14. Point d'aboutissement actuel de l'errance






14.1. Avant-propos et actualisation




14.1.1. Chapitres non traités.




Nous abordons la phase finale du devenir de Homo sapiens sans avoir traité toutes les questions concernant son devenir. En effet nous n'avons pas exposé les principaux moments de l'évolution du procès de connaissance, la mise en place de l'assujettissement des femmes, etc, mais leur étude pourra facilement être intégrée ultérieurement. Dans l'immédiat ce qui s'avère être le plus dommageable c'est la non rédaction du chapitre sur le développement de Homo sapiens dans les aires hors de l'Asirope.


Le devenir d'Homo sapiens a été étudie, en premier lieu dans les zones qui ont, à des titres divers, contribué à la production du phénomène de la valeur (Asirope, Afrique du Nord) puis dans celles où c'est le mouvement du capital qui s'est imposé: Angleterre en premier lieu, ultérieurement, Europe occidentale et Amérique du Nord et, finalement, le reste de la terre, ne laissant que de rares espaces hors de son atteinte


De ce fait l'ensemble de notre exposé sera lesté d'une certaine incomplétude du fait d'une approche insuffisante du devenir des communautés en Afrique Noire, en Amérique précolombienne, en Australie, bref tout ce qui est en dehors de l'Asirope. Or, à mon avis pour parvenir à une pleine perception de la spéciose, et induire la libération - émergence qui doit en découler en évitant les rejouements, il nous faut tenir compte du vécu de toutes les ethnies composant Homo sapiens, tant celles encore existantes que celles disparues souvent à la suite de génocides réels, comme dans le cas des Tasmaniens. Leur apport est irremplaçable pour parvenir à saisir les divers possibles inclus en l'espèce, du fait même qu’elles furent rétives à une séparation du reste de la nature; c'est pourquoi, en ce qui les concerne, une investigation de type archéologique s'impose, dans une dynamique non seulement "scientifique", mais dans une approche qui soit en même temps amplement empathique afin que, dans une certaine mesure, il soit possible de revivre leur devenir. Aucune ethnie – de même que tout homme, toute femme – n'a vécu en vain; en revanche la non perception de la totalité des possibles originels de Homo sapiens peut rendre vaine notre investigation. En conséquence nous viserons à combler un manque lors de la rédaction du chapitre concernant les autres zones de devenir de l'espèce.



      1. Données récentes concernant Homo sapiens



À plus de trente ans de distance du moment où cette étude a été entreprise, il nous faut revenir succinctement sur la genèse de Homo sapiens afin de mieux percevoir ce à quoi nous sommes parvenus.


Ce qui s'impose en premier lieu c'est le grand nombre d'espèces au sein du genre Homo qui sont considérées comme interfécondes pour les plus récentes formant ce qu'on peut appeler une syngameion. Citons l'homme de Florès, celui de Luzon ou Homo naledi, espèce archaïque, et surtout les dénisoviens proches parents des néandertaliens. Ceci implique que l'on devrait s'enquérir de façon la plus détaillée possible de leur devenir car certaines données déterminant Homo sapiens ne viennent probablement pas uniquement de son propre devenir. De même au sujet de leur disparition qui a dû avoir été déterminé également par des causes psychiques, ne serait-ce que pour mieux cerner les raisons de la persistance de Homo sapiens.


Ensuite ce qui est remarquable, bien que fort compréhensible et cohérent avec le devenir, c'est la grande ancienneté de Homo sapiens qui, en vertu de récentes découvertes, remonterait jusqu'à 300.000 ans: fossiles découverts à Djebel Irhoud au Maroc, à une époque où le climat saharien était plus humide. "Cependant, par bien des aspects, les hommes de Djebel Irhoud sont encore primitifs et ne peuvent être confondus avec les représentants récents de notre espèce. C'est notoirement le cas lorsque l'on considère leur encéphale. Sa taille est proche des moyennes actuelles, mais il n'a pas encore acquis la forme globulaire caractéristique de l'homme actuel. C'est à partir des formes de Djebel Irhoud que l'on observe dans notre lignée des modifications graduelles. Elles concernent notamment un développement plus important du cervelet et une saillie de plus en plus forte des lobes pariétaux."1 On peut considérer qu'on a affaire dans ce cas comme à un prolongement de la naturo-gestation où la culture opère en cohérence avec le potentiel de ce qui est hérité.

Cette grande ancienneté implique que l'espèce a connu un grand nombre de changements climatiques qui ont eu obligatoirement des conséquences importantes sur son devenir. Il nous faudra en tenir compte même si nous n'avons pas assez de documents à leur sujet.


La question de l'adaptation a subi aussi des approches nouvelles qui ne bouleversent en rien ce que l'on savait déjà. Toutefois la mise en évidence d'une adaptation à la course de fond pouvant permettre une chasse à courre précise, certaines caractéristiques humaines.2


Les études scientifiques nous donnent des indications importantes sur les caractères physiques de Homo sapiens, sur son activité technique (fabrications d'outils ou activité "artistique") mais aussi sur le mode de vie, sur les relations hommes femmes et de ceux-ci et celles-ci aux enfants. Toutefois dans tout ce domaine les affirmations sont sujettes à caution et traduisent surtout les a priori socio-psychiques des scientifiques ayant opéré les investigations. L'exemple le plus remarquable est l'affirmation d'une monogamie initiale. Or derrière cette pérennisation de la monogamie se trouve l'impossibilité à remettre en cause la dynamique de séparation et sa compensation grâce à la propriété privée.3


Enfin ce qui est déterminant pour le psychisme de l'espèce c'est la mise en évidence qu'elle fut affrontée à des risques d'extinction particulièrement aux alentours de – 120 000 ans, moment d'une glaciation intense, et aurait survécu grâce à une migration dans le sud de l'Afrique dans une zone où persista un climat méditerranéen (site remarquable de Pinnacle Point).4 Il semblerait qu'une autre menace d'extinction s'imposa vers – 70 000 ans. Ces travaux de paléontologues revêtent une grande importance pour moi car ils tendent à confirmer mon hypothèse au sujet d'un risque d'extinction comme agent causal de la dynamique de séparation de l'espèce par rapport à la nature. Ce risque fondant l'empreinte de la menace, maintes fois réactivée.


Les découvertes des grottes ornées de Chauvet dans l'Ardèche, de Cosquer prés de Marseille ou celle plus récente dans l'île de Sulawesi en Indonésie, toutes présentant des peintures très antérieures (les dernières datant de 44 000 ans) à celles de Lascaux ou d'Altamira prouvent à suffisance que les capacités intellectuelles, "artistiques" sont présentes dés le début du devenir. De Homo sapiens.5


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      1. Aperçu sur la communauté initiale.




Périodiquement, depuis plusieurs années, les paléontologues traitent de la question de la spécificité de l'Homme, ce qui dénote la perte de participation à la nature et l'insécurité qui en résulte. Ainsi dans le n° de novembre 2019 de Pour la Science se trouve un dossier consacré à Ce qui distingue Sapiens des autres animaux. Les thèmes traités sont évidemment intéressants, toutefois le mode de pensée séparée avec lequel ils sont abordés, ne nous permet pas de nous représenter efficacement comment l'espèce a opéré il y a des milliers d'années, mais les résultats des recherches nous confirment dans notre mode d'investigation cognitif et montrent comment des évidences doivent être retrouvées. Par exemple, page 40, il est écrit: Tout ce que les humains ont accompli de grandiose provient de notre esprit collectif. C'est une forme étriquée de reconnaître l'essentialité de la communauté qui, selon moi, est une évidence.6 En revanche Sarah Blaffer Hrdy dans son livre "Comment nous sommes devenus humains - Les origines de l'empathie, Ed. L'instant présent, aborde la question de la communauté sans la percevoir pleinement dans le passé de l'espèce. Elle donne beaucoup d'éléments pour la reconnaître et va même jusqu'à effleurer la réalité d'un cerveau communautaire. Enfin, et cela rejoint notre approche, elle considère que tout commence avec Homo erectus il y a 1,8 millions d'années. En effet le phénomène de l'haptogestation que nous mentionnons plus loin, dut s'imposer à partir de ce moment-là. Cette timide réaffirmation de la communauté est peut-être l'indication, en ce moment où pointe activement le possible de l'extinction de l'espèce, du retour du refoulé, de la naturalité


Pour se représenter, imaginer, comment s'est présenté, affirmé, Homo sapiens il y a des milliers d'années nous devons donc tenir compte des données biologiques fournies par la paléontologie, des données anthropologiques, ethnologiques, historiques mais aussi des aspirations humaines depuis au moins le début de la phase historique. Ils ne peuvent pas nous fournir une certitude mais une présomption importante pour affirmer l'existence d'une puissante communauté tant concernant les humains que ceux-ci avec les êtres vivants avec qui ils partageaient un biotope et ce même en ce qui concerne les prédateurs dont ils devaient éviter le danger qu'ils constituaient.


