais Misère de la philosophie.




13    Pour éviter toute confusion, nous rappelons qu'il s'agit ici de taux d'accroissement de la production. Le taux peut très bien décroître (tendance historique du capitalisme) sans que pour cela la production globale diminue.




14 L'énoncé de ces mesures immédiates est extrait du compte-rendu de la réunion de Forli, décembre 1951. [Á cause de leur importance nous les avons à nouveau citées dans Actualisation 2009 , puis dans Inversion et dévoilement 2012.


          Ajoutons que caractériser le capital par l'accumulation n'est pas compatible avec la dynamique de celui-ci. En fait ce qui compte en celle-ci c'est la reproduction élargie car cela correspond bien au fait qu'il n'est que par incrémentation, passant d'un quantum donné à celui-ci plus un incrément. Á la limite l'accumulation se présente comme une négation, un moment où il ne peut pas s'accroître parce que sa dynamique est bloquée, cf. Le mouvement du capital. 2021]