JUIFS, SIONISME, ISRAËL, 1973

 

 

Le texte de cette brochure a été écrit[1] en 1969, après la guerre des six jours et la montée de la "résistance palestinienne".

 

C'était une réaction contre toutes les positions défendues alors par les "marxistes" . I1 s'agissait de lutter contre la confusion régnante entre les juifs, le sionisme, Israël. I1 s'agissait aussi de s'opposer à une vision délirante d'une révolution permanente qui aurait eu pour point de départ la révolution palestinienne et, de là, se serait étendue au "monde arabe", voire à la planète entière. Ceci, comme cela, a été tait. C'est ce qui justifie cette réédition. Pourtant cette brochure n'est pas sans faiblesse.

 

N'avons-nous pas écrit p. 40: "pour ce faire, la seule solution envisageable, quoique bien utopique, serait une redistribution territoriale de l'ensemble de la Palestine et de la Jordanie entre Israéliens et Palestiniens qui impliquerait que chacun reste souverain dans son territoire, celui des palestiniens comprenant en particulier les territoires occupés par les Israéliens." Pourtant nous savions bien qu'il n'y avait pas de solution à proposer pour résoudre la crise du Moyen-Orient. Ne savions-nous pas que le sort des Palestiniens se jouait ailleurs qu'au Moyen-Orient, sans parler de la révolution? Cependant, nous proposions avec restriction et avec réserve une solution de moindre mal. Mais à qui la proposions-nous? En réalité, cédant au hurlement des loups, nous nous sommes laissés paraître dans le vent. C'était une erreur. Nous étions restés sur le terrain de l'adversaire, raisonnant dans les termes d'une révolution par la classe ouvrière et appelant de nos voeux un cadre de développement d'une telle classe.

 

Cette vision mécaniste marque notre conclusion d'alors et lui enlève toute validité. Quant à l'ensemble des analyses données, si elles donnent des éléments justes, elles sont aussi marquées mais à un degré moindre, par cette vision. Sans faire ni l'histoire des juifs, ni celle d'Israël, ni celle de la révolution, nous voulons apporter ici des éclaircissements.

C'est la grande faiblesse de l'ouvrage de Léon[2], de n'avoir pas reconnu - mais pouvait-on le faire alors? - l'accession du capital â sa domination réelle. Cette transformation ne s'est faite ni sous l'égide de la bourgeoisie et pas davantage sous la domination du prolétariat. Elle s'est accomplie sous la direction du capital. Le fascisme en Europe, le New Deal sous la présidence du grand démocrate Roosevelt, les Fronts Populaires furent les instruments sûrs de la mutation du capitalisme. Ils sont arrivés à rendre floues les frontières entre les classes, aliénant aussi bien la bourgeoisie que la classe ouvrière. La bourgeoisie ne demandait pas mieux. Depuis 1848 en Europe elle~ n'a cherché qu'a se décharger de son rôle historique en tant que classe entreprenante. Quant au prolétariat il n'a pu se substituer à elle. Lentement, l'une comme l'autre, ont succombé â l'emprise réelle du capital. Le capital vit sans négation révolutionnaire depuis que l’intégration de la classe ouvrière est une  réalité. De l’accorde de Matignon en 1936 à l’accord de Grenelle en 1968, nous assistons  à la lente abdication des classes devant le capital omniprésent et omnipotent qui se veut la seule communauté des hommes réduits à n'être que citoyens: C'est dans ce contexte social,que l'on pouvait présenter, mais non analyser, qu'il faut situer les faiblesses du livre de Léon. En réalité la contre-révolution se chargea d'accomplir les tâches de la révolution[3]. La révolution devait ériger la classe ouvrière en classe dominante afin de se détruire et se faisant détruire toutes les classes. La contre-révolution le fit en intégrant toutes les classes, en fait en les détruisant en tant que classes historiquement appelées à jouer un rôle dans la société.