Nous pouvons y parvenir en répondant à la question: à quelles conditions Homo sapiens a-t-il pu émerger étant donnés ses caractères biologiques. Pour cela nous devons tenir compte non seulement de l'acquisition de la station verticale et de l'accroissement de l'encéphale mais, et surtout, de la reproduction humaine qui, à cause de l'accroissement de l'encéphale nécessitant une expulsion du fœtus à l'âge de neuf mois, comporte deux phases, l'utérogestation, phase interne, et une haptogestation, phase externe dont la durée est très longue, du fait que certains phénomènes biologiques comme le développement de l'encéphale ne s'achève qu'après l'âge de quinze ans et même plus tard, et à cause de la nécessité d'un long apprentissage, en lequel intervient le phénomène culturel qui, d'une certaine façon s'impose comme une modalité de réalisation de l'haptogestation qui finit quand l'être humain est apte à effectuer les fonctions qui lui permettent la réalisation de son procès de vie et devient apte à son tour à se reproduire. Avant d'envisager en quoi cela conditionne le procès de vie de l'espèce signalons une question qui ne s'était pas imposée à moi auparavant. Est-ce que c'est un phénomène particulier à Homo sapiens? Je ne pense pas parce que par exemple Homo Néanderthalensis avait une capacité encéphalique supérieure donc, sauf à supposer une structure et des mécanismes particuliers au bassin des néandertaliennes, on se trouve dans la même situation qu'avec notre espèce. Mais Homo erectus qui atteignait 1000 centimètres cubes n'était-il pas déjà concerné. Dés lors à partir de quel volume céphalique l'haptogestation s'est-elle imposée ? En ce qui concerne Homo erectus on peut penser que ce phénomène s'impose déjà. Ce qui montre que le processus d'évolution est déterminé par la nécessité d'assurer une viabilité à la descendance et par l'importance primordiale des mères et des enfants. Ce qui est normal, même si cela revêt un caractère exceptionnel, puisque depuis des centaines de millions d'années la reproduction sexuée est au cœur du phénomène vie.


La même question vaut pour le langage verbal, pour l'acquisition du feu, pour les manifestations dites artistiques et même pour le développement des zones préfrontales. Cela conduit en outre à penser que Homo sapiens a reçu en héritage un grand nombre d'acquis, de découvertes à partir desquelles il a opéré. Ceci est désormais pleinement accepté, reconnu par les scientifiques comme en témoigne le dossier de Science et Vie d'avril 2014: "Sapiens n'a rien inventé" où il est en particulier écrit: "Loin d'être apparue avec Sapiens, la culture humaine lui est bien antérieure. Une révélation choc qui oblige à réécrire nos origines..." Toutefois cette affirmation mérite d'être précisée en spécifiant la période qu'elle concerne, et où elle est amplement valable, car Homo sapiens a, à son tour, beaucoup inventé7. Cependant, à un moment donné, les inventions n'intègrent plus l'espèce dans la nature mais lui permettent de se séparer d'elle.


Il est probable que des traumatismes liés aux événements naturels nous aient été aussi transmis ce qui nous conduit aussi à nous sentir en connexion avec une très longue histoire et un très grand nombre d'ancêtres. Nous ne devons pas seulement envisager nos déterminations psychiques ("psychologie des profondeurs") en fonction de notre espèce mais en relation avec la syngameion, avec tous les membres de la lignée Homo.


Pour être vécue sans risques, l'haptogestation ne peut pleinement s'effectuer qu'au sein d'une dynamique communautaire, résultant de la formation d'une communauté très cohésive impliquant une puissante continuité entre tous ses membres. Cela implique la participation de tous les adultes au développement de l'enfant. Tout être humain est fils ou fille d'un topos donné, de la communauté, d'un homme et d'une femme et il y a continuité entre toutes ces données. Cette cohésion résulte d'une manifestation importante de la sexualité liée à la disponibilité des femmes qui est une fonction de continuité diachronique (la suite des générations) ainsi que synchronique, maintien de la cohésion au sein d'une génération donnée.


Il n'y a pas de monogamie comme le pensent les paléontologues, ni communauté des femmes laquelle implique en fait une séparation importante des sexes. Nous avons à faire à des dyades car l'élément "unitaire" de base "structurel" ce n'est ni un homme, ni une femme, mais la dyade qui contient potentiellement l'enfant. Pour qu'advienne l'individu il faudra la brisure de celle-ci. Nous avons un écho de la puissance de son existence à travers le mythe de l'androgyne même si celui-ci, dans certaines versions, englobe un élément très postérieur: l'homosexualité. Le thème fondamental du mythe se rapporte à la dyade. On peut penser également que c'est l'exposé de la naissance des sexes, donc de la séparation. Comme je l'ai déjà affirmé le concept de sexe n'est pas, dés le début, strictement biologique, mais recèle un contenu idéologique.


L'importance de la sexualité dans le cas de l'espèce humaine est corrélative à celle du toucher, grâce auquel s'affirment l'immédiateté et la concrètude et donc la continuité. Originellement l'espèce humaine, avons-nous dit se présente comme celle de la continuité, et c'est grâce à elle qu'elle a pu s'affirmer et se développer. En outre l'élément de base à partir duquel la communauté et donc l'espèce peut déployer son devenir est, répétons-le, la dyade homme-femme qui n'implique pas obligatoirement une union unique pour toute la vie8. C'est selon moi seulement un possible. L'existence des dyades et l'affirmation de la continuité excluaient tout despotisme de la communauté. La manifestation de celui-ci présuppose un long procès de séparation et la répression qui, originellement, n'a pas lieu d'être.


La participation dans la communauté et dans la nature caractérise le mode d'être. Pour bien se réaliser elle implique un grand développement de l'empathie, capacité à ressentir l'autre quel qu'il soit. Elle ne peut pas être séparée de la faculté de projection, de la possibilité de dire ce que l'autre opère ou ressent et que l'on peut assimiler à un phénomène de traduction, donc d'interprétation, ce qui nécessite le langage verbal pour exprimer celle-ci. La projection permet d'animer même ce qui relève de l'inanimé et fonde la possibilité de vivre à travers des phénomènes non organiques.


De là l'importance des discussions (de la palabre) pour parvenir à l'entente sur la validité de la traduction. En fait tous les phénomène se traduisent les uns dans les autres. Ainsi dans la formation de la pensée, une affectation est traduite en langage électrique (ionique), puis chimique, neuronique dans le néocortex et finalement sa traduction et émission en émission de signaux sonores, en langage.9


La puissance de l'empathie permet de comprendre à quel point les hommes et les femmes perçurent les animaux, participant en quelque sorte à leur vie, ce qui leur permit de se protéger contre les prédateurs et d'effectuer ultérieurement ce que l'on désigne sous le nom de domestication qui est une intégration dans la sphère de vie de l'espèce.


L'empathie pour tout ce qui vit et la capacité de projection dilatent le champ de vie de l'espèce et lui permet une continuité plus ample, une plus vaste participation. Il n'est pas dit que cette aptitude soit "propre" à notre espèce.10


Empathie et projection vont opérer aussi vis-à-vis de la surnature ce qui permit de la peupler d'un nombre énorme d'entités qui seront d'autant plus nécessaires que la coupure s'imposera toujours plus car ce sont en définitive des opérateurs de mise en continuité. C'est la compensation à la solitude induite par la séparation support, souvent, pour la perception d'un abandon.


