12. Le mouvement du capital





    En guise de dédicace - ayant puissance d'un prélude - à l'advenir et à mes petites-filles trop tôt disparues.

        Durant  plus d'un an j'ai trépigné et j'ai eu hâte de publier ce texte. Ce qui m'a agité ce n'est pas la nécessité d'être reconnu (laquelle pouvait se muer en hasard), mais le profond désir d'une affirmation, d'un positionnement, qui m'ancre certitude, et de le signifier souverainement. C'est comme si, avec elle, je pouvais enfin  vivre, c'est-à-dire cheminer sereinement dans la dynamique de l'inversion, pleinement convaincu que les milliers d'années de l'errance de Homo sapiens sont désormais pleinement révolus.



12.1. Prémisse introductive sous forme de synthèse





12.1.1. Cette étude sur le mouvement du capital1 vise à cerner la différence qu’il entretient avec le phénomène de la valeur, en exposant son devenir depuis son surgissement jusqu’à sa dissolution (sa fin, sa mort), mais aussi à déterminer qu’est-ce que l’espèce a voulu réaliser en fondant ce mouvement, en s’y adonnant, et quel changement de son comportement cela a-t-il induit, enfin, à partir de là, comprendre les raisons de la fascination qu’il exerce en opérant comme un numen - le sacré - induisant la profonde attirance et l’effroi.




Dans une première approche le capital apparaît comme le moment où la valeur s’empare de la production 2. Avec lui celle-ci est exaltée au maximum et accomplit son cycle où elle est le paradigme fondamental du comportement de l’espèce. Le capital naît de la circulation qui était celle de la valeur, phase essentielle pour celle-ci. Ainsi le mouvement du capital doit être intégré dans la dynamique de la circulation telle qu’elle s’impose avant même l’affirmation du phénomène de la valeur, ainsi que dans celle de la production surgissant avec l’agriculture et l’élevage et qui se termine avec le capital lui-même, en passant par la phase où du capital est engendré sans passer par le procès de production. Cela implique, en définitive, d’opérer une investigation concernant tout le mouvement économique qui s’impose de plus en plus au cours du devenir hors nature.




À travers le capital l’espèce s’est dite et a essayé de se saisir en tentant de parvenir à la sécurité, en sortant définitivement de la nature (événement constituant un des supports de la fascination) qu’elle a grandement détruite et, ce faisant, a dévoilé sa spéciose, en particulier sa volonté d’échapper à toute dépendance et de toujours transcroître. Cette étude affronte en outre un moment essentiel d’articulation entre la mort du capital et le surgissement de Homo Gemeinwesen avec la mise en branle de la dynamique de l’Inversion.



Précisons, cette étude sur le capital, faisant partie de l'investigation au sujet de l’Émergence de Homo Gemeinwesen qui sera étayée par la rédaction des chapitres ultérieurs laissés en suspens, et par celle de De la spéciose qui mettra en évidence qu'Homo Sapiens vit constamment sous la menace, et que son errance est liée à la tentative de lui échapper et à l'impossibilité d'atteindre ce but, déterminant et fondant en définitive sa disparition en cours de réalisation, cette étude, donc, vise à donner assise à la dynamique de l'inversion proposée depuis deux ans (Inversion et dévoilement, 2012) réalisable si l'on perçoit correctement (dévoilement) tout le parcours de Homo sapiens et le chemin (dévoilement) qui s'offre à nous dés lors qu'on a abandonné ce monde et l'errance de l'espèce.






12.1.2. Le problème du capital est comparable à celui de l'inconscient il existe depuis toujours, pourtant un moment fondateur le pose. Dans l’un et l’autre cas le concept semble déterminé historiquement; son apparition pouvant être datée et, pourtant, simultanément, il semble avoir existé bien avant cette date repérée.




En effet sous le nom de subconscient comme ensemble de données non conscientes faisant obstacle à une connaissance ou déterminant un comportement non voulu par l’individu, il est présent dans la pensé hindoue des siècles avant Jésus-christ. On le perçoit également en diverses zones sous le nom de possession. Mais c’est à la fin du XVIII°, en Occident, qu’avec le mesmérisme cette notion prend de plus en plus d’importance pour devenir déterminante au siècle suivant et surtout au XX°3. Ce qui apparaît le plus important ce n’est pas la production de ce concept en tant que tel, mais la théorisation de la dynamique de la production de ce qui est inconscient. On peut noter que le concept de refoulement, en relation fondamentale avec ce qui est posé comme l’inconscient, opère de la même façon que celui de plusvaleur pour le capital. Nous nous occupons ici, évidemment, du concept psychique et non de celui organique, biologique. En effet ce qui a été déterminant c’est de comprendre comment s’opère le blocage du processus qui rend conscient un phénomène psychique et qui, par là même, le rend inconscient. Ce qui implique l’intervention de la répression qui joue un très grand rôle dans l’histoire de la mise en place du mode de production capitaliste, en particulier l’auto-répression prônée par le protestantisme. Toutefois il n’est pas possible de parler d’inconscient sans faire intervenir la conscience. Or ce concept s’impose également avec le surgissement du mode de production capitaliste au XVII° et au XVIII° siècle en liaison lui aussi avec la dynamique de la répression. Enfin ces deux concepts subissent une autonomisation et deviennent des hypostases en cohérence avec le devenir d’autonomisation du capital. Selon moi on est conscient ou inconscient, on n’a pas de conscience ou d’inconscient.




En raisonnant sur l’arc historique qui se déploie avec le surgissement de la valeur on peut considérer le capital comme un phantasme, hantant, animant l’espèce, qui apparaît en tant que tel seulement de nos jours, comme celui de la création ex-nihilo: engendrer du capital sans passer par le procès de production qu’on peut exprimer plus théologiquement et mystiquement: l’Un, le capital, émane du capital. Et cette dynamique révèle aussi la volonté d’identité et le refus de l’autre.




D’une certaine façon, bien que dans une perspective différente, K. Marx signale la hantise: "On verra que le monde nourrit depuis longtemps le rêve d'une chose dont il lui suffit maintenant de prendre conscience pour la posséder réellement"4.




Ce phantasme traduit bien l’insatisfaction qui habite l’espèce, sa volonté d’échapper à toute dépendance (perçue comme fatalité, destin, prédestination, main invisible, mécanisme infernal) qui exalte sa volonté d’intervention, mais aussi son immense peur d’une menace. Ce disant, nous signalons des éléments essentiels constitutifs de la spéciose. Nous sommes amenés à mettre en évidence l’isomorphie et l’isodynamie entre le psychisme et le mouvement du capital: inflation, spéculation et manie, démesure, hubris; déflation et dépression; dynamique de la reconnaissance, ce qui est normal car le capital est un exsudat de l’espèce et son dire.



            Notre visée est d’intégrer les données psychiques qui ne furent pas pleinement développées dans les analysespraeter naturam antérieures. «On ne peut pas laisser en dehors de notre perception historique d’espèce le mode selon lequel les hommes se sont perçus dans leur totalité et comment ils pouvaient se situer dans ce que nous saisissons a posteriori comme le devenir». 5






12.1.3. Nous désirons sortir d’une confusion dont la genèse du capital est le support6 et que l’étude théorique de K. Marx n’a pas éliminée. En effet il insiste fortement sur le fait que ce qui le définit est un rapport social, originellement celui entre capitaliste et ouvrier, fondant le salariat: «On conçoit le capital comme une chose (ailleurs il parlera de somme de valeurs, n.d.r.) et non comme un rapport.» et, un peu plus loin: «Le capital n’est pas un simple rapport mais un procès; tout au long des diverses phases de ce procès, il ne cesse d’être du capital. C’est ce qu’il faut développer.»7 Mais c’est le rapport social qui est déterminant dans la réalisation de ce procès au cours duquel s’opère la consommation productive d’une valeur d’usage dont le contenu n’est pas indifférent, la force de travail. C’est cette dynamique qui fonde le capital sur laquelle nous avons profondément insisté dans Capital et Gemeinwesen en nous appuyant sur le développement théorique contenu dans l’Urtext.




Cela ne l’empêche pas de parler de formes antédiluviennes du capital. «On comprend pourquoi, dans notre analyse du capital, ses formes les plus populaires, pour ainsi dire antédiluviennes, le capital commercial et le capital usuraire, seront provisoirement laissées de côté».8 Ce disant il tient compte –comme les théoriciens qui affirment l’existence de celui-ci dés l’époque sumérienne – d’une analogie entre le capital proprement dit, et le fait qu’un quantum donné de valeur puisse être le support d’un accroissement de celle-ci, sans qu’il y ait passage par un procès de production donné. Il s’agit de la valeur au stade argent dans sa fonction monétaire qui permet une universalisation complète des échanges, en rapport au commerce international, au phénomène d’usure mais aussi avec la spéculation.




La confusion est incluse dans l’absence de présentation organique d’articulation entre: le capital est un rapport social impliquant le travail salarié et le capital est la valeur en procès impliquant l’incorporation du travail salarié. Le premier élément recèle l’idée d’une certaine fixité, le second celle d’un mouvement et, à la limite, d’une autonomisation.




Valeur et capital se trouvent en continuité, mais en fait le surgissement de celui-ci met en place une discontinuité, une rupture avec le devenir antérieur qui n’est réellement apparente qu’à la fin de son mouvement, avec sa mort en tant que rapport social, l’autonomisation de sa forme et le passage à la virtualité; mais c’est aussi la mort potentielle de l’espèce qui devra périodiquement subir, à l’aide de processus violents, une sorte d’extraction de la virtualité.




Cette discontinuité ne concerne pas seulement la valeur économique mais aussi toutes les valeurs qui disparaissent dans un englobement se posant comme une Aufhebung (suppression et conservation), ce qui fonde les discours sur leur dépassement comme avec le "par de là le bien et le mal", leur transmutation, etc., discours escamotant leur totale obsolescence advenue.






12.1.4. Qu’est-ce qui est visé avec le capital et qu’est-ce qu’il désigne? qu’est-ce qu’on nomme capital?




Dans Le Robert dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, on note en ce qui concerne le mot capital son rapport à tête, à domination (cf. capitaine)  à peine capitale, à partie supérieure, chapiteau en-tête d’un livre chapitre, ville capitale, lettre capitale (au début de quelque chose signalant en quelque sorte l’initialisation d’un phénomène, essentialité, n.d.r) «partie principale d’un bien financier, par rapport aux intérêts qu’il produit». Capitale en italien «partie principale d’une "dette" par opposition à intérêt, à rente. Depuis 1606, il désigne également "la somme que l’on fait valoir dans une entreprise (…) et depuis 1767, au pluriel capitaux " l’ensemble des sommes en circulation, des valeurs disponibles"». Il poursuit: «Le XIX° y ajoute, en économie politique, le sens de "richesse considérée comme moyen de production"; analysé par K. Marx (…)». Or ce dernier rappelle dans les Grundrisse (mais aussi dans d’autres textes) que capital vient de bétail, plus précisément tête de bétail9. Mais l'argent lui-même, pecunia, dérive aussi de l'animal tête de bétail. Jadis on parlait d'amasser un pécule. Ainsi s’affirme une continuité dont le support est la recherche de l’essentialité.




Il en ressort l’idée d’un quantum essentiel support d’un procès d’incrémentation, d’un phénomène qui inclut un accroissement possible (intérêt ou profit). La détermination d’essentialité apparaît nettement dans le capital porteur d’intérêt (puis financier) puisque le support d’incrémentation rapportant l’intérêt est appelé principal. À la fois dans l’immédiat et dans la profondeur du phénomène, c’est cette détermination qui fonde vraiment la différence avec la valeur.




K. Marx y ajoute la dimension subjective: «La production de capitalistes et de travailleurs salariés est le principal produit (Hauptprodukt10) du procès de valorisation du capital. C’est ce que l’économie politique en général oublie complètement car elle ne retient que les choses produites. Dans ce procès, le travail objectivé est posé à la fois comme non objectivité du travailleur, comme objectivation d’un sujet opposé au travailleur et comme propriété d’une volonté étrangère: le capital est donc aussi, de toute nécessité, capitaliste. Il s’ensuit qu’il est faux de prétendre, comme le font certains socialistes, que nous pourrions avoir besoin du capital, et non des capitalistes»11. Un peu plus loin il réaffirme: «Le capital implique donc le capitaliste». Et, de nouveau, à la page suivante: «Pour définir le capital, on se heurte à des difficultés qui n’existent pas lorsqu’on définit l’argent. Le capital est essentiellement le capitaliste, mais il est en même temps un élément distinct du capitaliste: la production en général, c’est le capital.»




En fait ceci concerne la phase finale de réalisation du procès de production immédiat car, au début de celui-ci, il faut bien faire intervenir les ouvriers puisque le capital résulte du rapport social. Dire "la production en général, c’est le capital" n’est vrai que lorsque celui-ci est parvenu à la domination sur la société et qu’il détermine donc toute production. Effectuer une telle affirmation conduit à fournir un support pour l’ériger en tant qu’entité agissante, et l’on dit facilement le capital fait ceci ou cela, occultant totalement hommes et femmes. La puissance de cette hypostatisation est renforcée du fait qu’il en vient au cours de son développement à dominer également la circulation et toutes les manifestations humaines, traduisant son advenue à la communauté (Gemeinschaft) et à l’anthropomorphose. Dés lors il est, dans la langue, posé en tant que démiurge tandis qu’hommes et femmes ne sont même plus des non-dits. Le rapport originel au travail salarié est totalement  occulté, effacé, oublié. Des deux citations précédentes on peut en déduire que, du moins initialement, le prolétaire n’est pas du capital. Toutefois ultérieurement l’anthropomorphose du capital s’accompagne de la capitalisation des prolétaires, puis de l’ensemble de l’espèce.




Donc il en ressort l’idée d’un certain quantum, une somme donnée, considérée comme un "principal", une essentialité en puissance, qui permettra de réaliser l’essentialité effective, l’incrémentation, et ceci est apte à transcroître, à fonder une dynamique de transcendance C'est dans la recherche pour saisir la source et le mode de réalisation de cette incrémentation que s'impose une grande confusion fondant l'insaisissabilité du concept de capital. Dans l'effectivité de son mouvement il est insaisissable comme le temps qu'il tend à remplacer grâce à son éternisation.




Enfin on peut se demander si dans le mot capital il n’y a pas une autoréférence car le fait qu’il est question de la tête peut impliquer qu’il s’agit pour l’homme, pour la femme, de lui-même, d’elle-même, de leur essentialité et en même temps de ce qui est peut-être le plus facilement repérable.




Ajoutons que le terme capitalisme s’impose quand le capital tend à dominer superficiellement (formellement) dans la société, à partir de 1849, la forme sociale telle qu’elle tend à être modelée par le mouvement du capital. Ce terme ne désigne donc pas seulement une réalité économique, une base matérielle mais, tend au fur et à mesure de l’accroissement de puissance du capital, à la suite de la réalisation de sa communauté matérielle et à l’intégration successive de toutes les manifestations pratiques comme spirituelles de l’espèce, à désigner la totalité des manifestations de vie de celle-ci enserrée dans la société-communauté actuelle évoluant de plus en plus dans l’artificialité et la virtualité.




Très souvent on emploie le mot capital à la place de mode, forme de production capitaliste, ou capitalisme, et l'on tend à en faire une entité, à l'hypostasier, lui donnant puissance d'être, de là des affirmations comme: le capital opère, le capital tend, etc. Ce disant on escamote l'activité des hommes et des femmes (comme avec l'histoire hypostasiée) qui dans leur dynamique utilisent l'opérateur capital pour parvenir à leur fin. En conséquence j'essaie de ne pas recourir à ce raccourci qu'est devenu ce mot de capital. Toutefois étant donné le phénomène d'autonomisation et d'anthropomorphose complété par celui d'aller au-delà de ce qu'est l'espèce (échappement), je l'emploie pour désigner en fait le mécanisme infernal qui meut hommes et femmes, les agite, remplaçant le destin, la providence, la fatalité, voire le hasard et la nécessité qui les mouvaient auparavant alors qu'ils, qu'elles pensaient, pensent agir librement.12







12.1.5. Le surgissement du capital apparaît comme réalisant la levée d’un verrou et celle d’un interdit: celui de considérer en termes de valeur (vénaux), ce qui se rapporte à la terre et à tous les aspects de l’activité humaine et même à son affectivité13. En cette dynamique il apparaît comme fondant une rationalité plus pure, effective. Car tout verrou, blocage, induit des comportements dits irrationnels.




Il s’impose également comme permettant la sortie d’un blocage déterminé par l’échec de tout le mouvement réformateur et le mouvement hérétique qui ne parvint pas, sur le plan politique et sotériologique, à engendrer et mettre en place un autre comportement de l’espèce, échec qui fut renforcé par celui de la révolution anglaise de 1640. La réponse à cet échec politique et religieux fut ce qui a été nommé la révolution industrielle de la fin du XVIII° siècle, qui permit le passage de la phase de domination superficielle (formelle) à celle substantielle (réelle) du capital dans le procès de production immédiat.





Tout en intégrant en lui un phénomène d’union (entre la force de travail et les moyens de production) il porte à bout celui de séparation qui s’affirme et s’exprime pleinement en tant que présupposition et résultat de son devenir lors de sa domination formelle dans le procès immédiat de production du milieu du XIV° à la fin du XVIII° siècle. La dynamique de la séparation conduit à poser la nature d’un côté, l’espèce de l’autre et, en celle-ci, une nature et une artificialité: culture, mœurs, habitudes, conventions, politesse. D’où les multiples traités sur la nature humaine, l’importance des études sur la morale, sur la relation entre «nature humaine» et intérêt économique. Dés lors la recherche d’une mise en place d’une forme de répression, en rapport d’ailleurs avec l’émergence du concept de conscience, qui permette d’assurer une convivialité entre les hommes, les femmes. D’où la notion d’intérêt et d’intérêts va devenir essentielle. Avec elle la rationalité va intervenir au sein des passions pour finalement les supplanter. En effet ce n’est pas l’activité de la personne, ses passions, qui importe, mais ce qu’elle peut rapporter à travers ses manifestations: l’intérêt, une sorte d’incrément. Dés lors il y a immixtion de la raison au sein des passions grâce au calcul qui permet de quantifier ce dernier. La confluence voire l’isodynamie entre devenir de l’espèce et celui du capital devient évidente. Mais on peut appréhender cela en affirmant que l’espèce a recherché un support pour signifier son désir d’incrémentation, lié à son insatiabilité, et ce support c’est le capital. Son engendrement non seulement en tant que forme mais en tant que substance lui a permis de sortir d’un blocage car, grâce au calcul, il est possible de manipuler, de spéculer14.




Là, nous retrouvons la question du pouvoir, déjà abordée avec l’étude du phénomène de la valeur, du fait de la passion qu’il suscite.




«L’amour du pouvoir est naturel, il est insatiable; la possession presque toujours en redouble l’ardeur, et jamais ne le tiédit.»15




Il est la manifestation de l’insatisfaction de l’espèce, de son inquiétude en ce qui concerne son pouvoir d’affirmation, d’assise, au sein de la nature. Or le signe du pouvoir est la possession d’un incrément, d’existence, de puissance, de richesse, de savoir, etc. En même temps elle confirme l’accession à ce pouvoir: le possesseur a été reconnu.





12.1.6. On peut considérer que les prémisses et les prémices du mouvement économique s’initiant avec le phénomène de la valeur s’imposent au néolithique lors d’une phase de réchauffement du globe. Ceci s’accompagne de la sédentarisation et de la séparation d’avec le reste de la nature avec déploiement de la répression au sein de l’espèce et la domestication des animaux et des plantes. Et ceci reste vrai même si la sédentarisation a pu précéder la mise en place de l’agriculture et de l’élevage.




La domination substantielle (réelle) du capital dans le procès de production immédiat s’effectue lors de la fin du petit âge glaciaire qui a favorisé le développement de l’agriculture et en conséquence l’accroissement de la population urbaine, en particulier les prolétaires nécessaires à l’essor de la grande industrie.




La fin du capital et du mouvement économique qui le sous-tend s’effectue lors d’une phase de réchauffement climatique, en fait de dérèglement généralisé, liée à des phénomènes cosmiques mais considérablement amplifiée et accélérée par l’activité humaine provoquant la destruction de la nature. Le résultat est la disparition d’un grand nombre d’espèces dont, s’il n’y a pas inversion totale de comportement, Homo sapiens fera partie dans un avenir qui risque de ne pas être lointain. Ce sera alors la conclusion de ce que d’aucuns nomment l’anthropocène, après avoir été défini comme anthropozoïque.




L’évanescence de celui-ci, son extinction ne dépend pas seulement de causes externes qui, même si elles ne se manifestaient pas, ne changeraient rien au résultat final. C’est son désir de fuir la dépendance en se séparant totalement du reste de la nature et de sa naturalité qui aboutit en définitive à le rendre obsolète et dépendant d’un mécanisme qu’il a produit, devenant asservi et de plus en plus incapable de poursuivre son procès de vie, par exemple en ce qui concerne la sexualité (donc la reproduction) et la nutrition.




Pour fuir la dépendance, se présentant comme celle de la gravité, il songe à aller hors de la planète, quitter totalement la nature, la fuir, suggérant que cela implique peut-être un doute sur le phénomène vie et une inquiétude en rapport à une menace d’extinction enfouie, occultée16.




Le désir d’incrémentation, de non dépendance (séparation totale) s’épanouit en une immense pathologie du désir.




L'émergence de Homo Gemeinwesen correspond à l'affirmation de la puissance de la pensée en tant que phénomène géologique17 car elle affectera la totalité de la planète.







12.2. Capital, forme et formes




Encore plus que dans le cas de la valeur il s’agit d’une forme à la recherche d’un contenu; mais aussi d'un contenu qui s'impose en vivifiant celle qui l'enserre au départ et la fait accéder à sa plénitude où il semble s'être dissout en elle. 18




"Presque dans tous les pays et à presque toutes les époques historiques où le mode de production se trouve à un stade inférieur et la structure économique de la société insuffisamment développée, nous trouvons l’argent porteur d’intérêt, l'argent qui pose l’argent, donc du capital formel.» 19


Il est formel parce qu’il est de la valeur d’échange tendant à s’autonomiser et qu’il n’inclut pas en lui la substance, le travail vivant, et plus précisément la plusvaleur. Le capital résulte donc de l'union d’une forme et d’une substance. Toutes deux préexistent mais de façon séparée. Toutefois c’est très périlleux de parler d’un capital formel, car c’est le faire exister bien avant qu’il n’apparaisse; ce qui justifie sa prétention à "l’éternisation" qui implique toujours une réécriture des événements historiques. L’expression n’a de puissance que pour souligner qu’il y avait la valeur d’échange tendant à s’autonomiser et que ceci se réalisait à travers une forme donnée, se manifestant concrètement dans le fait que de l'argent tendait à engendrer de largent. Voyons la question de plus prés.



Le "capital formel"20 c’est l’argent qui virtuellement contient le capital mais pour que celui-ci devienne tangible, manifeste et utilisable il faudra une vaste intervention de la part des hommes et des femmes: la production d’un contenu, son extériorisation.



