Le mouvement psychanalytique

 

 





 

Nous l’avons dit ailleurs – sans l’avoir réellement démontré – que tout le procès cognitif de la fin du XIX° et du début du XX° est utilisé en vue d’une tentative multiple de réfuter Marx, de trouver d’autres explications théoriques fiables pour miner son corpus théorique et de celui de ses continuateurs. L’œuvre se Freud n’échappe à cette dynamique. Ce n’est pas quelque chose de purement conscient mais cela s’est imposé comme une nécessité pour la société capitaliste pour survivre en enrayant un vaste mouvement d’émancipation. En outre, au début de ce siècle s’opère le passage de la domination superficielle (formelle selon K.Marx) sur la société à celle réelle ; cela implique une extension de la domination sur tous les individus, d’où la nécessité de les contrôler, ce qui ne put se réaliser qu’au travers de la consommation : contrôler les désirs des hommes et des femmes.

 

 

A ce propos, il est intéressant de noter encore une fois à quel point économie et psychologie ont un devenir lié. En effet c’est un sujet de l’empire austro-hongrois qui vécut à Vienne, Carl Menger (1840-1921), qui est un des fondateurs du marginalisme[1]. Or, voici comment W.M. Johnston caractérise l’apport de ce dernier: «La grande innovation de Menger porta sur la théorie de la valeur. A l’encontre de la scolastique médiévale et même d’Adam Smith, Menger soutint que la valeur réside non pas dans quelque qualité inhérente à un bien, mais plutôt dans les besoins humains qui assignent leur valeur aux biens, la compréhension du processus passe par l’étude des désirs des consommateurs. Menger commença par définir les biens comme des marchandises ou des activités de nature à satisfaire un besoin [Bedarf] humain reconnu. Un bien est un bien économique si et seulement si l’offre n’est pas à la mesure du besoin qui s’exprime à son sujet»[2].

 

 

Dans Forme, Réalité – Effectivité, Virtualité, j’ai abordé ce thème ; et ceci en est une illustration. Je voudrais ajouter que ce qui apparaît comme déterminant dans cette vision économique, c’est la consommation et non pas, comme chez Marx (à la suite des économistes classiques) la production. A la limite, presque, cette dernière semble être en dehors des hommes et des femmes, dont l’activité dés lors vise à « assigner la valeur ». Mais cela va plus loin en ce sens que l’assignation dépend du manque – « si l’offre n’est pas à la mesure des besoins » – et, en conséquence, ce n’est plus l’adulte qui opère, mais l’enfant, placé dans l’état de total dépendance, qui consomme[3]. Ainsi s’exprime bien la régression dont nous avons parlé plus haut. Elle ne peut d’ailleurs s’effectuer que parce que le capital en advenant à sa domination substantielle, réelle, domine la totalité des phénomènes économiques, ce qui permet l’affirmation d’une immédiateté au niveau de la consommation, comme nous l’avons vu à propos de la réflexion de Marx au sujet de cette dernière. On peut également dire : une fois qu’historiquement le procès du capital s’est pleinement effectué, ce dernier s’abolit dans son résultat, permettant l’affirmation d’une donnée régressive : la valeur. Enfin, et nous y reviendrons, toute régression chez les hommes et les femmes, ne fut possible que parce que simultanément le capital atteignait un stade de développement élevé, comme ce fut le cas avec le fascisme.

 

 

C’est dans ce contexte que surgit la psychanalyse, la théorie psychanalytique. Elle naît lestée d’une grande ambiguïté ayant à la fois une dimension libératrice, révolutionnaire et une dimension conservatrice, réactionnaire, conformiste qui englobe la première et fonde son apparence immédiate.

 

 

Pour expliciter le contenu de ce qui précède nous devons d’abord exposer la genèse de la psychanalyse et donc l’œuvre de Freud parce qu’elle revêt une importance primordiale. Nous n’exposerons pas seulement les faits mais nous prendrons position en fonction de ce nous avons déjà exposé dans « De la vie ». Enfin, je dois signaler un autre aspect de la régression qui se manifeste au travers d’une réduction : Freud n’envisage l’homme, la femme, qu’en tant qu’individu. Toute la dimension de la Gemeinwesen s’est évanouie. Nous signalerons, quand cela s’imposera, les résidus, les réminiscences de celle-ci.

 

 

Le terme psychanalyse apparaît dans L’hérédité et l’étiologie des névroses (1896), article écrit en français : «Je dois mes résultats à l’emploi d’une nouvelle méthode de psychanalyse, au procédé explorateur de Josef Breuer, un peu subtil, mais qu’on ne saurait remplacer, tant il s’est montré fertile pour éclairer les voies obscures de l’idéation inconsciente»[4]. Ainsi que dans Nouvelles remarques sur les névropsychoses de défense : « Dans ce même ouvrage [Études sur l’hystérie, Ndr] se trouvent aussi des indications sur la méthode laborieuse, mais parfaitement fiable, de la psychanalyse, dont je me sers dans ces investigations qui constituent en même temps une thérapie »[5]. Dans cet article le but de la psychanalyse est bien exprimé, ainsi que sa puissance : « A ces dernières objections, on doit opposer la requête que personne ne veuille bien juger avec trop d’assurance dans ce domaine obscur, s’il ne s’est pas encore servi de l’unique méthode qui est en mesure de l’éclairer ( la psychanalyse, pour rendre conscient ce qui est jusqu’à présent inconscient ) »[6].

 

 

Ce n’est pas un hasard si le nom de la méthode apparaît dans un article traitant de l’hérédité. Freud est un juif qui vit sa condition sans en faire une donnée de race. Ainsi pour lui l’hérédité ne peut être que secondaire. En outre le recours à une théorie de l’hérédité correspond le plus souvent à un blocage, à une incapacité liés à des données émotionnelles à affronter un problème. Notons que de nos jours nous assistons à un blocage encore plus intense que celui opérant au moment où Freud affronte la maladie mentale, et la réponse est la même, du moins en apparence : toute maladie est en définitive génétique ; elle est déterminée par un gène. Notons toutefois que la dimension héréditaire a tendance à s’abolir dans cette représentation parce que le gène est une particule qui est posée de façon plus ou moins autonome et divers mécanismes sont exposés pour mettre en évidence, en dehors du phénomène héréditaire proprement dit, comment tel gène va avoir en définitive un comportement anormal créant la maladie. Cela veut dire que ce qui restait encore d’humain, de féminin disparaît pour être remplacé par la combinatoire. Ainsi un homme, une femme ne transmettent pas ce qu’ils détiennent mais, par suite de divers phénomènes opérant lors de la méiose ( formation des gamètes, les cellules sexuelles possédant seulement un nombre N chromosomes ), transmettent non pas quelque chose qui est de lui ou d’elle, mais qui s’est effectué en lui ou en elle.

 

 

Tout ceci exprime également que le racisme va être de plus en plus ( et l’est déjà en partie ) remplacé par un eugénisme ou recherche de la transmission des meilleurs gènes, avec volonté d’éliminer les porteurs de ceux qui sont considérés comme défectueux.

 

 

Revenons à la citation de Freud. Il parle d’une nouvelle méthode de psychanalyse, ce qui implique qu’il a utilisé d’autres méthodes d’analyse de la psyché ou, s’il ne les a pas utilisées, elles lui étaient connues. Ce qui nous importe c’est la dénomination elle-même, une analyse de la psyché ou bien une analyse psychologique. La psychanalyse apparaît comme une méthode qui permet de comprendre le refoulement, de le dévoiler afin d’avoir accès à ce qui a déterminé le trouble, d’où la thérapie dont il a été question.

 

 

D’après Paul-Laurant Assoun c’est dans Psychanalyse et théorie de la libido que Freud donne « la définition la plus complète du terme psychanalyse, introduit en 1896 » :

 

 

« Psychanalyse est le nom :

1° D’une procédure pour l’investigation de processus mentaux à peu prés inaccessibles autrement ;

2° D’une méthode fondée sur cette investigation pour le traitement de désordres névrotiques ;

3° D’une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui s’accroissent ensemble pour former une nouvelle discipline scientifique »[7].

 

 

Avant de pousser plus à fond une investigation sur cette définition, il convient de citer ce passage d’une lettre à Lou Andréas Salomé du 30 juillet 1915[8].

 

 

« Je ressens rarement un tel besoin de synthèse. l’unité de ce monde m’apparaît comme allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse c’est la séparation [Scheidung] et l’organisation [Gliederung] de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire ».

 

 

En s’exprimant ainsi Freud expose sans s’en rendre compte sa relation à la structure sociale en laquelle il vécut jusqu’en 1918. L’Autriche-Hongrie était caractérisée par l’extrême autonomisation de la forme féodale, avec sa hiérarchie terminée au sommet par l’unité supérieure, l’empereur, fondant la totalité du procès social et en qui tous les sujets de l’empire se reconnaissaient[9]. C’était la synthèse « allant de soi ». Lorsqu’il affirme que ce qui l’intéresse c’est la séparation, il postule qu’il ne peut exister, que s’il se différencie, se sépare de cette unité supérieure dont, simultanément, il ne peut pas se passer. S’analyser lui permettra d’accéder à lui-même et de s’organiser en trouvant toutes les articulations qui permettent l’actualisation de son procès de vie dans sa dimension psychique. Ainsi il exprime à la fois ce qui le concerne et ce qu’il pense être le cheminement de l’espèce. La figure du père s’impose à lui dans sa dimension individuelle et dans sa dimension sociale mais, dans ce cas, au-delà de ce qu’on nomme classiquement le patriarcat.

 

 

J’ai déjà souligné ailleurs le rapport entre l’autonomisation de l’unité supérieure et l’anthropomorphose de la propriété foncière. Celle-ci postule une relation étroite avec la nature conçue en tant que principe explicatif et justificatif des relations sociales : les hommes et les femmes sont tels qu’ils sont en fonction de données innées. L’analyse qu’opère Freud vise à trouver ce qui en définitive fonde la dimension psychique de l’espèce, et ce faisant nous sépare d’un tout qui nous indifférencie ; elle vise à chercher à se libérer de ce qui l’entrave et nous le verrons ultérieurement, à se constituer lui-même en unité supérieure, englobante. Lui seul peut s’analyser, se comprendre. il est l’exception à partir de laquelle se déploie la lignée des psychanalystes.

 

 

Ce qui m’apparaît fondamental, c’est que la méthode est mise au premier plan par rapport à la donnée d’étude : le corpus psychique qui existe dans son immédiateté. De là probablement la nécessité d’élaborer une métapsychologie apte à fonder scientifiquement la méthode. Elle pourrait servir également à mettre en évidence à quelles conditions un développement psychique, qu’on pourrait désigner de sain, est possible. Et ceci est d’autant plus nécessaire que Freud affirme de façon récurrente : « à savoir qu’entre l’état nerveux normal et le fonctionnement nerveux anormal, il n’existe pas de limite nette et tranchée et que nous sommes tous plus ou moins névrosés »[10].

 

 

Dans cette méthode s’exprime la double relation de Freud à la psychiatrie : trouver ce qui perturbe le procès de vie psychique, et à la psychologie, découvrir ce qu’est la psyché de l’espèce. D’où l’oscillation entre une pratique à visée curative ( sans se faire beaucoup d’illusions ) et une visée scientifique : exposer comment fonctionne l’espèce humaine dans sa dimension psychique. Mais son projet allait au delà : trouver les mécanismes biologiques sur lesquels s’édifient en quelque sorte le procès psychique. D’où son esquisse de psychologie scientifique et ses affirmations au sujet de futures découvertes biologiques qui rendraient caduques ses propres investigations.

 

 

En dépit de l’importance accordée à l’analyse, la théorie freudienne apparaît tout de même comme une synthèse de divers éléments dont certains ont pu être décelés par d’autres mais qui, isolés de l’œuvre de Freud, ont peu d’importance. j’ajouterai que la plupart du temps, c’est l’intégration dans cette dernière qui les fait accéder à une signifiance essentielle.

 

 

En tant qu’elle est une synthèse, la théorie psychanalytique présente une genèse qui relève d’un procès qui s’est effectué sur plusieurs années : du début de la décennie 1880 à 1896 avec comme contenu fondamental le traumatisme originel, à 1905 avec le contenu définitif et adéquat à la forme ; le fantasme. Toutefois cette genèse s’enracine profondément dans le vécu non seulement du Freud adulte mais du tout jeune enfant.

 

 

Je reviendrai sur la dimension personnelle, intime, dans l’œuvre de Freud mais, dés maintenant, je puis dire qu’il fut poussé à la recherche des données originelles de sa vie psychique, à comprendre ce qui fondamentalement le perturbait et en quoi il reconnut une donnée hystérique, une névrose obsessionnelle, une tendance paranoïaque, et je pourrais ajouter schizophrénique. La dynamique de Freud fut d’aborder tous ces aspects de lui-même à travers les autres et à rechercher le moment originel qui fonde tout cela, la fameuse Urszene. C’est lors de son séjour à Paris qu’il va acquérir la certitude qu’il y a au départ un traumatisme. J???? M???? Masson dans son livre Le réel escamoté rapporte ce que ce dernier, en 1885, vit à la morgue de Paris. « Quand j’étais à Paris en 1885 où je suivais l’enseignement de Charcot, ce qui m’attira le plus, en dehors des leçons du grand homme lui-même, c’étaient les démonstrations et les cours de Brouardel. Il avait l’habitude de nous montrer par le matériel post-mortem qui était à la morgue, combien de choses méritaient d’être connues par les médecins, mais que la science préférait, ignorer »[11].

 

 

Masson démontre de façon très vraisemblable que Freud a assisté à l’autopsie d’un enfant qui avait été violé. En outre il prit connaissance d’un livre que Brouardel « avait écrit un livre sur le viol d’enfants », ainsi que de toute une littérature concernant les mauvais traitements subis par les enfants ; littérature qui n’a rien à envier, en ce qui concerne les faits, avec celle qui fleurit à l’heure actuelle et qui expose l’immensité du fléau. Nous assistons à un véritable rejouement. Pour en revenir à ce que put apprendre Freud, je renvoie le lecteur au livre de Masson. Pour moi ce qui est essentiel c’est que le premier enracine à Paris sa conviction intime au sujet d’une traumatisme originel.

 

 

« L’événement duquel les sujet a gardé le souvenir inconscient est une expérience précoce de rapports sexuels avec irritation véritable des parties génitales, suite d’abus sexuel pratiqué par une autre personne et la période de la vie qui renferme cet événement funeste est la première jeunesse, les années jusqu’à l’âge de huit à dix ans, avant que l’enfant soit arrivé à la maturité sexuelle »[12].

 

 

« Les traumatismes infantiles agissent après-coup comme des expériences neuves, mais alors de façon inconsciente »[13].

 

 

« […] ces traumatismes sexuels doivent appartenir à la première enfance ( à l’époque d’avant la puberté ) et leur contenu doit consister en une irritation effective des organes génitaux ( processus ressemblant au coït ) »[14].

 

 

« […] les traumas d’enfant, peuvent en même temps poser le fondement pour la neurasthénie qui se développe ultérieurement. Enfin, le cas n’est pas rare non plus où une neurasthénie, ou une névrose d’angoisse, au lieu d’être maintenue dans son existence par des nuisances sexuelles actuelles, ne l’est que par un souvenir de traumas d’enfant, qui continue à agir »[15].

 

 

Toutefois Masson met en évidence que Freud prit également connaissance à Paris d’un courant de pensée affirmant que les enfants fantasmaient. C’est fort intéressant parce que 1° à cette époque-là, il ne se laisse pas impressionner par le second courant et maintient sa position originelle, 2° les arguments utilisés par les théoriciens du fantasme seront pour ainsi dire repris par lui quand il abandonnera la théorie de la séduction. Pour fonder la théorie du fantasme, ses adeptes sont amenés aux affirmations suivantes qu’on retrouvera, hypertrophiées, dans la littérature psychanalytique.

 

 

« Les enfants sont accessibles à la cupidité, à la haine, à la vengeance, aux inimitiés, à la jalousie, surtout, et, à bien dire, à presque toutes les passions qui troublent le cœur de l’adulte. On peut donc chercher la source de leurs mensonges dans le dédale des passions ; on a grande chance de l’y trouver .

 

 

Il appartient aux éducateurs et particulièrement aux médecins de détruire le mythe de l’infaillible sincérité de l’enfant. C’est un œuvre méritoire à tous égards.

 

 

 Pour conclure finalement, il me reste à dire quelques mots bien tristes, car il s’agit de découronner l’enfance de l’auréole de sincérité dont elle est si injustement ornée. Pour connaître l’âme de l’enfant, je me suis, d’après les conseils d’un ancien, adressé à l’enfant lui-même : “Parle, ai-je dit, et agis”. L’enfant a répondu. J’ai écouté ses paroles et j’ai jugé ses actes. De ce double examen il est résulté, pour moi, la conviction absolue que l’enfant se complaît dans le mensonge, et qu’il sait s’en servir dans l’intérêt de ses mauvais instincts et de ses mauvaises passions »[16].

 

 

Tout ceci est une anticipation nécessaire. Cependant revenons aux présupposés fondamentaux de la théorie Freud. C’est à Paris également qu’il vérifie un autre phénomène qu’il perçoit en lui et qu’il nomme au début défense, refoulement sans trop bien différencier. Lors de séances à La Salpétrière, Charcot utilisait l’hypnose et, grâce à elle, il parvenait à faire lever les défenses, à faire obstacle au refoulement et donc à permettre le dévoilement de ce qui avait été refoulé.

 

 

En ce qui concerne l’importance de la sexualité dans la vie psychique, il devait en avoir confirmation auprès de divers savants avec qui il fut en contact, comme il l’expose dans sa Selbstdarstellung traduite sous le titre de Sigmund Freud présenté par lui-même, Ed. Folio-essais.

 

 

C’est lors des études sur l’hystérie qui devaient donner lieu à la publication d’un livre réalisé avec Breuer, en 1895, que Freud aborde ce qu’on peut appeler les effets pathogènes d’une sexualité refoulée. A propos de l’hystérie, les remarques de Gladys Swain à son sujet sont très éclairantes. « L’hystérie n’est pas une maladie, elle est la maladie à l’état pur, celle qui n’est rien par elle-même, mais susceptible de prendre la forme de toutes les autres maladies. Elle est état plus qu’accident. Ce qui fait la femme malade par essence »[17]

 

 

Ceci nous fait irrésistiblement penser au sida ( Syndrome d’Immunodéficience Acquisée ). De plus l’auteur met en relief une rébellion des femmes contre leur condition d’assujettissement. Le corps manifeste ce que la répression et le refoulement masquent, inhibent. De même à l’heure actuelle le corps des sidaïques révèle tout le dépouillement, la dépossession où ils sont, la perte de possibilité de s’affirmer, leur déficience, ou mieux, l’impuissance de ces derniers vis-à-vis d’une répression toujours plus forte parce que se sommant au cours des siècles.

 

 

Freud prend au sérieux les troubles des femmes qu’il traite et cela le renforce dans sa conviction de l’existence d’un traumatisme initial. « Mais en faisant de la maladie une névrose, il libéra les femmes hystériques du soupçon de simulation »[18]. En ce cas il a la même position que celle par rapport aux troubles des enfants.