Empathie, projection sont en connexion avec la sexualité. Ce n'est pas pour rien que la sexualité est le support d'un des plus grands traumatismes de l'espèce. Toutes les horreurs des relations entre hommes et femmes en témoignent.


Ainsi l'espèce originellement s'intègre et est pleinement intégrée dans la nature depuis le domaine invisible jusqu'à celui pleinement manifeste des étoiles, du cosmos. Dit autrement Homo sapiens a émergé grâce à une affectivité et une sensibilité profondes assurant une solide continuité qui permit d'effectuer non seulement le procès de vie immédiat mais aussi un procès de connaissance d'une ample portée les deux étant, évidemment, en continuité.





      14.2. Traumatismes et spéciose




On ne peut pas les séparer: les premiers engendrant la deuxième et le déploiement de celle-ci réactualise les premiers. Il est impossible des les énumérer et de les situer dans le devenir de l'espèce du fait des rejouements qui tendent à réimposer un traumatisme antérieur. Toutefois il est possible d'individualiser deux types de traumatismes non indépendants les uns des autres, ceux liés aux rapports avec la nature réactivant celui originel de la menace d'extinction, et ceux dépendant d'une brisure au sein de l'espèce à cause de son autodomestication qui fait que ses qualités, aptitudes originelles ne sont plus en adéquation avec le procès de vie en lequel elle est dés lors engagée. C'est surtout la perte de continuité qui en est cause. En effet elle rend inadéquates les fonctions permettant le maintien de celle-ci ce qui crée une contradiction se manifestant par une désadaptation obligeant désormais à réaliser ces fonctions dans la discontinuité. Autrement dit le traumatisme qui s'effectue au cours de plusieurs milliers d'années est celui du passage du vivre dans la continuité au vivre dans le discontinu. La pensée, le langage verbal.


On peut indiquer tout de même quelques traumatismes dont nous nous sommes déjà occupé: la chasse au gros gibier au paléolithique supérieur, l'agriculture et la domestication des animaux au néolithique, l'instauration du mouvement de la valeur avec la phase de la monnaie universelle vers le septième siècle avant notre ère, et l'affirmation du capital à la fin du XVIII° siècle.




      1. La spéciose: prémisses



"De même que le capital s'est implanté à la suite de l'union de deux mouvements, celui de l'autonomisation de la valeur d'échange avec celui de l'expropriation des hommes, de même sa mort potentielle se réalise au travers de l'union du mouvement qui aboutit à la réalisation de la virtualité telle qu'elle nous est offerte dans le monde mercatel avec évanescence de la représentation, et le mouvement des hommes et des femmes cherchant, depuis le début de la séparation d'avec la nature, à créer un monde qui échappe en quelque sorte au devenir, un monde qu'ils puissent maîtriser, manipuler. C'est le monde de la virtualité. (…) Dit autrement, la mise en place de cette dernière résulte de la conjonction de deux mouvements, celui de l'autonomisation de la forme capital et celui de la psychose de l'espèce; créer un monde artificiel, sans père ni mère et où donc, enfin, la souffrance serait abolie. Une autre façon de l'indiquer est d'affirmer que la virtualité est à la confluence du mouvement externe et de celui interne"11.


Je précise: la mort potentielle du capital se révèle pleinement avec la mise en place de la virtualité qui résulte de la jonction de deux phénomènes qui n'ont jamais été totalement indépendants, celui de l'autonomisation de la forme capital (qui se place dans une certaine continuité avec celui de la valeur, qui ne parvint pas en fait à son effectuation) et celui de la spéciose.


D'autre part depuis 1997 - date de parution de l'article cité - s'impose en fait une mort effective du capital mais avec persistance de sa forme autonomisée. Pourtant la répression n'a pas disparu; de même qu'elle n'a pas disparu avec la fin du patriarcat et la situation des femmes ne s'est pas vraiment améliorée. En fait, existentiellement cela conduira à des difficultés pour elles. Car elles ont perdu un avantage important que leur procurait le patriarcat, le délestage de la répression assumée par les hommes, ce qui opéra une grande mystification. Auparavant elles pouvaient se présenter comme n'étant pas pourvoyeuses de répression. Cela sauvait leur rôle de mère. Ce qui avait un effet positif sur les enfants, les garçons, pour idéaliser celle-ci, les filles pour accéder à cette fonction. Désormais elles devront prendre en compte qu'en fait, elles aussi, répriment et ce depuis que s'est imposé le devenir d'errance. Cela contribue à la mise en crise de leur rapport aux hommes et, par là, contribue à un dévoilement de la spéciose.

 

Actuellement, plus rien ne la recouvre; elle apparaît directement. L'espèce n'a plus besoin d'une médiation pour se dire, car le capital opéra à la fois en tant que recouvrement et qu'expression de la spéciose, masquée par les productions artistiques, religieuses, scientifiques, etc., totalement déterminées désormais en grande partie par celui-ci. Avec la fin de la représentation l'espèce s'affiche et expose directement sa déréliction, sa hantise de la menace, et le délire pour y mettre fin.

 

Le capital est devenu à son tour un élément de la vaste combinatoire mise en place au cours de son développement; combinatoire qui n'est autre que l'épiphanisation du mécanisme infernal qui consiste en ce que tout coexiste, et que tout se rejoue, comme en un éternel retour. Rien n'est résolu et la menace persiste bien que l'espèce soit sortie de la nature et lui substitue un réseau d’artefacts, où elle s'enferme pour se protéger, ce qui aboutit à un oxymoron en action: coexistence d'un énorme blocage avec exaltation de l'innovation. En même temps s'impose la perception d'un "mal" affectant l'espèce.

 

Si donc, désormais, la spéciose se révèle perceptible, au moins en grande partie, il n'en fut pas toujours ainsi parce qu'elle réside en un comportement mis en place progressivement, de façon pour ainsi dire insidieuse (sauf en des périodes particulières où les compensations s’avérèrent immédiatement insuffisantes), en rapport à une sortie de la nature impulsée pour fuir une menace, perçue en tant que telle, mais non dans ses déterminations causales, donc restant en grande partie dans le domaine du non perceptible. Ainsi l'espèce durant des millénaires a été travaillée, et l’est encore, par quelque chose qu'elle ne saisissait pas, ne saisit pas, et qu'elle a essayé et essaie constamment d'extérioriser. 


Notre visée est de constituer des repères concernant ce qui est advenu dans la diachronie comme dans la synchronie en même temps qu'à révéler les thèmes fondamentaux de la spéciose, ses constituants spécifiques qui tendent à la caractériser, en tenant compte que certains thèmes tendant à dominer ou à régresser en fonction du devenir de l'espèce. Ces repères ne pourront être présentés que sous forme de thèses, c'est-à-dire des affirmations sans démonstration, illustration.


La spéciose étant un comportement de l'espèce dans la nature, on doit faire une investigation analogue en ce qui concerne le comportement des autres êtres vivants surtout les animaux. Car on ne peut pas en finir avec celle-ci sans une réconciliation avec tout le monde vivant, en acceptant réellement d’en faire partie; l'essai de retrouver les espèces disparues, à cause de l'activité humaine, nous est nécessaire également pour accéder à une plénitude. De façon démiurgique, aberrante, celui actuel de ressusciter diverses espèces éteintes témoigne de cette nécessité et de la culpabilité.


Nous tentons donc une approche qui constitue un aller vers une connaissance, un ressenti profond de ce qu'est l'espèce dans son devenir. Cette approche devra être reprise en empruntant des chemins qui pourront être divers sans se laisser obnubiler par un but quelconque. Ce sont des repères pour un immense cheminement.

 

L'investigation au sujet du surgissement de la spéciose ne peut s'opérer qu'en fonction d'hypothèses en cohérence avec le devenir total de l'espèce. On n'a rien de tangible sur ce qui est advenu il y a des milliers d'années lors de la mise en branle de la séparation et de l'errance.