 

L'avènement de la dictature du prolétariat dans l'Europe bourgeoise n'est eu lieu que pendant très peu de temps; en France la Commune, en Russie la Révolution d'Octobre. Il ne nous' appartient pas d'indiquer les raisons de cet échec. Nous voulons faire ressortir en la circonstance que l'ouvrage de Léon se situe à une époque où la dictature du prolétariat pouvait encore paraître comme une nécessité historique. La période d'entre les deux guerres est en fait celle de la muta­tion qui s'opère dans le capitalisme. La crise de 1929 pouvait paraître, et bon nombre de révolutionnaires le croyaient, comme la fin du capitalisme; le made de production capitaliste, croyait-on, ne pouvait plus parachever le développement des forces productives, Léon Trotsky en était profondément convaincu. Dans son ouvrage La Révolution Trahie il admire le développement des forces productives en Russie soviétique, opposant ainsi le "mode de production socialiste" à la stagnation capitaliste. En fait l'accession à la domination réelle, à la suite de la guerre de '39 - '45. permit au capitalisme de prendre un nouveau départ dans le développement des forces productives. Ce développement s'est fait et se fait en­core sous la direction du capital. Depuis 1848, ni la bourgeoisie, ni son corollaire, la classe ouvrière, ne sont capables d'imposer une direction à la société. L'avènement du fascisme est précisément l'expression de l'absence de direction d'une classe dans la société capitaliste arrivée à un tournant de l'histoire. Le fascisme s'est imposé comme une nécessité historique à la suite de l'incapacité du prolétariat de prendre la relève de la bourgeoisie morte, en tant que classe s`évolutionnaire, après 1848. Lentement le capital va devoir réaliser les nécessités historiques sous son égide:

 

Les conséquences vont être graves. Le capital pour ce faire va devoir nier toute opposition, toute communauté autre que la sienne;en fait il domestique la bourgeoisie, intègre la classe ouvrière. Aucune communauté humaine ne doit subsister, seule la communauté du capital subsiste. Le capital va passer de la domination formelle à la domination réelle.

 

Dans le Manifeste Communiste de 1848, il est dit que l'histoire est celle de la lutte des classes. Mais l'œuvre  de Marx et d'Engels démontre aussi que l'histoire de l'humanité est aussi celle de la destruction des communauté des hommes et la lutte pour leur reconquête. Le capital détruit jusqu'à la racine toute communauté humaine en substituant sa propre communauté. La révolution bourgeoise de 1789 émancipe les juifs en tant qu'individus et non en tant que commu­nauté humaine. Un ministre du tsar à la vieille de la révolution bourgeoise dont la Russie était grosse disait qu'il fallait tuer un tiers des juifs, en faire émigrer un autre tiers et intégrer le dernier tiers dans la nation russe orthodoxe. Chaque antisémite a son ami juif. Mais sur la communauté juive, chaque antisémite (aliéné comme tout le monde au capital) jette l'opprobre dont le capital peut se parer, (la matière, ses possibilités sont illimitées). En ce sens l'avènement de la domination réelle du capital sur la ruine des classes défaites sonnait aussi le glas de la rare communauté des hommes non détruite par les différents modes de production que nous connaissons depuis l'antique communauté primitive. Ni Otto Heller dont l'ouvrage La Fin du Judaïsme a beaucoup inspiré Léon, ni Léon, ni enfin les futurs bolcheviks au congrès de Londres en 1903 n'ont abordé la destruction de la communauté juive sous cet angle. Seuls les Bundistes - d'une manière mystifiée - détendaient contre Trotsky et Martov, la communauté juive.

 

Les Bundistes ont défendu la communauté juive d'une manière sentimentale en se réclamant d'une réalité que théoriquement ils n'analysaient pas. Les Bolcheviks leur opposaient des arguments non moins sentimen­taux du fait, qu'objectivement, ils se sentaient plus proches de la révolution pour la restauration de la communauté humaine, que de la communauté juive, ébranlée par la montée impétueuse du capitalisme en Russie.

 

Le triomphe du capital, c'est-à-dire la destruction de toute communauté, n'enlève rien, et n'ajoute rien aux positions bundistes et bolcheviques. Ce que nous devions retenir, c'est qu'à partir du moment où le capital vit sans négation révolutionnaire, il ne peut tolérer l'existence d'une communauté autre que la sienne propre. Seule une dictature du prolétariat pouvait détruire la communauté juive au profit d'une communauté humaine.