 

 

Mais l’approche des hystériques se révèle encore plus perfide sur le plan de l’édification de la pratique analytique : c’est la découverte de la talking-cure par Bertha Pappenheim, faite en présence de Breuer. Ce dernier l’exposa à Freud qui en vit immédiatement l’importance. Ainsi, s’il est vrai qu’il faille tenir compte de ces deux personnes dans la découverte de ce qui sera ultérieurement appelé la libre association, c’est l’intégration opérée par ce dernier, qui est en fait déterminante. C’est une pratique d’écoute de la personne en souffrance qui, étant acceptée, parvient ainsi à forcer en quelque sorte le refoulement et à prendre contact avec ses émotions passées. Or, il semble que très tôt il ait pratiqué ceci avec lui-même, et il devait l’appliquer de façon conséquente lors de son autoanalyse.

 

 

Enfin lors de séances où il utilisa l’hypnose, comme lors de celles où il recourut à cette nouvelle pratique, il découvrit un autre phénomène essentiel : le transfert.

 

 

Il expose publiquement depuis 1893[19], ce qui devient sa théorie. Mais un an auparavant ( fin 1892 ) il envoie un manuscrit à Wilhelm Fliess, Problèmes[20], où sont abordés divers thèmes qui seront développés ultérieurement. Un an après encore il envoie un autre manuscrit Étiologie des névroses, qui se présente en partie comme un ensemble de réponses aux Problèmes. Dans ses « conclusions » perce un profond pessimisme.

 

 

« Il s’ensuit de ce qui précède que les névroses sont parfaitement évitables mais pas totalement incurables. La tâche du médecin est toute entière d’ordre prophylactique.

 

 

La première partie de cette tâche, celle qui consiste à prévenir les troubles sexuels de la première période, se confond avec la prophylaxie de la syphilide et de la blennorragie, dangers qui menacent tous ceux qui renoncent à la masturbation. Le seul autre système serait d’autoriser les libres rapports entre jeunes gens et jeunes filles de bonne famille, mais cela ne saurait advenir que si l’on disposait de méthodes anticonceptionnelles inoffensives.

 

 

[…] En l’absence de toute solution possible, la société semble condamnée à devenir victime de névroses incurables qui réduisent à son minimum la joie de vivre, détruisent les relations conjugales et entraînent, du fait de l’hérédité, la ruine de toute la génération à venir. Le peuple ignore le malthusianisme, mais tend à suivre le même chemin et sera victime de la même fatalité.

 

 

Ce problème est d’une telle importance que le médecin se doit de consacrer ses efforts à le résoudre »[21].

 

 

Nous reviendrons sur le pessimisme thérapeutique de Freud, et relevons la dimension « aristocratique » qui ressort de son texte : l’autorisation est limitée aux enfants de « bonne famille »! W.Reich n’a fait, ici, que démocratiser ce que désirait ce dernier. Ce fut l’illusion d’une solution comme l’a montré tout le mouvement de libération dont la crête est Mai-Juin 1968. Elle l’a enfermée au sein d’un moment du développement de l’espèce : l’adolescence. Enfin, la permissivité à laquelle fait appel Freud, fut rendue possible, comme il le prévit grâce à l’utilisation de pratiques contraceptives. Cependant, l’échec est patent et la psychose de l’espèce est certainement encore plus puissante qu’au temps de ce dernier. La solution ne peut venir d’aucune pratique thérapeutique quelconque, mais d’une autre dynamique de vie.

 

 

 Revenons à ses diverses contributions théoriques rendues publiques. Dans Les névropsychoses de défense il écrivit : « Dans tous les cas analysés par moi, c’était la vie sexuelle qui avait fourni un affect pénible, exactement de la même complexion que celui qui était accroché à la représentation de contrainte »[22].

 

 

De même dans Les études sur l’hystérie on trouve des indications sur la catharsis, l’abréaction, la somatisation, le refoulement : « (…) j’ai montré comment nous étions amenés, au cours du travail thérapeutique, à trouver que l’hystérie se formait par suite d’une idée  intolérable et en tant que mesure de défense[23] ». Dans cet ouvrage, il est fait mention, dans le chapitre I, Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques, écrit avec J. Breuer, de l’état hypnoïde que S. Freud n’a pas retenu par la suite, dans sa théorisation, mais que je trouve fondamental, et sur lequel je reviendrai amplement.

 

 

« En étudiant de plus prés ces phénomènes, nous nous sommes toujours davantage convaincus du fait que la dissociation du conscient, appelée « double conscience » dans les observations classiques, existe rudimentairement dans tous les hystéries. La tendance à cette dissociation, et par là à l’apparition  des états de conscience anormaux, que nous rassemblons sous le nom d’états « hypnoïdes » serait, dans cette névrose, un phénomène fondamental[24]

 

 

Dans Mécanisme des représentations de contrainte et des phobies il parle de refoulement. « La représentation originelle refoulée, par conséquent, peut être mise chaque fois en évidence et montre les particularités suivantes : elle est issue de la vie sexuelle du malade »[25].

 

 

« […] le fait que les êtres humains sont obligés – faute de quoi ils endommagent leur santé – de procréer leurs enfants comme des produits marginaux inintentionnels lors de la satisfaction d’un besoin naturel »[26]

 

 

Ensuite vient L’hérédité et l’étiologie des névroses du début 1896 que j’ai déjà cité et dont je reporterai encore ce passage fort instructif. « Le fait même, que de telles agressions sexuelles se passent dans un âge aussi tendre, semble dénoncer l’influence d’une séduction antérieure, de laquelle la précocité du désir sexuel soit la conséquence »[27].

 

 

Cet article est fondamental tant en ce qui concerne la théorie dite de la séduction qu’en ce qui concerne des données anticipatrices que son auteur lui-même n’a pas développé du fait de l’abandon de cette théorie.

 

 

« L’événement précoce en question a laissé une empreinte impérissable dans l’histoire du cas, il y est représenté par une foule de symptômes et de traits particuliers, qu’on ne saurait expliquer autrement »[28] Cette idée de l’empreinte laissée par un traumatisme initial, sera réaffirmée bien plus tard. Elle est déterminante pour expliquer la dynamique du rejouement, ce que Freud avait désigné par compulsion de répétition.

 

 

« Peut-on comprendre qu’une telle expérience précoce, subie par un individu, duquel le sexe est à peine différencié, devienne la source d’une anomalie psychique persistante comme l’hystérie? Et comment s’accorderait une telle supposition avec nos idées actuelles sur le mécanismes psychique de cette névrose? On peut donner une réponse satisfaisante à la première question : C’est justement parce que le sujet est infantile que l’irritation sexuelle précoce produit nul ou peu d’effet à sa date, mais la trace psychique en est conservée. Plus tard, quand à la puberté se sera développée la réactivité des organes sexuels à un niveau presque incommensurable avec l’état infantile, il arrive d’une manière ou d’une autre que cette trace psychique inconsciente se réveille. Grâce au changement dû à la puberté le souvenir déploiera une puissance qui a fait défaut à l’événement lui-même ; le souvenir agira comme s’il était un événement actuel. Il y a là pour ainsi dire action posthume d’un traumatisme sexuel »[29].

 

 

En éliminant la polarisation excessive sur la sexualité, on a là une exposé remarquable de l’origine du phénomène psychotique. Certes il y a des insuffisances mais, étant donné la situation de pionnier de Freud, on ne peut que s’extasier devant tant de clarté. En outre cet article contient en germe une foule de données, qui seront développées soit en continuité avec son contenu, soit en discontinuité avec celui-ci ; en particulier avec la théorie de la sexualité infantile. C’est peut-être dans ce texte qu’il est le plus présent à lui-même, le plus proche du traumatisme initial que ses résistances l’ont finalement empêché de voir. Cette présence fait qu’il n’omet pas de tenir compte des objections de ces collègues. Car il le sait : « Je suis bien sûr que cette théorie évoquera un orage de contradictions de la part des médecins contemporains »[30]. C’est pourquoi écrit-il : « Comment peut-on rester convaincu de la réalité de ces confessions d’analyse qui prétendent être des souvenirs conservés depuis la première enfance, et comment se prémunir contre l’inclination à mentir et la facilité d’invention des hystériques »[31]. On constate qu’il tient compte des arguments, que nous avons reportés plus haut, au sujet des enfants qui fantasment. Mais nous l’avons vu, il ne fut pas ébranlé à l’époque, et cela l’a peut-être même renforcé dans sa certitude de l’existence d’un traumatisme. Aussi, bien présent à lui-même, au contact de sa certitude, peut-il faire remarquer : « Je m’accuserais de crédulité blâmable moi-même, si je ne disposais de preuves plus concluantes. Mais c’est que les malades ne racontent jamais ces histoires spontanément, ni ne vont jamais dans le cours du traitement offrir au médecin tout d’un coup le souvenir complet d’une telle scène. On ne réussit à réveiller la trace psychique de l’événement sexuel précoce que sous la pression la plus énergique du procédé analyseur et contre une résistance énorme, aussi faut-il leur arracher le souvenir morceau par morceau, et pendant qu’il s’éveille dans leur conscience, ils deviennent la proie d’une émotion difficile à contrefaire »[32] Il n’y a rien à ajouter tant la riposte est remarquable, précise. Elle est telle, parce que Freud ne se préoccupe pas des arguments des opposants, il ne se met pas sur, leur terrain, mais il témoigne d’une réalité, celle de ses patients avec leur souffrance. S’il s’agissait de fantasmes, effectivement, ceux-ci en parleraient spontanément. Le traumatisme originel, lui, est profondément enfoui, et ne se révèle dans le présent que par des symptômes normalement incompréhensibles.

 

 

Après la lecture d’un tel article, on est amené à penser que seul un événement important ayant puissamment retenti sur son psychisme a pu le conduire à abandonner sa théorie. Nous essaierons de le déterminer.

 

 

Toujours de la même année datent Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense où il aborde à nouveau le thème de la défense, du refoulement particulièrement dans le passage que nous avons précédemment cité. J’adjoindrai ceci : « Il serait assurément vain de vouloir obtenir ces traumas d’enfant en questionnant un hystérique en dehors de la psychanalyse ; leur trace n’est jamais décelable dans la remémoration consciente, mais seulement dans les symptômes de maladie »[33].

 

 

Ainsi, en 1896, il possède tous les éléments fondant la psychanalyse, ce qu’il expose lors d’une conférence le 21 avril 1896 : L’étiologie de l’hystérie.

 

 

« Communications plus approfondies sur les expériences vécues sexuelles enfantines qui se sont révélées être l’étiologie des psychonévroses. Leur contenu doit être qualifié de “perversion”, les instigateurs sont le plus souvent à rechercher parmi les plus proches parents des malades. Discussion des difficultés qui doivent être surmontées dans la mise à découvert de ces souvenirs refoulés, et des doutes que l’on peut faire entendre à l’encontre des résultats acquis. Les symptômes hystériques s’avèrent être des rejetons de souvenirs agissant inconsciemment ; ils ne surviennent qu’avec le concours de tels souvenirs. La présence d’expériences vécues sexuelles infantiles est une condition indispensable si l’effort de défense – présent également chez l’individu normal – doit réussir à engendrer des effets pathogènes, c’est-à-dire des névroses »[34].

 

 

Reste quand même une question, que Freud ne semble pas s’être posée : pourquoi les parents maltraitent-ils leurs enfants?

 

 

En conséquence c’est quelque chose de profondément ressenti, théorisé qu’il a présenté lors de sa conférence du 21 avril 1896. A son sujet Freud rapporte ceci. « Une conférence sur l’étiologie des névroses à la Société Psychiatrique a rencontré un accueil glacial de la part des imbéciles et a provoqué une singulière remarque de Krafft-Ebing : “On dirait un conte de fées scientifique” [Es klint wie ein wissenschaftliches Märchen]. Et cela après qu’on leur ait indiqué la solution d’un problème plusieurs fois millénaire – une source du Nil. […] Qu’ils aillent au diable! »[35].

 

 

La théorie de la séduction ayant été rejetée par son auteur et, à sa suite, par tous les psychanalystes, on n’a pas accordé d’importance aux trois articles que nous avons mentionnés : L’hérédité et l’étiologie des névroses, Nouvelles remarques sur les névropsychoses de défense, Sur l’étiologie de l’hystérie. Or, on y trouve des éléments fondamentaux pour la remise en cause du comportement de l’espèce sur des milliers d’années. Ce qui fait qu’à l’heure actuelle ils ont plus d’importance que tout le restant de l’œuvre de Freud qui est une théorisation du compromis et de la justification de la souffrance.

 

 

Sous la pression de ses confrères, de l’ambiance générale, il va rejeter la causalité : un traumatisme qu’il minimise d’ailleurs en parlant de théorie de la séduction[36], ce qui implique que l’enfant est plus ou moins fautif dans la mesure où il s’abandonne à la séduction, et qu’il constitue un terrain favorable. En même temps, cela diminue l’importance de l’action de l’adulte qui de statut de viol passe à celui de séduction. Même si on considère la dernière comme l’euphémisme du premier, il y a tout de même une atténuation énorme au niveau du dire. En outre cela témoigne de la psychose de Freud qui, justement, pour dire, recourt à un trope, forme fondamentale en laquelle s’exprime celle-ci, du fait de la perte de l’immédiateté.

 

 

Quoiqu’il en soit on peut dire qu’en 1896 la théorie psychanalytique est formellement née. Toutefois il n’y a pas accord entre la forme et le contenu. Celui-ci se réalisera avec le remplacement de la théorie de la séduction par celle du fantasme. Ce qui permettra à Freud de sortir de l’impasse. En effet il ne peut pas se rabattre sur un plan purement scientifique, tangible en quelque sorte, en essayant de trouver un fondement biologique aux troubles mentaux ; ce qu’il avait essayé de réaliser avec son Esquisse d’une psychologie scientifique qui date de 1895. L’exigence de continuité lui imposait d’autre part de trouver une représentation qui puisse conserver, ne serait-ce qu’à l’état nié l’essentiel de la précédente. Dans l’immédiat, ce qui fut déterminant pour le passage d’une théorie à l’autre, ce sont deux faits : l’affaire Emma Eckstein en rapport avec Fliess et la mort de son père en octobre 1896.

 

 

Selon Masson, il semble que ce soit le premier qui ait été le plus déterminant. Curieusement l’histoire de l’opération d’Eckstein effectuée le 21 février 1895 est contemporaine de la phase de mise au point de la théorie de la séduction[37. On peut considérer qu’entre cette date et la fin 1897, Freud rejoue intérieurement le débat entre partisans d’un traumatisme subi par l’enfant et ceux affirmant l’activité fantasmatique de celui-ci. Ceci implique qu’il vit cela de façon intime et que ce nous lisons dans ses écrits en est l’isomorphe théorique.

 

 

Dans le débat interne à Freud, ce qui est déterminant c’est la culpabilité, plus exactement la levée de cette dernière. je reviendrai ailleurs sur l’importance de ce sentiment. Ce qui a permis l’extériorisation de ce dernier, la dynamique du rejouement, c’est la relation à Fliess avec qui il s’identifie. En effet il réalise la figure du conquistador intrépide qu’il voudrait être, celui qui peut se permettre de se mouvoir dans la spéculation, dont il a lui-même la passion, mais qu’il s’interdit, le non conformiste – tout au moins dans l’apparence – ce qui satisfait son désir de rébellion, celui qui n’a pas peur d’aborder des questions épineuses, scabreuses, etc. Je signale seulement ces données, car ce n’est pas le lieu ici d’aborder en détail le rapport entre ces deux hommes. Ce sera abordé ailleurs en essayant de comprendre qu’est-ce que Fliess jouait et rejouait de son côté. Ajoutons toutefois qu’il sert également de support au transfert du père idéal.

 

 

Masson rapporte de façon détaillée toutes les phases des relations Freud-Fliess en rapport avec Eckstein. Je ne signalerai que l’essentiel. Pour une approche plus exhaustive, le lecteur pourra se reporter au livre lui-même.

 

 

Sous l’influence de Fliess (lors d’une suggestion quasiment hypnotique), Freud fait opérer du nez Eckstein par ce dernier afin de soi-disant la soigner de troubles sexuels[38]. Toutefois avant de poursuivre je voudrais corriger ce qu’a d’unilatéral ce qui précède. La suggestion venant de Fliess a induit chez Freud le désir de pousser ce dernier à faire l’opération. Je m’appuie ici sur Masson qui fait cette citation.

 

 

« Je voudrais, par ailleurs, insister sur la relation – que Möbius ne réfute pas – entre la migraine et le nez […] [dont je fais état en raison de ma] connaissance approfondie de l’œuvre et des succès thérapeutiques surprenants d’un chercheur bien connu des lecteurs de ce journal, le Dr. Fliess de Berlin. D’après Fliess, qui alla plus loin que son prédécesseur, Hack, en ayant recours à la cocaïne, comme adjuvant diagnostique, en adoptant une technique audacieuse de thérapie moderne ainsi que des vues d’une portée générale, le nez joue un rôle dans la pathogènese de tous les maux de tête comme dans les migraines, non seulement dans les cas exceptionnels, mais en règle générale »[39].

 

 

Masson ajoute ce commentaire. « A ce moment-là Freud connaissait la nature exacte de la nouvelle thérapie : la chirurgie et c’est peut-être la raison pour laquelle il a utilisé, pour la qualifier le mot allemand kühn ( audacieux ). Ainsi non seulement Freud avait livré Emma Eckstein à Fliess pour qu’il l’opère, mais il confirma ouvertement son admiration pour Fliess, en tant que médecin, après l’intervention »[40].

 

 

Or Fliess commet une erreur énorme : il oublie de la gaze dans la zone opérée[41]. Ceci est découvert à la suite d’une intervention chirurgicale effectuée par un autre praticien et nécessitée par les grandes douleurs d’Eckstein. Après l’intervention, celle-ci va vivre des semaines dans un état difficile et très douloureux. La lettre à Fliess du  8 mars 1895, non publiée dans La naissance de la psychanalyse fournit d’amples renseignements sur l’état de Freud. Voici l’essentiel :

 

 

« Au moment de l’extraction du corps étranger et alors que tout devenait clair pour moi, immédiatement après avoir vu la malade, je me sentis mal. Le pansement fait, je me réfugiais dans la chambre voisine, je bus une carafe d’eau, et je me sentais malheureux comme les pierres. La brave Frau Doktor m’apporta alors un petit verre de cognac et je repris mes esprits.

 

 

Le jour suivant, c’est-à-dire hier, jeudi, on répéta l’opération[42 avec la collaboration de Gersuny ; [l’os fut brisé], largement ouvert, le tampon enlevé et [la plaie] curetée. Il n’y eut pratiquement pas de saignement. Depuis, la patiente est hors de danger, très pâle, naturellement, et elle se sent très mal, la douleur et l’enflure ayant recommencé. Elle n’a pas perdu connaissance, lors de très fortes hémorragies ; quand je rentrais dans sa chambre, quelque peu chancelant, elle m’accueillit avec une remarque pleine de condescendance, « et voilà le sexe fort.