Donc on pourrait poser: à quelles conditions un "capital formel" peut devenir un capital effectif? Ce qui constituerait une approche similaire à celle contenue dans l’Urtext, et que nous avons exposée dans Capital et Gemeinwesen.




Il a pu exister il y a très longtemps du "capital formel" parce qu’ultérieurement a existé du capital dans sa pleine acceptation, c’est-à-dire que cela inclut toutes ses déterminations et, en particulier, sa substance.




Dés que nous avons la dynamique où la valeur en tant que monnaie tend à engendrer de l’argent sans passer par la métamorphose marchandise on a virtuellement du capital. Mais qu’est-ce que cela veut dire sinon que l’essence du capital réside dans sa propension à s’accroître et, curieusement, l’essence du capital précède son existence. Je parle de capital virtuel parce qu’il faudra une intervention humaine, la production, pour le rendre tangible. Le projet permet constamment d’atteindre à nouveau la forme.




En fait ce qui s’impose à la lecture de ce manuscrit de K. Marx c’est qu’il y a un mouvement du capital qui est le posé d'un quantum d'argent apte à produire un incrément, et un mode de production capitaliste où ce mouvement parviendrait enfin à devenir indépendant, autonome, à ne pas être remis en cause, grâce à la production de plusvaleur forme effective et "tangible" de l'incrément antérieur et à la réalisation d'une communauté matérielle (d'abord). Dit autrement: la monnaie universelle recèle le possible du "capital formel". Le mouvement du capital est, dés lors, fort ancien tandis que le mode de production capitalise ne débute qu’à partir du milieu du XIV° siècle.


On peut représenter également les choses ainsi: le futur par rapport au phénomène abordé (une somme d’argent apte à s'accroître) qui relève du passé, est le capital en tant que tel qui, pour moi, relève du présent, opère comme un attracteur sur ce dernier et lui donne forme capital. La forme émanerait du futur et serait induite par un contenu virtuel, imprimant au capital sa caractéristique, c'est-à-dire sa dépendance par rapport au futur et la nécessité de le conquérir. C’est la définition de l’existence du phénomène existant ici et maintenant dans sa totalité qui détermine le phénomène incomplet du passé. Toutefois la confusion lors de la saisie de ce phénomène détermine celle de sa saisie historique. S’instaure ainsi une sorte de principe anthropique mais avec escamotage du comme si, fondement du phantasme. Tout se serait passé comme si l’ensemble des événements historiques avaient contribué à l’advenue du capital. Ce qui peut s’exprimer d’une autre façon: tout s’est passé comme si un être particulier le capital aurait émergé, se serait développé. En fait c’est l’espèce qui l’a produit et ce faisant s’est produite en des déterminations nouvelles…


Mais qu’est-ce qui sous-tend cette forme, l’a faite advenir? En anticipant sur tout le phénomène futur, car cela ne se révélera pleinement qu’à la fin du mouvement du capital, je répondrai: le désir en est le fondement. C’est lui qui engendre la forme de ce qui est désiré, objet ou sujet. Et ce désir est celui d’une incrémentation, d’un accroissement, d’une progression (en germe la dynamique du progrès qui implique la réitération de la séparation) en réaction à une insatisfaction et à une insatiabilité engendrées par la perte de la communauté (gemeinwesen) qui s’imposa en un long processus à la suite de la coupure de la continuité, avec la séparation d’avec le reste de la nature. La perte de la communauté, celle d’un phénomène englobant individualité, multiplicité et totalité, qui dés lors peuvent s’autonomiser entraînant une dissociation, induisit la recherche d’un ersatz, la volonté de le produire, afin de compenser et de panser une blessure. Ceci a pu se faire à partir de l’individualité comme de la multiplicité ou de la totalité d’où les changements subis par ces trois données (déterminations) au cours du devenir historique sans que jamais ne soit atteint l’achèvement se posant comme la guérison d’une mutilation.



En outre il s’affirme également comme l’expression de la volonté de récupérer quelque chose qui fut perdu et par là d’opérer une régénération. La perte étant liée à la séparation, la dynamique est donc de la surmonter pour retrouver la continuité. En cela s’exprime bien l’errance de l’espèce et la confusion qui l’habite: s’adonner à un développement effréné pour s’incrémenter, ce qui la fait dépendre du futur, afin de récupérer une donnée du passé et vivre continuellement dans la discontinuité pour retrouver la continuité dont la concrétude a depuis longtemps été perdue et ne s’affirme que de façon abstraite et non plus comme continuité avec le reste de la nature, le cosmos.



Avec le capital réalisé, c’est-à-dire en tant que rapport de production puis en tant que phénomène autonomisé, s’impose la nécessité continue de l’innovation: innover pour compenser une incomplétude, l’espèce se percevant inachevée. Cet inachèvement engendre le désir de transcendance pour aller au-delà de ce qui limite.



Le désir implique une orientation de l’espèce dans un type de développement donné: la dynamique de l’incrémentation qui fonde "le sens de la vie" qui impose de toujours sortir de l’état, car l’existence serait l’effectuation d’une incrémentation ou d’une transcendance.



Le désir, celui de l’incrémentation qui est également désir de reconnaissance détermine l’activité des hommes et des femmes. Ainsi, si le capital n’apparaît en tant que tel, seulement formel, un phénomène concret lui sert de support: l’activité humaine, la manifestation humaine. Le "capital formel" implique une continuité entre ce qui s'est manifesté en tant que tel à une époque très reculée et ce qui se manifeste en tant que capital réalisé à l'époque, par exemple, où K. Marx fait son investigation. Cette continuité peut apparaître a posteriori comme fondant le mécanisme infernal, l'implacabilité d'un devenir, ce à quoi "on ne peut pas échapper".



Mais la séparation continuée au cours du temps entraîne un déracinement profond qui engendre en compensation le besoin de support; alors il faut faire, construire et finalement innover, car l’activité innovante permet de recouvrir l’inassouvissement, l’insatisfaction, en rapport avec le fait de ne pas trouver le support adéquat qui pourrait pallier au déracinement. Ainsi, hommes et femmes, tant sur le plan individuel que spécifique, ont besoin d’être portés. Ce besoin vient en quelque sorte se greffer sur le désir d’accroissement.



Le désir d’incrémentation n’exprime pas une donnée de la nature humaine, de sa naturalité, mais il est la manifestation de l’errance et de la mise en place de la spéciose de l’espèce. Avec l’étude du phénomène valeur nous avons exposé son surgissement, avec celle du mouvement du capital nous allons percevoir comment il a conditionné l’autodomestication de l’espèce se déployant dans l’artificialité (son errance).



Revenons à l’affirmation de K. Marx au sujet du "capital formel". Une série de citations encadrant celle reportée plus haut permet de saisir plus à fond la pensée sous-jacente.



«L’argent qui effectue ce mouvement est capital, ou encore: la valeur devenue autonome dans l’argent, qui effectue ce procès, est la forme sous laquelle le capital se présente ou apparaît d’abord.»21



«La valeur qui résulte de la circulation en tant que valeur d’échange adéquate (l’argent) et qui est devenue autonome, mais qui entre de nouveau dans la circulation, et qui se conserve et se multiplie (s’agrandit) en elle et par elle, (l’argent), est capital.22»



«On peut déjà voir ici pourquoi deux formes du capital - le capital dans deux fonctions: selon qu'il a l'une ou l'autre de ces fonctions, il apparaît comme une sorte particulière de capital - pourquoi deux formes du capital qui sont les plus proches de l'idée que l'on se fait habituellement du capital et qui, effectivement, sont historiquement les formes les plus anciennes du capital, n'entrent pas du tout en ligne de compte ici, où nous traitons du capital en tant que tel, mais doivent au contraire, être développées plus tard comme des formes dérivées, secondes du capital.»


«C'est dans le capital de négoce proprement dit que le mouvement A-M-A se montre avec le plus d'évidence. C'est pourquoi il a depuis toujours sauté aux yeux que son but est l'accroissement de la valeur ou de l'argent mis en circulation et que la forme dans la quelle il atteint ce but consiste à acheter pour revendre.23»


Parler de capital de négoce signifie que le capital existe de façon éminente, ce qui impliquerait qu'il existât avant le XV° siècle. Or ce que veut dire K. Marx c'est que c'est dans le commerce international qu'historiquement le mouvement A-M-A se montre avec le plus d’évidence en tant que "capital formel".



«L’argent peut désormais être prêté à des fins productives donc formellement en tant que capital, quoi que le capital ne se soit pas encore emparé de la production, qu’il n’ait pas encore existé de production capitaliste, donc de capital au sens fort (eminenten) du terme soit que la production se fasse sur la base de l'esclavage, soit que le surplus de rendement aille au propriétaire terrien (comme en Asie et aux temps de la féodalité), soit qu'il y ait industrie artisanale ou économie paysanne ou autres. Donc cette forme de capital est aussi indépendante du développement des stades de production (si l’on suppose seulement que la circulation des marchandises ait progressé jusqu’à la formation de l’argent (…) Comme la fortune de négoce, a seulement besoin d’être capital formel, le capital dans une fonction en laquelle il peut exister avant de s’être emparé de la production, et c’est seulement ce dernier capital qui est à la base d’un mode historique de production de la société.24»




Une certaine confusion persiste qui découle de la non différenciation nette entre forme du capital et "capital formel". Dans la première expression le capital existe pleinement, éminemment. Dans la seconde il n'est qu'à l'état de forme, donc sans contenu, sans substance, et l'on pourrait dire que l'être réel (ce qui donne effectivité) du "capital formel" est autre que le capital, c'est-à-dire que c’est la valeur d’échange, l’argent. Il aurait mieux valu dire le "capital formel" est indépendant des formes de production en lesquelles le phénomène de la valeur est opérant. Il est anhistorique à la différence du capital caractérisant le mode de production capitaliste qui apparaît à un moment donné du devenir historique. Plus précisément le "capital formel" apparaît comme un invariant sur un long arc historique car il surgit à un moment donné du devenir de l’espèce, ce qui suscite la question de savoir non quand s’est manifesté le désir d’incrémentation, et donc l‘insatiabilité, car nous avons à faire à un phénomène continu s’imposant avec la séparation, mais quand ce désir atteint une intensité telle qu’il devient apte à modifier le comportement de l’espèce.



«C’est pourquoi aussi l’argent est la première forme sous laquelle la valeur d’échange progresse vers la détermination de capital et est historiquement la première forme d’apparition du capital, et c’est pourquoi aussi on le confond historiquement avec le capital lui-même (selbst)».25



La confusion supra indiquée dérive de l’intrication entre la dynamique de la forme et celle des formes. Elle s’impose parce que K. Marx entérine des formes anciennes de capital. Or ce qui a existé ce sont des sommes de valeur qui étaient du "capital formel". Ce qui ne peut s'affirmer qu'en percevant ce qu'il y a de commun entre ces sommes de valeur et le capital. Parler du capital en tant que tel implique en quelque sorte de poser que le capital commercial (de négoce) et le capital usuraire ne sont pas du capital comme un cheval blanc n'est pas un cheval. Cela fait penser à l'affirmation contenue dans l’Urtext: l'exposé dialectique ne peut se faire que lorsqu'on connaît les limites, initiale et finale; dans le cas présent de la genèse du capital il s’agit de l’apparition de la forme et de la production de son contenu.



En fait K. Marx est coincé en amont par les sommes d'argent, "capital formel", et en aval par l'accès du capital à des fonctions qu'il n'a pas au moment de son surgissement du sein de la production: capital commercial, capital financier, et par le fait de la ressemblance entre ce qu'il assimile à des formes anciennes et les formes modernes. La récurrence de ces formes est une forme de rejouement. Ce qui n'a pas empêché K. Marx comme ses contemporains, de percevoir dans le capital quelque chose de différent, fondamentalement particulier.



«En faisant de la circulation le présupposé théorique de la formation du capital, et donc en partant de l’argent, nous rejoignons le devenir historique».



«Nous sommes partis de la circulation pour parvenir à la production capitaliste. C’est aussi le mouvement historique (…).»26



Cela peut impliquer que la circulation précède la production et l’on a maintes fois l’impression à la lecture des textes de K. Marx qu’il en est ainsi, tout au moins en ce qui concerne la formation du capital. Si on envisage le phénomène dans une perspective historique plus vaste, on constate que production et circulation sont des invariants à partir de la mise en place du mouvement économique c’est-à-dire avec le déploiement des échanges et donc avec la fragmentation de la communauté.



En réalité ce dont il s’agit c’est d’une part de l’indépendance entre les deux phénomènes puis de leur union. L’indépendance s’impose de façon très nette durant la phase précapitaliste avec le grand commerce que sous le nom de capital commercial K. Marx considère comme une forme antédiluvienne qui sert d’intermédiaire entre sphère de production et sphère de consommation, comme nous le verrons par la suite.



« (…) ce mouvement d’acheter en vue de vendre, qui constitue la forme de détermination du commerce, le capital en tant que capital commercial, se trouve aux stades les plus précoces du développement économique; c'est le premier mouvement dans lequel la valeur d'échange en tant que telle est le contenu, pas seulement la forme, mais son propre contenu. 27»




Précisons: ce mouvement d’acheter en vue de vendre (donc en rapport avec l’accès de la valeur à la réflexivité, à l’intériorisation) s’opère en fait en vue d’obtenir un incrément. Il le représente ainsi A – M – M –A. Il est évident que les deux M représentent des marchandises de qualité différente et les deux A des quantités d’argent différentes. Le second A contenant un incrément du premier. On a donc bien la dynamique du capital formel qui se manifeste de façon immédiate dans le commerce mais avec la marchandise comme support. En revanche dans le prêt à intérêt, qui relève de la pratique monétaire, il y a réflexivité (apparaissant comme résultant de la disparition des supports), l’argent se rapporte à lui-même et un A donné engendre un incrément.


On peut considérer le phénomène comme celui de l’union de la forme et du contenu, la première serait apportée par la circulation, le second par la production. La circulation implique la séparation qui permet la réalisation de diverses formes successives d’où, par exemple, les métamorphoses des marchandises ou celles du capital. Dans ce cas la production est le moment du freinage de la circulation, de son immobilisation et donc celle du capital en sa totalité qui est capital circulant, qui est mouvement; un mouvement, une continuité s’imposant à travers diverses discontinuités (moments de séparation).



L’union s’impose avec le surgissement du rapport de production, social, le salariat et donc avec le procès de production immédiat du capital dont le produit est la plusvaleur, tandis que le procès de production total englobe outre celui-ci, celui de circulation qui est en fait celui de la réalisation de cette dernière sous forme argent apte à entrer dans un autre procès de production. L’unification avec le capital apparaît comme un premier moment de ce qui fut détruit, la communauté. Mais ce qui advient c’est la communauté matérielle de celui-ci.



Le rapport de la production à la circulation nous montre une dynamique isomorphe avec celle du geste et de la parole. Il ne suffit pas de faire il faut que ce faire soit dit, et le dire est une sorte de mise en circulation qui permettra peut-être d'atteindre, au cours des siècles, des millions d'hommes, de femmes, sans oublier que le dire est une mise en forme. Toute mise en forme serait préalable à la circulation. Nous mêmes pour entrer dans la vaste circulation déterminée par la société communauté actuelle - et cette circulation est l'intégrale des diverses positions que nous sommes amenés à prendre au cours du procès de vie qui nous est imposé - nous subissons une mise en forme réalisée grâce à la répression parentale, complétée par celle sociale.



En une première approche nous pouvons conclure: le capital en tant que forme provient tout d'abord de la circulation; elle précède l'apparition de son contenu. «Au reste, il est absolument évident que le pur mouvement des valeurs d’échange, tel qu’il s’effectue dans la circulation simple, ne pourra jamais produire du capital.28» Nous pouvons anticiper en affrontant la question en remplaçant contenu par substance et indiquer, qu'en ce qui concerne le capital en tant que rapport social, l'affirmation de G.W.F. Hegel au sujet de la nécessité que la substance devienne sujet se vérifie jusqu'à à ce que se déploie l'autonomisation. Á partir de là c'est la forme réifiée, substantivée, qui va devenir le sujet du procès total.



En définitive K. Marx à partir de ses études sur les phénomènes économiques et de ses lectures des économistes parvient à définir le capital à partir du phénomène de l’incrémentation: est capital ce qui, dans la sphère économique, est apte à engendrer un incrément. C’est en fait son concept qui, comme tout concept inclut un procès, ici celui de l’incrémentation. L’investigation est historico-structurale. On peut la considérer comme une investigation au sujet de la forme et du contenu. La première est transhistorique sur une longue période du devenir d’Homo sapiens, le second est une donnée historique. On peut alors formuler la question suivante: à partir de quand une structure, un ensemble de rapports de production, est-elle en adéquation avec une forme; à partir de quand une forme trouve-t-elle son contenu? Le concept peut apparaître comme la chose en soi recouverte par une forme transhistorique et diverses formes phénoménales.



La forme transhistorique dérive de la circulation. Le "capital formel" s’affirme dans des formes de manifestation qui le concrétisent et permettent de le repérer en quelque sorte: le commerce maritime, le prêt à intérêt29. Mais parler de capital marchand ou de capital usuraire introduit une confusion car le capital formel n’a pas de forme, puisqu’il n’existe qu’en tant que forme, celle résultant de la tendance (qui évoque le désir) à l’autonomisation de la valeur d’échange qui, comme l’a exposé K. Marx, ne parvient pas à celle-ci. Ce n’est qu’avec le capital que ce "but" sera atteint. Autrement dit quand un contenu donné (une structure nouvelle, donc de nouveaux rapports sociaux), pourra-t-il être le support de celle-ci? Quand, à la suite de plusieurs siècles, surgira le salariat.



On peut également considérer que le "capital formel" est un concept formel dont le contenu, le procès, est virtuel parce que pour qu’il devienne tangible, il faudra une grande intervention des hommes et des femmes grâce à la mise en place du salariat. Mais cette intervention est déterminée par un phénomène de répression, d’expropriation, mis en place par la classe dominante et par l’État.



Au fur et à mesure qu'il a avancé dans sa critique de l'économie politique K. Marx s'est rendu compte de l'importance de la plusvaleur en tant que fondement de toute incrémentation et donc de l'essentialité du travail humain, de la force de travail.



Il n'y a de capital effectif que lorsqu'il y a production de plusvaleur. N'aurait-il pas mieux valu qu'il intitulât son œuvre La plusvaleur? On aurait été dans le dévoilement effectif, tandis qu'avec le capital on est dans la mystification. En faisant une investigation en fonction de la plusvaleur on a affaire avec la substance, le contenu, et non avec la forme comme cela a lieu avec le capital qui s’impose comme une forme qui cache le contenu et fonde la mystification. Par exemple, en demeurant dans l’exposé au sujet du rapport production circulation, il ne serait plus question de la circulation du capital mais de la réalisation de la plusvaleur s’effectuant à travers les phases phénoménales, ou métamorphoses, où la plusvaleur a pour support la marchandise puis l’argent pour enfin se retrouver au sein d’un capital qui est devenu capital augmenté d’un quantum, elle-même. Dés lors, les formes transhistoriques comme la marchandise et l’argent apparaîtraient bien en tant que supports de réalisation. Mieux on aurait ce faisant montré que le capital lui-même est support tout d’abord pour l’aspiration à cette réalisation, avec le "capital formel", puis pour sa réalisation plénière, concrète, une fois achevé le procès historique de sa constitution.



Le "capital formel" (dont le support est l’argent au stade de la monnaie) s’emparera de la production et l’on aura surgissement du capital; celui-ci, pour s’affirmer, échapper à ses déterminations originelles, se soumettra la circulation, c’est-à-dire le mouvement dont il provient.



Comment pourrait-on envisager la genèse du capital en partant du pôle travail. On pourrait envisager l'ouvrier formel, une forme d’homme qui nécessite pour apparaître un certain devenir au sein de l’espèce, l'homme qui a une puissance de produire, une puissance de travail, mais dépouillé des moyens de la réalisation de celle-ci, de son effectuation. Or K. Marx avant de parler de force de travail a parlé de puissance de travail. À quelles conditions cet ouvrier formel pourra devenir l'ouvrier réel? S'il rencontre les moyens de production; s'il entre dans un procès de production. Alors, en définitive, il pourra transmettre à ceux-ci sa faculté, sa puissance, etc. Mais pour cela il faut un devenir historique où sa puissance de travail sera extériorisée de telle sorte qu'il pourra la vendre, et la vente lui permettra l'entrée effective dans le procès de production comme si, par là, il réalisait aussi un objectif qui lui serait propre: accéder à une production non limitée, non personnelle etc. Or dans le procès de travail devenant procès de production il rencontre du travail accumulé dans les outils, les machines, etc., que, en tant que travail vivant, il vivifie. Ainsi le capital absorbe l’anthropomorphose du travail. Mais qu’est-ce qui a mû les artisans puis les ouvriers à produire, mise à part la nécessité d’assurer la réalisation de leur vie matérielle, sinon en dernier ressort le besoin de créer en rapport avec une dimension prométhéenne. Or ceci, à l’origine surtout, rencontre le même phénomène chez les capitalistes entrepreneurs, conduisant à l’absorption par le capital.



Comment l’être humain doit-il être affecté pour devenir un prolétaire, salarié? Il faut la perte de ses participations; il en est libéré, d'où un déracinement (perte de support), une séparation d’avec le reste de la nature, une dépendance; une séparation au sein de lui-même devenant porteur de force de travail et c’est cela seul qui intéresse le capitaliste, le capital. En cela il y a différence avec l’esclave ou le serf où c’est la totalité de l’individu qui est concerné. Toutefois avec le phénomène d’acheter des joueurs (particulièrement de football) réactive l'antique rapport social.



Le phénomène de la valeur s'est lui aussi emparé de la production avec l'esclavage antique puis avec l'esclavage à l'époque moderne, et cela jusqu'en plein XIX° siècle aux USA. Or on a eu, surtout dans le premier cas, simultanément un grand développement de l'argent dans sa troisième fonction en tant que monnaie, permettant l'existence du "captal formel". Il y a coexistence du mouvement de la valeur, du "capital formel", et les antiques relations en rapport avec la fonciarisation. Dans l’esclavage la force de travail n'est pas séparée du travailleur, il ne peut pas y avoir d'autonomisation et formation d’une autre communauté, pas de quantification possible (de discreta).



Revenons à ce qui fonde le capital, l’incrément, la plusvaleur. Avec, à son sujet, la contestation entre capitalistes et prolétaires (ouvriers, ouvrières), va advenir un rejouement comparable à celle entre hommes et femmes - le capital dérivant d'une fécondation entre une somme de valeur et la force de travail - pour la possession de l'enfant, la plusvaleur. Cet incrément pouvant apparaître comme signe non de fécondité mais de productivité et de puissance, ce qui légitime le pouvoir.



Pour mieux situer ce que vise K. Marx lorsqu’il signale l’existence d’un "capital formel" il est bon de se reporter au sein de quel moment du mouvement de la valeur il est repéré, c’est celui du développement de la monnaie; un moment de réflexivité car, avec elle, la valeur peut se rapporter à elle-même, anticipant ce qui adviendra avec le capital, en même temps qu’on peut considérer qu’il y eut comme une tension vers cette réalisation30.



