Note à propos de J. Ensor et G. Carnelli – Danses macabres, danses de vie.

 

 

 

 

         Il convient de préciser le rôle des vignettes que nous avions placées en tête de nos deux textes, étant donné la confusion ou l'interrogation qu'elles pourraient susciter. Pendant de longs mois, l'année précédente, nous avions beaucoup médité sur la dissolution de l'ère médiévale et l'émergence du « nouveau monde », celui du capital et de la modernité, mais aussi l'émergence de toutes les potentialités qui fleurirent au cœur, en marge, ou tout à fait en dehors mais contemporaines de l'immense vague insurrectionnelle communément nommée la guerre des paysans. Notre méditation, qui fut un ressenti et une perception profondes, s'est déclenchée à partir d'une compréhension de cette guerre des paysans et des divers mouvements et expressions qui fleurirent et se croisèrent en tout sens en cette fin XV°- début XVI°.

 

         Nous avons ressenti l'importance fondamentale dans la représentation de deux choses : la danse macabre dont les premières apparitions milieu XV° correspond historiquement à l'entrée dans la phase de dissolution effective, ainsi que l'idée du renversement du monde afin de le remettre à l'endroit. Ce dernier élément est passé dans la modernité et est devenu central, voire fondamental, dans la formation de la représentation du mouvement révolutionnaire moderne. En revanche, la danse macabre, elle, s'est éteinte en même temps que la fin de la phase de dissolution et l'affirmation progressive de la voie capitaliste, de la dynamique du capital.

 

         La danse macabre. Elle était l'expression même de la dissolution de ce monde. Tout est arrivé à terme, tout est fini, les structures se sont vidées de toute substance, elles ne survivent qu'en putréfaction.  Elle exprimait aussi, la danse macabre, l'impasse de la nouvelle dynamique qui tendait à s'imposer mais qui n'était pas encore dominante : elle était une impasse car effectivité de la putréfaction et son achèvement même dans la mort. Enfin, la danse macabre exprimait la nécessité de la vie : en ce sens, elle est le passage vers une nouvelle vie, une vie nouvelle qui n'est pas celle fictive, imaginaire, de l'âme dans le ciel après la mort comme les Églises tentaient toujours d'imposer, mais une nouvelle vie sur terre, au sein du cosmos (d'où le côté toujours millénariste du premier mouvement révolutionnaire communiste moderne, la guerre des paysans : l'affirmation  que la Terre est Église, et que le Royaume de dieu est ici et maintenant sur Terre), ni celle de la voie capitaliste, et ni celle de la conservation de ce qui est (à l'époque structures féodales ainsi que l’ensemble des éléments médiévaux putréfiés). Danse macabre était en même temps danse de vie.

 

         Cette époque de dissolution ouvrait tout possible. Pourtant, on peut observer que peu à peu  la danse macabre illustra l'inéluctable mort qui rattrape tout, même les hommes, femmes, enfants, pleins de joie. C'est le capital qui s'imposa.

 

         On voit l'importance de cette représentation, innervée d'un ressenti, d'un vécu aigü de la dissolution et de ce que celle-ci implique d'impasses ou de sorties possibles et potentielles.

 

         La vignette de Aider à mourir le monde est de Giuseppe Carnelli, celle de Gloire et Putréfaction est de James Ensor, tout deux datant du début 20° siècle. Que signifie cette remontée du macabre chez certains individus au tout début de ce siècle ? Le début du 20° n'est pas une ère de dissolution ; mais il est une époque catastrophique. Une crise très profonde l'affecte. Et divers mouvements partent en tous sens afin d'essayer de se représenter une nouvelle dynamique de vie, sans jamais pouvoir la rendre effective. Il y aura la révolution russe et la révolution allemande ; mais toutes deux, alors qu'elles ont été d'immenses matrices, ont échoué. Intégration définitive du prolétariat révolutionnaire, accession dans la guerre, les massacres, la destruction, du capital à sa domination réelle.  Tout cela conduit à percevoir une rupture catastrophique. Et s'il y a rupture catastrophique, alors des éléments se dissolvent et sont réintégrés dans la nouvelle structure encore plus vaste de la domination. Nous sentons que James Ensor voulait signifier : regardons ces morts-vivants qui se battent entre eux, se débattent, allons-nous nous aussi nous y mettre ? Nous assistons à un combat de macchabés : laissons-les donc : c'est nous qui faisons vivre leur combat irréel ! Tout est en putréfaction, cessons d'y prendre part car nous ne ferions que pérenniser, et cessons de fixer, terrifiés, ce spectacle (participation passive). Alors que reste-t-il ? Abandonner ce monde et enclencher une nouvelle dynamique de vie. Il convient ainsi de lire la vignette de Giuseppe Carnelli avec l'entrée du texte qui lui fait face. Si les rois de ce monde sont en putréfaction, quel intérêt à combattre un mort qui ne tient debout que parce qu'on le fait tenir debout : autant ses partisans que ceux qui s'y opposent ! Laissons-les s'effondrer, ils sont déjà des cadavres, enclenchons maintenant un nouveau procès !

        

         Ces images sont remontées spontanément en nous. Alors que Jacques Camatte nous interrogea sur ces images, et y ayant réfléchi nous-mêmes, nous ressentons maintenant la signification de leur remontée : oui, nous vivons à l'heure actuelle l'ère de la dissolution de ce monde, tout comme il y a cinq siècles. Le fait que nous ayons placé ces vignettes ne veut donc pas dire que la putréfaction s'imposerait toujours pérenne, mais que nous avons ressenti la perception de la dissolution et que tout est consommé. Aujourd'hui les processus sont arrivés à leur fin. Laissons ce monde mourir en le quittant. Le quitter veut d'abord dire : cesser de reproduire, abandonner la terreur qui nous habite, et enclencher une trajectoire qui rompe avec l'ensemble des pratiques entrant dans la combinatoire de ce monde. Car, comme toute ère de dissolution, le possible devient potentialité. Et la potentialité devient opérante en effectuant le saut !

                       

         Nous ressentons d'abandonner toute représentation. Accomplir et refermer ce qui s'est ouvert au 15° siècle, qui a ressurgi au début 20° puis au cours du soulèvement des années 1960. La représentation, et en l’occurrence celle de la mort, ne peut plus se poser comme support : mystifiant la sortie et donc réactualisant l'impasse. Abandonner et refermer tout ce vaste procès qui vit au cœur de chaque individu, c’est effectuer le saut, et celui-ci est abandon de toute peur. A condition d'affirmer toujours plus précisément la concrétude de la communauté (la vie nouvelle), sa perception immédiate, sa trajectoire qui doit s'effectuer et advient en s'enracinant dans divers hommes, femmes, enfants, dans des individualités (et dans toute individualité!) accédant peu à peu à homo-Gemeinwesen, à la vie nouvelle.

 

 

 

F. E et A. B

Février 2009