 

On opère à partir des rejouements selon une récurrence rétrograde ou historiquement inverse. Cela implique que tout phénomène s'étant produit à une époque plus ou moins lointaine est envisagé en fonction de tout le procès et l'on cherche à percevoir quelle filiation cohérente peut-il avoir, en premier lieu, avec d'autres antérieurs, ensuite avec des postérieurs. D'où la nécessité parfois de suivre un phénomène donné sur plusieurs siècles en saillie sur le reste du procès historique. Dans d'autres cas on pourra donner l'impression d'escamoter des phases historiques. En fait on passe de la saillance d'un phénomène à celle d'un autre qui peut lui être très postérieur parce qu'il est en connexion et révèle la prégnance du premier.

 

On se fonde sur la cohérence entre tous les rejouements d'une série donnée. Dés lors il est possible "d'anticiper", dans le passé, et de déceler ce qui est en germe et n'apparaîtra pleinement développé que très ultérieurement et d’envisager les implications de divers phénomènes.


Dans les chapitres de Émergence de Homo Gemeinwesen qui précèdent se trouve exposée une partie du contenu du concept bien qu'il ne soit pas nommé, parce que non encore mis au point. L'étude de la spéciose permettra de préciser à partir de quoi celui-ci émergera, et d'essayer de délimiter, au mieux, la situation originelle du phylum au moment où s'imposa la dynamique fondant la spéciose.


Enfin dans Gloses en marge d’une réalité IX, nous avons déjà abordé le thème fondamental: l'espèce humaine vit dominée par des émotions inconscientes qui affleurent plus ou moins régulièrement causant des troubles souvent de grande ampleur. Ces émotions sont en rapport avec une très vieille menace dont l'empreinte est constamment activée, sans que l'espèce ne parvienne à en saisir l'origine, ce qui lui permettrait de la revivre et de pouvoir alors s'en libérer.


L'insaisissabilité de cette menace découle du fait qu'elle ne s'imposa pas seulement chez Homo sapiens mais également au sein d'espèces antécédentes ou voisines. Syngameion L'espèce comme l'individu souffre d'être affectée.


Le fondement du devenir de l'espèce, sa racine, est la coupure de continuité avec tout le reste du monde vivant. L'étude de la spéciose implique une investigation sur ce qui a conduit l'espèce à opérer la rupture, ainsi que sur les conséquences de celle-ci. Cette coupure s'exprime par la séparation, avec la perte de participation entraînant celle de l'évidence, ce qui engendre un questionnement continuel, avec la nécessité de prouver, imposant la recherche de repères, d'indices, pour la justification. Cette dynamique est exaltée du fait de la répression surgissant de la nécessité d'adapter les enfants à un procès de vie devenant artificiel, engendrant contraintes, oppositions, contradictions et l'hyperdéveloppement de l'abstraction (rejouement, sur le plan intellectuel, de la séparation). Simultanément l'espèce, sortant de l'éternité pour laquelle elle cherche inlassablement un substitut, perd l'immédiateté et la concrétude.


Les causes et les conséquences donnent consistance à la spéciose. La réactualisation des premières du fait de la persistance des empreintes, et le rejouement des secondes assurent sa pérennité.

 


14.2.2. Structure de la spéciose

 


 On peut aborder l'étude de la spéciose à partir de huit composantes, pouvant apparaître comme des déterminations, des thèmes, qui, certaines, ne sont que potentiellement présentes au début, et ne seront opérationnelles que bien plus tard: il faut un procès de révélation en quelque sorte; tandis que d'autres, au contraire, vont tendre à être masquées au cours du temps. Elles ne sont pas indépendantes et n'opèrent pas séparément; elles se présupposent et s'impliquent mutuellement, ainsi que la totalité, c'est-à-dire l'espèce se spéciosant, se domestiquant, tendant par auto-obsolescence à un vaste suicide. Ce sont: Affectation, Menace, Refus et Séparation, Surnature, Répression, Compensation et Autonomisation, Déversement, Substitution. Deux phénomènes sont en étroite connexion avec ces composates: la violence et la confusion (elles les sous-tendent en quelque sorte).


Affectation, menace, répression, etc. ne sont pas des phénomènes engendrés par la spéciose mais des phénomènes grâce auxquels elle se manifeste, la déterminent mais, par rétroaction de celle-ci, les phénomènes sont eux-mêmes perturbés, voire profondément modifiés.


Afin de faciliter la compréhension des divers thèmes abordés indiquons auparavant, en une sorte de synopsis, comment se présente la spéciose en son intégralité. Homo sapiens, à la suite d'intenses traumatismes a été profondément affecté lui causant une certaine modification et un changement dans son comportement. Ces traumatismes ont instauré en lui une profonde empreinte, celle de la menace, s'exprimant superficiellement par une hantise, une approche consciente de quelque chose d'inconscient, alliée à une confusion en liaison à un état hypnoïde, le tout renforcé par la répétition des traumatismes. La réaction à ces derniers s'est opérée avec le refus et la séparation vis-à-vis de ce qui pouvait être saisi comme étant au fondement de ceux-ci: l'action de la nature qui apparut comme une "ennemie" dont il fallut dés lors se protéger. Et là se réactiva la confusion, car celle-ci était en même temps vécue comme génitrice de l'espèce, et donc acceptée et louangée pour tout ce qu'elle produit. En conséquence le rapport à la nature fut lesté d'une profonde ambiguïté et opéra comme support de nostalgie laquelle, tôt ou tard induit la floraison de l'utopie, toutes deux expressions de l'insatisfaction de l'espèce. Corrélativement s'imposa la dynamique de l'inimitié donnant consistance à amis et ennemis. L'affirmation de l'existence de ces derniers justifiant la dynamique du refus, de la séparation, allant jusqu'à celle de la destruction, de l'extermination. Dés lors, pour se défendre et se protéger, elle s'est lancée dans une dynamique de séparation du reste de la nature et a tendu à fonder un monde hors d'elle. En outre elle a cherché une aide dans la surnature, c'est-à-dire en première approximation, tout ce qui est inaccessible et qui pourtant est puissamment opérant comme le signale le psychisme (en particulier à travers les rêves, les phénomènes dits paranormaux, etc.). Et c'est en tentant de rendre effectif et même concret ce monde surnaturel que l'espèce a pu produire des artefacts importants en vue de se défendre. En germe, c'était la dynamique de la virtualisation. Mais la nécessité de créer un monde à l'abri, séparé du reste de la nature a impliqué d'adapter les enfants à celui-ci ce qui détermina la répression de leur naturalité, la mise en place d'un immense détournement initiant le devenir d'errance, en même temps qu'elle se trouve à la base même de la thérapie et de la dynamique du dépassement. Au cours du devenir elle réactive constamment la séparation d'avec le reste de la nature. Cette répression a induit deux phénomènes, celui de la compensation de ce qui a été réprimé, et qui a même pu se perdre sur le plan conscient, et l'autonomisation, c'est-à-dire la fuite de la dépendance résultant de la perte de continuité, de participation à la nature, au cosmos, donc de la séparation d'avec le reste de celle-ci et de la naturalité, renforçant et structurant l’errance en cours. L'adaptation aux nouvelles conditions de vie provoqua un intense recouvrement, expression d'un compromis afin d'être en mesure de poursuivre le procès de vie, mais aussi d'une illusion sur son propre devenir, une mystification; le tout s'intégrant dans une dynamique visant à se rassurer grâce à la parole, au dire, au récit tendant à l'emporter sur le geste et sur ce qui advient, comme à conjurer ce qui peut advenir. Le recouvrement ne put jamais être définitif et, pour poursuivre son procès de vie en se rassurant, le recours à l'innovation devint finalement inévitable, pouvant opérer une compensation à l'hyperdéveloppement de la parole, du récit. L'accroissement du refoulé entraîna une grande rétention qui tendait à inhiber l'espèce d'où la nécessité de moments d'intenses déversements de ce qui avait été retenu avec mise en pièces du recouvrement, moments caractérisés par de grands déchaînements de violence, qui peuvent être aussi accompagnés d'une dynamique de "libération", de clarification (analogue à une maladie créatrice de l'espèce), à partir desquels un autre devenir semble possible. Toutefois la non compréhension de l'advenu et de tout ce qui le sous-tend conduisit à ce que tende à prévaloir un phénomène qui s'est enclenché très tôt, celui de la substitution de tout ce qui est naturel par des artefacts, des artifices, des ersatz et en définitive, de nos jours grâce à un essor énorme de l'innovation, par celle de l'homme prothésiforme, augmenté, hors nature, de ce qui fut l'homme naturel, c'est-à-dire conservant un certain lien à sa naturalité. La substitution résulte de la transcroissance de l'autonomisation et du recouvrement, le tout est conjugué à l'intériorisation de la technique, phénomène enclenché très tôt dans la mise en place de la spéciose. Le débouché de l'errance au cours de laquelle celle-ci s'est constituée, est l'enfermement de l’espèce en elle-même et la négation de tous les autres êtres vivants12, c'est-à-dire à la folie, une forme d'extinction.