Dés lors on peut préciser le rapport entre forme et formel. La forme du capital est celle de l’incrémentation, partout où elle s’impose on a du "capital formel". «A-M-A’ est donc réellement la formule générale du capital, tel qu’il se montre dans la circulation.31» Et l’on doit rapprocher la théorisation concernant le "capital formel" de celles concernant la formule générale et le concept général du capital. Dans chacun des cas il s’est agi de pouvoir réunir, englober toutes les formes de capital et, à partir de là, d’exposer le déploiement de formes à la suite de l’acquisition d’un contenu qui fonde le capital en tant que tel.



Le concept de "capital formel" doit être mis en relation avec le temps et l'espace en tant que formes a priori, supports de manifestation du désir, du champ de développement. Qu'est-ce qui fonde l'a priori pour le capital, pour le temps? On est là au cœur du phénomène de séparation, de la coupure. La forme est comme un ersatz de continuité, un opérateur pour réaffirmer une communauté hors nature à despotisme intériorisé. En outre la productivité mesurant l’incrémentation présuppose le temps pour être exprimée.


En une conclusion appelant en fait un développement ultérieur nous sommes conduits à affirmer que la dynamique de la forme et du contenu, en connexion totale avec celle de la production et de la circulation, constitue l'articulation entre les données économiques et les données psychiques. Les premières servent de supports aux secondes pour exprimer un vécu analogue. Autrement dit, les deux sont engendrées plus ou moins simultanément sans qu’il advienne une instance fondatrice et une instance déterminée, dépendante.



Ce n’est pas tout, car toute mise en forme serait un préalable à la circulation, tandis qu’en même temps, la production d’un incrément est ce qui engendre une forme, d’où le "capital formel". En conséquence la forme dériverait tant de la circulation que de la production et là nous retrouvons la dynamique du désir dont nous avons fait précédemment état à laquelle il nous faut ajouter, pour être complet, celle de la répression qui implique la séparation, en un procès constamment renouvelé, de la forme et du contenu, isomorphe à la dynamique de la libération d’un contenu et de l’enfermement dans une forme ce qui peut se complexifier en ce sens que si un contenu peut tendre à se libérer d’une forme oppressive, il peut le faire aussi en tendant à acquérir une forme nouvelle. Dans tous les cas on demeure dans la séparation. Tel est le soubassement du devenir du capital incluant la mystification d’une émancipation, fondement de la fascination qu’il a exercée et exerce encore.



En tenant compte de tout ce qui précède, la centralité du concept de plusvaleur et celle de son contenu concret s’affirment pleinement32. En outre la recherche de la forme, de la formule générale, du concept général a, dans une certaine mesure, conduit K. Marx à l’escamoter. Il semblerait, à partir de la totalité de son investigation, que chez lui la forme donne l’existence. Ce qu’affirma J. Harrington: «Ce qui donne l’être, l’action et la dénomination à toute espèce de créatures ou de choses, dans l’univers, c’est la forme de cette créature ou de cette chose.»33




En anticipant sur tout le déroulement du mouvement du capital on peut percevoir que, potentiellement, ce que K. Marx nomme "capital formel" implique la spéculation, recelant un pari caché – celui de la production d'un incrément - et que, de ce fait, il participe d'une combinatoire qui ne se déploiera concrètement et virtuellement que de nos jours.






12.3. Capital et mouvement économique



Nous avons abordé l’étude de la genèse du mouvement économique (on pourrait également parler de mécanisme économique) de façon non exhaustive, nécessitant de nouvelles approches, dans le chapitre 9. Le phénomène de la valeur en insistant sur les déterminations initiales de la séparation d’avec le reste de la nature, de la fragmentation des communautés, de la fondation des sexes, etc… Ce faisant nous avons tenté d’expliciter comment la valeur a surgi, ce qui n’avait pas été effectué par K. Marx.



Le mouvement économique est ce qui permet à l’espèce de pouvoir se comporter dans la séparation. Au sein de ce mouvement il nous faut rendre perceptible la discontinuité que le surgissement du capital opère et que l’on peut caractériser par un changement fondamental: l’incrément de valeur ne s’effectue plus dans des transactions (commerce et usure), donc dans la circulation, mais dans la production; ce qui implique divers bouleversements sociaux, techniques, cognitifs. Dans les époques précapitalistes le comportement des hommes relève encore du "paradigme" de la cueillette comme dans le grand commerce maritime où les marchandises sont «cueillies» en un lieu et transférées en un autre, ou de celui de la chasse comme dans la piraterie et les razzias. Ce paradigme d’ailleurs opère aussi avec les divers conflits dont les guerres, même si une certaine discontinuité s’impose entre les deux, mais aussi dans le commerce où le gain est le résultat d’un conflit soldé par une victoire et dans la vie quotidienne où l’on doit gagner sa vie. Dans le capital ce sont le phantasme de la création et même celui de la création ex-nihilo qui vont finalement s’imposer.



Pour atteindre cet objectif il nous faut auparavant clarifier l’investigation théorique de K. Marx au sujet du capital car s’il mit bien en évidence la mise en place de la discontinuité avec sa théorisation de la plusvaleur, il y a des incohérences dans l’exposition et parfois des insuffisances ce qui, comme indiqué dans le sous-chapitre précédent, a contribué à maintenir la confusion au sujet de la valeur et du capital. Nous devons donc, en utilisant les données théoriques de K. Marx, présenter comment on peut exposer le mouvement du capital et, à partir de là, comment cela se conclue avec l’évanescence de celui-ci et la fin du mouvement économique.



Autrement dit s’impose à nous la nécessité de préciser la place du capital au sein du mouvement économique et celle de Le Capital, comprenant non seulement l’ouvrage homonyme, mais tous les manuscrits actuellement disponibles relatifs à celui-ci, en rapport à l’analyse théorique de ce mouvement, afin de pouvoir envisager le surgissement et le devenir du capital.



La difficulté fut de saisir à la fois ce qu’est le capital dans la continuité, avec le mouvement de la circulation, car il est la valeur en procès, et la discontinuité en tant que nouveau rapport dans la production, dans la société, lequel est lui-même en devenir, en procès. Autrement dit la nécessité s’impose de bien saisir le rapport entre le capital en tant que sujet total (ensemble des déterminations) incluant production et circulation et capital en son émergence de la production. Le premier peut apparaître comme un sujet transcendant non dépendant des divers moments de sa réalisation ou qui, réciproquement en quelque sorte, doit fuir la dépendance par rapport à eux afin de se poser en tant que tel. En même temps il s’affirme immanent car se retrouvant dans toutes les activités qui, d’humaines, sont devenues capitalistes.

Selon K. Marx, du "capital formel" à la forme autonomisée de celui-ci s’impose la continuité. Celle-ci ne fut possible que parce qu’à un moment donné a surgi, au sein de celle-ci, une discontinuité qui consista en la formation du rapport capital, du salariat permettant, en levant un blocage, le développement de toutes les formes du capital et, j’ajoute, un arrachement de l’espèce par rapport au reste de la nature, ainsi qu’un devenir à son obsolescence. Cette discontinuité s’est révélée être une discontinuation ou discontinuité toujours renouvelée, induisant inévitablement un déchirement au sein de l’espèce et de l’individu.



C’est vraiment maintenant, au bout de cinq siècles de discontinuation, que cette discontinuité profonde apparaît en tant que telle: la séparation complète d’avec la nature et celle multiplie au sein de l’espèce. Mais, en même temps, du fait de la continuité du procès de séparation, de répression, d’arrachement, d’artificialisation, elle est souvent escamotée et, en revanche, le capital envisagé comme débutant avec le "capital formel" peut être considéré comme une donnée qui a constamment existé, un invariant sur des millénaires.



Le même phénomène s’est présenté avec la discontinuité opérée avec le surgissement de l’agriculture qui fut précédée par une longue phase où diverses dynamiques de production firent leur apparition convergeant plus ou moins avec celle-ci et où l’on perçoit une sorte de blocage dont l’espèce sortit avec la mise en place d’autres relations mutuelles entre hommes, femmes, concernant aussi bien la sexualité, la parenté, que la surnature et dont le point d’ancrage fut la production et la sédentarisation imposant la dynamique de la domestication. Ainsi l’espèce sortant d’un blocage s’enferma dans un devenir de séparation et dans l’affirmation d’un solipsisme qui constituent l’autre contenu de la discontinuité.



Revenons à Le Capital. La première section a pour titre. La marchandise et la monnaie. Dans le cadre d’une étude sur le capital, le fait de ne pas signaler le caractère de la marchandise et de la monnaie pouvait conduire à des confusions. Cependant K. Marx dans un autre texte déclare: «Nous partons de la marchandise, de cette forme spécifiquement sociale en tant que fondement et présupposition de la production capitaliste (…) Mais, d’autre part, la marchandise, est le produit, le résultat de cette production; ce qui apparaît au début comme l’un de ses éléments, en représente ensuite son produit le plus spécifique. En fait, ce n’est que sur la base de la production capitaliste, que le produit prend la forme générale de la marchandise, et plus la production capitaliste se développe, plus tous les composants de ce procès deviennent des marchandises.»34



Le mode de production capitaliste généralise la forme marchandise, ce qui est pleinement reconnu et mis à la mode à l’heure actuelle sous le nom de marchandisation. Par là, le capital s’assure une présupposition solide pour l’accroissement de son propre procès. Cette marchandisation est d’ailleurs désormais un phénomène archaïque, révolu; ce dont il s’agit désormais c’est d’une capitalisation.




En conséquence il eut été bon de libeller le titre du premier chapitre: la marchandise et la monnaie en tant que présuppositions du capital, pour exposer ensuite comment non seulement la monnaie (l’argent) mais la marchandise (la force de travail ainsi que les moyens de production) sont transformées en capital au cours d’un procès de production immédiat, unité d’un procès de travail et d’un procès de valorisation. S’il n’en advenait pas ainsi, le binôme, la dualité argent marchandise, persisterait et la discontinuité qui normalement s’impose, serait escamotée: «La production capitaliste est production de plusvaleur.»35 Celle-ci confère à la forme monnaie et à la forme marchandise un contenu nouveau. On ne doit pas oublier que si le mouvement du capital n’est possible qu’à la suite de la séparation des hommes, des femmes, de leurs communautés, de la terre, des moyens de production, il s’instaure et s’impose en tant que phénomène d’union, de fusion de la monnaie et de la marchandise, de la force travail et des moyens de production. Ultérieurement se développe un phénomène de substitution: toutes les présuppositions du capital sont reproduites sous forme capitalisée.




Ajoutons au sujet de la marchandise que son existence implique celui du monde des marchandises et celle du marché, le lieu où la reconnaissance dont parla K. Marx peut s’effectuer, et que la réalité de leur valeur d’échange peut advenir. Le phénomène de reconnaissance perdurant, le marché continue à exister tant sous une forme archaïque que sous une forme déterminée par l’existence du capital. Tout ce qui fut présupposition à son existence devient donné de réalisation de celle-ci.




Le lien entre marché et capital se révèle en son évidence dans le fait que le rapport social se manifeste aussi bien sous la forme marchandise que sous la forme argent.




Avec l’instauration du mode de production capitaliste les échanges tendent à disparaître et les marchandises sont en fait imposées en un flux constant dans les marchés traditionnels mais surtout dans les divers types de magasins de petite à grande surface. Le marché fondamental est celui des capitaux.




La deuxième section de Le Capital explique La transformation de l’argent en capital, la troisième La production de plusvaleur absolue, la quatrième La production de la plusvaleur relative qu’on peut considérer comme l’exposé de l’instauration de la phase de domination substantielle (réelle) du capital dans le procès de production immédiat. La section suivante La production de plusvaleur absolue et de plusvaleur relative précise la différence entre plusvaleur absolue et plusvaleur relative et l’on y trouve le contenu de la deuxième partie du VI° chapitre inédit (titre français), Les résultats du procès de production immédiat (titre allemand): La production capitaliste en tant que production de plusvaleur où il est exposé que le procès de production immédiat est l’union du procès de travail et de valorisation, la soumission formelle, puis réelle du travail au capital. Or dans la quatrième section de Le Capital, dans l’édition allemande mais pas dans l’édition française, il y a référence précise à cette périodisation (pp.532 -533 du volume 25 des Werke) La sixième section est consacrée à Le travail salarié. Elle renferme l’analyse de comment la valeur se transforme en salaire ce qu’on peut considérer comme un des résultats du procès immédiat de production. Le travail salarié constitue l’objet de la sixième section la force de travail transformée en capital.




Notons que des imprécisions ne sont pas absentes. La troisième partie du chapitre de Les résultats, c’est-à-dire: La production capitaliste est production et reproduction du rapport de production spécifiquement capitaliste, commence ainsi: «Le produit de la production capitaliste est non seulement la plusvaleur, il est aussi capital36 Ceci ne me semble pas satisfaisant. Cela recèle une certaine confusion portant en définitive sur la visée théorique de K. Marx concernant plusvaleur et capital. Je libellerai ainsi: le produit du procès de production immédiat est la plusvaleur ce qui fonde le capital et le travail salarié, déterminant à leur tour la classe des capitalistes et celle des salariés, des prolétaires. À partir de là on pouvait étudier l’évolution du salariat et du capital en rapport à la lutte de ces deux classes car celle-ci sous-tend tout le développement du mode de production capitaliste et particulièrement, la reproduction du capital. En anticipant on peut affirmer que cette lutte s’est conclue en définitive par la mort du rapport capital, l’autonomisation de sa forme et le devenir à la virtualité impliquant l’évanescence de la classe des prolétaires devenus des employés et de plus en plus des assistés37. Cela peut également s’exprimer ainsi: la classe originelle des prolétaires s’est diluée en la masse des assistés et que, tendanciellement, il vont eux aussi devenir assistés, dépendants, tandis que les capitalistes sont dilués dans la masse des possédants échappant dans l’immédiat à la dépendance. En fait possédants et assistés dépendent tous de la forme autonomisée du capital, mouvement pour le mouvement s’affirmant en un mécanisme infernal. Ainsi, comme cela a été dit, les riches ont gagné leur lutte contre les pauvres. C’est le résultat immédiat mais en fait, sous-jacent, c’est celui de la répression qui atteint de façons diverses les uns et les autres, et celui de la réaffirmation constante de la menace qu’on a voulu conjurer, celle de la dépendance qui est, à l’échelle de l’espèce, une forme "métamorphosée" de celle de l’extinction.




Dans la première partie de Le VI° chapitre, où il est clairement affirmé que la production capitaliste est production de plusvaleur, K. Marx indique que les marchandises produits du capital doivent être étudiées après celle du procès de production immédiat parce que cela constitue le «passage au second livre, la circulation du capital»,38 là où il est question des métamorphoses du capital et leur cycle. C’est l’autre résultat de ce procès. Cette étude est contenue dans Les marchandises en tant que produits du capital, de la production capitaliste.




«Sur la base du mode de production capitaliste comme mode prédominant, toute marchandise est nécessairement, pour celui qui la vend, capital-marchandise.39»




La théorisation concernant la marchandisation signale le retard de la pensée par rapport à la réalité - ce qui fut considéré souvent comme une expression de la fausse conscience - dérive du fait qu’en définitive la forme voile le contenu qui est occulté puis dissocié de la totalité.




K. Marx finit le premier livre avec la septième section: l’accumulation du capital qui se trouve en correspondance, concordance, avec la troisième partie du chapitre Les résultats, c’est-à-dire: La production capitaliste est production et reproduction du rapport de production spécifiquement capitaliste.




Ajoutons que dans la septième section se loge une certaine confusion de termes entre accumulation et reproduction. Le capital n’accumule pas, ne s’accumule pas, mais se reproduit à une échelle constamment élargie. C’est l‘argent, en tant que numéraire, en tant que monnaie, qui fut accumulé sous forme de trésor, thésaurisé, ce qui faisait obstacle au mouvement de la valeur. Si le capital accumulait, il n’aurait pas envahi tous les domaines de la vie humaine comme cela s’est effectivement réalisé en conséquence de sa reproduction toujours élargie. L’accumulation évoque une statique; on pourrait dire une staticité. En revanche la reproduction implique la fluidité comme c’est exposé dans Résultats.



Or que dit K. Marx lui-même dans les Grundrisse: «On imagine à tort que tout au début, le capital commence par accumuler des moyens de subsistance, des instruments de travail et des matières premières, bref, les conditions objectives du travail déjà détachées de la terre et combinées au travail. De même, ce n'est pas le capital qui crée les conditions objectives du travail. Au contraire, il se forme à l'origine par ce simple fait: la valeur qui existe sous forme de richesse monétaire a la faculté, en raison du processus historique de la dissolution de l'ancien mode de production, d'acheter les conditions objectives du travail d'une part, et d'échanger le travail vivant lui-même avec les travailleurs contre de l'argent d'autre part. Tous ces éléments existent au préalable; leur séparation est un processus historique, un processus de dissolution, et c'est lui qui donne à l'argent la faculté de se transformer en capital.40




Voyons l’approche de K. Marx en ce qui concerne l'accumulation.



«Pour accumuler il faut convertir une partie du produit net en capital»41 C’est dans le produit net que réside la plusvaleur».



«Considéré d’une manière concrète l’accumulation se résout par conséquence en reproduction du capital sur une échelle progressive.»42




«La reproduction de la classe ouvrière implique l’accumulation de son habileté, transmise d’une génération à l’autre.43»




«Si au lieu d’être dépensée, la plusvaleur est avancée et employée comme capital, un nouveau capital se forme et va se joindre à l’ancien. On accumule en capitalisant la plusvaleur44» L’accumulation est une phase d’accroissement qui permettra la reproduction élargie ce qui est cohérent avec le concept de capital contenant le procès d’incrémentation, d’accroissement.




«Accumulation du capital est donc, en même temps accroissement du prolétariat.45» Il ne peut pas s’agir d’accumuler des prolétaires.



Il y a accumulation quand il y a ratée, dysfonction. Celle des marchandises «est le résultat d’un encombrement du marché ou d’un excès de production46.» C’est donc la dynamique de l’accroissement conduisant à l’excès qui provoque une accumulation qui peut être momentanée.




L’accumulation ne peut être que momentanée, car elle implique répétons-le une certaine staticité qui n’est pas compatible avec le capital dont la caractéristique est la fluidité et celle-ci s’effectue avec la reproduction élargie qui manifeste la dynamique de l’incrémentation propre au capital.




L’accumulation se présente comme formation de: «Capital latent, puisqu’il ne peut agir comme capital tant qu’il demeure sous la forme argent».




Ajoutons: «Le capitaliste n’est respectable qu’autant qu’il est le capital fait homme. Dans ce rôle il est, lui aussi, comme le thésauriseur dominé par sa passion aveugle pour la richesse abstraite, la valeur.»47


Confusion: le capitaliste ne s’affronte pas à la richesse abstraite mais au capital, la valeur en procès, ce qui implique une grande concrétude car ce dernier pour se réaliser nécessite des prolétaires et des moyens de production.



Afin de clarifier la question je cite un assez long passage du Livre II concernant Le procès de circulation du capital: «Faire cette supposition (que le capitaliste "consomme le dernier 1/5 comme non-capitaliste, non en sa fonction de capitaliste, mais pour ses besoins ou ses plaisirs personnels".), c’est supposer l’inexistence de la production capitaliste et, par suite, l’inexistence du capitaliste industriel lui-même. Car on supprime le capitalisme jusque dans sa base si l’on suppose que le principe moteur est la jouissance, et non l’enrichissement en lui-même.




Mais cette hypothèse est également impossible du point de vue technique. Il ne faut pas seulement que le capitaliste constitue un capital de réserve afin de tenir tête aux oscillations des prix et de pouvoir attendre, pour acheter et pour vendre, les conjonctures les plus favorables, il faut qu’il accumule du capital pour étendre par là la production et incorporer les progrès techniques à son organisation productive.




Pour accumuler du capital, il doit d’abord retirer de la circulation une partie de la plusvaleur sous forme argent qu’il y a puisée, la thésauriser jusqu’à ce qu’elle atteigne les dimensions requises pour l’extension de l’affaire ancienne ou l’ouverture d’une affaire parallèle. Tant que dure la thésaurisation, la demande du capitaliste n’augmente pas; l’argent se trouve immobilisé; il ne retire du marché des marchandises aucun équivalent en marchandise de l’équivalent monétaire qu’il en a retiré en échange de la marchandise apportée.




On fait abstraction ici du crédit; et le crédit comprend le dépôt de la part du capitaliste, de l’argent, qui s’accumule, sous la forme d’un compte en banque productif d’intérêt.48»




L’accumulation exprime une contrainte plutôt qu’un désir, une limitation, une barrière, une entrave à un développement. Or le capital tend à échapper à toute contrainte et c’est ce qui se produisit avec le système du crédit que K. Marx signale, puis avec le développement énorme du capital financier. Dit autrement l’accumulation engendrait un ralentissement dans le cours du développement; il fallait l’éliminer pour réaliser la reproduction à une échelle élargie qui est le but recherché. En outre le concept de reproduction traduit plus exactement la nature du capital, son anthropomorphose.




Dans son argumentation K. Marx tient compte de la théorie de l’abstinence qu’il rejette en tant qu’explication de la genèse du prolétaire et du capitaliste, l’un ayant consommé et l’autre s’étant abstenu. Toutefois en affirmant: Car on supprime le capitalisme jusque dans sa base si l’on suppose que le principe moteur est la jouissance, et non l’enrichissement en lui-même, il semble entériner cette théorie au niveau de la totalité, de ce qu’on pourrait dénommer le système. Mais dans le livre III il déclare: «Le luxe qu’il (le capitaliste, n.d.r) déploie devenant lui-même moyen de crédit donne un démenti cinglant à l’autre formule: celle de l’abstinence49». Il précise que sa consommation est pour partie  sa propre jouissance qui a augmenté ayant réduit son abstinence50, pour partie ostentatoire, recherche de reconnaissance, justement pour être crédité, une sorte de consommation publicitaire permettant le déploiement d'un clientélisme51. Autrement dit la consommation vise à accroître les possibilités de l’enrichissement. Mais il y a plus et ce plus vise à indiquer ce qu’il est possible d’ajouter à l’analyse marxienne où le capital est considéré tour à tour comme valeur en procès, comme rapport social, comme être s’autonomisant (la substance devenant sujet), s’anthropomorphosant, et comme forme. La jouissance est désormais revendiquée comme motivation profonde pour inciter à consommer et cela se redouble dans l’exhortation à consommer la jouissance du fait même que vivre c’est consommer de la vie. Ce faisant on va au-delà de la reproduction élargie. On se rapproche plus de la réalité du phénomène en parlant de croissance indéfinie, une croissance cancéreuse qui l'est d'autant plus qu'elle a pour conséquence l'indifférenciation des hommes et des femmes -  épiphanisation du cancer - désormais soumis et soumises à une double tension: la réalisation plénière de celle-ci et celle d'y échapper, fondant les divagations auxquelles donne lieu l'exposé de la théorie du genre. C’est le résultat du double mouvement de la révolte (jouir sans entraves) contre la société en place, perçue au travers d’une appréhension réductrice n’atteignant pas son objet, comme dominée non par le capital mais par la marchandise, et de la réponse publicitaire de cette société-communauté capitaliste, qui fonde cet advenu actuel. Et c’est conforme à "l’être capital" appréhendé depuis sa préfiguration en tant que "capital formel" jusqu'à sa forme autonomisée glissant à la virtualité. La jouissance n’est plus consubstantielle au vivre lui-même, mais est perçue et exaltée comme un incrément de celui-ci. D’un point de vue global cet "être capital" s’affirmant comme l’invariant du mouvement du capital, résultat de son anthropomorphose, réalise l’homme augmenté désormais recherché.