 

 

Ce n’est pas le sang, je crois, qui m’a fait une telle impression – à ce moment-là, des affects m’avaient envahi[43]. Ainsi, nous avions commis une injustice à son égard ; elle n’était pas du tout anormale, mais c’était un morceau de gaze imprégné de teinture d’iode qui s’était déchiré au moment où tu enlevais le tampon ; il était resté dans la cavité une quinzaine de jours, empêchant ainsi la guérison ; à la fin, en se déchirant, il provoqua l’hémorragie.

 

 

[…] Maintenant, en repensant à tout cet épisode, il ne me reste plus qu’une compassion sincère pour cette enfant de la douleur [Emma Eckstein].

 

 

[…] Bien entendu, personne ne te fait de reproches, et je ne connais personne qui pourrait t’en faire. Tout ce que je désire, c’est que tu sois rassuré aussi vite que je l’ai été moi-même et surtout, comprend bien que je n’ai ressenti nul besoin de renouveler la confiance que j’avais en toi[44]. Je tiens simplement à ajouter que, pendant un jour, j’ai éprouvé une certaine réticence à te mettre au courant de cette histoire ; j’ai fini par avoir honte de ce sentiment et voici ma lettre »[45].

 

 

Ce n’est pas le lieu de faire une analyse approfondie des remontées que révèle cette lettre. Je veux, pour le moment, seulement signaler un rejouement, celui du traumatisme primitif : la cause des troubles est un fait bien réel l’oubli d’un morceau de gaz, comme il y a un traumatisme effectif à la base des troubles psychiques des enfants, puis des adultes. Ensuite je veux surtout relever la puissance du sentiment de culpabilité en ce qui le concerne et en ce qui concerne Fliess, comme l’atteste la volonté de se rassurer et de rassurer ce dernier, car c’est la chose la plus essentielle pour la suite de notre exposé. Il rejoue la panique qu’il a connue petit enfant et il doit comme alors se délivrer d’une culpabilité. « Ajoute à tout cela la douleur, la morphine, le découragement suscité par l’impuissance manifeste des médecins, à quoi se mêlait le sentiment d’un danger diffus et tu seras en mesure de te faire une idée de l’état où se trouve cette pauvre fille. Nous ne savons quoi faire. […] Je suis complètement bouleversé à l’idée qu’un tel malheur ait pu être provoqué par une opération considérée comme bénigne »[46].

 

 

La remarque sur les médecins est très importante. Grâce sa psychanalyse, Freud va pouvoir dépasser l’impuissance des médecins et s’inscrire en faux vis-à-vis du pessimisme thérapeutique régnant à l’époque en Autriche. Elle va lui permettre également de rassurer, puis de justifier Fliess. Mais à partir de ce moment-là, la relation va se modifier – et même à tendre à s’inverser – parce ce dernier va perdre de plus en plus sa dimension de père idéal. Il la perdra, mais Freud n’opérera-t-il plus un tel transfert?

 

 

Pour le moment il est bouleversé mais il se doit de rassurer, rassurer Fliess, ce qui revient à se rassurer lui-même. « Sur le plan chirurgical, Eckstein sera bientôt rétablie, [mais] maintenant, les séquelles nerveuses de l’incident commencent à faire leur apparition : crises hystériques nocturnes et symptômes similaires que je dois commencer à étudier. Il est grand temps maintenant que tu te pardonnes cette “négligence infime” comme dit Breuer »[47].

 

 

« Bien entendu, elle [Emma Eckstein] commence à faire de nouvelles crises hystériques issues de cette période et que je parviens à dissoudre »[48].

 

 

Il est à noter l’insistance sur la mise en évidence de troubles qui peuvent être considérés comme des affections psychiques. La cause matérielle et la réaction biologique de l’état où se trouve la malade ( la réaction violente à l’existence d’un corps étranger ) tendent à être escamotées. Toutefois, il semble que l’effort visant à rassurer ne soit pas suffisant puisque dans une lettre du 20 avril 1895, il écrit : « L’homme qui t’écrit est encore très malheureux, mais aussi extrêmement offensé que tu estimes nécessaire d’avoir le témoignage de Gersuny pour te réhabiliter ». Plus loin il ajoute :« Pour moi, tu restes le médecin, le type d’homme entre les mains duquel on met sa vie en toute confiance, la sienne et celle de sa famille – même si Gersuny avait la même opinion que Weil de ton adresse »[49].

 

 

Pour bien saisir la réaction de Freud, il faut savoir que Gersuny est le chirurgien qu’il avait recommandé à Fliess afin de se faire aider pour opérer Eckstein[50]. Ce qui impliquait un certain manque de confiance en ce dernier. Voilà pourquoi justement Freud écrivit dans la lettre du  8 mars 1895 précédemment citée « la confiance que j’avais en toi ». Or, Masson fait remarquer que Weil, un autre chirurgien « avait piètre opinion de son “kunst[art] ; mot qui peut-être comporte quelque chose de plus qu’une simple “dextérité” chirurgicale »[51]. Mais là, indirectement, perce à nouveau le manque de confiance qu’il eut en Fliess, puisque Gersuny avait la même opinion que Weil. Donc Freud se sent coupable d’une remise en cause de son père idéal. Ainsi il se trouve dans une impasse, écrasé par la culpabilité. « Dans mon esprit, j’ai renoncé à tout espoir de sauver la pauvre fille, et je suis inconsolable de t’avoir entraîné dans cette histoire si pénible pour toi. Je me sens aussi très malheureux pour elle, car je commence à l’aimer beaucoup »[52].

 

 

C’est alors que, comme l’écrit Masson, Freud va utiliser « l’instrument puissant » qu’il « était en train de découvrir, l’explication psychologique de la maladie physique », « permettant à Freud de se disculper de son comportement équivoque et de disculper celui, plus équivoque encore, de son ami le plus intime ». C’est ainsi qu’il va progressivement démontrer que les problèmes d’Emma Eckstein avaient leur origine en elle-même et non dans le monde extérieur[53].

 

 

Autrement dit Freud doit se sauver aux yeux de Fliess en lui montrant la puissance de sa théorie et, en même temps, il doit sauver ce dernier – support de son identification et de son père idéal. En même temps il est hanté par la scène primitive, le traumatisme initial[54] dont la réalité lui est confirmée par les différentes analyses qu’il opère avec ses patientes, lesquelles confirment également ce qu’il a lu chez les auteurs français dont nous avons parlé ainsi que ce que lui a révélé les autopsies de Brouardel. Mais en même temps s’imposent aussi les arguments des partisans du fantasme. D’où un énorme conflit à l’intérieur de Freud. La solution de ce dernier se trouve dans la théorie du fantasme qui lui permet de garder quelque chose de la position originelle, donc de ne pas se renier totalement. Il escamote le réel. Cela veut dire que d’une certaine façon il en tient compte, en opérant une espèce d’Aufhebung, c’est-à-dire qu’il conserve tout en abolissant. L’escamotage peut se concevoir aussi comme une mise entre parenthèse. Reportons quelques passages importants du livre de Masson.

 

 

« La vérité est que l’origine de l’hémorragie n’était ni dans les cycle de 23 et de 28 jours, ni dans un désir hystérique inassouvi, mais dans une opération inutile, effectuée au cours d’un accès de folie à deux, celui de deux médecins qui faisaient fausse route.

 

 

Mais pour être capable d’en arriver là, pour gommer le traumatisme externe de l’opération, il eût été indispensable d’élaborer une théorie de mensonge hystérique, théorie selon laquelle les traumatismes externes endurés par la patiente ne se seraient jamais produits mais étaient des fantasmes. Si les problèmes d’Emma Eckstein ( ses saignements ) n’avaient rien à voir avec le monde réel ( l’opération de Fliess ), alors tout ce qu’elle avait raconté auparavant à propos de la séduction n’était peut-être que des fantasmes.

 

 

Le 16 avril 1896, dans une lettre qui a été omise dans La naissance de la psychanalyse, reproduite par Schur ainsi que les deux lettres suivantes, Freud dit à Fliess qu’il a découvert : “une explication tout à fait surprenante des hémorragies d’Emma Eckstein – qui te fera un grand plaisir. J’ai déjà deviné l’histoire, mais j’attendrai, pour en faire part, que la patiente en arrive là”.

 

 

Le 26 avril, Freud écrit de nouveau : “En premier lieu, Eckstein. je serai en mesure de te prouver que tu avais raison, Que ses hémorragies étaient d’origine hystérique, provoquées par des désirs inassouvis et survenaient probablement lors des périodes sexuellement propices”.

 

 

Le 4 mai, Freud donne l’explication : “A propos d’Eckstein – je prends des notes sur son histoire pour pouvoir te l’envoyer – je sais seulement qu’elle a saigné en raison d’un désir inassouvi.

 

 

Freud écrit à Fliess le 4 juin 1896 : “Son histoire [d’Emma Eckstein] est en train de devenir encore plus claire ; il ne fait aucun doute que ses hémorragies étaient dues à des désirs” »[55].

 

 

Le passage de la théorie du traumatisme externe à celle du fantasme s’accompagne du changement de contenu de la scène originelle : ce n’est plus celle où s’est opérée le traumatisme, mais celle où s’est élaboré le fantasme. Le rôle de ce dernier change aussi, car auparavant il opérait dans une dynamique de défense. « Le but semble être de revenir aux scènes primitives. On y parvient quelquefois directement mais, en certains cas, il faut emprunter des voies détournées, en passant par les fantasmes. Ces derniers édifient, en effet, des défenses psychiques contre le retour de ces souvenirs »[56]. Mais par là ce qui devient déterminant c’est la faculté de projection de l’individu qui est mise en relief. L’enfant projette à l’extérieur ce qui le préoccupe, le travaille et ceci est une donnée naturelle, innée, ce qui enlève toute culpabilité aux parents.

 

 

Parvenu à ce stade de l’exposé du mode selon lequel Freud a rejeté sa théorie de la séduction, j’interromps l’exposé de ses relations avec Fliess en relation avec les troubles d’Eckstein, pour aborder l’événement qui dans la vie du premier a une importance considérable : la mort de son père en octobre 1896, événement auquel Masson n’accorde pas toute son importance. Mais avant cela, il est bon de situer où nous sommes parvenus. Tout d’abord en ce qui concerne le rapport à Fliess. Le rejet de la théorie de la séduction est également celui de la séduction qu’exerça ce dernier sur Freud. « Personne ne songerait à nier que Freud fût véritablement envoûté par Fliess pendant les années les plus importantes de son évolution scientifique »[57].

 

 

Dans un autre article je reprendrai l’analyse du rapport de Freud à Eckstein, pour le moment je ne signalerai que ce qui est essentiel pour notre exposé sur le rejet de la théorie de la séduction. Il rejoue vis-à-vis de cette dernière ce qu’il a subi lors de la circoncision, ce qui implique qu’Eckstein est à la fois un support d’identification et de transfert de sa mère. Cela renforce la nécessité de produire la théorie du fantasme parce qu’elle permet, en profondeur, de disculper sa mère.

 

 

Revenons donc à la mort du père. C’est dans la préface à la deuxième édition de L’interprétation des rêves que Freud signale toute l’importance de l’événement. « Pour moi ce livre a une autre signification subjective Que je n’ai saisie qu’une fois l’ouvrage terminé. J’ai compris qu’il était un morceau de mon autoanalyse, ma réaction à la mort de mon père, l’événement le plus important, la perte la plus déchirante d’une vie d’homme »[58].

 

 

Mais qu’écrivit-il à Fliess au moment où l’événement s’est produit : « Hier nous avons enterré mon vieux père mort dans la nuit du 23. Jusqu’à la fin, il s’est montré l’homme remarquable qu’il a toujours été »[59].

 

 

Le 2 novembre 1896, il écrit : «Par l’une des voies obscures situées à l’arrière-plan du conscient officiel, la mort de mon vieux père m’a profondément affecté. Je l’estimais fort et le comprenais tout à fait bien et, grâce au mélange chez lui, de profonde sagesse et de fantaisie légère, il a joué un grand rôle dans ma vie. Il se survivait depuis longtemps, mais du fait de la mort, tout le passé resurgit.

 

 

« Je me sens actuellement tout désemparé »[60].

 

En même temps, il souffre de l’isolement ( « Je vis dans l’isolement complet, ai-je besoin de le dire »? ) qu’il a signalé déjà dans différentes lettres.

 

 

« Dans l’ensemble je ne suis pas mécontent de mes progrès, mais l’hostilité qu’on me témoigne et mon isolement pourraient bien faire supposer que j’ai découvert les plus grandes vérités »[61].

 

 

« Tu ne saurais te figurer jusqu’à quel point je suis isolé […] Le vide se fait autour de moi. jusqu’à présent, je le supporte avec stoïcisme »[62].

 

 

En même temps il rigidifie en quelque sorte sa position vis-à-vis de ceux qui l’excluent. « Pour défier mes collègues, j’ai couché par écrit et en détail, à l’intention de Paschkis, ma conférence sur l’étiologie de l’hystérie. Elle commence à paraître aujourd’hui »[63].

 

 

Il semble que la mort de son père vienne signifier un isolement profond, un isolement qu’il rejoue, comme il rejoue l’état où il est désemparé. Dans la lettre du  2 novembre 1896, précédemment citée, il fait part à Fliess d’un rêve dont il donne la signification et il conclue : « Le rêve émane donc d’une tendance au sentiment de culpabilité, tendance très générale chez les survivants »[64].

 

 

Dans cette fin d’année 1896, il doit se sauver d’une culpabilité effective : le fait qu’il a fait opérer Eckstein, de celle qu’il porte en s’identifiant à Fliess, sauver celui-ci en tant que son père idéal. A cela s’ajoute la nécessité de se sauver également de la culpabilité vis-à-vis de son père réel qui vient de disparaître[65], mais aussi, nous le verrons de disculper ce dernier. En ce qui concerne Fliess, la nouvelle théorie lui permet de résoudre le problème. Toutefois elle entre en contradiction avec son vécu : la perception d’un traumatisme initial. Il faut donc qu’elle soit également opérationnelle pour lui. Autrement dit il doit vérifier s’il n’a pas lui-même fantasmé. D’où la nécessité de son autoanalyse qu’il entreprend au cours de l’été 1897. Et cela nous conduit à la lettre du 21 septembre 1897, considérée par beaucoup comme étant l’acte de naissance de la psychanalyse[66]. Elle se présente en fait comme une déclaration d’intention, car il faudra encore un procès de maturation pour parvenir au réel abandon de la théorie de la séduction. Voyons-en les éléments essentiels parce qu’elle révèle la puissance de la contradiction qui le tenaille.

 

 

« Il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui, au cours de ces derniers mois, s’est lentement révélé. Je ne crois plus à ma neurotica, ce qui ne saurait être compris sans explication ; tu avais trouvé toi-même plausible ce que je t’avais dit ». Il vient donc se justifier, c’est-à-dire lever une culpabilité. Il est excusable puisque Fliess lui-même a cru à sa théorie. « Je vais donc commencer par le commencement et t’exposer la façon dont se sont présentés les motifs de ne plus y croire. il y eut d’abord les déceptions répétées que je subis lors de mes tentatives pour pousser mes analyses jusqu’à leur véritable achèvement, la fuite des gens dont les cas semblaient le mieux se prêter à ce traitement, l’absence de succès total que j’escomptais et la possibilité de m’expliquer autrement, plus simplement, ces succès partiels, tout cela constituait un premier groupe de raisons. Puis, aussi, la surprise de constater que, dans chacun des cas, il fallait accuser le père ( y compris le mien[67] ) de perversion, la notion de la fréquence inattendue de l’hystérie où se retrouve chaque fois la même cause déterminante, alors qu’une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable. [L’incidence de] la perversion, en ce cas, devrait être infiniment plus fréquente que l’hystérie [qui en résulte] puisque cette maladie n’apparaît que lorsque les incidents ses sont multiplié[68] et qu’un facteur affaiblissant la défense est intervenu ). En troisième lieu, la conviction qu’il n’existe dans l’inconscient aucun indice de réalité de telle sorte qu’il est impossible de distinguer l’une de l’autre la vérité et la fiction investie d’affect ». Il exprime là le désarroi dans lequel il est plongé, rejouement d’un désarroi antérieur. Il est dans l’impasse et à la recherche d’un signe. A ce propos il convient de rapprocher ceci de ce qu’il écrivit ultérieurement à L. A. Salomé le  1 avril 1915. « Vous savez que je me préoccupe du fait isolé et que j’attends qu’en jaillisse de soi-même l’universel »[69]. C’est le comportement du petit enfant qui scrute pour enfin trouver sur quoi il peut s’appuyer pour se sauver. « [C’est pourquoi une solution reste possible, elle est fournie par le fait que le fantasme sexuel se joue toujours autour des parents]. Quatrièmement, j’ai été amené à constater que dans les psychoses les plus profondes, le souvenir inconscient ne jaillit pas, de sorte que le secret de l’incident de jeunesse, même dans les états les plus délirants, ne se révèle pas. » Le secret, c’est bien à cela que se confronte l’enfant. « Quand on constate que l’inconscient n’arrive jamais à vaincre la résistance du conscient, on cesse d’espérer que, pendant l’analyse, le processus inverse puisse se produire et aboutir à une domination complète de l’inconscient par le conscient. » Réactualisation du désarroi, sentiment d’échec, parce que la conscientisation est un but ardemment recherché par Freud.

 

 

« Sous l’influence de ces considérations, j’étais prêt à renoncer à deux choses – à la totale liquidation d’une névrose et à la connaissance exacte de son étiologie dans l’enfance. Maintenant je ne sais plus où j’en suis, car je n’ai encore acquis de compréhension théorique ni du refoulement ni du jeu des forces qui s’y manifeste. » A nouveau il signale ( il envoie un signe ) à quel point il est désemparé. « Il semble douteux que des incidents survenus tardivement puissent susciter des fantasmes remontant à l’enfance. » Il doute donc de sa nouvelle approche, ce qui montre bien qu’il expose non un résultat précis, mais ce qu’il veut atteindre. Il ne croit plus à sa neurotica mais il n’est pas sûr de ce par quoi il doit la remplacer et il a peur de devoir accepter une théorie qu’il a vivement et de façon résolue rejetée celle de l’influence de l’hérédité. « c’est pour cette raison que le facteur d’une prédisposition héréditaire semble regagner du terrain alors que je m’étais toujours efforcé de le repousser dans l’intérêt d’une explication des névroses.