A. Affectation



L'espèce a été affectée par des traumatismes importants, qui se sont sommés en une menace qui lui a laissé une empreinte initiale et comme initiatrice, pour le moment indélébile, facilement activable et ce depuis des millénaires. Et c'est cette affectation se consolidant, se cristallisant au cours du temps, qui constitue fondamentalement la spéciose. Elle l'a, au travers d'un procès éminemment confus, acceptée, adoptée posée, vécue comme sa condition, qu'elle peut même chérir. Cette affectation opère de façon telle que l'espèce n'est plus la même, n'est plus adéquate à sa naturalité, d'où, à partir de là, elle subit une modification qui peut devenir irréversible. On ne peut réellement parler d'affectation que s'il y a eu séparation entre le phénomène affectant et ce sur quoi il porte et qu'il y a donc eu perte de la participation.


Pour bien saisir son importance, je signale divers autres phénomènes qui lui sont corrélés: altération, perturbation, conditionnement, contagion, contamination, infection (qui évoque le parasitage) influence, suggestion, assimilation. Tous témoignent de l'interdépendance et, en dernière analyse, de la continuité.


L’affectation laisse une empreinte, une trace au sein de l'individu à partir de laquelle se constituent la réminiscence, le souvenir, la mise en branle de la mémoire qui même dans sa manifestation la plus simple ne relève pas uniquement de la vie organique. L'empreinte de l'affectation est l'empreinte primordiale aussi bien dans le devenir d'Homo sapiens que dans le vécu de chacun, de chacune, s'imposant comme un phénomène diffus, difficilement discernable, d’une gêne, d'un encombrement nous rendant difficilement aptes à déployer notre propre procès de vie et fondant consciemment le substrat de toute nostalgie, de ce qui advint avant et donc de ce qui est inaccessible. L'individu est conscient qu'il est tourmenté, affecté mais n'est pas conscient de l'empreinte.


C'est le phénomène de base sur lequel s'est élaboré toute la dynamique spéciosique. Le même mot désigne également le résultat de celui-ci. En tant que telle l'affectation est un phénomène naturel qui se traduit par le fait que la chose, l'être, présente une certaine modification à la suite de ce qui l'a affectée, qui l'a affecté. Selon l'intensité de la modification il peut se produire une déformation, une altération. Toutefois l'être ou la chose gardent leur identité, leur invariance, et l'on peut dire qu'on ne peut pas le ou la séparer des affectations (en tant que résultats) de ce qu'ils sont. Par suite de la perte de participation et du développement de la séparation, et donc de la pensée séparatrice, distanciatrice, tout est appréhendé de façon séparée. Ainsi on ne peut faire une investigation concernant Homo sapiens sans tenir compte de ce qui l'a profondément affecté.


Dit autrement, l'espèce, profondément affectée par une menace a donc tendance à fuir ce qui l'affecte, bien qu'elle en soit fascinée, et cela conditionne profondément son rapport à la nature: dynamique de la séparation. Elle aboutit à poser l'espèce ou l'individu, d'un côté et l'affectation de l'autre: procès de connaissance fondé sur la séparation qu'on retrouve lors de l'étude des relations de l'être vivant avec son milieu, de l'objet avec ce qui l'affecte. En outre l'affectation peut alors être le support d'un mal, c'est-à-dire de quelque chose qui nuit, endommage, empêche un développement harmonieux. En conséquence s'est imposé le rejet de ce qui affecte


Connaître une chose, un être, voire une donnée psychique, etc, c'est non seulement avoir la capacité de les désigner, mais d'indiquer aussi leurs affectations réalisées. Cela implique également d'être à même de réceptionner des affectations, éventuelles, possibles, donc de vivre pleinement, sereinement, l'imprévu non en tant que support d'une menace.


En conséquence, être affecté c'est être plus ou moins modifié par un événement qu’il relève du monde des hommes et des femmes, ou qu'il découle d'un rapport aux choses, entre les choses. Le soubassement réceptif de l'affectation est le sens du toucher au sens strict et analogique; elle désigne l'aptitude à être touché et donc notre accessibilité et, par là, notre aptitude à être en continuité tout en intégrant une donnée qui serait en mesure de nous la faire perdre.


Toutefois l'affectation et surtout les affectations successives peuvent faire en sorte qu'on soit amené à considérer, qu'on n'est plus en présence de la même chose, du même être et, qu'à la limite, on peut constater leur disparition13.


Afin d'être étudiée en sa totalité nous devons envisager l'affectation d'un point de vue passif, perceptif, quand on est affecté, et d'un point de vue actif quand on affecte. Toutefois c'est la forme perceptive qui est déterminante dans le procès spéciosique, en particulier c'est parce qu'on a été affecté de façon négative qu'on opère de même avec les autres.


Enfin notons On peut difficilement séparer traumatisme, affectation, empreinte et menace et pourtant c'est ce qui tend à s’avérer au cours des millénaires.


Une forte affectation réactive l'empreinte de la menace.




A1. On peut considérer que l'affectation commence avec l'étonnement qui résulte souvent de la perception de quelque chose d'insolite de la part de l'individu et donc concerne sa présence au monde et s'exprime souvent en une interrogation. Ceci n'est pleinement vrai que pour un être ayant conservé sa naturalité sinon cet étonnement dépend de la coupure de continuité et donc de la spéciose. Ainsi dire: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? signale la perte de la participation et donc la séparation à partir desquelles s'impose le tout et le rien, ainsi que l'inessentialité de l'individu.


La dynamique de l’affectation étant au point de départ de la connaissance, puis du procès de connaissance au fur et à mesure qu'il se constitue et déploie son autonomisation, se trouve souvent en relation avec la perte de l'évidence déterminée par la coupure de continuité et la perte de la participation comme cela s'impose dans la question évoquée précédemment.


Dans le cas de l'homme, de la femme, ce qui est affecté en premier lieu c'est la présence au monde et le mode selon lequel il, elle, s'affirme au milieu des êtres et des choses. Cela implique la nécessité  de bien se positionner: éviter d'être trop prés cela peut entraîner la confusion, comme d'être trop loin car pouvant générer l'hostilité et la perception d'une inaccessibilité.14



A.Les traumatisme subis par l'espèce ont provoqué sa mise en dépendance qui s'actualise pleinement avec la coupure de continuité qui se réimpose à chaque génération du fait de la répression. Cette mise en dépendance à son tour nous rend sensibles à l'affectation. De là l'impossibilité d'être pleinement parce qu'on est affecté, conditionné et donc dépendant; d'où la nécessité de se purifier de tout ce qui nous atteint et affecte, donc le rejet de la souillure, ce qui nous empêche de n'être que soi. De même qu'il est nécessaire de rejeter tout ce qui nous affecte pour être maître de soi. Dans cette dynamique le bien apparaît comme ce qui est le soi et le mal ce qui l'affecte.


Il est l'affectation fondamentale qu'il faut absolument éviter. Et, là, se manifeste de façon redoublée la spéciose-ontose car il n'existe pas de mal en soi – une hypostase – mais des maux variés et, parmi ceux-ci le plus redouté de la part de l'espèce, qu'elle veut éviter ou y échapper, c'est la mise en dépendance.