D’après les citations reportées en notes on perçoit bien que la thèse de l’abstinence est en rapport à une réalité même si elle est limitée dans le temps et que donc l’investigation théorique de Max Weber au sujet de l’esprit du capitalisme à un fondement certain dont nous tiendrons compte lors de l’étude de la formation du capital en tant que force sociale.



Avant de poursuivre signalons une addition à la 2° édition allemande qui est fort importante. «Les économistes vulgaires ne font jamais cette réflexion simple que toute action humaine peut être envisagée comme une "abstention" de son contraire. Manger c’est s’abstenir de jeûner; marcher c’est s’abstenir de rester au repos; ne rien faire, s’abstenir de travailler, etc. Ces messieurs feraient bien, une bonne fois d’étudier la proposition de Spinoza: Determinatio est negatio52.» En fait, et en rapport à la citation où il est affirmé que le capitaliste est le capital fait homme, on ne peut pas opposer avarice à jouissance, mais à prodigalité, tandis qu’on peut opposer abstinence ou ascétisme à jouissance car, dans les deux cas, il y a privation de celle-ci.. En outre il faut tenir compte que la prodigalité permet la consommation ostentatoire nécessaire pour être reconnu, non pas en tant qu’homme comme dans la thématique hégélienne, mais en tant qu’opérateur de capitalisation, de "susciteur" d’incrément. Cette remarque de K. Marx présente surtout une dimension polémique mais elle pose en fait une donnée épistémologique fondamentale. La dynamique de séparation induit à scinder et à opposer, fonder des contraires ce qui s’affirme en fait dans un certain continuum où chaque élément qui a été séparé ne peut exister que si l’autre élément existe à l’état de possible, sans compter les éléments intermédiaires entre les deux. En outre la mise en place d’une dynamique de vie donnée induit la formation de dyades spécifiques comme guerre et paix, gratuit et payant. Tant qu’on opte pour l’un des termes de la dyade on reste englué dans la dynamique qui les a engendrées. Il faut abandonner le tout (et donc la séparation).


La prise de position de K. Marx sur l’abstinence et la jouissance est probablement en liaison avec son désir de mettre en évidence une limite infranchissable au devenir du capital, une limite qui proviendrait de l’espèce humaine elle-même, mais celui-là opère une "continuelle transformation de la nature humaine", jusqu’à ce qu’elle en soit annihilée.




Nous avons anticipé sur le Livre II afin de préciser la question de l’accumulation. Cela nous conduit à indiquer que selon nous le Livre I expose comme une formule générale du capital et se présente donc comme une totalité en elle-même et que les deuxième, troisième ainsi que le quatrième livre exposent un développement, un déploiement de cette formule et, de ce fait, précisent et explicitent le contenu du Livre I. En outre si l’on tient compte des manuscrits antérieurs ou contemporains de celui-ci, on constate que le contenu de ces livres donne corps aux diverses affirmations-caractérisations du capital: rapport social de production, valeur en procès, anthropomorphisation, autonomisation, échappement à toutes les déterminations, socialisation, tendance à former une totalité, une communauté (englobement des classes), avec les conséquences qui en résultent: destruction de la nature et de l’espèce.




Ainsi si le livre II expose les conditions de la réalisation de l’être capital, le livre III nous montre son devenir à la totalité au travers des mouvements des capitaux particuliers, la concurrence, avec possibilité d’un heurt entre ceux-ci et le capital total. Le concept de composition organique sociale moyenne revêt une essentialité non seulement en ce qui concerne la production industrielle mais également la production agricole et extractive. La mise en place de la rente foncière capitaliste et l’intégration du monopole se comprend en fonction de cette composition et fait ressortir que le capital est fondamentalement, comme l’affirma A. Bordiga, monopoliste, non seulement en tant que totalité, mais aussi en tant que particularité, dans la mesure où chaque capital particulier vise à la totalité, et donc à monopoliser. En tenant compte du phénomène en sa totalité, je puis dire que ceci ne se réduit pas au fait qu’il monopolise les moyens de production, car cela concerne la totalité de l’activité des hommes et des femmes puisqu’il monopolise le devenir humain, autre expression de l’enfermement de l’espèce.




La composition organique du capital met en évidence que ce qui détermine le mouvement économique n'est plus le rapport entre argent et marchandise mais entre capital constant et capital variable. La composition organique sociale moyenne permet de comprendre l’instauration du capital en communauté matérielle et son fonctionnement qui intègre le phénomène de la concurrence. Celle-ci est déterminante au sein de ce qu'est devenu le marché, le marché des capitaux. Cette concurrence affecte profondément le procès de production immédiat, de telle sorte qu'au cours du temps s'opère une modification de celui-ci et une tendance à réduire son importance. La résistance des travailleurs à cette ingérence de la circulation a ralenti le phénomène. Mais avec la disparition du prolétariat dans les années 70 du siècle dernier, tout frein a été levé et nous avons, avec l'autonomisation de la forme capital, le triomphe de la circulation, de la fludification, du mouvement pour le mouvement.




La composition organique sociale moyenne apparaît pendant une certaine période comme un équivalent général pour le capital. Toutefois après la réalisation de la communauté matérielle elle perd de l'opérationnalité, ainsi que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit qui lui est liée.




L'individualisme et, a fortiori l'hyperindividualisme régnant, ne permet pas la saisie de la dimension communautaire au sein du mouvement du capital tant lors de la formation de la communauté matérielle, qu'actuellement avec la fragmentation dissolution de cette dernière et l'affirmation d'une communauté virtuelle provenant de l'autonomisation de sa forme.




On considère souvent la fin du chapitre La tendance historique de l’accumulation capitaliste du livre I comme fournissant la conclusion de Le Capital: «Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d’efforts et de peines que n’en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s’agissait de l’expropriation de la masse par quelques usurpateurs; ici, il s’agit de l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse.53»




S'impose ici une certaine limitation, réduction, en rapport à la propriété; en effet la fin de l’appropriation est-elle suffisante? «Le capital industriel est le seul mode d’existence du capital où sa fonction ne consiste pas seulement en appropriation, mais également en création de plusvaleur, autrement dit de surproduit. C’est pourquoi il conditionne le caractère capitaliste de la production; son existence implique celle de la contradiction de classe entre capitalistes et ouvriers salariés54.» Cela implique que pour que le capital disparaisse il faut que la création de plusvaleur disparaisse aussi et donc tout le phénomène historique qui a abouti à l'instauration du salariat. Il s'agit, en fait, d'une conclusion d'ordre programmatique concernant le rôle du prolétariat. En effet K. Marx avait prévu de rédiger un chapitre sur les classes (il fut juste ébauché) et, probablement, il serait revenu alors, mais de façon amplifiée, sur ce thème de l'expropriation.




En outre cette investigation concerne le capital, non en rapport avec la totalité de son développement, mais seulement en rapport avec son surgissement. Or le résultat de ce développement (destruction de la nature, évanescence de l’espèce) va bien au-delà du phénomène de l’expropriation de la masse. Nous ne pouvons plus raisonner en termes de propriété, sociale et privée, car cela nous fait demeurer dans la dynamique des antinomies relevant encore de modalités de pensées foncières (féodales), de la dualité, et dans celui de l’inimitié, de la lutte, de la dynamique révolutionnaire (l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse), de la poursuite de la répression. En outre cela révèle l’oubli que ce mode de production collectif concerne en fait une communauté artificielle en devenir avec laquelle on ne peut pas être en continuité. Celle-ci est le résultat d’une intégration continuelle même si dans un premier temps il y a apparemment abolition, aboutissant à ce que toutes les contradictions soient surmontées et que des limitations en rapport à la fonciarisation soient englobées, comme avec les péages. Tout a été intégré, même les désirs divergeant de l’espèce, d’où un devenir circulaire au sein d’une progression indéfinie. La mise en discontinuité qui s’impose doit se réaliser en dehors de cette circularité et de cette progression, sans réactiver la dynamique de la répression.




Une autre conclusion, exprimant au mieux la perception de K. Marx du phénomène capital, pourrait consister en la mise en évidence de l’irrationalité de celui-ci non seulement en ce qui concerne la forme capital porteur d’intérêt mais sa totalité, et donc en liaison à toutes ses formes, à tous les capitaux particuliers tendant chacune, chacun, à la totalité.




Dans les livre III et IV il expose longuement l’irrationalité de la forme capital porteur d’intérêt55 qu’il qualifie d'aconceptuelle , c'est-à-dire que ce qui fonde le concept, le procès a disparu, avec comme reliquat, dan,s un premier temps, la représentation.


Donc le mouvement du capital se caractériserait par la mise en place d’un mode de production transitoire, irrationnel, porteur d’un autre mode de production, supérieur, permettant l’épanouissement des hommes et des femmes. Simultanément, il produirait les agents de la transformation et les "outils" de celle-ci, ce qui peut être perçu comme une autre manifestation de l’irrationalité.




C'est là en définitive la limitation de l'investigation marxienne, l'idée et la volonté de mettre en évidence l'existence potentielle d'un autre mode de production au sein de celui en place et donc de prouver la réalité du communisme56, jouant aussi le rôle de support pour ne pas dépendre du sujet de son exposition. On peut dire qu'il ne s'est pas amplement ouvert au devenir auquel il s'affrontait, de telle sorte qu'il escamota en définitive le possible, qu'il individualisa pourtant, pour le capital de dépasser toutes les limites, d'échapper à toutes les contraintes humaines. De là des imprécisions, des ambiguïtés résultant d'une non intégration plénière de l'anthropomorphose du capital qui implique le possible de son échappement. «La véritable barrière de la production capitaliste, c'est le capital lui-même. Ιl en est ainsi parce que le capital et son auto-valorisation apparaissent comme point de départ et comme point final, mobile et but de la production; que la production n'est qu'une production pour le capital et non l'inverse car les moyens de production ne sont pas de simples moyens de donner forme, en l'élargissant sans cesse, au processus de la vie au bénéfice de la société des producteurs. (…) Le moyen - développement inconditionné de la productivité sociale - entre perpétuellement en conflit avec la fin limitée: valorisation du capital existant.»57 La fin de la citation fait intervenir une autre dynamique où les ouvriers, et plus généralement les hommes, n'entrent pas en jeu. Elle implique l'idée qu'il n'y aurait pas assez de capital à valoriser pour actualiser en quelque sorte les forces productives, ou bien que celles-ci sont incapables d'opérer en dehors de la valorisation du capital. Quoiqu’il en soit, comme K. Marx lui-même l'a ailleurs exposé, le capital pouvant dépasser toutes limites, dépassera (ce qui est réalisé) la barrière, la limite, c'est-à-dire lui-même. C'est le passage à la virtualité.81




Notre investigation ultérieure sur le mouvement du capital tiendra compte, comme nous l’avons déjà fait, de toutes les approches marxiennes pour en porter à bout les conséquences théorico-pratiques et "explorer" tout son devenir, en intégrant l’apport de divers théoriciens, jusqu’à sa mort actuelle. Cependant nous n’utiliserons pas les concepts de capital formel, marchand, commercial ou usuraire, bien qu’en ce qui concerne le premier, son analyse se soit révélée fort riche d’enseignements surtout à propos de la confusion qu’on pourrait dire originelle, de même qu’est originelle l’irrationalité s’imposant comme résultant de la forme qui serait apte à engendrer un contenu. En termes concrets: cela occulte l’activité des hommes et des femmes et, en ce qui concerne plus particulièrement le capital, la production de la plusvaleur par les prolétaires. En conclusion nous considérons que le capital est un rapport social qui présente deux formes fondamentales d’expression, de manifestation, le capital fixe et le capital circulant.

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12.4. K. Marx, le capital et l’irrationnel




L'ensemble de l’investigation de K. Marx concernant le capital aboutit à une exposition de phénomènes irrationnels dont la rationalité cachée est dévoilée comme nous l’avons montré avec l’étude du concept de capital formel. Pourtant toute confusion, se manifestant comme une certaine incohérence, n’est pas abolie - et nous avons longuement insisté à ce sujet - de telle sorte que, pour ainsi dire, une irrationalité résiduelle leste tout l’exposé théorique. Autrement dit le mouvement du capital fut un support pour théoriciens et praticiens – il ne s'agit pas seulement de K. Marx - pour "dire" une confusion et un irrationnel, les deux étant essentiellement liés, la première étant souvent grosse du second et s’imposent également à "l’origine" de tout être et de toute chose dans le devenir d’errance de l’espèce.




Le capital est parsemé de remarques sur l’irrationalité. Cela est particulièrement saillant dans les Ajouts du livre IV Les revenus et leurs sources. L'économie vulgaire, qui correspond à la septième section du Livre III qui porte le même titre et le premier chapitre de celle-ci, le XLVIII qui s'intitule La formule trinitaire mais aussi au chapitre XXIV de ce même livre: Le capital porteur d’intérêt, forme aliénée du rapport capitaliste. D’après M. Rubel 58 Engels aurait modifié le titre qui serait: Veräusserlichung des Mehrwerts und des Kapitalverhältnisses uberhaupt in der Form des zinstragenden Kapitals, les mots en italiques ayant été supprimés. Il traduit par. "L’aliénation de la plus-value et du rapport capitaliste en général dans la forme du capital productif d’intérêt". Toutefois selon moi Veräusserlichung doit être traduit par aliénabilisation car il recèle une idée d'extériorisation (Veräusserung) en mouvement, en devenir, et par là une aliénation possible. Ces précisions au sujet de la traduction me semblent déterminantes pour pouvoir saisir au plus prés la pensée de K. Marx afin d’y percevoir ce qu’il peut y avoir de rejouement de la confusion et de l’irrationnel.




Voyons de plus prés comment K. Marx expose les phénomènes irrationnels qu’il a individualisés dans le devenir du capital pour cerner en quoi réside profondément cette irrationalité, ses déterminations diverses, en tenant compte de l’anthropomorphose de celui-ci et que, de ce fait, il s’agit de l’homme artificialisé, de la femme artificialisée, projeté-e, introjecté-e en lui. Pour cela je vais m’appuyer d’abord sur les citations suivantes tirées du livre IV.



"Cependant, de toutes ces formes, c'est le capital porteur d'intérêt qui est le fétiche le plus parfait. Nous avons ici le81 point de départ originel du capital – en tant qu'argent - et la formule Α - Μ - Α' réduite à ses deux pôles Α - Α'. De l'argent qui crée de l'argent en quantité plus importante. C'est la formule générale et originelle du capital concentrée en un résumé absurde (sinnlos)".59



"En revanche, dans le capital porteur d'intérêts le fétichisme atteint sa forme parfaite. C'est le capital achevé - qui est unité du procès de production et du procès de circulation - et qui, par conséquent, rapporte un profit déterminé pour un laps de temps déterminé. Sous la forme du capital porteur d'intérêts ne subsiste que cette détermination, sans la médiation du procès de production et du procès de circulation. Dans la notion de capital et de profit, il y a encore le souvenir de ce qu'il a été dans le passé, bien que du fait de la différence existant entre profit et plusvaleur, du fait de l'uniformité du profit de tous les capitaux - le taux général de profit - le capital soit déjà très obscurci et devienne quelque chose d'obscur, un81 mystère.



Dans le capital porteur d'intérêts ce fétichisme automatique est parachevé: c'est la valeur qui se valorise elle-même, l'argent qui fait de l'argent et, sous cette forme, il ne porte plus la moindre cicatrice révélant sa naissance. Le rapport social a atteint sa forme parfaite de rapport de la chose (argent, marchandise) à elle-même. 60 Ici c'est le capital en tant que rapport social qui implique le travail salarié, donc la plusvaleur, qui est concerné.



La réification complète, le renversement (Verkehrung) et la démence (Verrückheit) du capital porteur d'intérêts - dans lequel cependant apparaît seulement la nature intime de la production capitaliste, sa démence sous sa forme la plus tangible -81 c’est le capital en tant que rapportant des «intérêts composés ("compound interest bearing" ) où il apparaît comme un Moloch qui exige qu'on lui sacrifie le monde entier, mais qui, par quelque mystérieux fatum, voit cependant ses justes exigences, qui découlent de sa propre nature, n'être jamais satisfaites et toujours contrecarrées».61


La manifestation de l'insatiabilité, donnée constitutive du phénomène et l'impossibilité de la réaliser, peut-on la considérer comme l'expression d'une contradiction fondamentale qui pourrait conduire à une implosion de l’organisation socialo-communautaire qui la supporte? Ou bien comme un enfermement dans un rejouement perpétuel? L'analyse du devenir historique conduit à opter pour la seconde supposition.


Le phénomène d'auto-incrémentation - l'argent engendrant de l'argent - hante l'espèce dans les zones où a surgi le phénomène valeur à partir du moment très lointain dans le temps où il a tendu à s'autonomiser. Au XVIII° siècle les hommes lui ont donné le nom de capital quand, avec la domination substantielle de celui-ci dans le procès de production immédiat, le phénomène acquérait une matérialité profonde. K. Marx en dépit de son exposé d’élucidation de la production de plusvaleur a entériné cette hantise génératrice de confusion. C'est comme si, à partir du moment où le rêve devient réalité, le réel présent fondait obligatoirement, donnait assise à ce qui fut rêvé. En élaborant son investigation sur le capital et non sur la plusvaleur il81 a entériné la confusion. Mais il garde souvenir du fondement rationnel, non confusionnel. D'où cette phrase:


"La réelle déterminité formelle grâce à laquelle l'argent ou la marchandise devient capital est effacée".62 Marx a écrit ist ausgelöscht qui m'évoque le phénomène de dissolution et, selon moi, la déterminité est dissoute.


"Enfin, dans le capital achevé, tel qu'il apparaît en tant que tout (Ganzes), en tant qu'unité du procès de circulation et du procès de production, en tant qu'expression du procès de reproduction - en tant que somme déterminée de valeur qui dans un laps de temps déterminé, au cours d'une phase (Abschnitt) déterminée de la circulation, produit un profit déterminé (plusvaleur) - dans cette configuration, le procès de production et le procès de circulation n'existent plus qu'à l'état de souvenir, comme des moments qui déterminent à égalité la plusvaleur, ce qui en voile la simple nature. La plusvaleur apparaît maintenant comme profit".63


«Et dans cette forme totalement extranéisée du profit et dans la même mesure où la forme du profit dissimule son noyau interne, le capital acquiert de plus en plus une forme réifiée (sachliche), d'un rapport il devient toujours plus une chose, mais une chose qui a le rapport social dans le corps, qui l'a avalé, une chose se rapportant à elle-même avec une vie fictive et une autonomie, un être sensible suprasensible (sinnlich-übersinnliches Wesen); et dans cette forme de capital et de profit il apparaît à la surface en tant que présupposition achevée. C'est la forme de son effectiviοu, mieux, sa forme81 d'existence effective. Et c'est la forme sous laquelle il vit dans la conscience de ses agents (supports), les capitalistes, qu'elle se déroule dans leurs représentations.


Cette forme (métamorphosée) ossifiée du profit (et par là du capital en tant que son créateur, car le capital est raison, le profit 1a conquence; capital cause, profit effet; capital substance profit accident; le capital est seulement en tant que capital créant du profit, en tant que valeur qui crée un profit, une valeur supplémentaire)... ».64



"Si dans la configuration (Gestalt) finale qui est celle où le profit - en tant que supposé donné - apparaît dans la production capitaliste, les nombreuses métamorphoses, médiations qu'il subit sont effacées et rendues méconnaissables (unerkennbar), la nature du capital subit en conséquence le même sort; si cette configuration devient encore plus fixée parce que le même procès, qui lui donne le dernier fini (finish), lui pose en face une partie du profit sous forme de rente, et fait donc de celui-ci une forme particulière de la plusvaleur qui, comme la rente l'est à la terre, est rapportée tout à fait de la81 même façon au capital en tant qu'instrument de production doté d'une spécificité matérielle, cette forme concrète séparée de son être profond par une quantité de chaînons intermédiaires invisibles, revêt une forme encore plus extériorisée (veräusserlichte), οu plutôt la forme de l'extériorisation (Verausserlichung) absolue dans le capital porteur d'intérêts, dans la séparation entre profit et intérêt, dans le capital porteur d'intérêts considéré en tant que forme (Gestalt) simple du capital, la forme (Gestalt) où le capital est présupposé à son propre procès de reproduction. D'une part, on trouve là l'expression de la forme absolue du capital: Α - Α'. Valeur se valorisant elle-même. D'autre part, le terme moyen Μ, dans M -Α - Μ - Α', qui existe encore, même dans le capital commercial pur, a disparu. C'est uniquement le rapport de Α à lui-même, et mesuré par rapport à lui-même. C'est le capital expressément extrait, séparé, en dehors du procès - en tant que présupposition du procès, dont il est le résultat et dans lequel, et grâce auquel seulement, il est du capital.» 65


La rente aussi précède le capital. Elle est liée à la propriété privée, au monopole, donc au pouvoir, à l'autorité. La possibilité de s'affirmer découlerait d'un monopole induisant une certitude, une autorité. On peut envisager que l'intérêt - l'incrémentation en général - est lié à la circulation, au devenir, tandis que la rente est liée à la fixation, à la conservation. La contradiction serait entre ces deux modalités d'être.


"La partition simplement quantitative devient par conséquent une scission qualitative. Le capital lui-même est scindé. Dans la mesure où il est présupposition de la production capitaliste; donc où il exprime la forme extranéisée (entfremdete) des conditions de travail, un rapport spécifiquement social, il se réalise dans l'intérêt. Il réalise son caractère de capital dans
l'intérêt. D'autre part, dans la mesure où il fonctionne dans le procès, ce procès apparaît comme coupé de son caractère spécifiquement capitaliste, de sa déterminité spécifiquement sociale - comme simple procès de travail en général. Par conséquent, le capitaliste, dans la mesure où il y intervient, n'y intervient pas en tant que capitaliste, car ce caractère est81 escompté dans l'intérêt, mais en tant que fonctionnaire du procès de travail en général, en tant que travailleur, et son salaire du travail se présente dans le profit industriel. C'est un mode de travail particulier - labour of direction - mais on sait que, d'une manière générale, les modes de travail sont différents les uns des autres.