 

 

« Si j’étais déprimé, surmené, et que mes idées fussent brouillées, de semblables doutes pourraient être considérés comme des indices de faiblesse. mais comme je me trouve justement dans l’état opposé, je dois les considérer comme résultant d’un honnête et efficace travail intellectuel et me sentir fier, après être allé aussi loin, de pouvoir exercer encore ma critique. Ces doutes constituent-ils seulement une simple étape sur la voie menant à une connaissance plus approfondie »? Il essaye de se rassurer et en même temps il appelle à l’aide. Il veut recevoir de son ami un signe pouvant le confirmer dans son ressenti, même s’il ne parle que de travail intellectuel. Le reste de la lettre exprime bien l’essentialité de l’ami ( n’oublions pas qu’il est le père idéal, ainsi que le support de l’identification ) et l’appel à l’aide par l’exposé de la détresse, grandement refoulée, en s’efforçant de garder la sérénité. « Il est curieux que je ne me sente nullement penaud, ce qui semblerait pourtant naturel. Évidemment, je n’irai pas raconter tout cela dans Gath, je l’annoncerai pas à Ascalon, dans le pays des philistins » Il est dans une immense remontée, d’où de ce fait sa jonction avec sa judéité, en laquelle il cherche sécurisation, en retrouvant ses racines[70]. « […] mais devant nous deux, je me sens victorieux, plutôt que battu ( à tort cependant ). […] Je continue ma lettre par des variations sur les paroles d’Hamlet : “To be in readiness” : Garder sa sérénité tout est là. J’aurai lieu de me sentir très mécontent. « A noter qu’ici il va justement indiquer la puissance de son mécontentement qui lui semble amplement justifié, mais par cette tournure particulière, il indique en fait l’immense refoulement qu’il opère inconsciemment. En même temps cela lui permet de dire des choses que, normalement, il ne pourrait pas exprimer, puisqu’il les dit en les niant. « Une célébrité éternelle, la fortune assurée, l’indépendance totale, les voyages, la certitude d’éviter aux enfants tous les graves soucis qui ont accablé ma jeunesse, voilà quel était mon bel espoir. Tout dépendait de la réussite ou de l’échec de l’hystérie. Me voilà obligé de me tenir tranquille, de rester dans la médiocrité, de faire des économies, d’être harcelé de soucis et alors une des histoires de mon anthologie me revient à l’esprit : “Rébécca, ôte ta robe, tu n’es plus fiancée!” »[71].

 

 

« Quelques mots encore. Dans cet effondrement général, seule la psychologie demeure intacte. Le rêve conserve certainement sa valeur et j’attache beaucoup plus de prix à mes débuts dans la métapsychologie. Quel dommage, par exemple, que l’interprétation des rêves ne suffise pas à vous faire vivre! » Ce passage est extrêmement important parce qu’il signale quelle est la voie qu’il est en train de prendre pour accéder à ce qu’il n’a pas pu saisir en étudiant l’hystérie, c’est celle de l’interprétation des rêves, particulièrement des siens et, par là, il fait référence à son autoanalyse dont il signalera régulièrement la progression dans ses lettres à Fliess. Toutefois l’interprétation des rêves commence bien avant ce qu’il déclare être son autoanalyse, et se poursuivra bien après la fin de celle-ci[72]. Mais en réalité celle-là est partie constitutive depuis le début de celle-ci. L’Analyse est son analyse, la psychanalyse est sa psychanalyse : se trouver lui-même, son immédiateté, et retrouver la continuité.

 

 

Cette lettre renferme une foule de données sur Freud, qu’il aurait fallu noter, ce qui pourra être fait ailleurs, mais le lecteur peut, déjà, le faire lui-même. Je voudrais simplement indiquer ceci. En signalant à Fliess qu’il doit abandonner la théorie de la séduction, il signale également qu’il doit se séparer de lui, son séducteur. Mais là aussi ce sera un long cheminement et, en anticipant, je puis dire que tout comme il n’a jamais totalement rompu avec la théorie de la séduction, il n’est pas parvenu réellement à se détacher de Fliess.

 

 

Ce que vit Freud est ce que Carl Gustav Jung appelle la crise du milieu de la vie, de la quarantaine et quand il parle de cela il a en vue ce dernier et lui-même. On peut accepter cette caractérisation dans la mesure où elle signale un état d’extrême tension liée à une intense remise en cause. Pour en sortir, il devra effectuer une réorganisation de lui-même, comme s’il devait mettre en adéquation son être profond avec la conception qu’il vient d’acquérir du fonctionnement psychique. Là il rejoue ce qu’il dut faire dans sa petite enfance afin d’être en adéquation avec les désirs de sa mère, afin d’être accepté, d’être reconnu. Or, justement, cette lettre du 21 septembre 1897 est un appel à la reconnaissance de la part de Fliess son père idéal, à qui il confie cet immense désir de cette dernière. Cet appel s’exprime souvent de façon percutante : « Crois-tu vraiment qu’il y aura, un jour sur la maison, une plaque de marbre sur laquelle on pourra lire : c’est dans cette maison que le 24 juillet 1895 que le mystère fut révélé au Dr Sigmund Freud. L’espoir est bien faible jusqu’à ce jour »[73]. Il est étrange qu’il emploie un passif, comme si une entité lui avait fait cette révélation.

 

 

Peu de temps auparavant il se lamentait :

 

 

« Je ne compte pas être compris, tout au moins durant ma vie. Puisse-t-il en être autrement pour toi [identification et consolation, Ndr]! Tu peux du moins t’adresser à un public plus éclairé, plus instruit de ces questions.

 

 

Pour tous ces problèmes obscurs, j’ai affaire à des gens sur lesquels j’ai une avance de dix à quinze ans et qui ne me rattraperont jamais »[et il ne le désire pas sinon il perdrait son originalité, il ne pourrait plus se vivre en conquistador, Ndr][74].

 

 

Est-ce que Fliess l’a reconnu, entendu? Nous ne possédons pas ses lettres et ne nous pouvons donc que conjecturer avec le plus de vraisemblance possible. Le silence de ce dernier, dans la phase difficile qu’il traverse, lui devient insupportable ; il a parfois l’impression de n’être pas pris vraiment au sérieux et puis, après l’envoi de la fameuse lettre, le ton change et on sent que Fliess tend à être réduit à un support. Le 31.10.1897 : « Pardonne-moi mon bavardage d’aujourd’hui qui n’a pour but que d’assurer à notre correspondance sa continuité ». Il y a autonomisation de la relation qu’il désire conserver mais il n’y a plus d’immédiateté avec son correspondant. Le  5 novembre 1897 : « A dire vrai, je n’ai rien à te raconter et si je t’écris c’est parce que j’ai besoin de compagnie et d’encouragement »[75]. Notons également le passage de cette lettre du 17 janvier 1897 : « Le tumulte dans ma tête a l’air de beaucoup t’amuser »[76]. Ce qu’on peut déduire de tout cela, c’est qu’en définitive, il va se sentir seul et il devra opérer par lui-même. C’est ce qu’il fit, ce qui le conduisit d’ailleurs à se séparer de Fliess.

 

 

Il nous faut maintenant voir comment la levée de la culpabilité s’effectue grâce à l’interprétation du comportement d’Eckstein, à celle des ses propres rêves, à son auto-analyse. En conséquence nous devons reprendre, en utilisant à nouveau le livre de Masson, l’étude des rapports entre Freud, Fliess et Eckstein. Nous verrons également l’énorme résistance qui s’est opérée vis-à-vis de l’abandon de la théorie de la séduction, c’est-à-dire l’abandon d’une certitude en lui : l’existence d’un traumatisme originel qui lui a été infligé.

 

 

Ce qui est étrange c’est que pour interpréter le comportement d’Eckstein, il va faire un détour par la sorcellerie afin de pouvoir donner un contenu nouveau au mot scène. Le point de départ comme le fait remarquer Masson est la lettre du 17 janvier 1897 et particulièrement, ce passage censuré dans La naissance de la psychanalyse : « Emma a eu une scène où le Diabolus lui enfonce des aiguilles dans le doigt et dépose un bonbon sur chaque goutte de sang ». Il ajoute ce commentaire : « Quand Freud utilisait le mot “scène” dans ses écrits de 1896, il se référait à un événement réel »[77].

 

 

« Par ailleurs, que dis-tu de l’observation qu’on me fait en disant que ma toute nouvelle version des origines premières de l’hystérie est connue et a été cent fois déjà publiée au cours de plusieurs siècles? […] Mais pourquoi le diable après avoir pris possession de ses pauvres choses les abuse-t-il sexuellement, invariablement, de manière répugnante? Pourquoi leurs confessions faites sous la torture sont-elles semblables à ce que me disent mes patientes lors d’un traitement psychologique? » Et Masson remarque « La réponse à cette question est importante. Freud ne nous la donne pas. […] Schur a raison : la suggestion proposée par Freud dans cette lettre est que les sorcières inventèrent les séductions poussées par un désir inassouvi. » Il cite ensuite des passages également censurés de la lettre du 24 janvier 1897 pour montrer d’abord que le mot scène en vient à indiquer un fantasme. Il fait remarquer : « Emma avait eu une hémorragie parce qu’elle était envahie de fantasmes ». Freud poursuit : « Une opération que tu as faite un jour a été perturbée par une hémophilie pour la même raison ». Je cite toute la fin de l’analyse parce qu’elle est éclairante sur la question du fantasme, mais aussi parce qu’elle omet l’essentiel.

 

 

En d’autres termes : Emma aurait eu une hémorragie, quel qu’eût été le traitement. il ne fallait pas faire de reproches à Fliess. Freud alla plus loin encore, car son esprit était absorbé par la question de la nature fantasmatique des séductions sexuelles : « Je rêve donc d’une religion consacrée au diable, remontant à des temps immémoriaux, aux rites pratiqués en secret, et je comprends la thérapie rigoureuse de ceux qui jugent les sorcières ( mes italiques ).

 

 

Freud veut dire ici que les Sabbats étaient des événements réels ( faisant partie d’une religion ritualisée où les perversion sexuelles étaient mises en acte ). Il paraît vouloir dire : la torture et la mise à mort de la sorcière sont compréhensibles, parce que les juges tentaient d’abolir un culte abominable.

 

 

Des chaînes d’association déplaisantes se déclenchent : si Fliess est le juge, Emma la sorcière, Freud, alors, en tant qu’observateur, comprend brusquement pourquoi Fliess s’est montré aussi impitoyable en la punissant – elle était au cours de l’opération en train de jouer en secret son propre rituel, utilisant l’intervention comme une sorte de soumission somatique – elle saigna non en réponse à Fliess, mais en réponse à son propre théâtre intérieur, son théâtre privé, son théâtre de fantasme. Ainsi donc, si elle saigna presque à en mourir, ce ne fut pas à cause de Fliess, mais bien de sa propre imagination »[78].

 

 

Ce qui est omis c’est : pourquoi Freud s’intéresse-t-il si intensément et de façon assez soudaine aux sorcières? Certes il y a la référence au diable faite par Eckstein, mais ce n’est pas suffisant. Pourquoi opère-t-il un déplacement du point d’ancrage de l’investigation. Il quitte le présent, les troubles mentaux, l’hystérie, et va dans le passé pour interpréter des textes très alambiqués, sujets à controverse. Or, on est amené à se poser une telle question si on s’en pose une autre beaucoup plus importante : que représente Eckstein pour Freud, qu’est-ce qu’il rejoue avec elle? Les deux questions sont en fait liées, les réponses le sont de même. Ce n’est pas le lieu ici de les exposer en détail, avec maintes explicitations. Je me limiterai à des affirmations et je traiterai cela dans un autre article : Freud et la mystification : la déchirure escamotée.

 

 

Le déplacement est lié au fait que Freud est l’objet d’une forte remontée d’une émotion ancienne non parvenue à sa conscientisation : la peur de sa mère. Le personnage de la sorcière représente l’objectivation de la peur qu’ont les hommes vis-à-vis de la mère[79]. Cela implique qu’Eckstein est le support du transfert que Freud fait de sa mère. Je donnerai un indice parce qu’il est présent dans la citation de la lettre du 24 janvier 1897 : la question de la circoncision. Pour lui, ce fut un événement traumatisant qui renforça l’effet d’un traumatisme antérieur, originel, qui lui a causé une telle souffrance qu’il a été amené à tout refouler, de telle sorte que lorsqu’il s’approche de cet événement, il se détourne et se focalise sur son père qu’il doit disculper. Cependant, la personne effectivement visée par la levée de culpabilité, c’est sa mère. En conséquence même la théorie de la séduction est un escamotage. Ceci est certes important pour la question du contenu réel de ce dernier dont parle Masson mais n’est pas déterminant pour notre propos actuel. Ce qui était essentiel c’était de mettre en évidence la genèse du concept de fantasme. Cependant il convient d’ajouter encore ceci, mis en évidence par Masson ; « Freud s’est donc servi d’Emma Eckstein pour expliquer le refoulement »[80]. Cette conclusion provient de son analyse de la section 4 de l’Esquisse d’une psychologie scientifique ( 1895 )[81] où il est question de cette dernière, et il la fonde particulièrement sur la fin du chapitre : « Nous trouvons là l’exemple d’un souvenir suscitant un affect que l’incident lui-même n’avait pas suscité. Entre temps les changements provoqués par la puberté ont rendu possible une compréhension nouvelle des faits remémorés.

 

 

Ce cas nous présente un tableau typique de refoulement hystérique. Nous ne manquons jamais de découvrir qu’un souvenir refoulé ne s’est transformé qu’après-coup en traumatisme. la raison de cet état de choses se trouve dans l’époque tardive de la puberté par comparaison avec le reste de l’évolution des individus »[82].

 

 

Ainsi le cas d’Emma Eckstein a permis à Freud de fonder sa théorisation du fantasme et d’élaborer celle du refoulement. Cela signale bien l’essentialité de cette femme dans sa vie : le support de son transfert maternel. Ainsi nous pouvons comprendre le parcours de ce dernier. A un moment donné de son autoanalyse il parvient jusqu’au traumatisme originel en rapport avec sa mère. C’est intolérable, alors il régresse et se fixe sur son père. Mais c’est encore trop dur, ne serait-ce que parce que tout événement important en relation avec ce dernier est toujours un rejouement de ce qui a été vécu avec la mère. Ce qui se comprend aisément étant donné l’utéro et l’hapto-gestation. Nous reviendrons sur ce sujet dans l’article précédemment indiqué.

 

 

Voyons maintenant quels sont les résultats de son auto-analyse. « Depuis quatre jours, mon auto-analyse, que je considère comme indispensable à la compréhension de tout le problème, se poursuit dans mes rêves et m’a fourni les preuves et les renseignements les plus précieux. […] Il faut que je me contente d’indiquer : 1° Que, dans mon cas, le père n’a joué aucun rôle actif, mais encore que j’aie trouvé une analogie entre lui et moi ; 2° que ma “première génératrice” ( de névrose ) a été une femme âgée et laide, mais intelligente[83], qui m’a beaucoup parlé de Dieu et de l’enfer et m’a donné une haute idée de mes propres facultés. J’ai découvert aussi que plus tard ( entre 2 ans et 2 ans et 1/2 ), ma libido s’était éveillée et tournée vers matrem, cela à l’occasion d’un voyage de Leipzig à Vienne que je fis avec elle et au cours duquel je pus sans doute, ayant dormi dans sa chambre, la voir toute nue »[84].

 

 

« Mon auto-analyse est réellement ce qu’il y a, pour le moment, de plus essentiel et promet d’avoir pour moi la plus grande importance si je parviens à l’achever ». A la suite de cela il donne des informations sur divers rêves qu’il a faits ( et qu’on retrouvera dans L’interprétation des rêves. Puis il aborde ce qu’il a trouvé. « J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père[85], sentiments qui sont, je pense, commun à tous les jeunes enfants, même quand leur apparition n’est pas aussi précoce que chez les enfants rendus hystériques ( d’une façon analogue à celle de la “romantisation de l’origine” chez les paranoïaques – héros fondateurs de religions[86] ). S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe Roi. […] Mais la légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel »[87].

 

 

On peut considérer que là effectivement, il signale son abandon de la théorie de la séduction, en ayant mis en évidence le fantasme originel : le complexe d’Œdipe qui remplace le traumatisme. Mais il ne se sent pas encore assuré pour le faire publiquement. Pour cela il doit achever sa transformation, poursuivre son travail – et c’est à dessein que j’emploie ce mot, parce qu’il y a bien une torture à devoir se transformer pour devenir adéquat, ici, à une représentation pour ne pas voir une souffrance, rejouement de la distorsion qu’il dut opérer pour essayer d’être adéquat au désir de sa mère – afin de structurer en lui, d’enraciner une représentation qui va déterminer tout son comportement. C’est très dur du fait de la difficulté à nier, et de celle qu’il y a à structurer le refoulement du traumatisme originel.

 

 

Masson écrit : « Dans une lettre non publiée du 12 décembre 1897, trois mois après avoir prétendument abandonné sa théorie, Freud écrit : “Ma confiance dans l’étiologie paternelle a beaucoup grandi. Eckstein a traité sa patiente, délibérément, de façon à ne pas lui toucher un seul mot de ce qui vient de l’inconscient, et elle a obtenu dans le processus, entre autres, les mêmes scènes avec le père. Disons en passant que la jeune fille va très bien”. Quoique la rédaction soit assez obscure, il ne peut y avoir aucun doute sur la signification de ce passage ; Emma Eckstein a une patiente en analyse. Elle utilise la méthode de Freud, et elle a ainsi trouvé “les mêmes scènes avec le père”. C’est-à-dire les mêmes “scènes” ( mot utilisé dans le sens ancien que lui donnait Freud, celui de souvenir authentique ) qu’il avait lui-même obtenues de ses patientes, le souvenir d’une agression sexuelle par le père »[88].

 

 

Masson insiste sur le fait que Freud doute d’avoir raison d’avoir rejeté la théorie de la séduction et il cite une autre lettre, elle aussi censurée. « La petite scène suivante, que la patiente prétend avoir observée à l’âge de trois ans, parle en faveur de l’authenticité intrinsèque du traumatisme infantile. […] Lorsqu’elle avait deux ans, il [le père, Ndr] l’a brutalement déflorée et lui a transmis une gonorrhée, si bien que sa vie a été en danger par suite de la perte de sang et de l’infection vaginale ». Freud expose ensuite la scène, puis il conclue. « Avez-vous jamais vu un article étranger passé par la censure russe à la frontière? Des mots, des locutions, des phrases entières sont barrés, de sorte que le reste devient inintelligible. C’est quelque chose comme la censure russe qui agit dans les psychoses et provoque des délires apparemment dépourvus de sens.

 

 

Une nouvelle devise : “Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, pauvre enfant?”

 

 

Mais maintenant, en voilà assez avec les histoires sales »[89].

 

 

Masson insiste, avec juste raison, sur le fait que Freud « suggère à Fliess que la devise de la psychanalyse pourrait être maintenant. “Qu’est-ce qu’ils t’ont fait pauvre enfant” »[90]?

 

 

Nous pouvons à nouveau faire le point en ce qui concerne l’élaboration de la théorie psychanalytique qui est inséparablement liée au devenir psychique de Freud et à ses rapports à Fliess, ainsi qu’à Eckstein. Cette dernière tend à être mise souvent à l’arrière-plan. A mon avis elle a une importance considérable que nous analyserons ailleurs. Pour le moment occupons-nous des données telles qu’elles se présentent.

 

 

Avec la théorie de la séduction Freud avait mis en évidence un acquis : la répression subie par les enfants ; la souffrance du traumatisme refoulée expliquait l’origine des symptômes. Avec celle du fantasme en plus de la mise en évidence de l’importance de la projection dont nous avons parlé, il y a un retour à l’innéité : la constitution sexuelle. A ce propos on doit noter à quel point le recours à la biologie permet d’entériner un inné pour masquer un acquis douloureux. Ce faisant il y a une régression importante. Freud tendait avec sa première théorie à échapper au cadre de pensée déterminé par l’autonomisation de la propriété foncière en mettant en avant l’importance de l’activité des hommes, des femmes, avec la seconde, il est réabsorbé par elle. C’est pourquoi, d’ailleurs, sa théorie est en inadéquation avec le procès total du capital. En conséquence elle ne sera pas retenue telle qu’elle mais sera intégrée dans la combinatoire de celle-ci, après avoir été délestée de sa dimension subversive.