Là se trouve la racine de la volonté de séparer le bien du mal


A3. L'affectation peut concerner l'apparence mais également l'être, ce qui aboutit, pour certains, à considérer qu'il n'y a pas d'invariance dans l'être, sa naturalité fondamentale. Ainsi les bouddhistes parlent d'une impermanence et de l'impossibilité pour quiconque de dire je. Pour d'autres cela conduit à affirmer une identité qui implique, en définitive, une stase. En conséquence il y a un refus de tout mélange et une tendance à éviter toute contradiction, toute ambivalence et, ce qui est plus difficile, toute ambiguïté.


Cela peut prendre la forme du refus du devenir considéré comme une succession d'affectations, une sorte de samsara dont il faut sortir et, par là, de la dynamique de l'affectation.


Le refus du devenir et la recherche de l'immutabilité conduit à privilégier le présent, pérennisé et non contaminé par le passé, et le futur, substrat fondamental de l'éternité mystique où tout est résorbé. Ce qui est encore le refus de la dépendance. Car il y a un rapport au fait d'être affecté du fait même d'opérer, de devenir. D'où le posé d'un dieu immobile, le dieu opérant par sa seule présence. De là l'exaltation de la contemplation qui initie souvent une dynamique de fusion où l'individualité de l'être s'abolit.


Ne pas être affecté c'est demeurer dans le même, n'être que du même (Parménide), et ce dans la diachronie fondant l'identité en tant qu'ensemble de mêmes, de semblables. C'est aussi refuser l'autre pouvant être vécu comme une menace, élément pouvant intervenir dans la revendication de l'homosexualité.


La sagesse c'est ne pas être affecté ce qui peut conduire au rejet du procès de vie naturel, comme chez les manichéens.


Le refus de l'affectation conduit à se rendre inaccessible, à mettre hors de portée de, et donc à la recherche de la maîtrise de soi, de la supériorité, de la suprématie. Cela va même jusqu'à tenter d'éliminer toutes les affectations pour accéder au mouvement pour le mouvement où l'affectation n'aurait pas de prise


Ce refus conduit à celui de l'imprévu, de la spontanéité chez soi-même comme chez les autres et dans la nature.


Étant donné que l'affectation peut être vécue comme support d'une tare, elle-même support d'une faute (déchéance), donc d'une culpabilité impliquant qu'être affecté c'est être affligé, le refus de l'affectation peut conduire au ressentiment et engendrer le désir de se libérer de quelque chose, d'une tare, d'une infamie, d'un état de dépendance, un mal, un négatif. Or le ressentiment peut être lié à la recherche de ce qui fut avant ce qui le cause et fonder la nostalgie, lestée de l' envie de ce qu'on aurait dû avoir, pouvant initier la mise en place d'une utopie. Le ressentiment par rapport à ce dont on a été dépossédé, l'envie en rapport à ce qu'on a pu nous ravir, furent très présents dans ce qu'on a appelé le communisme de l'envie.


Le refus de l'affectation implique celui de l'émotion parce qu'elle est le phénomène à travers lequel la première s'impose. Par glissement il s'agit de rejeter ce qui émeut et met en mouvement, induisant la revendication de la stabilité, de la permanence, de l'immutabilité, et nous le verrons, de l'Un en opposition à la multiplicité composée d'unités affectables. Plus généralement il y a un refus de la sensibilité, de l'affectivité, tout au moins leur dépréciation profonde, car être c'est ne pas être affecté, ne pas être troublé (sérénité, ataraxie et contrôle).



De là le refus du pâtir qui n'exclue pas l'affirmation de la souffrance rédemptrice.


Pour ne pas être affecté se met en place le recours à la séparation, à l'indifférence .


Sur le plan théorique le refus de l'affecté, souvent inconscient conduit au réel inaccessible. Ce qui n'exclue pas la recherche d'un principe de constance (de la conservation, nécessite de constantes).




A4. La réaction inconsciente à une très forte affectation engendrant la tendance à revenir à l'état antérieur est en rapport avec ce qui est nommé actuellement la résilience, phénomène de résistance à la répression avec production d'une attitude, d'un comportement de défense par rapport à celle-ci. On peut la considérer comme une espèce d’élasticité pouvant permettre un retour à un stade antérieur (à distinguer de la compulsion de répétition). Elle peut en conséquence être complétée par un phénomène d'hystérésis à partir duquel peuvent s'effectuer des rejouements.


Une très forte affection induit le plus souvent le refoulement, phénomène inconscient




A5. Masochisme et sadisme peuvent être considérés comme des phénomènes d'autoaffectation détermines par des troubles psychiques profonds.


Les fantasmes interviennent aussi comme autoaffectations aussi bien au niveau individuel qu'à celui de l'espèce surtout aux moments de coupure de continuité




A6. L'espèce affectée par la dépendance recherche ce qui n'est pas affecté et qui ne peut pas être dépendant; ce qui affecte et n'est pas affecté, la cause sans cause: dieu, l'En-soi. En fait elle recherche l'état qu'elle connaissait avent de subir l'affectation


Toutefois dieu a une limite (une affectation) du fait qu'il a besoin d'être reconnu.


Sur le plan de la connaissance le recours à l'abstraction en tant que procès apte à d'ôter les affectations, les dépendances mêmes (rejet des émotions, des valeurs, atteindre la chose en elle-même, l'objectivité). D'où l'importance du phénomène scientifique (Infini: ce qui pourrait ne pas être affecté, qui a sa propre continuité) mais aussi de l'art abstrait. Que vouaient-ils fuir les peintres protagonistes de cet art, de quelle "écriture" rêvaient-ils, apte à traduire une réalité qui les satisferaient.


La recherche de ce qui s'imposait avant l'affectation fonde la quête du paradis terrestre (dans ce cas l'affectation est une faute, un péché originel), mais aussi du communisme primitif (dans ce cas l'affectation est la mise en place de la domination au sein de la communauté).



L'exaltation du bon sauvage, et le rejet simultané de l'artificialité, de la culture, de la civilisation expriment le désir plus ou moins inconscient de retrouver la naturalité, avant qu'elle n'ait été affectée.




A7. L'affectation peut être acceptée et être intégrée dans le procès de vie de l'espèce et se présente alors comme un acquis, quelque chose qu'on peut considérer comme une adaptation. La dynamique s'apparente à celle du progrès mais c'est aussi celle qui fonde la servitude volontaire, l'impossibilité d'une remise en cause de l'ordre établi.



A8. La dynamique de l’affectation non plus dans la passivité: être affecté, peut faire place à celle dans l’activité: affecter. Affecter quelqu’un peut conduire à infliger des dommages à celui-ci. Mais être incapable d’affecter quelqu’un, cela implique que celui-ci demeure indifférent à ce que nous sommes. C’est d’autant plus intolérable que l'on se trouve dans une relation amoureuse.


Il peut s'agir d'une manipulation simple comme affecter quelqu'un,quelqu'une ou bien une chose à une activité, à une place, etc.


Mais déjà affecter en tant qu'attribuer implique la mise en place d'une charge ainsi être affecté, dévolu à l'adoration de Dieu qui par là-même nous affecte L'affectation se révèle comme la médiation entre dieu et la créature. En outre cela peut entrer dans la dynamique du déversement.


Affecter avec l'idée d'altérer de rendre autre, ressort de "l'aliénabilisation" de la personne.


Affectation d'une apparence pour être reconnu, intégré, cela peut confiner à la simulation, ou bien au mimétisme. Dans ce dernier cas il s'agit d'affecter pour montrer, exposer comme au théâtre, ce qui implique de prendre en charge des sentiments, des émotions étrangers avec le danger possible, pour le comédien, de sombrer dans la folie.


L’apparence est ce qui du réel peut-être affecté; d'où l'importance du masque qui permet à la fois de cacher mais aussi d'offrir une autre apparence. On a la dynamique de la manipulation et l'illusion de parvenir à dominer.


Affecter pour dominer, manipuler, ce qui peut aller jusqu'à l'exercice de la terreur. L'aptitude à affecter expri me le pouvoir autonomisé, pouvant se manifester dans le pouvoir de nommer à, de désigner, etc.. Donc affecter les autres afin de se poser, d'être: nécessité de frapper l'imagination afin de mobiliser ou d'immobiliser l'autre.