Dans ces deux formes de la plus-value, la nature de celle-ci, l'essence du capital et le caractère de la production capitaliste sont non seulement complètement effacés, mais complètement inversés (verkehrt) en leur contraire. Mais, dans cette mesure aussi, le caractère et la forme concrète (Gestalt) du capital sont parachevés, dans la mesure où la subjectivisation des choses, la réification des sujets, le renversement (Verkehrung) de la cause et de l'effet, le quiproquo religieux, la forme pure du capital Α - Α'. sont représentés et exprimés de façon absurde (sinnlos), sans aucune médiation. De même, la sclérose des rapports, leur présentation en tant que rapports des hommes à des choses possédant un caractère social déterminé, sont élaborées tout autrement que dans la mystification simple de la marchandise et dans celle,81 déjà plus complexe, de l'argent. La transsubstantiation, le fétichisme est achevé".66



Le capital réaliserait dans la production son caractère de capital, mais s’aliénerait dans la circulation, lieu où surgissent tous les phénomènes irrationnels, d'où la perception d'une contradiction entre les deux, et le support pour retrouver la confusion.



Le premier paragraphe de la citation précédente signale le mouvement de négation des classes et la manipulation. Mais là aussi on a l'expression d'un monopole, et plus que de la propriété en général, on pourrait parler d'une propriété exclusive impliquant un phénomène de force, de violence et donc aussi d'autorité. À noter la parenté entre le paiement de la fonction du travailleur et le paiement de la fonction du capitaliste. On utilise, on emploie, un fonctionnaire. Ainsi tout le monde devient81 employé du capital, de sa forme autonomisée, puis de la virtualité.



Le second résume tout le phénomène et énonce comment à partir d'un rapport (leur présentation en tant que rapports des hommes à des choses possédant un caractère social déterminé) on aboutit au fétichisme achevé. Toutefois il s'agit de la représentation par les économistes, mais souvent dans l'exposé de Marx cela interfère avec le mode d'affirmation du phénomène lui-même, particulièrement et justement lorsqu'il est question de la circulation.



Repérons tous les termes dénotant l’irrationalité: sinnlos, pas de sens; begriflos, aconceptuel, unbegreiflich,81 inconcevable, insaisissable, mais aussi mystère, mystérieux; secret mystification, magie, monstre (Moloch), folie, transsubstantiation, tous les termes signifiant des moments de l’aliénation, voire de la folie: réification versalichung, extranéisation entfremdung, dépouillement entäusserung, mais aussi renversement, dissolution et perte de souvenir, enfin l'être sensible-suprasensible et le fétichisme. Ils signalent la profonde affinité avec ce qui s‘impose avec la religion, la superstition. À l’aide de tous ces concepts s’opère un immense effort de saisir à sa racine l’irrationalité du capital qui réactualiserait celle, archaïque, contenue dans ces deux dernières.



Avant de poursuivre cernons, en un premier moment, ce que peut être l’irrationnel. Il se présente comme ce qui n’a pas de raison, qui n’a pas de devenir, inexplicable en lui-même, comme bourré souvent de contradictions figées; ce qui s’impose à nous comme un séparé de la réalité globale; ce qui fait hiatus, quelque chose qu’on ne peut pas assimiler – en un certain sens réduire à – et intégrer dans le tout du procès cognitif. Ce qui est enfermé en lui-même et qui se révèle comme absurde. L’inaccessibilité est un support pour exprimer l’irrationnel, ce qui n’est pas raisonnable et insaisissable.



Mais l’irrationalité est-elle effective? Et la confusion ne réside-t-elle pas dans l’affirmation de celle-ci et de sa levée? Pour répondre nous ferons remarquer auparavant le comportement théorique de K. Marx.



«Nous voici enfin arrivés aux formes phénoménales, qui servent de point de départ à l'économiste vulgaire: rente provenant de la terre, profit (intérêt) provenant du capital, salaire provenant du travail. Mais au point où nous en sommes, l'affaire apparaît maintenant sous un tout autre jour. Le mouvement apparent s'explique».67




Ce qui implique que le point de départ des théoriciens de l’économie vulgaire, l’étude des revenus, correspond à un phénomène apparent mais réel, en fait la circulation. Dés lors se fait jour l'idée que l'apparence est mystificatrice et irrationnelle et ceci ne peut pas être séparé de la domination, de la répression, d’autant plus que l’apparence peut être manipulée. «On comprend maintenant l’immense importance que possède dans la pratique ce changement de forme qui fait apparaître la rétribution de la force de travail comme salaire du travail, le prix de la force comme le prix de sa fonction.68»




Pour expliquer le mouvement apparent et atteindre le réel K. Marx recourt à la science: «(…) et toute science serait superflue si la forme de manifestation et l’essence des choses coïncidaient69». Si le mouvement apparent peut-être expliqué en atteignant l’essence des choses, l’aspect irrationnel doit disparaître ou, tout au moins, sa "prégnance" doit être réduite. Prenons le cas du capital rapporteur d’intérêt et voyons d’abord comment la transaction est présentée. «Prêter de l’argent est donc la forme qui correspond à le céder comme capital et non comme argent ou marchandise70.» À la page suivante on a la précision fondamentale: «le capitaliste financier aliène au capitaliste industriel, cette valeur d’usage de l’argent en tant que capital, sa capacité à engendrer le profit moyen. Il le cède pour le temps déterminé pendant lequel il met le capital prêté à la disposition du capitaliste industriel.»




Ainsi la rationalité de la production a été transférée d’une personne à une autre. L’apparence d’un capital K engendrant un K + ΔK n’est plus irrationnelle puisque l’engendrement d’un ΔK provient de l’effectuation d’un procès de production qui a sa rationalité, qui recèle sa propre explication. L’apparence escamote le procès mais il n’y a pas de création ex-nihilo support d’affirmation d’un irrationnel, et l'on peut dire qu'avec le capital en tant que rapport social a été produit le principal à partir duquel tous les intérêts peuvent être engendrés.




Ce qui est essentiel à noter en outre c’est le phénomène d’englobement ou du rejouement au sujet de la valeur d’usage, forme qui présuppose le déploiement d’un vaste devenir social en rapport avec le phénomène de séparation. À ce propos écoutons K. Marx: «et que, par conséquent, chez moi la valeur d’usage joue un rôle tout autrement important que dans l’ancienne économie (…)71 ». Ce qui est totalement compatible avec la dynamique investigatrice de ne pas demeurer à la surface, dans l’apparence, donc dans l’autonomisation puisque c’est elle fondamentalement qui s’autonomise, et permet de maintenir la continuité non seulement avec le mouvement du capital mais avec le mouvement économique depuis son surgissement. Ainsi l’irrationalité de l’usure n’est-elle également qu’apparente. L’incrément d’argent que rapporte le prêt dérive de l’activité de l’emprunteur qui doit énormément travailler et se priver, restreindre sa consommation (abstinence forcée) pour rembourser la somme qui lui a été prêtée plus les intérêts.




Au terme de l’investigation marxienne le capital porteur d’intérêt, financier, forme aliénée du capital est aussi sa forme achevée, moment où il y a perte du souvenir du procès. Autrement dit ce qui l’achève c’est l’échappement vis-à-vis du procès de production immédiat, redevenant par là, dans l’apparence, du "capital formel". Mais s’il est achevé il devrait dés lors perdre le caractère d’irrationalité.




Alors où est l’irrationnel? On est amené à penser qu’il se situe à un autre niveau que celui de l’apparence ou de celui de la réalité et qu’il concerne les rapports entre les hommes, les femmes et que cela investit donc tout particulièrement la dimension morale (mode de se comporter), la dimension psychique. Afin de répondre et d’opérer une investigation qui se veut clarificatrice faisons un détour historique en nous rapportant à Aristote que K. Marx cite abondamment dans une note. Avant de reporter la citation il nous indique: «Aristote oppose l’économique à la chrématistique. La première est son point de départ. En tant qu’elle est l’art d’acquérir, elle se borne à procurer les fonds nécessaires à la vie et utiles soit au foyer domestique, soit à l’État72».




Les deux concepts naissent simultanément du fait même qu’ils concernent tous deux l’art d’acquérir et l’on ne peut pas les opposer pour en exclure un et ainsi opter soit pour l’un soit pour l’autre; de même que de vouloir qu’il n’y ait que des valeurs d’usage n‘abolit en rien le mouvement de la valeur. Et, j’y insiste, l’économie en tant que gestion et la chrématistique sont dans le même rapport que la valeur d’usage avec la valeur d’échange; le premier binôme concerne le mouvement économique en sa totalité, le second le phénomène de la valeur, l’un et l’autre déterminé par la séparation d’avec le reste de la nature et la nécessité de fonder une continuité artificielle tant avec cette dernière qu’entre hommes, femmes. En outre le phénomène ne concerne pas seulement le domaine économique mais aussi celui politique. Le chapitre I de La Politique s’intitule Du maître et de l’esclave et concerne donc le problème du pouvoir, il se termine par Différences entre le "despotisme" et le pouvoir politique. «L’un n’est que pour les esclaves: l’autre pour les personnes que la nature a honorés de la liberté»73. L’affirmation d’un pouvoir politique implique au minimum en germe le despotisme; c’est inclus dans la dynamique de la répression. Le chapitre II qui nous intéresse plus particulièrement s’intitule: De la propriété et des moyens de l’acquérir. Et ici aussi la nature est un opérateur de justification. Si Aristote ne parle pas d’une propriété naturelle, il postule une «acquisition naturelle ou "économie". Ainsi la dynamique de séparation a conduit à l’autonomisation du pouvoir et à celle de l’acquisition, éléments de la fondation de l’économie politique qui vise, du moins au début, à rétablir une continuité qui ne peut être qu’artificielle entre tout ce qui a été séparé. «La guerre est, elle-même, un moyen naturel d’acquérir; la chasse en fait partie; on use de ce moyen, non seulement contre les bêtes, mais contre les hommes qui étant nés pour obéir, refusent de le faire. Cette sorte de guerre n’a rien d’injuste, étant pour ainsi dire déclarée par la nature elle-même74»




Voyons maintenant la citation proprement dite: "La vraie richesse consiste en des valeurs d’usage de ce genre, car la quantité des choses qui peuvent suffire pour rendre la vie heureuse n’est pas illimitée. Mais il est un autre art d’acquérir auquel on peut donner le nom de chrématistique, qui fait qu’il semble n’y avoir aucune limite à la richesse et à la possession


(…)". «La chrématistique se distingue de l’économique en ce sens que "pour elle la circulation est la source de la richesse et elle semble pivoter autour de l’argent, car l’argent est le commencement et la fin de ce genre d’échange. C’est pourquoi aussi la richesse, telle que l’a en vue la chrématistique, est illimitée. De même que tout art qui a son but en lui-même, peut être infini dans sa tendance, parce qu’il cherche toujours à s’approcher de plus en plus de ce but à la différence des arts dont le but tout extérieur est vite atteint, de même la chrématistique est infinie de sa nature, car ce qu’elle poursuit est la richesse absolue. L’économique est limitée, la chrématistique non (…) la première se propose autre chose que l’argent, la seconde poursuit son augmentation".75




Ce qui s’impose d’emblée à la lecture de ce texte c’est que ce qui est acceptable, rationnel, découle de la nature, tandis que la dimension irrationnelle est suggérée par des concepts non réellement précis de limite, d’infini, d’absolu en rapport avec l’activité "artificielle" (non en rapport directe avec la nature) des hommes et des femmes. Ainsi ce qui est illimité ou qui ne peut pas atteindre une limite et donc être achevé, relèverait d’un irrationnel, d’un "inacceptable" car non atteignable et c’est en particulier dans le fait de se rapprocher de plus en plus du but que se pose l’infini apparaissant comme support pour désigner l’insatisfaction et la menace de la non réalisation. Aristote met par là en évidence la dépendance par rapport au but quand celui-ci est interne. Cela exprime l’enfermement de l’individu en lui-même comme si l’intériorité ne permettait pas d’abolir l’écart entre ce qui est désiré et ce qui se réalise, instaurant une sorte d’autisme. En revanche si le but est externe, donc si l’individu est apte pour ainsi dire à sortir de lui-même, il peut parvenir à son achèvement. Avoir le but en soi-même implique l’absorption de la médiation qui au sein du mouvement économique antérieur au surgissement du capital, est la circulation des marchandises. Avec ce dernier, sous forme de capital circulant, s’opère l’intégration de la circulation en son procès total, ce qui abolit en même temps la différence entre intérieur et extérieur faisant en sorte que nous n’avons plus affaire qu’au mouvement pour le mouvement, avec évanescence de l’échange et de la valeur d’usage tandis que l’absolu et l’espèce sont pris au piège, ce qui peut se traduire par la circulation l'emporte sur la production.




L’essentiel par rapport à l’analyse économique c’est qu’Aristote affirme l’importance de la circulation (la circulation est source de la richesse) qui masque la production (opposition commerce économie); la première suscite un procès "infini" la seconde non; on a en germe le problème du mouvement pour le mouvement. Le phénomène de la production est escamoté, ce qui est logique du fait que ce dont il s’agit c’est de l’acquisition. Cela nous évoque la démarche des théoriciens que, nous l'avons vu, K. Marx appelle économistes vulgaires se préoccupant de l’origine des revenus et le fait, que selon lui, ceux-ci se fondaient sur la circulation du capital pour asseoir leurs affirmations. Ces remarques nous amènent à une considération transitionnelle globale: l’irrationnel consisterait dans l’exaltation de la production (la production pour la production) donc dans l’infinité du phénomène mais aussi dans son escamotage. Mais il y a plus, étant donné que K. Marx considère tant le capital fixe, que le capital financier comme des formes achevées du capital, on est conduit à affirmer que, parvenu à son achèvement, celui-ci intègre l’infini et résorbe l’irrationnel.




En tenant compte du but, on constate que si la production était pour l’homme, impliquant que celui-ci serait extérieur au capital, il pourrait y avoir finitude et achèvement, mais il est interne - la production pour la production – d’où l’affirmation d’un illimité, d’un infini, d’un achèvement impossible, expression aussi d’un enfermement. Ce qui en termes marxiens relève de l’irrationalité76.




En intégrant les deux approches, on peut, au niveau où en est notre étude, affirmer que le capital est rationnel et irrationnel.




En outre en revenant au texte d’Aristote, la médiation qui permet la réalisation s’impose, de telle sorte que c’est l’argent, ce qui permet d’acquérir, qui devient fondamental, engendrant un phénomène illimité parce qu’il ne peut pas atteindre son but, l’argent en sa totalité; par là même il y a enfermement en celui-ci, autre façon de dire que la médiation devient le but et que par là même elle s’évanouit en tant que telle, de même que s’évanouit toute limite au phénomène d’acquisition. Cette dynamique de l’enfermement s’impose également avec la thésaurisation qui se manifeste comme un essai de sauver l’argent de la circulation et, par là, d’accéder à la stabilité, donc en abolissant le mouvement qui engendre l’infini. Une autre forme d’autonomisation peut s’imposer, non en s’effectuant en un mouvement indéfini, mais en essayant d’enrayer le mouvement. Dans les deux cas il y a perte de la présence au procès en devenir et donc celle d’une affirmation concrète de l’individu, l’inféodant dans l’irrationnel. L’autonomisation d’un phénomène conduit au masquage d’une réalité, la rendant difficilement compréhensible, saisissable; le procès intermédiaire, la médiation, disparaît, d’où la magie.




Si on se rapporte à nouveau au capital théorisé par Karl Marx, on constate que celui-ci dépasse toutes les limites et débouche dans un procès sans fin et qu’il y a donc une continuité avec la chrématistique des anciens grecs. Mais, du moins avant que ne se réalise son autonomisation, le capital, du fait qu’il dérive à la fois de la production et de la circulation, englobe les deux phénomènes. En outre un retour sur l’économie dans son sens "global", posée comme science de l’acquisition de biens, de la richesse, qui présuppose une bonne gestion de tous les facteurs intervenant dans cette dynamique (concernant originellement le domaine), peut apparaître comme science de l’épargne; s’enrichir correspond alors à s’abstenir de consommer ce qui rejoint la thésaurisation. Or, en ce qui concerne le capital K. Marx nous dit: «La véritable économie – épargne – consiste en épargne de temps de travail.77» En ce cas il ne s’agit plus des résultats d’une production et de l’engendrement de richesses, produites sous forme de marchandises capital, mais des possibilités d’obtenir une production apte à satisfaire les besoins des hommes, des femmes, en permettant leur plein développement. Ainsi le but n’est plus le même car il concerne le temps sous la forme de temps de travail, ce qui implique un phénomène d’abstraction et de séparation (les deux sont liés). Le rapport à une donnée naturelle a disparu.




Les réflexions théoriques d’Aristote concernant le mouvement économique nous révèlent que les données de l’irrationalité sont déjà présentes chez lui avec une acuité comparable à celle de K. Marx et avec la même dimension négative. Et cela nous renvoie encore à la pensée se structurant au cours de la dynamique de séparation. Le fini et l’infini s’imposent chez les deux théoriciens le premier compatible avec le discontinu et la séparation le second non, semblant réimposer la continuité sans l’atteindre; le premier est achevé et accède à la perfection, le second est inachevé et hors d’atteinte de cette dernière. Ainsi est fini ce qui est achevé, ce qui est délimité, donc séparé du reste, de la totalité, facilement repérable, désignable, saisissable; infini est l’inachevé, l’inatteignable, ce qui peut difficilement être séparé du continuum, tout en étant un support pour retrouver la continuité; le fini est rationnel, délimité, "cernable", l’infini serait irrationnel, indiscernable, impossible à appréhender au sein d’une progression, semblant contenir quelque chose d’invisible qui fonde ses caractéristiques, sa potentialité.




Ces considérations sur l’infini, qui apparaît dans une négativité voire comme un irrationnel, nous reportent plus en arrière lors de la découverte de ce dernier en mathématique, à l’époque de Pythagore période axiale où le phénomène valeur s’imposa dans sa dimension horizontale, avec la forme monnaie. Toutefois nous savons pertinemment que la dimension de l’irrationnel s’est imposée avant lui et qu’elle est contemporaine de l’élaboration d’une pensée réflexive concernant la dynamique de séparation comme on peut le ressentir à la lecture des œuvres des premiers philosophes chez qui celle-ci se structure déjà dans le discontinu, un discontinu séparé de la totalité. Or ces œuvres présupposent un long développement cognitif antérieur.




Revenons à la période axiale78 et au phénomène de la valeur où l’irrationalité fit irruption dans son inacceptabilité. Un premier aspect de celle-ci est en rapport à la mesure: l’incommensurabilité. «Or on démontre que, si l’une de ces longueurs (d’un côté AB d’un carré et de sa diagonale AC, n.d.r) est prise comme unité, l’autre n’est pas `mesurable` avec cette unité, ou encore qu’aucune unité, aussi petite soit-elle, ne mesure un nombre entier de fois AB et AC; ceci s’exprime autrement en disant que AB et AC ne sont pas commensurables79.»




Ainsi le nombre irrationnel est le nombre dont la racine n’est ni un naturel ni un rationnel, en quelque sorte une racine insaisissable. «Le terme apparaît au XIII° siècle pour signifier la notion très ancienne d’un nombre "enfoui" dans un autre…80» On peut y percevoir l’idée de ce qui donne naissance, l'idée d’origine.




La racine pour le capital peut-être considérée comme la plusvaleur, c’est-à-dire ce qui est cause de son incrémentation. Cela implique qu'avec la tendance à la réduction du temps de travail pour la production d'un produit donné, le capital se trouve déraciné et devient un forme autonomisée, privé d'un contenu originel. Pour l'homme, la femme, K.Marx nous dit: «Être radical, c'est saisir les choses à la racine. Mais la racine pour l'homme est l'homme lui-même». On peut en déduire qu'être irrationnel c'est ne plus trouver ou retrouver sa racine, la naturalité qui tend à être perdue, ou dont le souvenir est perdu, par suite d'ailleurs d'un procès de rationalisation.




Le nombre irrationnel est considéré comme tel parce qu'il enfreint la représentation de la rationalité produite par le développement de l'espèce se séparant de la nature, en Grèce d'abord, lors de la formation de la polis et de l’accès du phénomène valeur au stade de la monnaie. Cette rationalité dont l'élément essentiel est le concept de mesure avec la possibilité d'établir des rapports, impliquait harmonie et proportionnalité, compatibilité, coexistence, commensurabilité, et donc une relation déterminée entre le continu et le discontinu, permettant de pouvoir représenter le premier à partir du second. Son existence entre en contradiction avec un mode d'être et la représentation qui lui correspond. Toutefois ce nombre dut, comme l'indique Stella Baruk, être accepté puisque la longueur de la diagonale d'un carré existe bien et, en conséquence, l'irrationalité entérinée, comme elle l'était avec diverses croyances, superstitions et les diverses pratiques pour déjouer le hasard. Il en fut de même pour les nombre п et e (exponentielle) appelés nombres transcendants qui sont inclus dans l'ensemble des réels. Ceux-ci ont une spécificité qui «consiste principalement en une propriété capitale en analyse, qui est la continuité.»81 De là on pourrait conclure que la rationalité ne suffit pas pour atteindre la continuité. En fait les qualificatifs: irrationnel, imaginaire etc n'ont de validité qu'historique. Tout nombre est une idéalité et le produit de procès d'abstraction impliquant une réflexion intense. On peut dire aussi que le nombre en son origine résulte d'une abstraïsation. Il a été extrait d'une réalité. En effet au début, comme le note avec insistance Stella Baruk, on a simplement des nombres de, d'êtres et de choses qui ont été nommés (trois chats, deux pelles, etc.). Nommer et nombrer vont ensemble et permettent de se repérer dans un monde de plus en plus fragmenté, du fait que tout nombre peut recevoir n'importe quelle affectation, de même qu'on peut tout projeter en eux. La séparation entre nombrer et nommer va fonder le nombre et un autre discours pour décrire, dire, le monde, le cosmos et donc les représenter. Un discours excluant toute affectation, émotion, sentiment, totalement abstrait mais visant en définitive à retrouver le réel comme l'ensemble des réels permet de retrouver la continuité. 81En définitive les nombres permettent de représenter le réel comme l'irréel qui peut être imaginé. À partir de là peut s'opérer un glissement aboutissant à l'affirmation que l'essence du monde est mathématique (ou de façon plus condensée, le monde est mathématique) ce qui, selon moi, n'a pas de sens; en revanche le monde est interprétable, compréhensible grâce aux mathématiques. Et l'on peut ajouter que c'est grâce à elles que le devenir spéculatif peut se réaliser de même que l'espèce grâce à la pratique de la démonstration, fondamentale en mathématique, tend à se prémunir contre l'irrationnel et l'errance.