 

 

Avec ces deux théories Freud met en avant deux fonctions psychiques fondamentales – fonctions qu’on ne peut d’ailleurs correctement concevoir sans leur soubassement biologique – la perception et la projection. Le refoulement est une perturbation, déviation et une inhibition de la perception ; le fantasme est une aberration de la projection. En conséquence, ce n’est pas un apanage de Jung d’avoir insisté sur la fonction projective. nous verrons ultérieurement ce qui découle de cette affirmation.

 

 

En ce qui concerne le devenir psychique de Freud, nous pouvons dire qu’avec l’explication qu’il donna aux troubles d’Eckstein, il vérifie la supériorité de sa théorie sur celle de Fliess, ce qui confirme la confiance qu’il a en lui-même. Dés lors, celui-ci va tendre à ne plus être le support d’identification – il en avait besoin pour faire œuvre révolutionnaire, mais il n’est plus nécessaire pour produire un compromis – ni celui de son père idéal. Dés lors le procès de séparation d’avec ce dernier va s’amplifier. Mais pour le moment, il a encore besoin de cette béquille, parce que la transformation ( réorganisation de sa dynamique psychique ) en lui ne s’est pas achevée. Pour cela il doit également donner assise à sa théorie du fantasme et à sa théorisation du complexe d’Œdipe.

 

 

L’auto-analyse permet à Freud de pouvoir faire une nouvelle interprétation des faits psychiques. « Tout d’abord, le petit bout d’auto-analyse que j’ai dû faire m’a confirmé que les fantasmes étaient les produits d’époques plus tardives qui, en partant du présent, se trouvent rejetés en arrière, vers la première enfance. Et j’ai trouvé la voie par laquelle cela se réalise : c’est à nouveau, par association verbale »[91]. Ceci annonce un article qui parut en 1899 : Des souvenirs couverture[92]. Il part d’une constatation d’une très grande importance : l’absence de souvenirs remontant à la prime enfance. Puis il pose le but de son article. « J’aimerais considérer l’analogie entre cette amnésie pathologique et l’amnésie normale quant à nos années d’enfance comme une indication précieuse sur les relations intimes entre le contenu psychique de la névrose et notre vie d’enfant »[93].

 

 

Il analyse ensuite les souvenirs les plus anciens et met en évidence que ce sont les faits les moins importants qui sont retenus tandis que les autres sont délaissés surtout s’ils sont douloureux. Comment expliquer cela? Par l’intervention de deux forces psychiques qui « participent à la survenue de ces souvenirs, dont l’une prend pour motif l’importance de l’expérience vécue pour vouloir s’en souvenir, tandis que l’autre – une résistance– répugne à cette mise en relief »[94].

 

 

A partir de là il peut passer à l’analyse des mécanismes de recouvrement.

 

 

« Parmi les nombreux cas possibles de remplacement d’un contenu psychique par un autre, qui trouvent tous leur réalisation dans diverses constellations psychologiques, le cas rencontré dans les souvenirs d’enfants ici considérés, à savoir que les constituants inessentiels de cette même expérience, est manifestement l’un des plus simples. C’est un déplacement le long de l’association de contiguïté ou, si l’on considère le processus dans son ensemble, un refoulement avec remplacement par quelque chose de voisin ( dans un contexte spatial et temporel ). […] Le processus reconnu ici : conflit, refoulement, remplacement avec formation de compromis, fait retour dans tous les symptômes ; il n’est donc pas sans significativité que la preuve de sa présence puisse être faite également dans la vie psychique des individus normaux ; que, chez des hommes normaux, il influence précisément la sélection des souvenirs d’enfance, voilà qui apparaît comme une nouvelle indication sur les relations intimes que nous avons soulignées entre la vie d’âme de l’enfant et le matériel psychique des névrosés »[95]. C’est ensuite qu’il présente divers souvenirs illustrant ce qu’il vient d’exposer. Parmi eux se trouve celui d’un voyage en chemin de fer au cours duquel il se blessa au visage. J’en ai déjà fait état[96]. Avant d’en situer l’importance, indiquons le point d’arrivée de son étude. « C’est cela ; projeter les deux fantaisies l’une sur l’autre et en faire un souvenir d’enfance. […] Mais alors ce ne serait pas là un souvenir d’enfance, mais une fantaisie reportée en arrière dans l’enfance. Pourtant un sentiment me dit que la scène est authentique. Comment cela s’accorde-t-il? […] Un tel souvenir, dont la valeur consiste en ce qu’il représente dans la mémoire des impressions et des pensées d’une époque ultérieure dont le contenu est connecté au sien propre par des relations symboliques et autres du même genre, je l’appellerais un souvenir-couverture »[97]. Ces conclusions viennent après l’analyse d’autres souvenirs d’enfance[98] mais pas de celui du voyage en chemin de fer. En conséquence, là encore, il y a refoulement. il signale la partie cachée, occultée du souvenir, mais il ne veut pas voir comment il a été recouvert, ni essayer de trouver la scène fondamentale qui l’a constitué. Car cette blessure est un rejouement. Il est curieux que Freud insiste sur le fait qu’il devait avoir deux ans. Or dans la lettre à Fliess du  3 octobre 1897[99], il parle d’un « voyage de Leipzig à Vienne » « au cours duquel je pus sans doute, ayant dormi dans sa chambre, la [sa mère, Ndr] voir toute nue ». Il avait alors entre deux ans et deux ans et demi. Il est possible de rapprocher les deux souvenirs et de supposer que le souvenir agréable de la vue de sa mère nue soit le recouvrement de quelque chose de très douloureux, non seulement la blessure, mais un fait antérieur, la circoncision, à l‘âge d’une semaine, et même un événement auparavant. Nous aborderons cela dans Freud et la mystification. Ce qui nous importe ici, c’est qu’il procède vis-à-vis de lui comme vis-à-vis d’Eckstein : il utilise la puissance heuristique et explicative de ce qu’il vient de découvrir pour masquer le réel : sa déchirure, parce qu’elle est liée à sa mère. En effet, le phénomène du souvenir recouvrant est indéniable. Il participe des modalités d’effectuation du refoulement.

 

 

Freud n’est ni un menteur, ni un faussaire, ni un lâche ni un plagiaire ou un fabulateur – le plus retors des charla[100]. En rejetant la théorie de la séduction et en produisant celle du fantasme, il met simplement en cohérence sa peur de voir sa souffrance originelle, sa peur de remettre en cause ses parents, avec la réalité des souffrances qu’il endure, avec tous les troubles que lui signalent les manifestations d’une dynamique inconsciente. On peut dire que par là, s’impose de façon pervertie son besoin de continuité.

 

 

Il abandonne le contenu d’une forme donnée et il doit en produire un autre devant être englobé par cette même forme. Dans un premier temps, il est dans le refus du premier contenu, ainsi que du refus de lui-même en tant qu’être qui a produit cela. Il doit donc entrer dans une nouvelle positivité et fonder réellement la psychanalyse, telle que nous la connaissons maintenant, et se fonder lui-même, se donner une autre assise. Il atteint ce double objectif avec la rédaction de L’interprétation des rêves[101] qui, Freud nous l’a dit lui-même – et nous l’avons indiqué – est un fragment de son auto-analyse. En réalité cela va beaucoup plus loin. C’est une analyse en vue de se réorganiser pour se rendre adéquat à la théorie qu’il expose. En même temps sont but est de montrer la validité et l’opérationnalité de cette dernière : elle s’applique à tout le monde. D’où une certaine transcroissance du domaine psychiatrique au domaine psychologique, c’est-à-dire que Freud vise à fonder une théorie qui explique non seulement l’anormal, mais le normal, ce qui est, nous l’avons vu, sa préoccupation constante.

 

 

Dans la lettre à Fliess du 10 mars 1898 ( elle aussi expurgée ) se trouve, de façon condensée, l’essentiel de sa théorie sur les rêves. « Il me semble que l’explication par la réalisation d’un désir donne une solution psychologique, mais aucune solution biologique bien plutôt métapsychologique. […] Du point de vue biologique, la vie onirique me semble procéder directement des résidus d’une époque préhistorique de l’existence ( de 1 à 3 ans ). C’est à cette époque que naît l’inconscient et que se forme l’étiologie de toutes les psychonévroses ; c’est la période que vient normalement dissimuler une amnésie comparable à l’hystérie. Je commence à soupçonner que les rêves résultent de choses vues à la période préhistorique, les fantasmes, de choses entendues ; les psychonévroses émanent, elles, de scènes sexuelles vécues à la même époque. La répétition des incidents vécus serait essentiellement une réalisation de désir[102]. Un désir récent n’aboutit au rêve que s’il est associé à des matériaux de cette époque préhistorique, si le désir récent dérive d’un désir remontant à cette même période ou s’il peut être adopté par ce dernier. J’ignore encore jusqu’à quel point je dois m’en tenir à cette théorie qui pousse jusqu’aux profondeurs abyssales et ne sais si je peux déjà la faire connaître dans mon livre sur les rêves »[103].

 

 

Cette citation est très importante parce qu’elle montre également que Freud n’a pas encore rompu totalement avec son ancienne théorie. Le traumatisme est signalé par les scènes sexuelles vécues, en outre, et c’est inconsciemment lié, l’inconscient n’est pas inné, il apparaît à un moment donné. Il se trouve à nouveau placé devant une situation angoissante : jusqu’où doit-il aller? Il s’arrêtera, à nouveau, avant d’arriver devant la scène originelle [Urszene]. Les fantasmes ont encore un rôle accessoire. Il est vrai qu’à cette époque il n’a pas encore approfondi sa théorisation du complexe d’Œdipe, ce qui se fera ultérieurement grâce à l’interprétation de ses rêves, à son auto-analyse, qui n’impliquent pas, obligatoirement, qu’il ait effectué un revécu de scènes infantiles.

 

 

« Pour comprendre le rêve je suis parti de mes travaux sur la psychologie des névroses ; je ne peux m’y reporter ici et je suis pourtant obligé de m’y reporter dans cesse, puisque je voudrais, suivant une direction inverse, retrouver, en partant du rêve, la psychologie des névroses »[104].

 

 

Il semble que le but de Freud en écrivant L’interprétation des rêves fut de justifier le complexe d’Œdipe et, par là, de parachever sa nouvelle théorie et sa propre restructuration. En même temps il visa à mettre en évidence une complexité de la psyche qui, selon moi, est un produit de l’adaptation de l’homme, de la femme, à la répression subie ; répression qui a nécessité la mise au point de mécanismes et d’organes afin de pouvoir subsister. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre concerne la description de l’appareil psychique. Or, un appareil est un ensemble d’organes.

 

 

Il doit voir en lui comment peut s’ancrer ce complexe et surtout il doit en donner une explication théorique. Or, comme il y a des souvenirs-recouvrants, il y a une théorie recouvrante : une théorie qui permet de masquer le réel. Dans L’interprétation des rêves les deux opèrent simultanément. Le complexe d’Œdipe est une condensation de la réduction : il fonde le fantasme et oriente la dynamique du refoulement. Réduction parce qu’avec la théorie du fantasme, ce n’est plus la totalité de l’individualité qui est concernée, mais des lieux de celle-ci, des instances de son fonctionnement. Condensation parce qu’il contient deux phénomènes essentiels, à quoi tendent à être réduite la vie psychique : la sexualité et l’agressivité, thèmes qui hanteront Freud jusqu’à sa mort, et ce, même quand une autre théorisation recouvrante fut mise en œuvre avec Éros et Thanatos, à partir des années vingt de ce siècle.

 

 

Voyons comment il s’organise. Voyons les organes.

 

 

« La conscience, sorte d’organe des sens pour l’appréhension des qualités psychiques »[105]. Ce qui exprime une certaine réification du phénomène.

 

 

C’est dans cette mise en évidence des organes qu’il essaie le plus de faire œuvre scientifique. Il avait déjà essayé. « Dans cette Esquisse, nous avons cherché à faire entrer la psychologie dans le cadre des sciences naturelles, c’est-à-dire à représenter les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de particules matérielles distinguables, ceci afin des les rendre évidents et incontestables »[106].

 

 

La science en tant que visant une certitude dans un domaine donné, et y parvenant, se présente comme une anti-psychose[107]. Mais dans la mesure où elle opère dans le séparé, elle organise la réduction et, de ce fait, renforce la psychose étant donné que la dynamique de réduction fait partie de la répression fondatrice de cette dernière. Freud est donc cohérent quand il exalte la répression.

 

 

« La censure entre l’inconscient et le préconscient, dont le rêve m’a révélé l’existence, il nous faut donc la reconnaître et l’honorer comme le gardien de notre santé mentale »[108].

 

 

« On peut dire que le degré de la répression est en même temps celui de notre santé psychique »[109].

 

 

Mon but n’est pas de chercher à établir si l’appareil psychique que nous présente Freud correspond ou non à une réalité. Il est de mettre en évidence la fragmentation de l’individu, la nécessité qu’il a de se fragmenter, de se diviser lui-même pour pouvoir survivre, en diminuant le quantum de souffrance à supporter. En définitive mettre des éléments structuraux dans l’être, c’est éviter de voir le conflit entre les êtres qui fonde la fragmentation. Là git une régression par rapport à l’appréhension de Marx pour qui l’homme est un ensemble de rapports sociaux, ce qui implique que ce qui se déroule à l’intérieur de chaque homme, de chaque femme découle de relations entre divers êtres intériorisés et non dans l’hypostase de fragments de l’individualité. La structure est une mystification. Celle-ci est complétée par la réification : la topique.

 

 

« L’idée qui nous est ainsi offerte est celle d’un lieu psychique »[110]. D’où : « Dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié »[111]. Cela implique que l’inconscient a un contenu ; de même qu’on possède un inconscient. Alors qu’on vit selon un processus inconscient ou l’on est affecté par un processus inconscient. La modalité d’être a été hypostasiée.

 

 

« Il y a donc deux sortes d’inconscients, que les psychologues n’avaient pas encore distingués. Tous deux sont inconscients, au sens que donne à ce mot la psychologie. Pour nous, l’un des deux celui que nous appelons inconscient, ne peut en aucun cas parvenir à la conscience  ; l’autre, que pour cette raison nous nommons préconscient, peut y parvenir après que ses excitations se sont conformées à certaines règles, peut-être seulement après le contrôle d’une nouvelle censure, mais cela sans avoir égard au système inconscient »[112].

 

 

S’il y a un inconscient qui ne peut pas parvenir à la conscience, cela impliquerait qu’il existe une donnée irréductible, comme un noyau de psychose impossible à atteindre. L’espèce aurait alors une dimension psychotique innée! Il ne semble pas que Freud ait donné des précisions à ce sujet.

 

 

 Faisant écho à la citation précédente, il y a ce passage. « L’inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d’une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur »[113]. Mais il y a une difficulté : s’agit-il du véritable inconscient ou du préconscient. Quoi qu’il en soit cette phrase traduit un certain défaitisme qui est peut-être la manifestation d’une perception inconsciente : celle de la perte de la possibilité d’accéder à la dimension totale de l’inconscient, en ayant abandonné la théorie de la séduction pour adopter celle du fantasme. En outre parler d’une nature intime semble suggérer l’existence d’une donnée réellement enfouie, cachée!!

 

 

Il est intéressant de noter que le titre du chapitre d’où est extraite cette citation est intitulé : L’inconscient et la conscience. La réalité.

 

 

Ici nous retrouvons le rapport à la science, mais cette fois dans sa forme particulière, dans sa concrètude : la physique. En effet à la même époque – et cela prendra encore plus d’importance ultérieurement – les physiciens en viennent à se poser la question de ce qu’est la réalité. Certains comme E. Mach s’occupent de psychologie et Freud a lu son ouvrage Analyse des sensations[114]. Il y a là un mouvement isomorphe sur lequel je reviendrai. En anticipant, je puis dire que les physiciens ont opéré comme lui : ils ont escamoté le réel. On a l’impression que, pour le moment – étant donné que l’espèce se meut dans la séparation – la connaissance humaine opère en tant que métonymie de la réalité ; ce qu’elle connaît de cette dernière n’est pas un tout, mais cela lui permet d’y accéder.

 

 

Revenons au rêve.

 

 

« Le rêve, enfin, peut-il révéler l’avenir? Il n’en peut-être question. Il faudrait dire bien plutôt : le rêve révèle le passé. Car c’est dans le passé qu’il a toutes ses racines »[115]. Mais est-ce suffisant d’avoir ses racines dans le passé pour le révéler? Qu’est-ce qui du passé doit être révélé? Le désir, puisque « le rêve est l’accomplissement ( déguisé ) d’un désir ( réprimé, refoulé ) »[116]. Cette définition doit être complétée par celles-ci : « Le rêve est un fragment de vie psychique infantile qui a été supplantée »[117].

 

 

 On peut penser alors qu’on est immergé dans un passé qui empiète sur toutes les autres scansions du temps. Dés lors comment effectivement pouvoir aborder le réel qui n’est pas assujetti à une telle distorsion? Toutefois Freud semble se consoler : « Certes l’antique croyance aux rêves prophétiques n’est pas fausse en tous points. Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l’image du passé »[118].

 

 

Mais le passé demeure le plus fort et, surtout, il persiste une certaine confusion parce que l’avenir, dont il s’agit, est hypothétique et le présent est dans le rêve.

 

 

« Le présent est le temps où l’on représente le souhait comme accompli »[119]. Ici s’exprime le désir d’échapper à la psychose, donc au poids du passé, du passé alourdi par les émotions non parvenues à une conscientisation. L’accomplissement du souhait fonderait le présent. Or, on ne peut être présent que si l’on atteint réellement ce que l’on est. Le souhait fondamental c’est d’y parvenir.

 

 

Le rêve réalise une tentative de déjouer, c’est-à-dire de faire en sorte que l’on va opérer cette fois de façon telle que le résultat sera celui réellement recherché et que donc on mettra fin au rejouement.

 

 

« On se rappelle la pensée qui apparaît à la fin du rêve ; ce sont mes enfants qui achèveront la longue route ; qui atteindront le but »[120].

 

 

Ce rêve faisant, Freud retrouve la dynamique du peuple juif. Moïse ne put atteindre la terre promise ; ce sont ses enfants qui y parvinrent. Ainsi il veut déjouer, c’est-à-dire parvenir au but, mais pour ce faire il continue à rejouer. Ce qui apparaît essentiel également, c’est le possible d’atteindre une connaissance du passé. « Il semble que rêve et névrose nous aient conservé de la préhistoire de l’esprit bien plus que nous ne pouvions supposer, si bien que la psychanalyse est en droit de réclamer un rang élevé parmi les sciences qui s’efforcent de reconstruire les phases les plus anciennes et les plus obscures des origines de l’humanité »[121]. Il ne s’agit pas seulement de l’esprit mais d’une activité passée où l’espèce subit de graves traumatismes qui lui laissèrent des empreintes profondes conditionnant ses continuels rejouements. Mais le rêve conserve autre chose. « Le respect des anciens pour le rêve montre qu’ils pressentaient à bon droit l’importance de ce que l’âme humaine garde d’indompté et d’indestructible, le pouvoir démoniaque qui crée le désir de rêve et que nous retrouvons dans notre inconscient »[122].