Affecter de ne pas être affecté: recherche de l'équanimité, cela peut conduire à l'indifférence qu'on peut supposer en relation à un phénomène de refoulement. pour se protéger en ne se dévoilant pas pour rester pur. Cette affectation opère comme un masque. La dynamique d' affecter mais ne pas l'être implique la domination de soi et des autres.


Faire semblant, par exemple, d'affecter un sentiment relève de la tromperie15.


La dimensions active de l'affectation atteint son summum dans la réalisation de l'homme augmenté. Dans ce cas la machine est représentante d'un principe quasiment transcendant, le support pour un accès à un niveau supérieur. Alors être affecté veut dire être incrémenté, arraché à sa condition d'infériorité qui était vécue comme une tare, une affectation négative, ou à un inachèvement. La réalisation de cette incrémentation ou achèvement est en relation avec la dynamique des possibles, de celle de dépasser les limites (comme les barrières entre espèces). Ce qui existe, se manifeste, peut évoquer, susciter l'idée d'un autre possible à travers la jouissance de la fonction de penser mais c'est fondamentalement le support d'une insatisfaction le résultat d'une affectation négative antérieure. Cette activité cognitive se retrouve dans la production de couples comme étant et non-étant, traduction également d'une insatisfaction; ou bien dans la mise en coïncidence des oppositions (comparable à une incrémentation) afin de restaurer une unité perdue.


On retrouve des phénomènes similaires avec la négation de l'affecté produit de la répression, mais aussi avec celui de la sexualité qui rend l'individu comme inaffectable.



A9. Du fait de la séparation, les différentes modalités du procès de vie (relations) peuvent être supports pour affecter et troubler l'intersubjectivité ainsi J.P. Sartre montra qu'à cause du regard de l'autre qui nous affecte, on a honte de soi devant autrui (on ne s'accepte plus). Mais on peut poser également la question: dans quelle mesure le regard de l'autre nous souille à cause de l'affectation dont il nous charge?


Tout est en situation donc en rapport avec ce qui entoure (Umwelt). Un objet, un individu, réduit à lui-même est un inconnaissable.On ne connaît que ce qui est affecté et c'est dans la dynamique du connaître que s'impose la spéciose du fait particulièrement de l'intervention possible de l'imprévu dans l'effectuation des relations humaines.



A10. Celui qui est indifférent est pour ainsi dire désaffecté car non affecté. Réciproquement ne pas être affecté signifie qu'on est plongé dans l'indifférence car on n'a aucun retentissement en l'autre, on n'est pas reconnu. On n'est pas doté de signification. À la limite on est rien, on ne sert à rien. On est, ou devenu, un être inutile. Avec plus ou moins d'intensité hommes et femmes ont ressenti douloureusement une indifférence de la nature ou du cosmos à leur encontre comme c'est le cas avec Blaise Pascal ou Claude Lévi-Strauss. Cela se double parfois de la perception de la vanité des choses et que c'est en vain que l'on opère pour affirmer un certain devenir comme l'exprime de façon percutante Qohélet. Ici se révèle le retentissement puissant de la coupure de continuité qui place l'espèce dans la solitude et dans l'angoisse.16




A11. La mystique vise en fait à aller au-delà de l'affectation par l'intermédiaire de la transcendance, particulièrement grâce à la fusion avec "l'inaffecté" et "l'inaffectable".



A12. Compenser l'affectation, le tort causé, induit la recherche d'un bouc émissaire. Le sacrifice de celui-ci permet d'éliminer les maux (les affectations) dont il a été chargé et de sauver le reste de la communauté. Au fond c'est l'exclu totalement affecté qui fonde comme cela opère avec l'équivalent général.




A13. Au cours des millénaires des affectations successives ont pu modifier le procès biologique de l'espèce voire enrayer son déploiement. En conséquence cela peut conduire à l'inhibition d'une émergence.



A14. Plus récemment s'est imposé le concept de handicap pour indiquer une affectation survenue au cours de la vie (lors de la guerre par exemple), puis une affectation initiale s'imposant dés le début de la vie. Le handicap peut être défini: tout ce qui ne permet pas une intégration immédiate dans le corps social. C'est pour surmonter cela que Andrew Solomon propose de remplacer handicap par identité horizontale, une autre façon d'exprimer l'humanité17. Mais une telle dynamique peut conduire - étant donné que la spéciose est dominée par le mouvement de séparation - à une fragmentation de l'espèce pouvant conduire, au cours du temps, à la formation d'autres espèces bien séparées.



A15. L'imprévu est une cause profonde d'affectation et l'espèce recherche à s'en prémunir le plus possible parce que la coupure de continuité l'a mise dans un état d'insécurité qui l'obsède, ce qui se conjugue totalement avec l'obsession de la menace.



A16. L'affectation la plus insidieuse et sournoise est celle de l'ambiguïté. Pour y échapper l'espèce recourt à des mesures extrêmes, souvent opposées, génératrices de grandes violences18.



A17. Le procès de vie lui-même est source d'affectations profondes, ainsi de la nécessité de tuer pour se nourrir et de l'inéluctabilité de la mort. La première en outre est lestée de beaucoup d'ambiguïté. La mise en place et la puissance de ces deux affectations dérivent de la coupure de continuité et de la perte de participation.



            A18. L'affectation fondamentale, après celle du risque d'extinction, c'est l'affectation d'être enfant, c'est-à-dire d'être dépendant. C'est une affectation au sein du devenir même de la spéciose au cours de laquelle elle surgit et s'amplifie. Cette affectation souvent nommée condition (la condition des enfants) est elle-même affectée d'ambiguïté qui, comme la plupart du temps, dérive de la coexistence d'une donnée spéciosique et d'une donnée de naturalité; c'est pourquoi on a aussi une exaltation de l'enfance en particulier en tant que moment d'affirmation d'un génie. En général l'adulte veut fuir l'état de dépendance, devenir autonome, et voit la source de ses insuffisances, de ses maux dans l'enfance. D'où par exemple l'affirmation de Franz Fanon "Le malheur de l'homme est d'avoir été enfant"19. Le stade auquel il faut aspirer c'est le stade adulte. Pour cela il faut impérativement devenir, c'est-à-dire progresser, d'où le mythe du progrès De là aussi la manipulation intense des enfants jusqu'à faire en sorte qu'ils ne soient plus engendrés mais produits.



  Les moments de bouleversement sont des moments de "réhabilitation" de l'enfant comme lors du surgissement du christianisme, avec le romantisme ou comme cela opère depuis un siècle même si, contemporainement, il tend à être réduit à un produit, selon une dynamique infestée d'ambiguïté. On peut considérer ces moments comme ceux de la manifestation du refoulé. Et l'on peut dire qu'il faudra une telle manifestation, mais d'une immense ampleur, pour éviter l'extinction.


En conclusion l'affectation peut aller jusqu'à la destruction de la naturalité en l'espèce et dans l'individu - catastrophe fondamentale - c'est un support pour revivre la menace du risque d'extinction, et pour susciter l'ennemi. L'affectation totale que l'espèce tend à vivre est l'enfermement dans l'affecté et donc dans la folie.



Pour échapper à ce devenir, il nous faut acquérir la possibilité de témoigner de ce que l'on est en même temps que de ce qui nous affecte, que ce soient des phénomènes naturels où l'activité des autres, sans sombrer dans une mégalomanie ou dans un repliement, un enfermement





B. Menace




Ce qui est déterminant dans la dynamique de mise en place de la spéciose c'est la menace, comme la répression pour l'ontose.








1 L'hominisation et les sociétés de chasseurs-cueilleurs de Jean-Jacques Hublin dans Une histoire des civilisations sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia, Alain Schnapp.




2 De nos jours hommes et femmes sont des êtres de moins en moins mobiles. Ils et elles compensent cela en se déplaçant de façon frénétique à l'aide d'engins divers. D'une part, ils, elles se détruisent, car la sédentarité extrême est cause de toutes sortes de maux jusqu'à ce qu'on peut nommer l'ankylose cérébrale et, d'autre part, ils et elles détruisent la nature. De même qu'ils et qu'elles s'éloignent de leur naturalité, ils et elles détruisent la nature, le fondement de cette dernière.