Par des glissements insidieux on en arrive à dire: la réalité n'existe pas82, ce qui implique soit que celui qui profère cette sentence n'existe pas, soit qu'il existe en de hors de la réalité. Cette affirmation s'apparente à  celle du crétois disant que tous les  crétois sont menteurs, considérée comme l'exposé du paradoxe ou argument du menteur attribué au crétois Épimédine. En fait il s'agit du paradoxe de l'émergence. En effet  au moment où ce crétois  dit que tous les crétois sont menteurs, il ne nie pas que lui-même l'ait été, mais dévoile son émergence en tant que non menteur, lui permettant d'affirmer que tous ses compatriotes le sont. Dans l'émergence, s'affirment donc le surgissement de la nouvelle réalité et l'évanouissement de l'ancienne, ce qui peut être source, support, de confusion comme on le vérifie lors de l'étude de  l'émergence (de la genèse) du capital. La coexistence de deux réalités, lors de l'émergence, dont l'une va se développer intensément tandis que l'autre va être de plus en plus oblitérée conduit à privilégier soit la continuité, soit la discontinuité, mais aussi soit le hasard, soit la nécessité. Les développements de la physique et de l'informatique peuvent conduire à déclarer que le réel en tant que tel, en tant qu'appréhendé normalement, banalement, n'existerait pas en fait. À sa place se logerait le virtuel qui pour devenir réel, apparent, nécessite une intervention. Le réel serait créé.




Il semblerait que le nombre soit encore sujet à problème comme on peut s'en rendre compte en lisant l'article: «Les nombres existent-ils vraiment?»83. Pour moi leur existence est indubitable mais ce sont des créations de l'espèce, des idéalités comme on les désigne souvent. Dans tous les cas, nier relève le plus souvent d'une dynamique répressive, d'une incapacité à s'ouvrir aux autres. À la question: Dieu existe-t-il? La réponse ne peut être que oui, du fait que des milliards d'hommes et de femmes le pensent; ce qui n'empêche pas d'être persuadé du contraire et surtout de considérer qu'affirmer ou nier dieu confirme son existence. Dés lors on signale un cheminement où tout cela ne se pose pas. S'ouvrir à l'autre implique de prendre en compte son discours et percevoir comment il traduit son vécu, son rapport à la réalité comme à l'idéalité. Dialoguer au sujet de la traduction permet d'accéder à une connaissance mutuelle et ceci vaut même dans la plus simple des conversations. L'accord dérive de l'ajustement des interprétations et s'il y a désaccord il peut être clarifié et délesté de supports ontosiques.




Dire que le rationnel ne suffit pas à représenter le réel implique, au moins analogiquement, qu'il en est de même du nécessaire puisque le hasard intervient également. Or la découverte du nombre irrationnel relève de l'imprévu et de l’imprévisible ce qui est une des caractéristiques de ce dernier. Tous les noms donnés à ses diverses formes de manifestation sont nécessaires pour décrire ce qui advient aux hommes se percevant dans le temps. Jean-Marie Lhôte indique fondamentalement: aléa, casus, fors, fortuna84. En première approximation on peut dire qu'avec les nombres l'espèce a tendu à retrouver la continuité et lui a permis d'asseoir sa théorisation concernant le hasard et la nécessité, car les nombres permettent de tout faire coexister, comme cela s'imposera avec la combinatoire. Mais ce fut et c'est un effort vain parce que la tentative a été effectuée et s'effectue en entérinant une coupure fondatrice de l'espace et du temps devenant des formes a priori de l'enfermement.




Toutefois hommes et femmes refusèrent longtemps d'être nombrés (comme lors des dénombrements dans l'histoire des hébreux), d'où le fait que 1 fut longtemps considéré comme n'étant pas un nombre et là intervient la confusion entre unité et totalité comme cela s'imposa chez divers philosophes et théologiens. De même le zéro nécessita un long devenir pour être produit, accepté. Dés qu'il le fut, on put justifier le 1 en tant que nombre. En effet, auparavant, prévalut, par exemple, l'idée qu'un nombre existe s'il dérive de la demi somme du nombre qui le précède et de celui qui le suit. Ainsi avec zéro, 1 a accédé à l'existence puisque 0+2 divisé par deux donne bien 1. Engendrer le zéro et le 1 ce fut comme se déposséder de son absence et de sa présence – modalités de la présentification – et devenir évanescent, indifférencié, apte à entrer en n'importe quelle dynamique. Il nous semble que les nombres véhiculent inconsciemment un grand malaise cherchant à se dévoiler. Là est peut-être la racine profonde de la confusion entre nombre et chiffre. Ce dernier est très souvent utilisé à la place du premier comme si, là encore, inconsciemment l'individu cherchait à déchiffrer ce qui l'obsède. Avec la numérologie et la technique d'affecter aux lettres une valeur numérique - cette expression témoignant clairement du lien intime entre valeur et mesure - donc avec le nombre – on peut se demander, là aussi, s'il n'y a pas une volonté de déchiffrer. Toutefois le lien entre nommer et nombrer est fort complexe puisque les mathématiciens remplacent les nombres par des lettres, comme si à ce moment-là la littéralité, le dire, englobait la numération et le nombre devenait racine de.




Le zéro a une importance considérable parce qu'il sert à désigner l'origine et nous avons souvent indiqué le trauma qui est lié à celle-ci. Il est donc fondamental pour représenter le temps lequel a rapport au phénomène de la valeur, comme au calcul. «Le fait de marquer une date sur une lettre suppose que le temps a été compté à partir d'un moment ou d'un événement considéré comme initial: selon les religions, ce moment initial est absolu ou relatif. Dans les deux cas, le temps écoulé s'appelle une ère (du latin aera, pluriel de aes, qui veut dire monnaie – de cuivre ou d'airain – ou jetons de métal destinés à calculer)85.




Toute cette digression pour indiquer l'importance des données sociales, de la représentation, de celles affectives, dans la genèse des concepts de rationnel, irrationnel. Ainsi, pour en revenir au capital financier, parler d'irrationnel n'a pas de sens, sauf si on considère que celui-ci est un support pour dire l'inacceptable, ce qui entre en contradiction avec un comportement humain, avec une éthique au sens littéral d'investigation sur un comportement. Mais il en est de même de toutes les formes de capital et même du procès de production immédiat lui-même. Dans ce cas, ce serait l'exploitation des hommes, des femmes, des enfants qui relèverait de l'irrationalité, mais ceci est le point de vue de classe, celui du prolétariat. Les capitalistes ne perçoivent, quant à eux, que rationalité qu'ils défendent à outrance. Ce qui engendre la rationalité c'est le pouvoir, la force (qui a la force, a raison, comme l'affirma Babeuf), celui qui n'en possède pas est dans l'irrationnel et ne peut récupérer sa rationalité qu'au travers d'un détournement en taxant d'irrationnel celui qui détient le pouvoir et cela peut conduire à employer la force (phénomène de la révolution). Par là se structure un enfermement dans un devenir qui aboutit à la destruction de la nature, de l'espèce, opérée rationnellement, scientifiquement. À ce propos il convient de noter que la raison n'a plus assez de pertinence pour justifier un cheminement donné, il faut faire appel à la science.




Afin de progresser voyons encore des caractères de l'irrationnel et son rapport au hasard. L'irrationnel s'impose comme un phénomène qui ne peut pas être cause de, ni résultat de. Il en découle qu'être dans l’irrationnel, c’est être dans l’isolement, il en est de même si l'on est le produit du hasard.




C'est un opérateur de connaissance légiférant a contrario sur ce qui est possible, licite, acceptable, avec refus de l'absurde, sur ce qu’on doit rejeter, l’inintégrable.




L'irrationnel se présente comme un opérateur d’exclusion au sein de la dynamique sociale en même temps que de la manipulation des hommes et des femmes du fait qu'il peut être utilisé tant par les dominants que par les dominés. Pour les capitalistes est irrationnel celui qui n‘accepte pas la dynamique capitaliste; en un détournement, les dominés affirment le contraire.



On peut admettre ou ne pas admettre l'irrationnel, de même pour le hasard.




L'irrationnel, on l'a vu, a un rapport avec l'imprévu, avec la rupture d'une progression, avec la négation du normal, celle d'une certaine immutabilité des choses, ou d'un cycle qui se répète (mais est-ce pour autant inexplicable?). Il peut être affirmé en tant que support d'une volonté de sortir de ce qui emprisonne, enferme.




Le ressenti est souvent considéré irrationnel parce qu'il peut-être support d'un inacceptable tant pour le sujet ressentant que pour celui à son écoute, de là la difficulté d'effectuer cette dernière. L’intuition est considéré fréquemment comme relevant du hasard et comme irrationnelle. Or, elle peut être considérée comme la remontée d'un ressenti profond, ou l'émergence du résultat d'un processus cognitif inconscient, relevant de l'inconnu. L'émotionnel est aussi, et au plus haut point, un support de l'irrationnel du fait qu'il est déterminé par le phénomène d'affectation que l'espèce, comme nous l'avons signalé et montrerons plus en détail, redoute terriblement.




Irrationnel et hasard, c'est ce qui affecte le plus intensément l'espèce spéciosée car cela touche profondément la dimension Gemeinwesen.




Enfin, et nous renouons pleinement avec notre discours sur le capital, l'apparence se présente en tant que support de l'irrationnel comme du hasard, car elle ne peut pas s’expliquer à partir d'elle-même, mais à partir de ce qui la fonde, de sa production selon K. Marx. Autre façon d'exprimer le phénomène de dépendance et autre base pour la manipulation: l’apparence est en fait la réalité, comme l'indiquent certains apologistes du capital: elle est ce que nous imposons, nous les riches, qui avons gagné la guerre contre les pauvres. Ce faisant ils affirment la rationalité du pouvoir - du pouvoir qui justifie le devenir du commun - et l'inutilité du complot pour expliquer ce qui advient.




Cela recèle un corollaire: la réalité résulte d'une illusion; elle n'est pas qu'illusion qui pourrait dériver de son apparence. En conséquence nous – les dominants – nous vous proposons la véritable réalité ou la réalité réelle comme elle s'affirme avec la réalité augmentée86. De façon perfide cela fait percevoir qu'en définitive on n’est pas en mesure de dire ce que sont la rationalité, la raison, sans «définir» ce qu'est la réalité, car en définitive c'est ce dont on a été dépossédé. Or, pour ce faire, le recours à celle-là semble inévitable, mais aussi les subtilités manipulatrices, à parfum de sophismes de la rhétorique, dérivée elle aussi d'un procès de rationalisation.




Toutes ces considérations nous amènent à poser que la raison est la voie empruntée par l'espèce dans l'aire occidentale, comme ailleurs la sharia, le tao ou la maat87, pour cheminer en se séparant du reste de la nature, en même temps que le mode de cheminer sur cette voie, pour échapper à la menace. Mais elle s'est révélée insuffisante pour cheminer, comme l'ont montré les diverses pratiques de divination ou de prédiction cherchant à domestiquer le hasard ou le destin, la persistance des superstitions, l'éthique qu'on tente vainement de fonder rationnellement, mais aussi les promesses sotériologiques, révolutionnaires, politiques. Celles-ci sont à la fois expression de la répression et son intégration car d'une part la promesse d'un "meilleur" s'accompagne d'une condition, d'un si, souvent masquée ou déniée par le récepteur de celle-ci, d'autre part elle renforce la dépendance en réactivant la condition humaine, c'est-à-dire la vie sous condition.




Là, nous retrouvons notre sujet essentiel car le capital en intégrant rationalité et irrationalité permet à l'espèce de maintenir son projet de se libérer et de récupérer, grâce à la combinatoire, ce qui a été perdu. La combinatoire, ersatz de la communauté, intègre tous les jeux s'imposant souvent comme des exercices pour manipuler ou dominer le hasard, pour domestiquer l'agressivité, à travers la lutte, le conflit et qui, pour pouvoir se dérouler, impliquent toujours le jeu en tant que latitude (absence d'entrave) excluant la friction inhibitrice, un quantum de liberté octroyée support de la tolérance, de la permissivité, comme cela se révèle parfaitement avec la concurrence entre les capitaux, et la spéculation sur leurs devenirs, qui intègre l'irrationnel88. Le jeu est la marge d'opération accordée aux opérateurs-manipulateurs déterminée par une éthique. La combinatoire implique le retour du même et, sous forme mystifiée, de ce qui a été perdu, en même temps que sa négation continuelle avec la dynamique de l'innovation sous-tendue par une promesse implicite - si ce n'est d'un achèvement – d'un perfectionnement durable89. En effet avec l'innovation la promesse devient immanente à celle-ci et n'a plus besoin d'être exprimée, escamotée par la réalisation même de l'innovation. C'est un devenir logique puisque depuis le début le mouvement du capital phagocyte le futur. Simultanément l'espèce semble sortir du blocage, étant donné que la promesse implique une procrastination qui peut, comme cela s'impose avec la répression parentale, aller jusqu'à l'inchoation, qui découle souvent d'une peur. Dés lors elle peut avoir l'illusion d'avoir vaincu celle-ci.




Durable, cet adjectif est devenu le qualificatif inévitable de tout ce qui advient au sein de la combinatoire permettant le déni de toute obsolescence dont celle de l'espèce pour qui la dépendance est exacerbée, celle par rapport à une action, un événement, qui lui permettrait d'être enfin achevée.




Précisons à nouveau: la rationalité ne s'impose pas seule car elle résulte d'un procès de séparation au sein d'un tout constituant le mode d'appréhension du réel dont elle faisait partie, ainsi que de ce que nous désignons par la foi, la croyance - ce qui permet immédiatement d'aller au-delà de l'immédiat – de même que de l'intuition, mais aussi de l'affectivité en rapport à toutes les émotions et donc à tout ce qui nous affecte.




Ceci nous conduit à la question de l'aliénation, dynamique où l'irrationnel s'affirme. Inutile de revenir sur le normal, le pathologique, le sain, l'aliéné, le déviant, etc...Ce n'est que lors de la folie pleinement établie que l'aliénation parvient à son parachèvement par perte totale de la dimension Gemeinwesen. Mais le fou n'est ni rationnel, ni irrationnel. Il est installé dans un en dehors de tout comme s'il avait finalement échappé à ce qui l'obsédait, qui a certainement à voir avec la menace. C'est tout à fait cohérent que soient taxés de fous ceux qui désirent se placer dans une dynamique qui n'est pas celle de Homo sapiens.




Nous avons déjà abordé, particulièrement dans Capital et Gemeinwesen, la thématique de l'aliénation et avons souligné une certaine ambiguïté dans le discours de K. Marx: concerne-t-elle uniquement la marchandise, puis le capital ou s'agit-il de l'homme? En outre nous avons signalé son rapport à la mystification.




En fait et en définitive elle concerne avant tout Homo sapiens qui devient autre avec l'homme augmenté et l'anthropomorphose du capital. On peut ajouter que, de même que celui-ci dépasse toutes les limites, il intègre toutes les perturbations aliénantes, demeurant toujours cet "être" (à l'origine rapport social) qui se pose sur le mode de l'accroissement, de l'augmentation et que son anthropomorphose est le corollaire de la production de l'homme augmenté, résultant d'une aliénation voulue pour échapper à la menace, à l'insatisfaction, à la haine de soi. En devenant autre on n'aurait plus à se haïr, et cette affirmation traduit encore la dynamique de l'inimitié mais intériorisée, du fait de la disparition des divers supports d'ennemis, d'où: l'homme ennemi de lui-même comme le capital barrière à lui-même. Ici, un renversement s'impose: l'aliénation n'est plus un "mal" mais un "bien", et le pauvre devient celui qui ne peut pas s'incrémenter.




Les phénomènes liés au fétichisme, dont K.Marx parle abondamment, apparaissent d'autant plus irrationnels qu'à l'origine ils ont été repérés au sein de cultures différentes de celle occidentale. Ce qui fut cause d'incompréhension et support pour une théorisation raciste en même temps que progressiste plaçant la raison comme dépassement complet de toutes les croyances. Mais le phénomène du fétichisme peut s'expliquer "rationnellement". Il implique une projection de capacités humaines, d'affects, d'actes opératoires dans une chose, une statuette par exemple: subjectivisation de l'objet; mais celle-ci ne commence-t-elle pas dès que nous nommons une chose? Ensuite, grâce aux neurones de l'empathie, l'individu perçoit les opérations projetées en celle-ci. D'où la transsubstantiation dont fait état K. Marx à propos du capital. Le fétichisme a des supports naturels et découle de la puissance du phénomène de la pensée, particulièrement de l'imagination qui nous met en continuité avec l'inaccessible, premier temps souvent pour connaître et pour la mise en branle du procès de virtualisation. Toutefois des caractères irrationnels peuvent surgir du fait de traumatismes liés à la réflexivité par suite du surgissement d'un inconnu pouvant être le support d'une menace inconsciente qu'il faut conjurer, d'autant plus que si la réalité nous affecte nous affectons aussi la réalité.




La conclusion anticipatrice de notre étude nous amène d’abord à affirmer que K. Marx cherche à expliciter un phénomène irrationnel qui le hante90. Il se sert du devenir du capital pour le dire en même temps qu’il nous signifie que l’irrationnel est l’inacceptable (et l’inaccepté inconscient), ce qui fonde sa dimension révolutionnaire ainsi que l’ambiguïté qui conduit à l'exaltation de ce qu’il faut détruire engendrant peur, à cause de la mutilation, de la destruction de tant de vies humaines et de la nature, et fascination à cause de l'immense accroissement des forces productives. J’ajouterai plus globalement: un discours, ou un fait, peuvent être définis irrationnels à cause de l’impossibilité de les accepter, et de la difficulté d’exposer ce qui les constitue, car l’exposé entraîne souvent la réaffirmation de la confusion qui leur est inhérente. Mais cela n'épuise pas la question car la dynamique justificative de la répression, le "c'est pour ton bien" permet de justifier l'inacceptable comme découlant d'une nécessité dans un devenir. C'est en opérant de cette façon d'ailleurs que K. Marx tout en dénonçant la destruction de la nature la perçoit presque comme si c'était pour le bien de l'espèce, comme un mal limité (à son époque) pour éviter un mal plus grand, le non développement de celle-ci. Enfin l'inacceptable peut être recouvert et de ce fait être intégré, logeant une immense confusion au sein du procès de connaissance, et donc au sein du procès de vie.



Ceci nous amène à préciser encore. Le rationnel se présente comme ce qui permet de cheminer, d’être compatible avec le devenir que celui-ci inclut, englobe; irrationnel ce qui bloque ce cheminement et qui peut conduire, afin de sortir de ce blocage, à une errance plus ou moins profonde.




L’irrationalité s’enracine, prend corps, lors de la séparation d’avec le reste de la nature, lors de la rupture de continuité, induisant une dynamique de répression de toute naturalité, engendreuse d’une foule de contradictions, ainsi que l’errance au cours de laquelle s’exprime de façon idéelle et pratique la tendance à rétablir de façon artificielle les données de la communauté originelle. Mais on peut aller plus en profondeur et dire que l'inacceptable, support originel de l'irrationnel, c'est la menace que l'espèce a initialement vécue et qu'elle essaie constamment de conjurer et de continuellement rejouer, autre expression de son enfermement, lui-même expression d'un immense blocage.




Voyons le phénomène au niveau des individus: les parents aiment leurs enfants et pourtant ils les répriment. Contradiction, irrationalité? Oui mais elles ne sont qu’apparentes car c’est pour leur bien, en appliquant la thérapie fondamentale qui vise à guérir l’être humain de sa naturalité: la répression. C’est un legs de milliers d’années. En conséquence on se retrouve à nouveau en présence de l’origine, comme pour l'espèce. Or, chaque fois qu’on est ramené à celle-ci on est placé devant l’irrationnel, mais aussi le sacré qui fascine et effraie, base à partir de laquelle se déploie la spiritualité qui tente de recouvrir l’immense effroi. Toutefois, à l’heure actuelle, l’irrationalité de l’origine tend à être escamotée grâce aux fécondations in vitro puis ultérieurement à l’aide de l’utilisation de l’utérus artificiel, mais en concrétisant, matérialisant la séparation d’avec la nature, et fondant pleinement l’artificialisation de l’être humain. L’abolition de la fascination de l’origine ne s’opérera probablement pas, et avec elle l’empreinte de l’irrationalité, car elle est inhérente, constitutive de l’être séparé. Tout le procès de connaissance s'est déployé pour tenter de fuir en quelque sorte l’irrationnel. Mais cela n'a pas éliminé la compulsion de répétition et la réimposition de celui-ci.




Nos deux affirmations – l'une concernant le rapport de l'espèce à la nature, l'autre concernant ses relations internes - doivent être intégrées dans une approche plus compréhensive de tout le phénomène: irrationnel et rationnel sont mélangés, comme le sont le bien et le mal du fait qu'ils sont le produit d'une dynamique contradictoire, recelant un conflit, le plus souvent escamoté, recouvert ou sublimé. Le devenir historique implique la recherche de les séparer, dynamique que Max Weber a tenté de révéler, et le désenchantement dont il parle correspond à un processus de réduction, de perte d'une totalité.




L’irrationnel surgit, du moins en Occident, à un moment particulier du devenir de séparation, de l’errance enclenchant une dynamique de justification réalisée grâce au procès de connaissance dont le point d'ancrage est la répression. La période axiale se présente comme moment important dans sa réalisation91: le rationnel qui est le normal, le raisonnable, est posé en opérateur de répression; ce normal exprime la voie du milieu du fait que les extrêmes sont supports de la démence et de la difficulté à vivre en quelque sorte les bornes du procès de vie.




Si l'on tient compte de l'ensemble de l'espèce dans la totalité de son devenir, nous pouvons - succinctement et en une synthèse tendant à intégrer d'autres déterminations - avancer que la rationalité et l'irrationalité découlent de la conjonction de trois phénomènes: la séparation d'avec le reste de la nature, le traumatisme du développement de la réflexivité et de celui de la virtualité. La réflexion est cette activité de la pensée qui, par une sorte de retour à soi, et en prenant appui sur notre environnement, nous permet d'aller au-delà de l'immédiat et du concret. Dés lors se révèle ce qui est considéré comme une réalité qui serait le fondement de l'apparence, ce qui a été ultérieurement appelé le réel voilé, le réel caché. Le traumatisme résulte du surgissement de "l'inconnu", de l'imprévu, du spontané, générateur d'incohérence, de ce qui remet en cause particulièrement la dynamique de séparation, celle du pouvoir autonomisé et donc la séparation induisant la volonté de s'édifier contre... toute menace. En ce qui concerne la virtualité, une incidente devient nécessaire.





Nous avons abordé la virtualisation en divers points de notre exposé en particulier quand nous avons voulu expliciter le concept de capital formel de K. Marx, ou quand il s'est agi du fétichisme. Je désire insister sur son rôle dans le phénomène de la manipulation du fait de l'impact de la pensée sur autrui, sur les éléments de l'environnement. Pour comprendre ce qui va suivre, je rappelle la différence entre potentiel et virtuel. Est potentiel ce qui peut se développer selon un processus interne ainsi on peut affirmer que le chêne existe potentiellement dans le gland; est virtuel ce qui nécessite une intervention extérieure, comme la statue qui existe virtuellement dans le marbre. Dans la relation à autrui il n'est pas possible d'agir sur sa potentialité, en définitive sur sa naturalité. En revanche il est possible d'agir sur lui grâce à la virtualisation, ce qui, à la limite, peut aboutir à lui créer un être virtuel - se substituant à celui originel – éminemment manipulable. Ce phénomène intervient au cours de l'éducation des enfants, de leur domestication et, plus tard, sur les adultes grâce à l'intervention des médias, instruments d'une éducation permanente. Ainsi quand dans une discussion entre adultes un des locuteurs anticipe sur ce que dit l'autre en l'interrompant, lui attribue des positions, des qualités ou des défauts, etc,. il le virtualise. La virtualisation aboutit à un double enfermement: celui de la personne qui l'opère et celui de celle qui la subit. En revanche, être à l'écoute d'autrui implique l'essai de percevoir sa potentialité, tout en lui disant, consécutivement, tout ce qu'on a pu ressentir lors de cette écoute, expression d'une ample "ouverture".