 

 

En revalorisant le rêve, Freud a fait œuvre révolutionnaire : revenir à une pratique-thématique antérieure, à la volonté explicite d’en finir avec le rejouement, par l’affirmation d’un désir. Ainsi il nous dévoile simultanément sa dynamique : sa recherche du traumatisme originel, sa prise de conscience du danger que cela implique pour le pouvoir des parents, pour l’amour qu’il a pour eux et, peut-être, la peur qu’il a de faire comme eux, le conduit, sous la pression conjuguée de la réprobation de ses collègues à abandonner et à refouler. Toutefois le désir ne peut pas être aboli. Il fournit également tous les éléments essentiels pour pousser à bout l’investigation dont le résultat permet la réalisation d’une autre dynamique de vie. Toutefois persiste en lui la nostalgie d’une rébellion.

 

 

Il a fait le compromis mais il a conservé le désir et ceci apparaît aussi dans sa pratique thérapeutique. « C’est là que doit agir la psychothérapie. Sa tâche est d’apporter aux phénomènes inconscients la libération et l’oubli »[123].De quelle libération s’agit-il, sa dynamique ne nous est pas précisée? Il ne s’agit pas d’oublier mais de revivre les émotions passées afin de se délivrer de la puissance des empreintes provoquées par les traumatismes. De même grâce à l’investigation historique, on doit restituer aux événements passés leur dimension de l’ici et maintenant où ils se produisirent, pour leur ôter la charge traumatique qui s’est perpétuée au cours des millénaires à travers de multiples rejouements.

 

 

Le compromis implique un aveu de défaite, d’impuissance. Citons à nouveau. « L’inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d’une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur »[124]. Comme nous l’avons déjà indiqué, cette citation est extraite du chapitre final L’inconscient et la conscience. La réalité. Par ce titre, et par ce que traite le chapitre, Freud semble vouloir dire que son but est de parvenir au réel, abandonner le monde des fantasmes. C’est un non-dit qui s’explique par le fait même de l’escamotage qu’il fait de ce dernier, de la réalité : la profonde déchirure qu’il subit du fait de la non reconnaissance par sa mère.

 

 

«  […] la psychothérapie n’a d’autre démarche que de soumettre l’inconscient au préconscient »[125]. En parlant de soumettre il reste dans la dynamique de la conscience répressive. D’autre part cette affirmation me pose problème dans la mesure où Freud a affirmé que l’inconscient était inaccessible. Dans tous les cas ce qui s’impose c’est de rétablir une continuité.

 

 

L’inconscient apparaît dans L’interprétation des rêves comme un opérateur de nécessité. Il n’y a pas de hasard. Freud allait le préciser et le vulgariser en quelque sorte en le mettant à la portée d’un vaste public, en publiant Psychopathologie de la vie quotidienne, en 1901 et Le mot d’esprit dans son rapport avec l’inconscient, en 1905.

 

 

A nouveau faisons le point. Freud a-t-il enfin résolu ses problèmes, tels que nous les avons délimités. Est-il sorti de la crise dont nous avons parlé? En réalité les années 1899 et 1900 marquent une autre acmé comparable à celle de 1897. Encore une fois, nous nous attarderons pas là-dessus, nous indiquerons uniquement ce qui est nécessaire pour al compréhension de la genèse de la théorie psychanalytique sous sa forme de théorie des fantasmes.

 

 

Avec sa topique ( conscient, préconscient, inconscient ), il s’est donné une structure qui le sécurise, une organisation qui lui permet de mieux contrôler ses remontées, une interprétation qui le rassure. En même temps il a quelque peu précisé le complexe d’Œdipe et la sexualité infantile. Mais est-ce suffisant? Le final de L’interprétation des rêves montre qu’en fait il reste encombré par quelque chose. « Certes, l’antique croyance aux rêves prophétiques n’est pas fausse en tous points. Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé, par le désir indestructible, à l’image du passé ».[126] Mais il n’y a pas que le passé qui soit indestructible. Il en est de même du présent, sinon le passé lui-même ne pourrait plus être, comme du futur. Qu’est-ce qui est indestructible dans ce passé qui hante Freud, et quel est ce désir? Pour le moment nous nous contenterons de cette mise en question.

 

 

Avant de poursuivre, une dernière remarque à propos du rêve. Freud opère une analyse en se distanciant. Par exemple, il parle du travail du rêve. Celui-ci devient une entité qu’il observe opérer en lui. L’aspect recouvrant de la théorie est lié à sa dimension distanciatrice. Ainsi il se protège ; il se défend, mais il ne peut plus voir, ni accéder à l’immédiateté.

 

 

Pour bien percevoir son cheminement théorique, il nous faut à nouveau revenir à ses rapports avec Fliess. Il lui fait part de ce qui le travaille, comme il le déclare dans sa lettre du 11 octobre 1899 où il est fait mention également de son désir d’aborder la question de la sexualité. « Un étrange travail se fait aux étages inférieurs. Une théorie de la sexualité va immédiatement succéder au livre sur les rêves »[127].

 

 

Puis : « Si je pouvais te décrire tous les changements qui s’opèrent dans mes idées à propos de mes thèmes de travail, t’exposer les erreurs à corriger que je découvre et te faire voir combien tout cela est difficile, tu te montrerais probablement très indulgent à l’égard de mon instabilité névrotique personnelle, surtout si tu tiens compte de mes soucis financiers »[128].

 

 

Puis vient la lettre du 11 mars 1900 qui présente les mêmes accents et les mêmes thèmes que celle du 21 septembre 1897, considérée comme le lieu de l’annonciation de la théorie de la séduction. Freud rejoue intensément, nous y reviendrons. « Si tu désires en savoir plus long sur moi, écoute ceci : après mon grand élan de cet été, grâce à une activité fébrile, j’ai terminé les Rêves, j’ai éprouvé, fou que je suis, les ivresses de l’espoir en m’imaginant avoir fait un pas vers l’indépendance et le bien-être. L’accueil réservé au livre[129], le silence qu’on a fait autour de lui ont, à nouveau, détruit mes rapports naissants avec mon entourage. […] « Au moment où je croyais tenir la solution, elle m’échappe et je me vois contraint de tout changer et de tout reconstruire, ce qui fait s’évanouir les hypothèse envisagées jusqu’alors. Je n’ai pu supporter la dépression qui a suivi et j’ai rapidement découvert qu’il me serait impossible de poursuivre un travail réellement difficile dans un état de mauvaise humeur et au milieu des doutes qui m’assaillent »[130].

 

 

La lettre du 23 mars 1900 est du même style mais elle apporte des précisions sur sa relation à Fliess. « J’ai lu avec une vive satisfaction que ton intérêt pour mon enfant-rêve[131] n’avait pas diminué […] Au cours de bien des heures de tristesse, ce m’a été une consolation de pouvoir laisser cet ouvrage après moi. […] J’ai traversé, tu le sais, une crise intérieure profonde et, quand nous nous rencontrerons, tu pourras voir comment elle m’a fait vieillir. C’est pourquoi j’ai été profondément ému en apprenant que tu proposais une rencontre à Pâcques. Quelqu’un qui ignorerait l’art d’interpréter avec subtilités les contradictions trouverait incompréhensible que je n’accepte pas d’emblée cette proposition. En réalité, tout permettrait de croire que je veux t’éviter. Il ne s’agit pas seulement de ma nostalgie presque enfantine du printemps, d’une nature plus belle, tout cela je le sacrifierais bien au plaisir de t’avoir trois jours auprès de moi ; mais il y a d’autres motifs intérieurs, faits d’un agrégat d’impondérables qui pèsent lourdement sur moi […] Je me sens intérieurement très appauvri. j’ai été obligé de démolir tous mes châteaux en Espagne et c’est maintenant seulement que je récupère un peu de courage pour les reconstruire. Tu m’aurais été un inappréciable secours pendant cet écroulement catastrophique ; au stade actuel, je serais à peine capable de me faire comprendre de toi. Grâce à une certaine diète d’ordre intellectuel, j’ai pu vaincre cet état de dépression qui est maintenant en voie de lente guérison, du fait même de la diversion. En ta compagnie, j’essaierais inévitablement de tout rassembler pour te l’exposer, nous parlerions raison et science, et tes découvertes biologiques si belles, si positives, éveilleraient au plus profond de moi-même un sentime ( impersonnel ) de jalousie[132]. En fin de compte, je passerais cinq jours entiers à me plaindre, et c’est dans un état de trouble et d’insatisfaction que j’aborderais l’été, pendant lequel j’aurai vraisemblablement besoin d ‘être bien maître de moi. Nul ne peut alléger mon fardeau, c’est ma croix, il faut que je la porte, et Dieu sait que mon dos s’en est bien courbé »[133].

 

 

Freud se sent terriblement seul et, implicitement, il reproche à son ami de ne pas avoir été là lors de sa grande dépression. Le fait qu’il ait pu émerger seul va le conforter dans la justesse de sa démarche et cela aura un effet distanciateur vis-à-vis de son ami. La jalousie dont il parle manifeste l’identification dont nous avons parlé. Et tout ceci est en liaison avec son énorme besoin d’être reconnu, comme il le manifeste à nouveau dans sa lettre du  7 mai 1900. « Aucun critique n’est, mieux que moi, capable de saisir clairement la disproportion entre les problèmes et la solution que je leur donne et, pour ma juste punition, aucune des régions psychiques inexplorées où, le premier parmi les mortels, j’ai pénétré, ne portera mon nom ou ne se soumettra à mes loi”[134]. Elle laisse transparaître l’immense culpabilité qui l’habite. C’est parce qu’il est coupable qu’il ne peut pas être reconnu. Pour compenser il plonge dans la mégalomanie : il va dicter des lois. Ce n’est pas pour rien qu’il s’identifiera à Moïse.

 

 

C’est au cours de l’été 1900 qu’eut lieu une altercation entre les deux hommes révélant la distanciation qui s’opérait entre eux. Il semble que dans le désir de renouer de bonnes relations Freud ait proposé en 1901 de faire une étude en commun sur la bisexualité. Or, cette dernière fut un sujet de discorde entre les deux amis parce que Freud s’était attribué la paternité de cette idée[135]. Grâce à une auto-analyse il put se rendre compte de son erreur. C’est dans sa lettre du 7 août 1901 que cette proposition est faite et qu’il fait état de leur éloignement. « Il est impossible de nous dissimuler que, toi et moi, nous nous sommes éloignés l’un de l’autre ; toutes sortes de petites choses me le font voir ». Ensuite la censure a opéré, puis vient ceci qui est extrêmement important. « Tu atteins là les limites de ta perspicacité. Tu prends parti contre moi en disant que “celui qui lit la pensée d’autrui n’y trouve que ses propres pensées”, ce qui ôte toute valeur à mes recherches ».

 

 

« En septembre 1901, fortifié par son auto-analyse, il a enfin surmonté sa longue inhibition, et il visite Rome, en compagnie de son frère Alexandre »[136]. Au retour il écrit à Fliess, le 19 septembre 1901. « Ce que tu me dis de mon attitude à l’égard de ton travail me semble injuste. Combien de fois n’ai-je pas pensé à ton œuvre avec fierté et en tremblant d’émotion, et combien m’a gêné mon incapacité à me rallier à telle ou telle conclusion. […] Peut-être t’es-tu trop hâté de renoncer à ma participation scientifique. Un ami qui a le droit de contredire et qui vu son incompétence, ne saurait être très dangereux, devrait conserver sa valeur aux yeux de quelqu’un qui explore des chemins enténébrés et qui fréquentent très peu de gens, tous en admiration devant lui, sans réserves, ni critiques.

 

 

Le seul passage qui me heurte dans ta lettre est celui où tu établis un rapport entre ma thérapeutique et mon exclamation : “Tu mines la valeur de mes découvertes ”. J’ai souffert de perdre “mon seul public”, comme dit notre Nestroy. Pour qui dois-je maintenant écrire? Si, dés que l’une de mes interprétations te déplaît tu es prêt à déclarer que celui qui “lit les pensées” ne perçoit rien et ne fait que projeter ses propres pensées, tu cesses d’être vraiment mon public et, tout comme les autres, tu dois tenir l’ensemble de ma technique comme dénuée de valeur

 

 

Je n’ai pas compris ta réponse au sujet de la bisexualité. Nous avons évidemment beaucoup de peine à nous comprendre. Mon seul but était de serrer de plus prés mon apport à la théorie de la bisexualité et d’y ajouter que le refoulement et les névroses donc l’autonomie de l’inconscient, présupposent l’existence d’une bisexualité »[137].

 

 

Cette lettre nécessiterait une foule de commentaires. Ce n’est pas le lieu de les faire. Notons seulement qu’on y trouve la manifestation du désarroi, de la dévalorisation, de la jalousie, la raison de l’identification ( « quelqu’un qui explore des chemins enténébrés » ). En outre, elle signale le refus de collaborer de Fliess ainsi que la teneur de son désaccord avec Freud. Il exprime bien celui-ci dans le texte suivant où il fait état de la rencontre au cours de laquelle se produisit l’altercation dont nous avons parlé. « A cette époque, Freud se montra très monté contre moi, sans que je comprisse d’abord pourquoi. La raison en était que, dans la discussion des observations de malades que Freud avait faites, j’avais attribué une valeur certaine aux processus périodiques, même en ce qui concerne le psychisme et, en particulier, dans le cas de ces manifestations psychopatiques que Freud analysait pour les guérir. D’où il découlait qu’il ne fallait pas attribuer à l’analyse, et à l’analyse seule, les soudaines améliorations, pas plus que les soudaines aggravations »[138].

 

 

En fait il y a un immense non-dit : l’affaire Eckstein Nous avons vu qu’une des raisons importantes de la mise au point de la théorie psychanalytique sous sa forme de théorie du fantasme, fut la nécessite de disculper Fliess. Ce dernier avait tendance à la rejeter pour se disculper lui-même et ne pas dépendre de son ami, et sauver sa propre théorie. Des lors les deux conquistadores opéraient en concurrents sur le territoire de l’inconnu qui, pour Freud, était celui de l’inconscient. Ce faisant il y avait aussi rejet de la tentative faite par Freud de remplacer le traumatisme par le fantasme., afin d’expliquer ses propres troubles. C’était lui-même dés lors qui était nié. Il ne pouvait pas l’admettre. Il devait donc s’éloigner de Fliess, mettre fin à l’identification et au transfert qui, désormais, le mettaient en péril. De façon synthétique je puis dire que de septembre 1897 à septembre ( coïncidence? ) 1901, Freud se construit, se crée. On assiste à sa gestation, puis sa naissance dans la virtualité. Il quitte définitivement l’immédiateté. Il aura recours à l’imagination pour la retrouver ainsi que la continuité. Il se laissera aller à la spéculation qu’il avait inhibée jusque là. Il se crée certes, mais il se met en adéquation avec le transfert maternel, c’est en ce sens qu’il se virtualise[139].

 

 

Maintenant il a la possibilité de pouvoir rejeter officiellement son ancienne théorie.

 

 

Selon Masson il faudra attendre cinq ans ( de 1897 à 1902 ) pour que Freud renonce publiquement à la théorie de la séduction. « En 1904, Löwenfeld publia Die psychischen Zwengerscheinungen ( Les obsessions psychiques ) avec une préface de 1903 qui prouve l’existence d’une correspondance animée entre Freud et Löwenfeld pendant les années 1900-1903, période critique en ce qui concerne le changement d’opinion de Freud à propos de la théorie de la séduction. A la page 296 de cet ouvrage, Löwenfeld discute le point de vue de Freud sur la séduction : “Je m’abstiens ici de discuter en détail les processus compliqués qui, selon l’auteur, interviendraient entre le premier facteur sexuel infantile et le déclenchement des idées obsessionnels, étant donné que Freud, d’après ce qu’il m’a fait savoir, a changé d’avis sur de nombreux points au cours des années et que je ne peux savoir dans quelle mesure il s’en tient à des idées rendues publiques en 1896 […] [mais] en ce qui concerne les modifications susdites apportées au point de vue de l’auteur [Freud] pendant ces années, je crois pouvoir dire qu’il n’attribue plus aux expériences infantiles la même signification qu’autrefois quant à la névrose obsessionnelle. Selon le point de vue couramment exposé par l’auteur, les symptômes de névrose obsessionnelle n’ont pas pris directement naissance dans des expériences sexuelles réelles, mais dans les fantasmes qui se rattachent à ces expériences. Ces fantasmes sont des intermédiaires entre les souvenirs et les symptômes pathologiques. ‘En règle générale, ce sont les expériences de la puberté qui ont un effet néfaste. Dans le processus de refoulement ces expériences sont reportées fantasmatiquement à la première enfance, suivant le trajet des impressions sexuelles ressenties accidentellement pendant la maladie, ou provenant de la constitution ( sexuelle ) ’ [lettre de l’auteur]. Cette modification ne change pas les principes fondamentaux de la théorie.

 

Il y a aussi une autre citation de Freud ( p. 297, n. ) :

 

Pour l’instant, Freud résume l’essentiel dans les deux phrases suivantes :

 

a ) Les obsessions psychiques ont toujours leur origine dans le refoulement ;

b ) Les impulsions et les idées refoulées qui engendrent l’obsession résultent de façon tout à fait générale, de la vie sexuelle’ ” ».

 

 

Masson fait le commentaire suivant : « [Freud] dit que les traumatismes de la première enfance se révèlent n’être que des fantasmes, évoqués défensivement pour ne pas vivre pleinement les événements de l’adolescence. Les motivations psychologiques du refoulement ont été rejetées, laissant la constitution sexuelle comme explication unique »[140].

 

 

C’est en fait une vaste mystification de la réalité. Pour la comprendre il faut anticiper sur la théorie de la sexualité. Freud n’a pas remarqué que tout un chacun a besoin d’un contact puissant, intime, avec un autre, à deux moments de la vie : lors de l’haptogestation et dans ce cas l’autre c’est la mère, et lors de la puberté, dans ce cas l’autre c’est un représentant du sexe opposé ; ceci évidemment en dehors de toute virtualité. Donc c’est la non réalisation de la symbiose, qu’est l’haptogestation, qui engendre les troubles. Ultérieurement, dans la réalité, ici et maintenant, se déroulent des événements qui réactivent les empreintes. Autrement dit, lors de la puberté, se produisent d’intenses rejouements. C’est toujours l’événement du passé qui est déterminant. Il n’y a pas de report fantasmatique à la première enfance.