 

En fait, l'existence de la communauté juive depuis plus de deux mille ans reste toujours un os dans la gorge de tous ceux qui s'occupent de près ou de loin à la question juive. C'est inévitable. A partir du moment où la société capitaliste réalisa sa domination réelle, la destruction de la communauté humaine devait suivre immanquablement. La communauté juive a survécu à la destruction de l'État hébreux par les Romains; dans le empire romain il y avait plusieurs rois le nombre de juifs restés en Palestine. La destruction de l'État en Palestine n'affecta en rien les positions acquises par les communautés juives dans l'empire romain. Les juifs continuaient à faire des prosélytes et cela dura au delà de l'implantation des Chrétiens qui au début de leur existence s,ont considérés comme sectes juives.

 

Les communautés juives participent tôt à ce que nous appelons aujourd'hui un universalisme dont le monothéisme jahviste fut et reste l'expression. On était juif dans la mesure où on était membre de la communauté ,juive. Quant à la communauté elle-même elle participait à l'universalité du dieu unique. Dieu et la communauté se confondent.

 

I1 faut considérer la pérennité de la communauté juive non seulement en raison de la fonction marchande que ce groupe remplit dans les sociétés précapitalistes mais aussi en raison du sentiment profond qu'eurent, très tôt, tous les juifs, de l'universalité des hommes. Jahvé n'est pas seulement le dieu des Juifs mais aussi le dieu de tout le mon de. Sur cette terre, tous les hommes sont égaux. Ce n'est qu'après l'arrivée du messie que Dieu reconnaîtra son peuple comme élu. Dans l'immédiat tous les hommes sont égaux devant Dieu. La préservation de la communauté sera donc, à travers le temps, le souci majeur des juifs. L'isolement favorise le processus de préservation. Si à l'origine l'isolement de la communauté est une conséquence du mode de vie des juifs, il va devenir par la suite et sous l'influence des facteurs extérieurs, la cause même de la préservation de la communauté.

 

Dans cette société juive, causes et conséquences s'entremêlent si intimement qu'à la longue le fait de durer si longtemps est de venu à son tour une des causes de durée.

 

Isolée, vivant en marge des sociétés antiques et Féodales, mais remplissant un rôle essentiel dans ce monde précapitaliste, la communauté juive se reproduisait d'autant plus facilement qu'elle recélait en son sein des contradiction surmontables. La société juive n'a pas de classes antagoniques. Certes, i1 y a en elle des groupes privilégiés et non privilégiés mais leurs membres respectifs se sentent plus liés à l'ensemble des juifs qu'à un groupe particulier, matériellement favorisé ou non.

 

Si bien que la contradiction ou les contra dictions dont pouvait souffrir telle communauté à telle époque de son existence recevait toujours une solution relative mais jamais radicale. Les contradictions s'accumulaient pour devenir autant de facteurs marginaux de préservation de la communauté.

 

L'avènement de la société capitaliste devait être fatale à la communauté juive comme à toute espèce de communauté humaine. Le capital ne peut tolérer que sa propre existence. La révolution française proclama l'émancipation des Juifs en tant qu'individus, mais ne voulut accorder rien à la communauté juive. La révolution bourgeoise émancipe les individus pour en i'aire des salariés. Le travail doit être libre. La communauté humaine n'est pas l'affaire des bourgeois.

 

I1 est important de rappeler qu'en la matière 1a social-démocratie russe suit à la lettre la révolution française. Au congrès de Londres, le menchevik Martov et le futur bolchevik Trotsky, - tous les deux juifs -, interviennent, à la demande de Lénine contre le Bund qui réclamait son autonomie au sein de la social-démocratie russe. En fait la disparition de la communauté s'est inscrite dans l'histoire à partir du moment où toute espèce de communauté devient intolérable à la domination du capital.

 

Le capital n'ayant pas été domestiqué par le prolétariat a fini par dominer la société toute entière, ouvriers et bourgeois, petits et grands syndicats et associations, tous sans exception oeuvrent pour la grandeur du capital. La seule communauté qui existe ou peut exister c'est celle du capital. La communauté juive doit donc disparaître. Elle est un obstacle à la réalisation des buts historiques du capital. En somme à partir du moment où la contre-révolution s'est inscrite dans les faits, le sort des juifs devait être réglé. Plusieurs solutions s'offraient au monde capitaliste pour résoudre le problème juif. Ces solutions se sont imposées comme négation totale de la communauté juive. Le fascisme allemand s'est d'autant plus férocement acharné contre la communauté juive qu'elle fut la seule à rester debout après son avènement. La classe ouvrière comme la bourgeoisie, domestiquées par l'État capitaliste, lui-même ma4tre d'oeuvre du capital, sont intégrées dans la communauté