La combinatoire ne pouvant pas se réaliser sans manipulation et spéculation qui se complèternt l'une l'autre, il en résulte que celles-ci opèrent partout dans le monde virtuel (la virtualisation récèle une dimension spéculative et manipulatrice) en pleine expansion dans lequel nous vivons, et que l'enfermement se généralise et se banalise.




Les concepts de rationnel et d'irrationnel, je le répète avec insistance, sont le produit d'un cheminement, de l'errance de l'espèce. Ils dérivent de relations sociales, et les données naturelles ne peuvent servir que de supports en notant que, curieusement, le naturel peut être support du rationnel comme de l'irrationnel. Il en est de même de celui de hasard et de ceux qui lui sont apparentés. L'irrationnel est ce qui ne peut pas être accepté tandis que ce qui relève du hasard correspond à ce qui est engendré sans intentionnalité (ou bien celle-ci est inconsciente) donc ce qui échappe à l'intervention des hommes et des femmes, mais qu'ils, qu'elles veulent manipuler. Dans les deux cas le désir de domestication s'est imposé qui semble se réaliser, grâce à la dynamique du capital92. En dernière analyse ce sont les rapports mutuels des binômes rationalité-irrationalité hasard-nécessité qui conditionnent la saisie du réel comme l'intervention au sein de celui-ci dont le fondement originel leur échappe, leur est inconscient.



Cette incursion dans le domaine de la représentation et sa relation à la pratique, n'est qu'une approche concernant le devenir de Homo sapiens se séparant de la nature, qui vise à mieux situer la place du mouvement du capital dans cette dynamique. Concrètement il s'avère que l'espèce hantée par le passé a toujours essayé de conjurer le futur (éviter le rejouement): oracles, divinations, promesses divines ou séculières. Avec le développement du capital, l'espèce rompt avec le passé - déracinement - et conquiert le futur en s'y déployant, le présent devenant un futur actualisé. Ce faisant toutes les vieilles contradictions ont été englobées, les divers obstacles au phénomène d'incrémentation levés, particulièrement celui essentiel du refus des hommes et des femmes d'être pleinement domestiqué-e-s. La perspective de l'effondrement de l'ensemble systémique déterminé par la virtualité semble alors éliminé.



Le comportement de se fonder sur le futur affecta le mouvement révolutionnaire comme nous l'avons exposé ailleurs. Lors de la rédaction concernant le devenir du capital, nous reviendrons de façon détaillée, phénoménologique, sur tous les thèmes ici abordés, sur les résultats de "l'échappement" de celui-ci et leurs conséquences. La nécessité d'une inversion apparaîtra dans son évidence.



Grâce au capital l'espèce n'accède pas à, ne retrouve pas sa naturalité. Toutefois à travers le devenir de celui-ci, il semble s'opérer comme une vaste investigation introspective de celle-là cherchant à s'atteindre. Elle se pose en tant qu'objet de connaissance, qu'objet scientifique. D'où la mise en place de la simulation de toutes les fonctions de l'espèce, et l'essai de les reproduire artificiellement entraînant une vaste extranéisation qui se concrétise de plus en plus en production de prothèses qui sont et seront toujours plus utilisées pour engendrer une autre espèce, l'homme augmenté, l'homme prothésiforme qui refuse et rompt avec toute naturalité93et parachève le solipsisme de l'espèce qui résulte du fait qu'elle a placé - et en cela elle opère comme le capital, ou l'argent selon Aristote - le but en elle-même, autre expression de l'enfermement. Cependant ce qui est visé pour être augmenté n'est pas un être naturel, pas seulement au sens où on l'entend habituellement, mais du fait de la spéciose qui a totalement perturbé voire modifié les diverses fonctions vitales comme la digestion, l'excrétion, la sexualité  (donc la reproduction), etc., ainsi que tout le phénomène de production de la pensée, le psychisme. En outre les conséquences sur ce qui reste de nature conduiront à l'accélération de la catastrophe en cours et à la disparition de cette espèce.




Ainsi l'inacceptable a été entériné mais par une espèce rompant de façon profonde avec toute naturalité au prix vraisemblablement d'un immense refoulement de la souffrance de la coupure de la continuité ce qui, lors de remontées en rapport à diverses difficultés pouvant la mettre brusquement en grand danger, pourra donner lieu de sa part à de grands déchaînements de violence. L'intégration de l’inacceptable s'effectue surtout d'un point de vue formel. Actuellement, seule une minorité tente de réaliser cela concrètement, ce qui ne veut pas dire, qu'inconsciemment, il n'opère pas encore chez les composants de celle-ci comme support de l'irrationnel.


Ultérieurement nous reprendrons notre investigation au sujet de l'irrationnel. Pour le moment signalons que l'espèce a vécu "en faisant avec" l’inacceptable, support inavoué le plus souvent de l'irrationnel, ou inconscient, et que celui-ci se présente sous divers contenus. Ce qui a été vécu dans la prime enfance, et même avant, en rapport surtout à l'absence de continuité avec les parents et donc avec la répression. La mise en dépendance et tout ce qui s'y rapporte, l'inachevé de l'être, la haine de soi, etc. Ensuite nous pouvons indiquer un contenu conscient, masquant d'ailleurs un autre inconscient, la cruauté de l'espèce, comme l'ont affirmé de nombreux auteurs, mode le plus extrême de réaliser son agressivité. Le ressenti et l'appréhension du déracinement opérant de façon consciente mais aussi inconsciente, du fait de l'inacceptation de la perte de continuité, donnée très généralement inconsciente. Or le déracinement peut engendrer des réactions d'une extrême violence. Ce qu'on ne peut absolument pas entériner c'est que tout cela relèverait de la naturalité de l'espèce fondant sa condition, sa dimension tragique qui est pour ainsi dire posée en tant qu'ennemi qu'il faut vaincre, dominer ou dépasser comme il le faut pour la cruauté et l'agressivité. Tout ces contenus sont générateurs de grandes souffrances, faisant partie elles aussi de la condition humaine, qui affleurent parfois de façon extrêmement vives, comme par exemple dans le livre de Bernard Diu La constellation de la Vierge94 où il raconte sa tentative de suicide et sa souffrance d'avoir vécu et de devoir encore vivre. Il le dit directement: "illimitée la souffrance, illimitée l'ignominie" et "Vivre c'est accepter l'insupportable". L’insupportable en dernière instance est le fait de ne pas avoir été porté. Il le fait aussi à travers de très nombreuses citations. Ainsi par exemple: "Tout homme vit sa vie comme une bête traquée" de N. Goma Davida et, ceci, de Saint Jean de La Croix; "(…) et je meurs parce que je ne meurs (que je libellerai, en ma traduction: et je meurs parce que point ne meurs). Les mystiques parviennent à exprimer puissamment la souffrance et à l'accepter en la transcendant, donnant raison à B. Diu, partisan de I.V.V, interruption volontaire de vie.


                                                           


En affirmant ce qui précède je n'ai pas en vue que l'Occident. Pensons, par exemple, à la recherche de "La terre sans mal" des Tupi Guarani. En conséquence, on doit s'ouvrir à cette immense souffrance - ce qui ne consiste pas à l'accepter - pour comprendre, ressentir, qu'elle résulte de la coupure de la continuité et, par là, initier l'inversion profonde pour la retrouver.



L'inacceptable en tant que produit des relations humano-féminines ainsi que de celles avec le reste de la nature pourra être éliminé, mais cela ne l'abolira pas en tant que résultant de la manifestation du cosmos, de la nature, car on ne peut pas accepter ce qui risque de nous léser, de nous détruire. Pour se prémunir contre les divers dangers, une vaste investigation théorique s'imposera, couplée d'un immense ressenti rendu possible grâce à la participation découlant de la remise en continuité, et ceci dans une profonde cohérence. Car ce qui est peut-être le plus dangereux pour l'espèce, ce n'est pas ce qui est dénommé l’irrationalité, mais l'incohérence, expression de l'errance et de la perte de la certitude.



Pour que la nature persiste et se régénère et pour que la continuité au sein du phylum Homo se maintienne et se poursuive avec l'émergence d'une autre espèce "naturelle", une inversion totale s'impose qui n'implique aucune création, innovation, mais un ressaisissement au sein de l’éternité.





12.5. Surgissement du capital



   Ce qui précède a permis de situer le phénomène capital en rapport à un vaste arc historique où la valeur et la production deviennent déterminantes et constituent ses présuppositions fondamentales. Cela a concerné principalement l’émergence du mouvement du capital, posé comme celui de l’incrémentation, mais pas du capital en tant que rapport social, déterminant de la production. C’est ce qu’on doit envisager en relation avec la formation du salariat car c’est avec lui que surgit ce qu’on pourra ultérieurement appeler le capitalisme. Nous avons déjà affronté ce phénomène dans Capital et Gemeinwesen en mettant en évidence que le salariat résulte d’un phénomène de rencontre de l’expropriation des hommes, des femmes, de la terre, des moyens de production, donc de la mise en œuvre d’une répression et d’une réduction importantes, et du mouvement de la valeur, de la monnaie. En n’oubliant pas que ce dernier fut un opérateur, ainsi que l’État et la classe dominante, de l’expropriation, dépossession. En conséquence le capital apparaît originellement comme étant un phénomène d’union, base possible pour la formation d’une autre communauté. Toutefois la nécessité de l’exploitation et de la domination des possesseurs et possesseuses de force de travail va engendrer une réduction fragmentation de l’individu et le possible de la communauté se transformera en communauté matérielle du capital. Nous avons aussi évoqué ce devenir dans K. Marx et la Gemeinwesen.


Le surgissement du capital s’opère en une dynamique de subordination du travail au capital ou domination du capital sur le travail. De façon précise, originellement, des travailleurs sont subordonnés à un possesseur d’argent qui grâce à ce dernier  a acquis des moyens de production ainsi que leur force de travail et c’est la réalisation du procès de production qui instaure le capital et fonde les uns en prolétaires, l’autre en capitaliste. Il nous faut examiner comment ceci se réalise concrètement, phénoménologiquement


 

12.5.1. Phase de domination superficielle (formelle) dans le procès de production immédiat: milieu XIV° - fin du XVIII° siècle.



12.5.1.1. Avant d’envisager le phénomène historique, il convient dans un premier temps de revenir sur la différence entre valeur et capital puisque selon moi, en fonction des affirmations théoriques de K. Marx, la période où celui-ci surgit, celle-là reprend un grand développement avec une tendance à un redéploiement très puissant de la monnaie à partir du XVI° siècle, accompagné d’un essor spectaculaire de la spéculation financière au cours des deux siècles suivants. Cette phase se termine à la fin du XVIII° siècle, tandis que débute celle de la domination substantielle (réelle) dans le procès de production immédiat.



12.5.1.1.1. En règle générale cette différence n’est pas perçue et n’est donc pas prise en compte, c’est pourquoi il peut être question de capitalisme même dans la plus haute antiquité. Or une fois surgie, la monnaie ne peut plus être éliminée radicalement, le mouvement économique la réimpose toujours car c’est au fond le mode d’être de l’espèce une fois la séparation établie au sein des communautés, car elle remplace la confiance. Le mouvement de la valeur peut subir un vaste recul comme lors de la fin de l’empire romain et l’instauration du féodalisme fondé sur des rapports d’homme à homme et sur la fonciarisation, mais il ne peut pas être éliminé. Pour cela une inversion de comportement serait nécessaire. C’est ainsi que dés le XI° siècle la monnaie redevint importante au sein du féodalisme et atteignit un grand développement avant le milieu du XIV° quand le capital apparaît. D’où la théorisation d’une naissance du capitalisme au Moyen-Âge comme le soutient J. Heers qui justifie son approche théorique de la façon suivante:



«Chacun peut soutenir sa propre définition du capitalisme. Cependant, le mot s’emploie ordinairement pour parler d’une société et d’une forme d’économie où l’homme qui dispose d’un capital, généralement d’une somme d’argent, peut tirer du travail d’autrui par des prêts portant intérêts, par une participation dans une entreprise marchande et par l’achat et la vente de valeurs mobilières.» 95 On a escamotage d’une définition du capital et de la réalité de la production. D’où vient cette somme d’argent, ce capital? Dans tous les cas il faut bien pour qu’il y ait intérêt, profit, qu’une activité quelconque, un travail, soit effectué par celui qui emprunte, achète etc… On reste dans la sphère de la circulation comme le signale le sous-titre du livre.



Toutefois K. Marx affirma: «Mais le moyen âge avait transmis deux espèces de capital, qui poussent sous les régimes d’économie sociale les plus divers, et même qui, avant l’ère moderne, monopolisent à eux seuls le rang de capital. C’est le capital usuraire et le capital commercial96



L’approche de F. Braudel est encore plus confusionnelle, même si elle présente un grand intérêt du fait qu’il vise à une exposition explicative de la totalité sociale qui comprend selon lui la civilisation matérielle, l’économie et le capitalisme97. «Le mot-clef c’est le capital. Celui-ci, dans les études économistes, a pris le sens appuyé de bien capital; il ne désigne pas seulement les circulations d’argent, mais les résultats utilisables et utilisés de tout travail antérieurement accompli (…) mais un bien capital ne mérite son nom que s’il participe au processus renouvelé de la production: l’argent d’un trésor inemployé n’est plus un capital, de même une forêt inexploitée, etc. Cela dit, est-il une seule société, à notre connaissance, qui n’ait accumulé, qui n’accumule des biens capitaux, qui ne les utilise régulièrement pour son travail et qui, par le travail ne les reconstitue et ne les fasse fructifier?» 98



«Là commence une zone d’ombre, de contre-jour, d’activités d’initiés que je crois à la racine de ce que l’on peut comprendre sous le mot de capitalisme, celui-ci étant une accumulation de puissance (qui fonde l’échange sur un rapport de force autant et plus que sur la réciprocité des besoins), un parasitisme social, inévitable ou non, comme tant d’autres».99




Ailleurs il lie capital et spéculation laquelle fausse la dynamique du marché, le domaine de l’économie, ce qui semble actuellement une opinion courante. La spéculation d’ailleurs peut être envisagée comme un phénomène parasitaire.



«Les banques centrales surgissent à Venise (1585), à Amsterdam (1609) , puis en Angleterre (1694) – ces banques centrales qui sont dans l’optique de Charles Kindleberger "le recours en dernier ressort" et qui me semblent avant tout les instruments de puissance, de domination internationale: je t’aide, je te sauve, mais je t’asservis. Impérialisme, colonialisme, sont aussi vieux que le monde est monde et toute domination accentuée sécrète le capitalisme100».


La phrase: je t’aide, je te sauve, mais je t’asservis, exprime très clairement l’essence de la dynamique de la répression: l’aide accordée, le salut octroyé, afin d’asservir, pour en définitive perfectionner la domestication. Ceci dit nous retrouvons l’idée d’essentialité sur laquelle nous avons insisté, l’importance de la circulation monétaire, et des concepts indéfinis comme production et travail, en même temps que s’impose un concept générique celui d’accumulation. Or selon moi, comme je l'ai exposé précédemment, ce concept ne convient pas réellement pour déterminer la dynamique du capital. Ce qui est essentiel c’est sa reproduction et celle-ci, étant donnée l’essence, la nature du capital, ne peut être qu’une reproduction élargie. K. Marx n’a pas été, au moins sur le plan terminologique assez rigoureux. Or la reproduction est inhérente à un organisme, au capital anthropomorphosé. L’accumulation implique une manipulation externe à celui-ci. En outre, en ce qui concerne la valeur au stade monnaie il mit bien en évidence qu’avec la thésaurisation (une accumulation) il y avait négation de celle-ci et, plus profondément, par là elle ne pouvait pas accéder à l’édification d’une communauté, ce à quoi le capital put parvenir.


Une définition plus récente du capitalisme due à Michel Beaud nous laisse dans l’indéfini: "Ainsi, le capitalisme ne peut être lu ni comme un «mode de production» s'inscrivant dans l'infrastructure productive, ni comme un simple «système économique»; car il s'inscrit d'emblée dans les dimensions du social, du politique et de l'idéologique. Ce n'est pas non plus un acteur capable de vouloir, de planifier, de choisir. C'est une logique sociale complexe qui, portée par une multitude d'acteurs, se traduit par des dynamiques, des engrenages, des spirales, des blocages et des crises — crises que nul n'a voulues, même si ceux qui ont contribué à leur survenue sont innombrables. Une logique sociale qui engendre une totalité, totalité sociale à la fois territorialisée et mondiale."



À propos de logique sociale l’auteur, page 52, nous indique: «En un sens, les reproductions des sociétés ont connu des formes variées à l'extrême, dans l'espace comme dans le temps; mais on peut remarquer que, des modes de reproduction de toutes ces sociétés, peuvent être dégagées un petit nombre de logiques sociales, c'est-à-dire d'enchaînements cohérents et réguliers de comportements liés à un petit nombre de motivations et de finalités et structurant les processus de la reproduction sociale. En note il ajoute: «Une "logique sociale" présente un double caractère: de stabilité dans le temps, pour chaque société concernée, et de généralité, puisque sa manifestation peut être observée dans des sociétés différentes, dans le temps comme dans l'espace. Une même "logique sociale" peut se manifester sous des formes diverses et susceptibles d'évoluer. Presque par construction du concept, l'identification d'une "logique sociale" implique qu'il y a reproduction, puisqu'on peut repérer dans le temps un enchaînement cohérent et régulier de comportements liés à un petit nombre de motivations et de finalités et caractérisant la manière dont s'opère la reproduction sociale dans diverses sociétés.»



Revenons à la première citation pour signaler qu’après «système économique» l’auteur a mis cette note qui signale sa "parenté" avec F. Braudel: «Nous rejoignons largement Braudel, pour qui le capitalisme n'est ni un "système" ni un "système économique"; en effet, explique-t-il, "il vit de l'ordre social; [...] il est, adversaire ou complice, à égalité (ou presque) avec l'État, personnage encombrant s'il en est — et cela depuis toujours; [...] il profite aussi de tout l'appui que la culture apporte à la solidité de l'édifice social; [...] il tient les classes dominantes qui, en le défendant, se défendent elles-mêmes".» 101

Ce discours chez les deux auteurs, ou la lecture (le capitalisme ne peut être lu), signalent en définitive l’évanescence du capital, sa mort potentielle, puis sa mort réelle, et jamais on ne saisit réellement ce qu’il fut. En outre le capitalisme apparaît comme un élément au sein d’un tout alors que le capital s‘est constitué en communauté matérielle et a même remodelé le devenir de l’espèce.


Ainsi la plupart des théoriciens tendent à escamoter le procès de production et à définir le capital à partir de la circulation, à l’envisager comme opérant fondamentalement au sein de celle-ci. Ce faisant ils produisent un récit où l’activité des prolétaires, hommes, femmes enfants, est escamotée, rendue insignifiante. Là encore on peut dire que la parole parvient à l’emporter sur le geste; la parole qui tend à donner une forme à ce qui est advenu.



Du fait de la perte d’essentialité de la production et du travail la présentation historique de l’affirmation du capitalisme conduit à un escamotage de l’action des prolétaires, la production est secondaire. Le capitalisme apparaît non comme un mode de production mais, en dernière analyse comme un mode de spéculation, ou une "logique" de la spéculation. Et ce qui tend toujours à être exalté ce sont les dominants ayant pouvoir politique ou économique, même si de multiples attentions se font jour au sujet des dominés pour déplorer leur situation et ce au nom de la justice et de la rationalité.



On peut faire remarquer qu’en écrivant Le Capital et en développant une théorisation qui met au premier plan le travail des hommes et des femmes, les prolétaires, K. Marx produisit lui aussi un récit qui, de plus, renferme un contenu sotériologique. Il ne s’agit pas d’opposer l’un à l’autre ces deux discours mais d’essayer de saisir au plus prés ce qui est advenu et ceci en tenant compte des diverses aspirations des hommes et des femmes. Or avec la question du capital ces données ont une importance considérable et expliquent la dimension de confusion concernant l’investigation théorique à son sujet.



En fait le capital résulte de l’union de la circulation et de la production comme l’a montré K. Marx. La difficulté qu’il eut à l’exposer de façon cohérente dénote que cela recoupe des difficultés importantes que les divers théoriciens postérieurs n’ont pu résoudre. Quoiqu’il en soit il est vain d’opposer le capital au marché.



12.5.1.1.2. En conséquence avant d’exposer de façon phénoménologique comment s’est réalisée la domination superficielle (formelle) du capital, il convient de revenir sur ce qu’expose K. Marx au sujet de ce qu’il nomme les formes anciennes du capital, afin de mieux cerner la difficulté qu’il eut à saisir profondément la réalité du capital et pour mettre en évidence souvent la même confusion chez lui que chez tous les théoriciens économistes, même si elle est de moindre ampleur. Je puis ajouter que dans le cas du premier elle peut correspondre à un défaut d’investigation, avec en profondeur probablement une confusion d’origine psychique, et que, dans le cas des seconds, elle sert, en grande partie, des objectifs idéologiques, à une nécessité de recouvrement. Dans le chapitre XX du Livre III Aperçu historique sur le capital marchand, nous lisons: «Jusqu’ici nous avons considéré le capital marchand du point de vue et dans les limites du mode de production capitaliste. Mais le commerce et même le capital marchand sont plus anciens que le mode capitaliste de production; ils représentent en effet, du point de vue historique, le mode d’existence indépendante le plus ancien du capital102.» Ce qui est en contradiction avec la théorisation au sujet du "capital formel", comme l’est ce que nous citons ensuite.



«Dans tous les modes de production antérieurs, le capital marchand apparaît comme la fonction par excellence du capital, et ceci d’autant plus que la production s’avère davantage être production directe de moyens de subsistance pour les producteurs eux-mêmes.



«Il n’est donc nullement difficile de comprendre pourquoi le capital marchand apparaît comme forme historique du capital, bien avant que le capital se soit assujetti la production elle-même. 103» Ici, à mon avis, s‘impose une incohérence au sein de l’investigation totale de K. Marx concernant la valeur et le capital. Son affirmation implique qu’il y eut toujours du capital dans différentes formes et qu’en définitive il n’y a aucune différence entre valeur et capital. En effet la cohérence aurait voulu qu’il écrive: bien avant que la valeur se soit assujetti la production elle-même. Ce affirmant, il est possible de chercher à comprendre qu’est-ce qui dans le procès de production immédiat fait transcroître la valeur en capital. C’est pourtant ce qu’il effectua avec la mise en évidence de la production de la plusvaleur, la forme marchandise des produits du capital n’étant qu’un recouvrement de celle-ci.