 

 

Avec la théorie de la séduction, la reconnaissance de l’enfant était possible. Freud pouvait dés lors accéder à la maturité et signaler à tous un cheminement pour émerger. Avec la théorie des fantasmes, il régresse en fait au stade infantile et redevient prisonnier. Il accède au stade de l’adulte de cette société et perd le contact avec l’enfant en lui non réprimé. Ceci s’opère en niant encore l’enfant, car ce qui apparaît comme déterminant c’est l’adolescent puisque c’est, selon Freud, au moment de la puberté, lors de ce qu’il considère être le second surgissement de la sexualité, que se structurent tous les fantasmes. Il interprète en fait ce qui se passe pour les hommes et les femmes de l’aire occidentale. Nous l’avons vu, avec la révolution contre la forme féodale, hommes et femmes, se sont posés en tant qu’adultes et ont cru pouvoirs e libérer en tant que tels. La non radicalité exhaustive de la dynamique révolutionnaire favorisa la contre-révolution. Le blocage que celle-ci provoqua, ramena hommes et femmes à un stade antérieur de leur développement. Ceci se poursuivit jusqu’à la fin du siècle, moment où Freud produit son œuvre, moment où s’affirme en Europe un vaste mouvement de rébellion des jeunes, contemporain de l’essor du féminisme.

 

 

Symptomatiquement Freud va à son tour charger l’enfant de divers défauts, dynamique qui s’amplifiera avec ses successeurs. « L’enfant est absolument égoïste, il sent intensément ses besoins et lutte sans ménagements pour les satisfaire ; il lutte en particulier contre ses concurrents, les autres enfants, et tout spécialement contre ses frères et soeurs. Nous ne disons pas pour cela qu’il est “méchant”, mais qu’il est “mauvais” »[141].

 

 

C’est donc vers 1902 que, d’après Masson, que Freud rompt officiellement avec la théorie de la séduction. Or, c’est au même moment que cesse sa correspondance avec Fliess, qu’il est nommé professeur et que se fonde la Société psychologique du mercredi. Tous ces faits sont effectivement liés. Sorti de son « inhibition », il put s’éloigner de Fliess, entreprendre les démarches pour être nommé professeur. Il raconte comment il effectua celle-ci dans la dernière lettre à ce dernier et déclare : « me voilà évidement redevenu honorable, et les admirateurs intimidés me saluent de loin dans les rues. […] J’ai fait mes premières courbettes devant l’Autorité et puis donc en espérer une récompense »[142].

 

 

Nous l’avons dit, il accède au stade d’adulte de cette société. Il devient un père social. Il n’a plus besoin de Fliess, d’autant plus qu’il a maintenant un auditoire, un public constitué par les gens qui sont intéressés par la psychanalyse et qui se réunissent chez lui, tous les mercredis. Il va dés lors s’acheminer vers le statut de patriarche.

 

 

Pour le moment il lui faut trouver un fondement à sa théorie. En effet étant donné le refus du traumatisme, d’une intervention externe, il faut mettre à jour un fondement interne, en terme psychique, qui peut avoir une racine biologique, ce qui le rendrait scientifiquement plus défendable, qui pousse les enfants à fantasmer. Freud l’a d’abord présenté comme étant la constitution sexuelle. Mais ceci était à la fois trop générique et trop statique. Cela ne pouvait pas le satisfaire, en conséquence il mit au point sa théorie sur la sexualité infantile qu’il exposa en 1905 dans son livre Trois essais sur la théorie de la sexualité. Cette théorisation n’est possible qu’à partir d’une extension, qui n’est d’ailleurs pas exposée, du concept de sexualité qui absorbe celui de sensualité. L’affirmation centrale est celle de l’existence d’une pulsion sexuelle qu’il nomme libido.

 

 

Cet ouvrage a une curieuse structure. Il débute par Les aberrations sexuelles. Ce chapitre semble servir de paravent au second La sexualité infantile, qui est le centre de la préoccupation de Freud. On a comme l’impression que ce dernier a pensé que si le lecteur est apte à admettre l’existence de toutes ces aberrations, il pourra admettre également la sexualité infantile qui, dés lors, peut apparaître elle-même comme une aberration, si ce n’est en sa totalité, du moins en posséder la dimension[143]. Le but de l’ouvrage est de fournir un exposé-explicitation du complexe d’Œdipe à propos duquel il écrit en note. « Tout être humain se voit imposer la tâche de maîtriser le complexe d’Œdipe ; s’il faillit à cette tâche il sera un névrosé »[144]. Ceci a été ajouté en 1920, mais c’était déjà en germe en 1905. Ainsi il a trouvé la clef qui permet l’explication des névroses. Or ce complexe comporte une composante sexuelle : l’attrait, allant jusqu’au désir d’une union sexuelle avec le parent de sexe opposé et une composante agressive : le désir de tuer le parent du même sexe. L’attrait s’explique par l’existence de la libido et l’agressivité par la concurrence qui s’opère entre l’adulte et l’enfant pour l’accès à la personne complémentaire. Il y a là une vision darwinienne des relations entre enfants et parents. Or la vison darwinienne est elle-même une production de la société capitaliste. On est loin, en ce qui concerne la prime enfance, de la symbiose naturelle.

 

 

A l’agressivité qui n’est pas réellement mise en évidence, s’adjoint la cruauté. « La cruauté, facteur de la composante sexuelle, est, dans son développement, encore plus indépendante de l’activité sexuelle liée aux zones érogènes. L’enfant, est en général, porté à la cruauté, car la pulsion de maîtriser n’est pas encore arrêtée par la vue de la douleur d’autrui, la pitié ne se développant que relativement tard »[145].

 

 

L’importance de la théorie de la sexualité infantile c’est qu’elle permet d’expliquer les fantasmes et les possibles – que Freud ne nie pas – de « séduction », au sens donné par ce dernier. En effet l’apparition de la sexualité au cours de deux périodes séparées par une période de pause fait qu’il est possible qu’il y ait un lien entre ce qui se passe dans la prime enfance sous la forme de fantasme, en rapport à une sexualité qui ne peut pas s’effectuer, et ce qui se manifeste à la puberté sur le plan strictement sexuel. Trois essais sur la théorie de la sexualité est l’œuvre qui vient justifier et fonder la théorie psychanalytique basée sur le fantasme. Voilà pourquoi certains auteurs considèrent 1905 comme la date de naissance de cette théorie. Personnellement je considère que c’est l’œuvre qui vient donner toute sa consistance à la théorie du fantasme, en interprétant l’immédiateté où sont placés hommes et femmes. Mais celle-ci est en fait le produit de nombreuses médiations. En conséquence, cette théorie est interprétation de ce qui se manifeste, mais ne saisit pas ce qui est latent. Toutefois c’est grâce à cette démarche que Freud s’accommode de la réalité, s’y adapte et peut se fonder, en maintenant une continuité avec lui-même, puisqu’il n’a jamais abandonné en totalité, l’idée d’un traumatisme initial. Les Trois essais sur la théorie de la sexualité sont le lieu théorique où s’instaure le compromis qui le constitue en tant qu’être social adapté, adulte. C’est pourquoi, il s’est toujours violemment insurgé contre ceux qui remettaient en cause sa théorie de la sexualité donc le complexe d’Œdipe ). Il ne voulait pas qu’on y touche car c’est avec ça qu’il avait pu escamoter le réel, masquer sa déchirure. Cependant il n’a pas effectué une analyse approfondie de la relation sexuelle qui lui aurait permis d’y déceler un contenu manifeste et un contenu latent composé de transferts multiples, un contenu rempli d’un désir dont il ne voulait pas rencontrer la présence.

 

 

Je ne m’attarderais pas plus sur cette question de la sexualité parce que je l’aborderai dans un complément au présent article : Sexualité et mystification, et parce que mon exposé étant historique, je ne puis faire état de chapitres écrits après 1905. Je me contenterai de deux observations. la première concerne le but de la sexualité infantile. A ce sujet Freud écrit : « On peut donc dire que le but de la sexualité est de substituer à la sensation d’excitation projetée dans la zone érogène une excitation extérieure qui l’apaise et crée un sentiment de satisfaction. Cette excitation extérieure est le plus souvent une manipulation analogue à la succion »[146]. La sexualité apparaît comme une fonction substitutive qui permet de pallier à une insatisfaction. Ici la pensée n’est pas explicite, mais on peut supposer qu’il y a une excitation interne qui provoque un malaise. Or l’une et l’autre ne peuvent découler que de la douleur de la séparation d’avec la mère. Dans un chapitre post-1905, Freud fait remarquer que « L’enfant dans ses recherches sexuelles est toujours solitaire[147]. Et pour cause. Nous retrouverons cette question avec le narcissisme et l’auto-érotisme. Avec cette théorisation, s’exprime une tendance à enfermer l’enfant en lui-même. Or c’est bien le résultat de ce que je nomme le processus psychotique.

 

 

La seconde observation concerne le rapport parents-enfants. « Il est vrai qu’un excès de tendresse parentale deviendra nuisible parce qu’il pourra amener une sensualité précoce [curieux : ce n’est pas inné, et quelle différence avec ce qu’il nomme la sexualité? Ndr], qu’il “gâtera” l’enfant, qu’il le rendra incapable de renoncer pendant un temps à l’amour ou de se satisfaire d’un amour plus mesuré. Le fait que l’enfant se montre insatiable dans son besoin de tendresse parentale est un des meilleurs présages d’une nervosité ultérieure ; et, d’autre part, ce seront précisément des parents névropathes, qui, comme on le sait, sont enclins à une tendresse démesurée, qui éveilleront par leurs caresses les prédispositions de l’enfant à des névroses »[148]. Ainsi une cause des névroses c’est un excès de tendresse parentale : quel cheminement depuis le moment où il écrivait : « Une nouvelle devise : “Qu’est-ce qu’ils t’ont fait pauvre enfant?” ».

 

(à suivre)

 

Jacques Camatte

 

Septembre 1998

 

 



 [1] « Si l’on peut distinguer plusieurs écoles marginalistes (école de Vienne avec K. Menger puis Mayer, Mises, Hayek, Schumpeter ; école de Lausanne avec Walras et Pareto ; école de Cambridge, avec A. Marshall , l’unité de ces divers courants tient à la méthode d’analyse, qui est “par essence l’analyse élémentaire de tous les actes de l’économie à partir des échelles individuelles de préférence”. Pour les marginalistes, la valeur des biens ne dépend pas de la quantité de travail incorporée, comme le soutient la théorie classique, mais de l’utilité de la dernière unité de ces biens qui est en fait la moins élevée possible, la satisfaction croissante des besoins entraînant en effet la décroissance des utilités» (Yves Bernard, Jean-Claude Colli, Dictionnaire économique et financier, Seuil, Paris, 1975, p. 877.

 Il est à noter que deux centres importants pour le développement du marginalisme, Autriche et Suisse, le furent également pour le mouvement psychanalytique.

[2] William Michael Johnston, L’esprit viennois, puf, Paris, 1985 p. 87. Il est important également de relever ce qu’il note à propos de F. Von Wieser ( 1851-1926 ). Il « forgea deux termes qui sont devenus des leitmotive de l’école autrichienne. C’est en effet dans son Über der Ursprung und die Hauptgesetze des wirtschaftlichen Werthes ( Vienne 1884 ) qu’il introduisit les concepts d’utilité marginale ( Grenznutz ) et d’imputation ( Zurechnung ) » ( ibidem, p. 90 ).

[3] De nos jours la régression est encore plus accentuée. Le marketing et la publicité font appel à l’enfant, non seulement à celui-ci en tant que tel, mais à l’enfant en chacun de nous, celui qui a été brimé, totalement rendu dépendant. Ce sont des pratiques exploitant l’infantilisation. D’autre part c’est la consommation qui consacre l’enfant-roi. Nous y reviendrons.

[4] Sigmund Freud, Œuvres complètes, puf, Paris, 1989, t. III, p. 115.

[5] Ibidem, p. 123.

[6] Ibidem, p. 125. Une remarque à la fin de cet article confirme l’assurance qu’a Freud en la puissance de sa méthode. « Je ne doute pas qu’on puisse encore constater un résultat important si l’on applique la psychanalyse à ce stade de la paranoïa » ( ibidem, p. 146 ).

[7] Paul-Laurent Assoun, Les grandes découvertes de la psychanalyse, in Histoire de la psychanalyse sous la direction de R. Jaccard, Hachette, Paris, 1982 , t. 1, p. 145.

[8] Reporté par Assoun ibidem, p.96.

[9] Selon Peter Gay « Freud n’appréciait pas particulièrement “la stupide plèbe” – das blöde Volk. Son libéralisme à l’ancienne mode se teintait d’aristocratie». ( Peter Gay, Freud, une vie,  Hachette, Paris, 1991, p. 465 ). En note il indique que l’affirmation qu’il rapporte se trouve dans une lettre à Lou Andreas-Salomé du 22 décembre 1917. L’expression das blöde Volk peut également se traduire par : “le peuple stupide”.

[10]Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, Paris, p. 296.

[11] Préface de Sigmund Freud au livre du Capitaine, John Gregory Bourke, Scatologic Rites of all Nations, cité par Jeffrey Moussaief Masson, Le réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction, Aubier, Paris, 1984, p. 52.

[12] Sigmund Freud, L’hérédité et l’étiologie des névrosesŒuvres  complètes, t. III, p. 116.

[13] Sigmund Freud, Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défenseŒuvres complètes, p. 128, note 1.

[14] Ibidem, p. 124.

[15] Ibidem, p. 129.

[16] Citations de l’article de C.E. Bourdin, Les enfants menteurs,  1882.

      [17] Article Hystérie du Dictionnaire de la psychanalyse d’Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Hachette, Paris.

 

 

[18] Dictionnaire de la psychanalyse,  p. 470. A noter que M. Charcot, J. Breuer, R. Chrobak pensaient qu’à l’origine de l’hystérie il y avait un traumatisme de nature sexuelle.

[19] Cf. Le mécanisme psychique des phénomènes hystériques, publié en collaboration avec Josef Breuer.

[20] La naissance de la psychanalyse. Lettres à Wilhelm Fliess,  notes et plans, Ed.PUF, Paris, 1991, pp. 61-62.

[21] Ibidem, pp. 65-66.

[22] Œuvres complètes, t. III, pp. 9-10.

      [23]  Cf le chapitre Psychothérapie de l’hystérie, Œuvres complètes, t. III, p. 230.

 

      [24] Ibidem.p.8.

 

[25] Ibidem, p. 82.

[26] Compte-rendu du livre de A. Hegar : la pulsion sexuée ; une étude médico-sociale, Œuvres complètes, t. III, p. 96. Ceci fait écho à ce qu’il écrit dans le manuscrit Etiologie des névroses, cf. citation au début de cette page 9.

[27] Œuvres complètes, t. III, p. 120.

[28] Ibidem, p. 117.

[29] Ibidem, p. 118.

[30] Ibidem, p. 114

[31] Ibidem, p. 117.

[32] Ibidem, p. 117.

[33] Ibidem, pp. 126-127. J’ai fait de longues citations de cet article ; mais j’ose souhaiter que tout lecteur aura à coeur de le lire, s’il ne l’a pas déjà fait. Il mérite d’être plus connu que les autres œuvres du même auteur.

[34] Résumés des travaux scientifiques du Dr. S. Freud,  Œuvres  complètes,  t. III, p. 210.

[35] Lettre de Freud à Fliess du 26 avril 1896, citée par Masson, Le réel escamoté, cit., pp. 28-30. Cette lettre n’a pas été publiée dans l’édition des lettres de Freud à Fliess qui se trouve dans Naissance de la psychanalyse, cit. Nous aurons l’occasion de citer d’autres lettres qui elles aussi ne furent pas retenues par les éditeurs de la correspondance.

[36] Il est important de signaler qu’en acceptant cette expression je fais une concession à la présentation courante afin de me faire percevoir. En fait, pour moi, la formulation correcte serait : S. Freud rejette la théorie selon laquelle un traumatisme au cours de la petite enfance est à l’origine de troubles psychiques profonds.

[37] Dans son ouvrage Masson indique que c’est dans une lettre à Fliess du 30 mai 1893 que Freud évoque pour la première fois « la possibilité de séductions sexuelles ». Il cite un passage, censuré dans l’édition française, où il est en particulier question de « L’abus lors de la période prépubertaire ». Il fait remarquer que Missbrauch qui signifie “abus” « est utilisé [par S. Freud, Ndr] exclusivement quand il s’agit d’un abus sexuel » ( Le réel escamoté, cit., p. 96 ).

[38] Dans La névrose nasale réflexe, Fliess avait exposé qu’il existe des corrélations entre les organes génitaux et le nez, par exemple, ce dernier se gonfle lors de la menstruation. Dans un ouvrage parut en 1902, concernant les relations entre le nez et le sexe, il est un passage que, selon Masson, Freud a marqué. « Les femmes qui se masturbent souffrent généralement de dysménorrhée. Elles ne peuvent être guéries que par une opération sur le nez, si elles renoncent réellement à cette mauvaise habitude ». Et ce même auteur ajoute le commentaire suivant : « Je pense que Freud marqua ce passage des années après car, dans son esprit, c’était là une description du cas d’Emma Eckstein » ( Le réel escamoté, cit., p. 75 ). Cette remarque est fort curieuse car si ce qu’elle signifie est juste, cela justifierait Fliess.

[39] Sigmund Freud, Compte-rendu du livre de P.J. Möbius : La migraine ( 1895 ), Œuvres  complètes, t. III, p. 103.

[40] Ibidem. Je reviendrai sur ce sujet pour bien mettre en évidence la nature de la relation entre les deux hommes. Quant à Emma Eckstein, pour ne pas la considérer uniquement en tant que victime, il faudrait percevoir qu’est-ce qu’elle rejoue dans cette aventure, car tout est bien aventureux ici!

[41] Il ne semble pas que cet acte manqué ait donné lieu à une analyse de la part de S. Freud, ni de celle d’autres psychanalystes.

[42] Cela évoque irrésistiblement les multiples opérations chirurgicales que Freud subit à partir de 1923. Rejouements et culpabilité!

[43] Freud signale là qu’il a une remontée mais il ne la vit pas. Il y a donc refoulement. Ce n’est pas la première fois. « Ce qui pourtant aurait dû me faire plus d’impression, c’est une blessure au visage qui me fit perdre beaucoup de sang et qui fut recousue par le chirurgien. Je peux aujourd’hui encore tâter la cicatrice qui témoigne de cet accident, mais je n’ai connaissance d’aucun souvenir qui renvoie directement ou indirectement à cette expérience vécue. Peut-être d’ailleurs n’avais-je pas encore deux ans à ce moment-là » ( Des souvernirs-couverture, Œuvres complètes, t. III, p.263 ).

[44] Toutefois, si la traduction est rigoureusement exacte, le fait qu’il emploie le passé et ne dise pas : la confiance que j’ai en toi, indique que le doute est en lui. Un doute qui renforce la méfiance qu’il a vis-à-vis des médecins – voire de la médecine – comme cela se manifeste dans La question de l’analyse profane.

[45] Lettre citée dans l’ouvrage de Masson, Le réel escamoté, cit., pp. 81-83.

[46] Lettre du 11 avril 1895. On sent que S. Freud rejoue intensément : lui aussi a connu un énorme malheur à la suite d’une opération “ considérée comme bénigne” : la circoncision!

[47] Lettre du 15 mars 1895, citée par Masson, Le réel escamoté, cit., p. 85.

[48] Lettre du 28 mars 1895, citée ibidem, p. 87.

[49] Ibidem, p. 89.

[50] Cf. la lettre du 24 janvier 1895, non publiée dans Naissance de la psychanalyse.