 

Mais les fours crématoires ne sont pas les seuls moyens pour détruire la communauté juive. Témoin de la grandeur de l'homme, le peuple qu'il n'y a guère se proclamait le "peuple du monde", de l'univers, le peuple qui sut, à certains moments, être la conscience de l'histoire, sera obligé de se donner un État. Pouvait-on envisager une "assimilation" plus radicale? Mais aussi la communauté juive en Palestine pouvait-elle agir autrement? De la même manière que la communauté juive suivait depuis des millénaires les impératü's historiques, de la même manière la naissance de l'État d'Israël fut inscrite dans les lois de l'histoire.

 

Depuis cinquante ans, nous assistons à la lente et sûre décadence de la bourgeoisie. Un peu plus de cinquante ans après avoir fait la grande révolution Française, la bourgeoisie, par veulerie, se jette dans les bras de Napoléon le Petit. La classe ouvrière lui fait peur. Elle accepte toutes les compromissions. La classe ouvrière, étant donné la défaillance de la bourgeoisie, se devait de prendre en mains les destinées du monde. Elle ne le réussit pas. Le capital laissé seul maître, vivant sans opposition, réalisa ce que le prolétariat devait réaliser d'une façon révolutionnaire. Voilà le drame.

 

Le capital, fut-il le plus démocratique du monde, est l'ennemi de toute communauté qui n'est pas la sienne. L'État bourgeois né de la révolution bourgeoise ne pouvait tolérer l'existence d'une communauté juive. C'est une concurrence qu'il ne peut accepter L'État d'Israël n'est pas autrement disposé à l'égard de la communauté. Bien sûr les Israéliens croient que leur État est la prolongation de la communauté juive qui se voulait le peuple de l'univers. Ils croient aussi que leur État est socialiste. Mais ce qui,importe ce n'est pas ce que les humains croient faire mais ce qu'ils font réellement. C'est vrai aussi pour les Israéliens.

 

L'avènement de l'État d'Israël n'est pas l'œuvre  de la bourgeoisie. Au sein de la communauté dispersée il n'y avait pas de bourgeoisie comme il n'y avait pas de prolétariat. C'est cela que Léon appelle peuple-classe:

 

Le prolétariat juif dans le sens coutumier naît en Palestine, où naît aussi une bourgeoisie juive. Mais cette bourgeoisie née à un moment où cette classe en général n'a plus de ressort, va suivre le mouvement. De fait la naissance de l'État d'Israël sera l'œuvre de la classe ouvrière israélienne. Le capital ne s'en porte que mieux.

 

Est-il besoin d'ajouter que ce que nous venons de dire n'est ni une justification ni une condamnation de quoi que ce soit. C'est simplement une tentative d'explication de la naissance de l'État d'Israël sur la ruine de la communauté. Tentative plus difficile que de crier quelques slogans publicitaires.

 

La crise que traversa le capitalisme au début de ce siècle pouvait trouver sa solution dans l'avènement de la dictature du prolétariat. Celui-ci eût mené à terme à peu de frais, c'est-à-dire sans guerres, le développement des forces productives. La contre-révolution l’a emporté et s'est chargé à sa manière de résoudre la crise du capitalisme. Sa manière, cela voulait dire guerres civiles et guerres entre nations qui doivent être le lot que l'humanité doit payer pour la carence du prolétariat.

 

Quant à la communauté juive, elle paie avec son existence physique. Israël c'est aussi cela.

 

 

Saïa Voldman - Mars 1973

 

 

 



[1] Ce texte est la préface à une réédition à venir d'une brochure: G. Brulé - S. Voldman: Israël - Palestine: la conception matérialiste de la question juive - Post-Face à Abraham Léon, Editions de l’Avenir, Genève, 1970, Collections Éléments.

 

[2] A. Léon: La conception matérialiste de la question juive, 1943.

 

[3] L'URSS, dans les années trente pouvait paraître encore comme un pays résistant à l'emprise réelle du capital. L'Europe occidentale en crise pouvait encore paraître receler des forces révolutionnaires assez conséquentes pour venir un jour ou l'autre au~secours de la révolution russe.