3 Je n'insiste pas sur ces nouvelles données ayant déjà abordé la question dans Données à intégrer. Je précise que je ne suis ni scientiste ni un contempteur de la science, mais que j'utilise les résultats des recherche scientifiques. C'est dans l'interprétation que s'infiltre la spéciose, sans oublier que dans biens cas cette recherche est "commandée" par cette dernière.


4 Cf. La saga de l'humanité, in N° 94, janvier-mars 2017 de Pour la Science. Ce texte était déjà paru dans le n°396, octobre 2010 de la même revue.



5 Ceci en négation de la thèse non totalement rejetée selon laquelle originellement hommes et femmes sont comme des enfants, autrement dit la thèses d'une acquisition progressive de capacités cognitives.



6 De nos jours il est vrai, il y a une très forte tendance à nier l'existence du phénomène communautaire, car il ne s'agit pas seulement de la communauté "originelle", mais de son existence au cours d'une longue période historique jusqu'à son élimination totale avec le phénomène de la valeur et le mouvement du capital. Nous en tenons compte pour bien percevoir la représentation, l'idéologie, à la suite de la fin du mouvement prolétarien, de l'autonomisation de la forme capital et de la mise en place de la virtualité.



7 Mais les hominidés ne sont pas les seuls à avoir inventé. Ainsi les fourmis l'ont fait pour l'agriculture très longtemps avant nous. En général les capacités cognitives des êtres vivants ont été largement sous-estimées de même que l'importance de leur rôle dans le maintien du procès de vie sur terre. Un changement d'approche théorique et de comportement est absolument nécessaire si l'on veut éviter l'extinction. L'intervention de l'espèce pour réaliser cet objectif doit se limiter en grande partie à ne plus détruire et à laisser l'ensemble des êtres vivants opérer comme ils l'ont toujours fait pour maintenir les conditions de vie sur notre planète.

              Le devenir d'homo sapiens, devenir de séparation, le conduit à la solitude qu'il tend à "valoriser" en se posant exceptionnel, presque comme s'il n'était pas, lui aussi, un produit du procès de vie.



8 La question de la dyade se complique du fait que sur la base des dyades naturelles ont été créées des dyades artificielles nécessaires pour traduire le procès de séparation et le devenir dans l'artificialité, ainsi: mal-bien. Plus profondément on peut penser que les dyades sont en relation avec le fait que nous sommes des êtres à symétrie bilatérale; ce qui n'empêche pas que nous soyons aptes à concevoir et même à vire la rayonnance.



9 C'est à la lecture du livre de G. Steiner sur Les Antigones que cette idée en gestation depuis longtemps a pris forme en moi. J'ai été impressionné par le nombre de traductions de l’œuvre de Sophocle et par le nombre d'Antigones. Il ne s'agit pas seulement donc de traduire ce qu'exposa Sophocle mais de traduire ce que la légende plus ou moins originelle a énoncé. Et toutes les traductions et toutes les adaptations sont intéressantes. Il faudrait avoir le temps de toutes les lire. Ce qui implique la non répression. Les colonialistes se sont moqués de la palabre de leurs colonisés, y dénotant une preuve de leur caractère arriéré, comme J. César le pensait par rapport aux Gaulois. Le temps, nécessaire pour l'unicité et la linéarité de l'interprétation, ne s'est pas encore autonomisé.



10 Toutefois au fur et à mesure que l'espèce se sépare de la nature, le phénomène de projection peut permettre la réduction à un processus de mêmification, à faire que ce qui est autre tende à devenir soi, et à initier une dynamique de manipulation et de perte du réel. L'espèce tend alors à s'enfermer.



11 Forme, réalité-effectivité, virtualité, 1995- Mars 1997, Invariance, série V. n°1, Octobre 1997. À l'époque, je n'avais pas encore mis au point le concept de spéciose.


12 Voir Index, première page du site, ainsi que Interpellation. Le mur sur lequel est inscrite l'injonction symbolise parfaitement l'enfermement. Or depuis longtemps et jusqu'à nos jours, les hommes édifient des murs pour se protéger et exclure.



13 Cela peut servir à une mise en évidence d'un réel inaccessible. "Nous ne cédons au doute septique qu'en nous heurtant au non-réel, au fictif, à l'illusoire, ou quand les objets ne semblent pas se réduire à leur seule structure physique: et si ces cartes de crédit n'étaient pas réellement de l'argent? Et si ces bruits sortis de votre bouche n'étaient pas réellement une promesse? Notre entourage matériel n'est pas à l'abri: je suis assise sur cette chaise, devant cette table; je vois par la fenêtre le ciel et des immeubles. Et je crois que toute personne normalement constituée a la même expérience. Mais, à la réflexion, quelle est la couleur de cette table? Car elle change selon l'angle de vue, à la lumière du jour ou à celle de la lampe. Un daltonien ne la verra pas comme moi. Est-ce bien sûr que la couleur soit inhérente à la table. Très vite surgissent deux questions: quelle sorte d'objet peut bien être cette table? Existe-t-il une table réelle?


Cette distinction entre apparence et réalité dicte depuis l'antiquité une distinction des domaines et des méthodes d'investigation du réel". Claudine Tiercelin, Qu'est-ce que la réalité? Sciences et Avenir, n° hors série, décembre 2002, pp. 20-22



14 Françoise Héritier a utilisé ces concepts pour expliquer les rapports de parenté. L'interdiction de l'inceste permet d'éviter la trop grande proximité (trop grande ressemblance), celui de l'éloignement (excès de différence) pour éviter les conflits.



15 Ici, comme en d'autres cas, il ne s'agit pas seulement de données fondatrices de la spéciose mais aussi de modalités de réalisation de celle-ci




16 Cf. plus loin C. Refus et séparation.


17 Andrew Solomon, Les enfants exceptionnels - La famille à l'épreuve de la différence, Ed. Fayard, 2019, titre original: Far from the tree: Parents, Children, and the search of identity, 2012. À noter que le titre original situe mieux le problème: la recherche de l'identité.


Au début de son livre il affirme: "Ce que l'on appelle la reproduction n'existe pas. Lorsque deux personnes (à noter la neutralité) décident d'avoir un enfant, elles se livrent à un acte de production..." p.11 Avec la production on est en plein dans la spéciose, dans la coupure de continuité totale. Puis il distingue deux identités. "La transmission intergénérationnelle de l'identité explique que la plupart des enfants partagent avec leurs parents au moins quelques traits. Ce sont là des identités verticales." p.12


"Cependant, un individu possède souvent un trait inhérent ou acquis qui est étranger à ses parents, l'obligeant par conséquent à acquérir une identité auprès d'un groupe de pairs. Il s'agit là d'une identité horizontale. Ces identités horizontales peuvent être la manifestation de gènes récessifs, de mutations aléatoires (en ce cas il y a plutôt verticalité, n.d.r), d'influences prénatales, ou bien de valeurs et de préférences qu'un enfant ne partage pas avec ses géniteurs. L'homosexualité est une identité horizontale." À partir de là il expose tout ce qu'il a souffert d'être homosexuel jusqu'à ce qu'il accède à la conception, et à la vivre, que l'homosexualité n'est pas un handicap, mais est une identité horizontale.


Comme il veut vivre le procès de vie naturel qui implique d'avoir des enfants, il est amené à recourir à la procréation médicalement assistée. Là ce fut bien, en fait, une production et non une reproduction, où "deux personnes" désirent avoir un enfant, car cela a mobilisé "l'aide" de trois autres: donneuse d'ovule, locatrice d'utérus, opérateur ou opératrice de l’insémination, augmentant la dimension "horizontale" de la production avec une succession de coupures et de dépossessions. Andrew Solomon ne se pose pas la question de savoir si tout cela ne peut pas être cause d'handicaps à transformer en identités horizontales et ce, sans fin. La procréation médicalement assistée met l'espèce dans la dépendance et l'assistanat ce qui conduit à son obsolescence, au nom de "c'est pour ton bien".


18 Cf. Positionnement texte consacré à l'affirmation et à l'ambiguïté


19 Peau noire, masque blanc