[51] J.M. Masson, Le réel escamoté, cit., p. 89.

[52] Lettre du 20 mars 1895 citée ibidem, p. 86.

[53] Ibidem.

[54] Selon Masson, « Freud considérait certainement Emma comme une hystérique » et il apparaît que Freud croyait qu’Emma Eckstein avait « été séduite dans son enfance » ( ibidem, p. 104 ). Masson cite des passages de l’Esquisse d’une psychologie scientifique où il est abondamment question d’Emma.

J.M. Masson cite souvent le livre de Max Schur, La mort dans la vie de Freud, Gallimard, Paris, 1982.

[55] J.M. Masson, Le réel escamoté, cit., pp. 115-118.

[56] La naissance de la psychanalyse,  p. 174.

[57] J.M. Masson, Le réel escamoté, cité, p. 90.

[58] Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, puf, Paris, p. 4.

[59] La naissance de la psychanalyse,  p. 151.

[60] Ibidem, p. 151.

[61] Ibidem, p. 143. Lettre du 16 mars 1896.

[62] Ibidem, p. 144. Lettre du 4 mai 1896, postérieure à la conférence sur L’étiologie des névroses.

[63] Ibidem, p. 148. Lettre du 20 mai 1896.

[64] Ibidem, p. 152.

[65] Deux mois après la mort de son père, Freud donne une formulation très expressive de sa théorie de la séduction : « L’hystérie me semble toujours davantage résulter de la perversion du séducteur ; l’hérédité s’ensuit d’une séduction par le père » ( ibidem, pp. 158-159 ).

[66] « Si on aime la précision, on peut dire que la psychanalyse est née le 21 septembre 1897, jour où Freud écrit à Fliess »,(Roger Perron, Histoire de la psychanalyse, puf, Paris, 1988, p. 8 ). Cet auteur écrit d’autre part : « Car cette découverte [de Freud, Ndr] est toujours à refaire. [...] Car Freud l’a fondée sur deux propositions apparemment contradictoires : 1 ) Le fonctionnement psychique est pour l’essentiel inconscient, non pas par ignorance provisoire, mais parce qu’il est de la nature même de l’esprit que des forces très puissantes s’opposent en permanence à ce qu’il connaisse ses propres mécanismes ; 2 ) Je vais connaître cet inconnaissable» ( ibidem, p. 9 ). C’est une extension-autonomisation de la théorie freudienne qui la pose éternelle en créant une innéité où se manifeste l’esprit. Tout devient magique et mystérieux. L’espèce est condamnée à un enfermement dans la répression.

 Il y a lieu de noter que l’isolement de Freud en 1987 n’est plus ce qu’il était. En effet c’est cette année là qu’il adhère à la société juive B’nai B’rith où il trouva un large soutien. Que cette adhésion ait lieu après la mort de son père n’est pas un hasard. Nous y reviendrons.

[67] Passage censuré dans La naissance de la psychanalyse. De même que fut censurée la lettre du 11 février 1897, dont Elvio Facchinelli cite, dans son livre La mente estatica,  Adelphi, Milano, 1989, p. 172 : « Hélas mon père lui-même a été un pervers et a causé l’hystérie de mon frère […] et d’une de mes soeurs plus jeunes».

[68] Il s’agit en fait de rejouements.

[69] Lettre citée par Paul-Laurent Assoun, Les grandes découvertes de la psychanalyse, cit., p.149.

[70] Il serait intéressant de chercher à quels moments Freud fait appel à la culture juive et à quels moments il a besoin de la mythologie grecque pour exprimer sa pensée. Nous essaierons de répondre à cette question dans Freud et la judéité.

[71] J’ai utilisé la traduction qui se trouve dans le livre de Masson, pp. 124-125. En fait la lettre n’est pas reproduite intégralement. Il manque, en particulier le paragraphe que je reporte ensuite, cf. Naissance de la psychanalyse, cit., p. 193.

A propos de la référence à Rébécca, Masson a mis la note suivante ( p. 238 ) : « Schur […] écrit, […] : “Le sens de l’histoire juive est très clair : ‘Tu étais une glorieuse fiancée, mais tu as eu des ennuis et le mariage est annulé – ôte donc ta robe de mariée’”. Une autre interprétation, qui me semble correcte, m’a été suggérée par Anna Freud à savoir que Freud se croyait, avec sa théorie des névroses, privilégié et heureux comme une fiancée. Ce temps était maintenant révolu, il devait retrouver son ancienne condition d’homme ordinaire. Il n’avait pas fait de découverte. Kalle est un mot d’argot qui peut signifier aussi “prostituée” ». Il demeure une interrogation non posée : pourquoi Freud s’identifie-t-il à une fiancée, à une femme, juive?

[72] « Une vraie auto-analyse est réellement impossible, sans quoi il n’y aurait plus de maladie. Comme mes cas me posent encore certains autres problèmes, je me vois forcé d’arrêter ma propre analyse » ( lettre du 14 novembre 1897 ). Toutefois le 9 février 1898, il écrit : « J’abandonne l’auto-analyse pour me consacrer au livre sur les rêves ». (Œuvres complètes, t.III, p.217. Ce qui implique qu’il la reprise. C’est ce qu’il semble avoir fait à plusieurs reprises. “Tout d’abord, le petit bout d’auto-analyse que j’ai dû faire...” (Lettre à W. Fliess du 03.01.1899).

[73] Lettre du 12 juin 1900, La naissance de la psychanalyse, ed.cit. p. 286.

[74] Lettre du 8 janvier 1900, La naissance de la psychanalyse, p. 273. Je pourrais faire un grand nombre d’autres citations, je pense que celles-ci suffisent.

[75] Naissance de la psychanalyse,ed. cit., p. 202, pour les deux citations.

[76] Ibidem, p.165.

[77] J.M. Masson, Le réel escamoté, cit., p. 119.

[78] Ibidem, pp. 121-122.

[79] A propos de cette peur cf. De la vie,  Invariance, série V, n° 1, pp. 9-82. La peur de la mère est également présente chez la femme, mais elle est masquée.

[80] J.M. Masson, Le réel escamoté, cit., 105. L’importance d’Emma Eckstein est encore soulignée plus loin : « Les Trois essais sur la théorie de la sexualité peuvent être considérés comme la conclusion théorique des “intuitions” apportées à Freud par le traitement d’Emma Eckstein et celui de Dora, la réfutation des textes de 1896 » ( ibidem, p. 137 ) .

[81] Naissance de la psychanalyse, ed. cit., pp. 352-356.

[82] Ibidem, p. 366.

[83] Nous verrons dans l’article déjà signalé qu’il y a là un « masquage » de la mère réelle, par la seconde qui est la nourrice ; masquage qui permet de protéger la première.

[84] Lettre du 3 octobre 1897, Naissance de la psychanalyse, pp.. 193-194.

[85] « Il semble que, chez les fils, les désirs de mort soient dirigés contre le père, et chez les filles, contre la mère » ( manuscrit joint à la lettre du 31 mai 1897, Œuvres complètes, t.III, p.184 ). Il est à noter que dans les lettres de cette période ( à partir de la fin de 1896 environ ) il est question de l’inceste et des fantasmes.

[86] Il semble qu’il fasse allusion à ce qu’il appellera plus tard le roman familial. « Tous les névrosés se forgent ce qu’on appelle un roman familial ( qui devient conscient dans la paranoïa ). D’une part, ce roman flatte la mégalomanie et, d’autre part, il constitue une défense contre l’inceste » ( lettre du 20 juin 1898, Naissance de la psychanalyse, p. 227. On a là, en germe, l’explication de la croyance en des vies antérieures<<<<<<<<< ;

[87] Naissance de la psychanalyse, pp. 196 et 198.

[88] Ibidem, p. 130. Le fait qu’Emma Eckstein pratiqua la psychanalyse mérite d’être souligné parce que cela renforce l’idée que cette femme a eu une très grande importance dans la vie de Freud.

[89] Ibidem, pp. 131-132. Il s’agit de la lettre du 22 décembre 1897.

[90] Ibidem, p. 133.

[91]. Lettre du 3 janvier 1899, (o.c.p. 240 ). Là s’exprime la mystification dont nous avons parlé : ce serait le fait advenant dans le présent qui serait déterminant.

[92] Über Deckerinnerungen qui a aussi été traduit par “Des souvenirs écrans”. A mon avis pour faire percevoir la dynamique que Freud a essayé de mettre en évidence, il conviendrait mieux de traduire par “Des souvenirs recouvrants”.

[93] Des souvenirs-couverture, Œuvres complètes, t. III, p. 256.

[94] Ibidem, p. 259.

[95] Ibidem, p. 261.

[96] Cf. citation dans la note 31.

[97] Des souvenirs-couverture, Œuvres complètes, t. III, p. 269.

[98] Sur lesquels il conviendra de revenir parce que leur analyse permet de mettre en évidence certaines choses que Freud essaie inconsciemment de recouvrir.

[99] Que nous avons précédemment citée, p. 88.

[100] Gay fait état de tels reproches adressés à Freud dans la préface à son livre Freud, une vie, cit., p. XXI.

J’ajoute – mars 2011 – que je ne peux plus entériner tel  quel le contenu de cette phrase dont je désire préciser le surgissement. Elle se présente comme le produit d’un discours intérieur parallèle à celui extériorisé, dont le contenu recelait l’idée que ceci est secondaire par rapport au fait fondamental, tant pour S. Freud que pour tous les éventuels utilisateurs de la psychanalyse, de l’escamotage du réel, de l’impossibilité  à atteindre ce qui a causé sa mise en déréliction, et par là l’origine de la répression qu’il a constamment  et le plus souvent inconsciemment, cherchée à situer.

 

Toutefois accepter ces qualificatifs reviendrait à entériner la morale et la répression. Ce qui s’impose à moi c’est que S. Freud a essayé de se manipuler  afin de se créer "être non affecté par les souffrances", et qu’il a opéré de même, rejouant le vécu subi et celui  dont il fut maître, avec ceux, celles, qui partagèrent sa vie, ce qui le conduisit à des actions qu’il est impossible d’accepter ni de justifier.

[101] Die Traumdeutung. A mon avis la traduction française de Deutung par “interprétation” est quelque peu réductrice. Il y a également l’idée de signification incluse dans le mot allemand, et cela apparaît dans le texte de Freud. J’ai l’impression que ses disciples, eux, ont éliminé toute trace de signification et, de ce fait, ont figé le rêve qui n’est plus vu dans le procès psychique, dans le devenir de celui-ci ; et donc dans la dynamique du sens. Ce sont toujours les disciples qui lèvent l’ambiguïté et, par là, mettent à nu le maître.

 On sait que Freud fut influencé par Schopenhauer. Or celui-ci écrivit : « Tout ce que peut la philosophie, c’est d’éclairer, d’expliquer son objet » (Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, puf, Paris, 1966p. 346 ).

[102] Il s’agit en fait de rejouements.

[103] La naissance de la psychanalyse, cit., pp. 218-219.

[104] L’Interprétation des rêves, puf, Paris, 1973, p. 500. Dans sa lettre à Fliess du 03 janvier 1899, il écrivit : « […] et que la clé de l’hystérie se trouve vraiment incluse dans le rêve », (Naissance de la psychanalyse,  p. 241).

[105] Ibidem, p. 488. Cf. de même  : « Ces notions supposent une conception particulière de “l’essence” de la conscience. Le fait de devenir conscient est pour moi un acte psychique particulier, distinct et indépendant de l’apparition d’une pensée ou d’une représentation. La conscience m’apparaît comme un organe des sens qui perçoit le contenu d’un autre domaine » ( ibidem, pp. 131-132 ).

[106] Esquisse d’une psychologie scientifique , in La naissance de la psychanalyse, cit., p. 315.

[107] Je précise qu’ici psychose est employé avec le sens que je lui donne.

[108] L’interprétation des rêves, cit., p. 483. Notons que la censure peut opérer ailleurs également. « On a alors l’impression que le passage du préconscient à l’investissement conscient dépend d’une censure analogue à la censure entre l’inconscient et le préconscient » ( ibidem, p. 524 ).

[109] Ibidem, p. 494. A noter également : « Chez nous comme chez Delage, le réprimé est le ressort du rêve » ( ibidem, p. 503 ).

[110] Ibidem, p. 455.

[111] Ibidem. p. 491. L’inconscient est un lieu qui a un contenu. Ce lieu est-il sa forme?

[112] Ibidem, pp. 521-522.

[113] Ibidem, p. 520.

[114] La naissance de la psychanalyse, cit., p. 286. L’œuvre de Ernst Mach eut une grande influence sur les théoriciens du mouvement prolétarien, Bodganov par exemple et, indirectement, sur Lénine.

[115] Ibidem, p. 527.

[116] Ibidem, p. 145.

[117] Ibidem, p. 482. Cf. aussi : « […] le désir représenté dans le rêve est nécessairement infantile » ( ibidem, p. 471 ). « C’est tout d’abord en vue de l’accomplissement du désir que la pensée du sommeil est devenue un rêve » ( ibidem, p. 453 ).

[118] Ibidem, p. 527.

[119] Ibidem, p. 454.

[120] Ibidem, p. 408.

[121] Ibidem, p. 467. Ceci annonce Totem et tabou qui sera publié en 1912-1913. Dans sa lettre a Fliess du 30 janvier 1899, il écrit : « Ma prédilection pour le préhistorique sous toutes ses formes humaines demeure égale à elle-même». Cela signale l’importance qu’il accorde à la question des origines. On verra cela ultérieurement.

[122] Ibidem, p. 521.

[123] Ibidem, p. 491. Lors de leur révolte en 1977 certains étudiants italiens revendiquèrent l’oubli. « L’oubli de ce qui fut, pour essayer de poser dans le moment immédiat l’identité vivante, vivifiante qui ne saurait être altérée – exigence qui s’est affirmée à Bologne – découle de la perte d’identité et de la fin de la culture. Oublier l’histoire c’est oublier les accumulations d’ignominies, les rendez-vous manqués, les espérances déçues, les illusions amères, mais c’est aussi de façon plus ou moins consciente la volonté d’escamoter les impasses du passé afin de ne pas s’affronter à celle du présent.

 Autre forme d’oubli : celui du futur. En effet, pour beaucoup, l’affirmation infestée d’immédiat historique : capitalisme égale communisme, débouche dans la constatation : il n’y a plus d’avenir ; seul le présent doit engendrer l’espace où doit surgir ce que le temps total devait donner » ( La révolte des étudiants italiens : un autre moment de la crise de représentation, Invariance, série III, n° 5-6, p. 15 ).

[124] La naissance de la psychanalyse, ed.cit., p. 520. Ceci fait écho à « Pour bien comprendre la vie psychique il faut cesser de surestimer la conscience », ibidem, p. 520. C’est volontairement que nous avons cité une seconde fois ce passage parce qu’il est déterminant.

[125] Ibidem, p. 491.

[126] L’interprétation des rêves, éd.cit.p. 527.

[127] La naissance de la psychanalyse, éd. cit., p. 267.

[128] Lettre du 12 février 1900 (Idem, p. 275 ).

[129] C’est-à-dire un non accueil qui lui réactive celui subi par sa mère. En outre, c’est une constante chez Freud, il présente une dépression après la publication de ses diverses œuvres. Là aussi c’est révélateur!

[130] La naissance de la psychanalyse, éd. cit., p. 277.

[131] La projection est évidente et cela ne nous étonne pas qu’après la sortie de son livre il présente une dépression analogue à celle des femmes après l’accouchement.

[132] À rapprocher de ce passage de la lettre du 3 juillet 1899 : « A cette époque, ta supériorité m’écrasait un peu, j’en eus la nette impression ». Il s’agit de leur « première rencontre à Salzbourg, en 90 ou 91 » ( La naissance de la psychanalyse, cit., p. 253 ).

[133] Ibidem, pp. 279-280. La dernière phrase a été aussi traduite de la façon suivante : « Personne ne peut m’aider d’aucune manière dans ce qui m’oppresse ».

[134] Ibidem, p. 283.

[135] Dans le chapitre « Oubli d’impressions et de projets » de Psychopathologie de la vie quotidienne ( 1901 ), il rapporte le fait et il note : « Il est douloureux de se voir ainsi dépouiller de ce qu’on considère comme son apport original » ( Cf. Psychopathologie de la vie quotidienne, éd. cit., p. 154 ). Par soin identification avec Fliess il pouvait jouir immédiatement de cette découverte. Dans la même lettre que nous citons, il affirme : « Peut-être aurai-je d’autres idées à t’emprunter » (La naissance de la psychanalyse, p.297 ). J’ai dit que Freud connut beaucoup de rejouements ( comme tout un chacun ). La question de la bisexualité fut le support d’un très important. En 1904, elle donna lieu à une grande polémique à laquelle prirent part non seulement les deux ex-amis, mais d’autres personnages ( cf.. Peter Gay, Freud, une vie,éd. cit., pp. 178-180 ).

[136] Ibidem, p. 157. Il ne nous dit pas en quoi consista son inhibition. Nous verrons l’importance de Rome pour Freud, de même que celle d’Athènes et de la Palestine. Il retrouva individuellement, de façon inconsciente, toutes les données auxquelles s’affronta le peuple juif

[137] La naissance de la psychanalyse, pp.298-299.

[138] Cité dans La naissance de la psychanalyse,éd. cit., p. 288, note 1.

[139] Ceci sera démontré dans Freud et la mystification  : la déchirure escamotée. En ce qui concerne la création, je convie le lecteur à faire le rapprochement avec ce qui a été écrit auparavant à ce sujet à propos de K. Marx.

[140] J.M. Masson, Le réel escamoté, éd.cit.pp, 132-133.

[141] L’interprétation des rêves,éd cit., p. 218.

[142] La naissance de la psychanalyse, éd.cit. p. 306.

[143] Certains auteurs ont avancé que comme la notion de bisexualité, la théorie au sujet de la sexualité infantile aurait été en fait émise par Fliess. Ce n’est pas impossible mais, personnellement, je ne puis le prouver. Quoi qu’il en soit cela ne diminue en rien le travail de Freud. Quant au premier, qui d’après son fils Robert, aurait été un père séducteur, il est évident qu’une telle théorie ne pouvait, encore une fois, que le disculper.

 La relation de Freud à la sexualité n’est peut-être pas aussi évidente qu’on peut le penser. C’est peut-être en désespoir de cause qu’il lui a accordé tant d’importance. « J’ai bien esquivé la question du sexe, mais “l’ordure” est inévitable et demande à être traitée avec indulgence » ( lettre à Fliess du 6 septembre 1899. La naissance de la psychanalyse, p. 262 ).

[144] Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard ( collection “Idées” ), Paris, 19??, p. 187.

[145] Ibidem, p. 89.

[146] Ibidem, pp. 78-79.

[147] La naissance de la psychanalyse, p. 94.

[148] Idem, p. 134. Ce texte révèle un fort immédiatisme, sur lequel je reviendrai. Alice Miller,  de son côté, l’a violemment critiqué.

Enfin indiquons qu’à l’heure actuelle on incrimine encore la tendresse parentale quand on propose pour lutter contre la pédophilie d’éviter toute démonstration affective, tout contact intime. Ce qui en fait ne pourra que renforcer le mal qu’on veut éviter.