La suite du texte ne dissipe pas la confusion mais permet de comprendre en même temps les différences existant entre les deux formes du capital marchand. «Le développement prépondérant et autonome du capital comme capital marchand signifierait que la production n’est pas soumise au capital104 ; il signifierait donc le développement du capital sur la base d’une forme sociale de production indépendante de lui et qui lui serait étrangère.»



Précisons: «(...) le capital marchand n’est ici qu’une des formes du capital au cours de son mouvement de reproduction.» Tandis que dans le cas antérieur «le capital marchand est pur, séparé des extrêmes, les sphères de production entre lesquelles il fait l’intermédiaire. 105»



Mais il y a plus: «Comme le mouvement du capital marchand est A-M-A’, le profit du commerçant provient: 1°d’opérations qui ne se passent qu’à l’intérieur du procès de circulation, et qui résultent par conséquent des deux actes achat et vente; 2° ce profit (la différence entre A’ et A, n.d.r) est réalisé à la dernière opération, la vente. Il s’agit donc d’un profit d’aliénation, profit upon alienation. Il est évident que le profit commercial indépendant et pur ne peut absolument pas apparaître aussi longtemps que les produits sont vendus à leur valeur. La loi du commerce est d’acheter pour revendre cher.
Il n’y a donc pas là d’échanges entre équivalents. La notion de valeur s’y trouve incluse en ce sens que les différentes marchandises représentent toutes de la valeur et donc de l’argent. Qualitativement, elles sont au même titre l’expression du travail social. Mais elles ne représentent pas des grandeurs de valeur identiques.
106»



Ceci est extrêmement important et explique pourquoi K. Marx dans son explication de la genèse du rapport social, le capital, insiste longuement sur le fait que l’achat et la vente de la force de travail se font selon la loi de la valeur qui exprime une rationalité, ce qui rend difficile l’explication du surgissement d’un incrément de valeur et nécessite la mise en évidence de la production de la plusvaleur. L’apparition du profit à la fin du procès total de production ne peut pas s’expliquer par le phénomène de la circulation, celle-ci n’étant qu’une phase de métamorphose dans le devenir du capital permettant de réaliser, de rendre effectif, ce qui a été engendré dans le procès de production immédiat. En outre le capitaliste (et originellement le détenteur d’argent) n’achète pas la force de travail pour la revendre plus chère mais pour l’utiliser à l’égal des moyens de production. Ce qui nous amène à nouveau à affirmer qu’il aurait dû écrire non Le Capital mais La plusvaleur.



Toujours à propos du surgissement de la domination superficielle (formelle) du capital dans le procès de production immédiat, notons encore ceci:



« Il y a donc une triple transition: premièrement, le commerçant devient directement un industriel; ceci se produit pour les métiers fondés sur le commerce, surtout les industries de luxe, que les commerçants introduisent de l’étranger, y compris matières premières et ouvriers; comme cela s’est fait en Italie à partir de Constantinople; deuxièmement, le commerçant fait des petits patrons des intermédiaires (middlemen) ou encore achète directement au producteur autonome; il le laisse nominalement indépendant et ne touche pas à sa méthode de production; troisièmement, l’industriel devient commerçant et produit directement en gros en vue de commercer.107»



Ensuite il expose le rapport entre le commerce et la production et l’on constate qu’en définitive la confusion au sujet de la valeur et du capital se réimpose avec celle concernant la production et le marché, non pas chez K. Marx mais chez la plupart des théoriciens, économistes ou autres. Du fait même que le capital dérive de la valeur, on peut dire qu’il est organiquement lié au marché, ou que capital et valeur sont en continuité, bien que le premier soit porteur d’un procès énorme de "discontinuation". «À l’origine le commerce a été la condition pour la transformation en entreprises capitalistes des métiers corporatifs et domestiques, de la campagne, et de l’agriculture féodale. (…) Dés que la manufacture s’est quelque peu renforcée et encore davantage la grande industrie, elles se créent à leur tour le marché ou le conquièrent par leurs marchandises. Le commerce devient alors le serviteur de la production industrielle. (…) Le capitaliste industriel a toujours présent à l’esprit le marché mondial; il compare et doit constamment comparer ses propres coûts de production avec les  prix de marché, non seulement ceux de son pays, mais du monde entier.108 »



On retrouve la même ambiguïté en ce qui concerne l’intérêt: le capital existe et n’existe pas, ce qui est en relation avec une interrogation sous-jacente: qu’est-ce qui est déterminant, la production ou la circulation? En effet, d’une part: «Il est vrai  que le capital porteur d’intérêt est aussi une forme très ancienne du capital»109. Mais: «Le capital usuraire utilise la forme d’exploitation du capital sans en connaître le mode de production.»110 De même: «L’usure comme le commerce, exploitent un mode de production; ils ne le créent pas; ils y restent extérieurs.»111 Demeure une certaine ambiguïté avec toujours la question de la prééminence de la forme.



Ce qui est certain c’est: «Le capital usuraire et la fortune du commerçant permettent la création d’une richesse monétaire indépendante de la propriété foncière.»112 De ce fait il y a indépendance par rapport au féodalisme et cela fonde les présuppositions qui ont permis une accumulation de valeurs nécessaires à la réalisation du procès de production du capital. En même temps s’affirme sa dynamique: la fluidification de ce qui fut accumulé.



Enfin: «Du reste, la production capitaliste prend racine sur un terrain préparé par une longue série d’évolutions et de révolutions économiques».113




En conclusion nous renouvelons ce qui a été énoncé à la fin du 12.3 au sujet de la non utilisation des concepts de capital marchand, usuraire, formel et nous nions l’existence de formes antédiluviennes du capital.





12.5.1.2. Nous pouvons maintenant essayer de présenter comment a surgi le capital à travers l’étude de la réalisation de la domination superficielle (formelle), ou soumission superficielle (formelle) du travail, au sein du procès de production immédiat et, par là, le début de son affirmation au sein de la société en place, dans la phase de dissolution du féodalisme et de l’autonomisation de la forme féodale à partir du milieu du XIV° siècle. Nous avons déjà abordé cela dans Capital et Gemeinwesen, mais nous l’avons fait de façon quelque peu succincte en ce sens que nous avons surtout tenu compte des phénomènes économiques.



Le capital en rapport à sa forme achevée de rapport de production, de rapport social, ce qu’on nomme capital industriel, est le produit d’une longue évolution historique dans la zone ouest de l’Europe mais surgit seulement en Angleterre à la fin du XVIII° siècle. Celle-ci a profité des apports des pays de cette zone, avant tout Italie, Pays Bas où le mouvement de la valeur avait pris une grande extension, mais aussi Allemagne et France.



Si on se place à l’échelle mondiale, on constate que le mouvement de la valeur et le développement technique atteignirent un très haut niveau, particulièrement en Inde et surtout en Chine qui, jusqu’à la fin du XVIII° est "en avance" sur tous les pays. Une comparaison entre la Chine et l’Angleterre tant sur le plan des ressources géologiques: fer, charbon, ou agricoles comme la laine ou le coton venant des colonies d’Amérique du Nord, que sur celui du développement des voies de communication intérieures telles que routes et canaux, et extérieures avec l’existence d’une importante flotte marine, montre que ces deux pays avaient matériellement les mêmes possibilités pour engendrer le capital en sa phase de domination réelle dans le procès de production immédiat. Ce qui a permis le surgissement du capital en Angleterre est lié à une donnée sociale, à des données relevant de relations concernant hommes et femmes, la formation d’un autre rapport social de production.





12.5.1.2.1. Pour comprendre de la façon la plus exhaustive possible le surgissement du capital mais aussi tout son devenir ultérieur, il nous faut en faire une approche phénoménologique qui nous impose de tenir compte des données suivantes, même si on ne les expose pas de façon explicite:



- Des restes de la communauté et de la tendance à sa restauration.

- Du déracinement des individus et de l'espèce, présupposition du mouvement du capital et son résultat toujours plus important, ce qui constitue le prélude et le déploiement de la mise en mouvement.

- De la fonciarisation c’est-à-dire du pouvoir déterminé par la possession de grandes ou de petites propriétés foncières: féodaux et paysans, qui engendra par autonomisation l’anthropomorphose de la propriété foncière élément fondamental de la forme féodale autonomisée, déterminant les rapports entre les hommes, les femmes.

   La recherche de nouvelles terres a été déterminante à l’égal de celle des métaux précieux dans la dynamique des grandes découvertes.

   L’élimination de la fonciarisation est corrélative à un déracinement de l’espèce accroissant la tendance à la fictivité et, au-delà, à la virtualité.

- Du mouvement de la valeur et du commerce international car, outre les métaux précieux, celui-ci concerna de nouveaux produits, les épices, le tabac, le thé, le sucre, le coton qui permirent l’instauration de nouvelles habitudes alimentaires et des modifications dans les composants de l’habillement. On a eu un développement énorme du marché sous diverses formes et une progression de l’usure. Ce mouvement a ses centres de rayonnement dans les villes, d’où la formation de la classe bourgeoise (marchands, banquiers) à partir de laquelle surgiront de façon hybride les premiers capitalistes.


- De l’importance de l’artisanat et de l’anthropomorphose du travail dont l’influence se fera sentir encore au début du développement du mode de production capitaliste, même si c’est au travers d’un heurt avec le capital; de son rapport au développement de la technique ainsi qu’à l’art, celui-ci tendant à s’autonomiser par rapport à l’artisanat en tant que tel.

- De l’État de la deuxième forme, c’est-à-dire médiatisé par la valeur en son mouvement horizontal qui se réimpose lors de la dissolution du féodalisme, et qui va lui-même apparaître en tant que médiateur, comme au-dessus des classes, avec la monarchie absolue. Ce faisant il aura tendance à s’autonomiser et à reprendre un aspect de la première forme avec la formation d’une unité supérieure, le monarque absolu.


Le refus de l’État sera, en fait, celui de la sa première forme et non de sa forme plus achevée.

L’utilisation de l’État de la part des capitalistes pour des travaux publics comme construction de routes, de ponts, de voies navigables, témoigne, comme l’affirma K. Marx, du faible développement du capital. Le devenir ultérieur fera que ce dernier prendra en charge tous ces travaux et par là parachèvera son rôle intrinsèque de médiateur, de médiateur de tous les désirs.114

Étant donné que nous avons en vue tout le devenir du capital il nous faut anticiper sur ses périodes plus tardives afin de souligner l'importance de l’équilibre des classes et la tendance à la réaffirmation de l’État de la première forme, et même celle de l'unité supérieure avec le nazisme, le fascisme, le New-deal mais aussi avec le franquisme, le gaullisme, le stalinisme, etc. avec le Welfare State, l’État providence. Ceci disparut à la suite de la défaite du prolétariat dans les années soixante et dix du siècle dernier, aboutissant à la levée d'un blocage. Tout frein au développement du capital fut levé et l’on a assisté à une dissolution de l’État réduit à une entreprise, à celle corrélée de la communauté matérielle, et à l'expansion de l'hyperindividualisme. De façon contemporaine et isomorphe, la destruction de la nature a ôté le frein à l'action des forces cosmiques mais aussi à celle de l'espèce humaine.



- De la réalisation plénière de l’individu. Celui-ci s’était réimposé au sein du féodalisme après avoir régressé à la suite du recul du mouvement de la valeur. En effet, pour devenir "l’homme d‘un autre homme" il fallait que cet homme ait été séparé de la communauté, de la terre, et donc réduit à lui-même. À partir de là se constitua un réseau hiérarchique de dépendances, sorte de système de parenté artificiel, isomorphe à celui prôné par le christianisme (parenté spirituelle), aboutissant à la formation d’une communauté artificielle dont le soubassement en définitive était la propriété foncière. Le mouvement de la valeur et celui du capital disloquèrent le tout et libérèrent l’individu.



- Du mouvement de libération et des classes: les mouvements religieux (hérétiques et millénaristes) et les révolutions avec la séparation des deux dynamiques, politique et religieuse, impliquant une coupure avec la surnature (refus en particulier de la théologie) et une profanisation du monde. Ce mouvement se greffe sur celui de retrouver la continuité, la communauté, mais il tend à se structurer en mouvement pour l’instauration de la démocratie accompagnant la montée de l’individualisme, du culte de l’individuation dont le but est d’atteindre l’indépendance, la libération.


- De la représentation et de la modification (en ce qui concerne le temps et l‘espace par exemple) dans le procès de connaissance qui, avec la science, tend à être incorporé dans le procès de production. Développement d’une couche d’intermédiaires, les intellectuels, et de l’opinion publique avec l'accroissement de l'importance de la communication: apparition de la presse, des fondements de la publicité, tous éléments essentiels pour le procès de circulation du capital.



- De l’accroissement de la séparation, de son impact sur la répression et de son intériorisation en liaison avec la dynamique de la conscience et donc du rapport à l’État, à l’Église, à la morale, à la philosophie et cela toujours en liaison avec la dynamique de donner une forme, corrélative, à la manifestation de la volonté d’intervenir et de dominer la nature.


- Du contrôle des corps et pas seulement des consciences avec déploiement de la perte de la concrétude et de l'immédiateté, impliquant un renforcement de l'assujettissement des femmes qui avaient réacquis une grande force au sein de la société à la suite de la dissolution du mode de production esclavagiste puis, ultérieurement, avec celle du mode de production féodal. La mise en place de ce renforcement détermina, comme déjà signalé,  une séparation plus grande et un antagonisme accusé entre les sexes. Ainsi, sexisme, racisme, nationalisme ont été nécessaires pour permettre l'essor du mouvement du capital qui, en définitive, mit en place un pouvoir, issu des hommes et des femmes, mais s'autonomisant de plus en plus, devenant un pouvoir extérieur, occulte qu'il s'est agi de faire intérioriser.


12.5.1.2.2. La domination superficielle (formelle), ou soumission superficielle (formelle) du travail, au sein du procès de production immédiat se réalise lors de la dissolution du mode de production féodal et de l’autonomisation de la forme de celui-ci. Les rapports de dépendance féodale disparaissant ce qui permet l’affirmation du travail et de la valeur, entraînant le repli de l’importance de la fonciarisation qui n’est plus seule déterminante. Elle se caractérise par la prédominance du capital variable au regard du capital constant, la longueur importante de la journée de travail, et par la production de la plusvaleur absolue.



Voyons d’abord une précision historique d’ordre général: «Bien que les premières ébauches de la production capitaliste aient été faites de bonne heure dans quelques villes de la Méditerranée, l’ère capitaliste ne date que du XVI° siècle. L’abolition du servage est depuis longtemps un fait accompli et le régime des villes souveraines, cette gloire du moyen âge, est déjà en pleine décadence.»115


Et passons ensuite dans le vif du sujet: «La révolution qui allait jeter les premiers fondements du régime capitaliste eut son prélude dans le dernier tiers du XV° siècle et au commencement du XVI°.»116 Elle consista en la mise en place du salariat: achat et vente de la force de travail, donc fondation d’un autre rapport entre les hommes avec union de deux mouvements, de l’expropriation des hommes et de la valeur. En effet: «Le capital s’empare d’abord du travail dans les conditions techniques données par le développement historique. Il ne modifie pas immédiatement le mode de production.»117



Au début le salariat put avoir un aspect positif (une amélioration des conditions de vie) parce qu’il ne se définit pas seulement à partir d’un phénomène de séparation, mais aussi par un phénomène de compensation. D’une certaine façon il met fin à une phase de séparation celle par rapport aux moyens de production et, dans une mesure très faible dans le domaine agricole, celle par rapport à la nature en permettant à l’individu de rester à la campagne.



"La classe salariée qui surgit dans la dernière moitié du XIV° siècle, ne formait alors, ainsi que dans le siècle suivant, qu'une très faible portion de la population. Sa position était fortement protégée, à la campagne, par les paysans indépendants, à la ville, par le régime corporatif des métiers; à la campagne comme à la ville, maîtres et ouvrier étaient socialement rapprochés. Le mode de production technique ne possédant encore aucun caractère spécifiquement capitaliste, la subordination du travail au capital n’était que dans la forme. L’élément variable du capital l’emportait de beaucoup sur son élément constant.»




Mais c’est une union ou réunion d’éléments séparés, l’individu et les moyens de production, qui va être le point de départ d’une autre séparation portant sur celui-et sur l’espèce elle-même. D’autre part ce ne pouvait être qu’un phénomène transitoire correspondant à une pause dans le phénomène de répression en rapport à la diminution de la puissance contraignante des rapports féodaux. Et K. Marx nous indique peu après: "La législation sur le travail salarié, marquée dès l'origine au coin de l'exploitation du travailleur et désormais toujours dirigée contre lui, fut inaugurée en 1349 par le Statute of Labourers d'Édouard III». En conséquence: « (…) l’ouvrier agricole de 1771 était un bien piteux personnage comparé à son devancier de la fin du XIV° siècle, "lequel pouvait vivre dans l’abondance et accumuler des richesses " pour ne pas parler du XV° siècle "l’âge d’or du travailleur anglais à la ville et à la campagne".118»




À ce stade, en fait, ce n’est pas encore le capitaliste (l‘entrepreneur) qui intervient mais le bourgeois détenteur de monnaie qui s’empare de la production et devient capitaliste du fait que par le procès de production, où interviennent les travailleurs employant les moyens de production tels qu’il se présentent alors, le quantum de valeur (monnaie) devient capital, résultat, il faut y insister, du nouveau rapport social. À ce propos notons que du milieu du XIV° à la fin du XVIII° siècle nous avons la production des acteurs fondamentaux: les prolétaires et les capitalistes les uns et les autres ne sont pas apparus dés le début de façon pure: les premiers conservaient souvent encore des liens avec des restes de communautés, les seconds gardaient des liens importants avec le mouvement de la valeur tant dans sa dimension économique que dans sa dimension représentationnelle opérant dans le phénomène de la reconnaissance dominé alors par les valeurs féodales.



«On ne peut pas non plus définir comme capitalistes les bourgeois grands marchands du Moyen-âge, du fait que l’argent qu’il retiraient de leurs activités commerciales et bancaires était accumulé par eux dans le but de le consommer à un moment donné pour se payer à travers l’acquisition d’un fief, ou à travers une dote qui leur consentisse de s’apparenter à une famille noble, l’entrée dans les rangs de l’aristocratie féodale.»119 Cette dynamique fut générale dans les divers pays européens et persista même au-delà du XVIII° siècle témoignant de la puissance de la forme féodale autonomisée et le fait que le capital n’accède même pas à une domination superficielle (formelle) sur la société et que celle-ci ne peut en aucune façon être définie capitaliste.




Le mode de production capitaliste n’a pas surgi d’abord en un secteur donné, par exemple dans l’agriculture comme cela a été souvent avancé, pour se généraliser ensuite. En effet dans le cas de l’Angleterre au XV° siècle, à cause de la grande demande de laine, il y eut expropriation des paysans et développement de l’élevage avec emploi de travailleurs salariés. Cependant cette laine exportée en particulier en Hollande y était transformée là, dans des centres où prévalait le salariat. Ceci conduit à deux remarques. Tout d’abord la dépendance par rapport à la circulation, au commerce international et, ensuite que ce sont les centres maritimes qui sont les centres moteurs. En effet ils sont amenés à développer une production importante ne serait-ce que pour pouvoir construire les bateaux nécessaires à leurs entreprises commerciales. C’est dans ces arsenaux, comme à Venise, que le salariat va s’imposer, comme il le fit pour la rémunération des marins. Et ceci même si le mouvement de la valeur demeure fortement prépondérant et poursuit son œuvre de dissolution des rapports sociaux en place. Ainsi le surgissement du mode de production capitaliste se fait à partir des villes maritimes de l’Italie et de celles de la Flandre, de la Hollande, de la ligue Hanséatique. Ces centres vont induire une transformation sociale, facilitée par la dissolution du mode de production féodal, comme l’illustre abondamment K. Marx dans le premier livre de Le Capital en ce qui concerne l’Angleterre.





La circulation, le commerce international, est déterminante, mais le mode de production capitaliste se développe également en opposition à celui-ci en créant le marché intérieur, nécessaire à son édification en tant que force économique et sociale au sein d’une nation, avec développement du protectionnisme. Une fois ceci réalisé cette opposition cesse et c’est alors le triomphe du libre échange comme cela se vérifia amplement en Angleterre. Dans ce pays le marché intérieur se créa avec la mise en place de centres de tissage et de filature dominés par des marchands banquiers qui se transformaient en capitalistes tandis que les travailleurs indépendants devenaient des salariés. On ne doit pas oublier l’importance de la révolution agraire du milieu du XV°siècle qui permit de nourrir un plus grand nombre de personnes dédiées à des travaux non agricoles. Enfin l’édification du marché intérieur impliqua la dépossession de l’artisanat des campagnes qui se concentra dans les villes, fondant une division du travail qui amplifia la séparation de la ville de la campagne, moment fondamental de la décomposition de l’ancienne organisation sociale.





C’est dans les centres d’extraction minière de l’argent métal que le surgissement du rapport capital est peut-être le plus spectaculaire et témoigne de la façon la plus expressive la relation au mouvement de la valeur. Là on pourrait dire, qu’afin de parvenir à se poursuivre, ce mouvement dut recourir à la mise en place de ce rapport.



"Les premiers capitalistes qui apparaissent en Europe sont de ce fait justement les marchands-banquiers qui paient la main d'œuvre pour creuser puits et galeries à de plus grandes profondeurs, là où il serait possible de trouver de nouveaux filons argentifères à exploiter à la place de ceux épuisés; ce sont encore eux qui acquièrent tous les instruments pour creuser qui deviennent indispensables, et qui font venir des mines de Cracovie (en Galicie) et de Tarnowice (en Silésie) le plomb nécessaire pour obtenir l’argent pur à partir de minéraux dans lesquels il est mélangé avec le cuivre. Les conditions de la production de l’argent sont de ce fait passées aux mains d’un groupe restreint de marchands et c’est cela et non la simple acquisition des mines qui fait de ces marchands des capitalistes.»120

 


Les auteurs en tirent la conclusion: «On a ainsi, en Europe, les premières traces d'un nouveau système social, celui capitaliste, pour le moment ni antagonique, ni encore moins alternatif au système féodal dominant, mais complémentaire de celui-ci, dans la mesure où il surgit dans les zones où celui-ci ne peut plus fonctionner, et de façon telle à lui permettre un meilleur fonctionnement à l'échelle de la totalité."121 Elle recèle selon moi une exagération car on trouve des traces d'un nouveau système social en d’autres lieux et dans d’autres secteurs d’activité. En effet le capital en tant que rapport social de production est en fait une nécessité pour ainsi dire absolue pour que le mouvement économique se poursuive, pour que le mouvement de la valeur ne soit pas enrayé. Or, pour ce faire les métaux précieux sont nécessaires en tant que supports de la monnaie et l’on peut dire que le rapport capitaliste est subordonné à un but qui n'entre pas dans le cadre fondamental du capital. D'ailleurs celui-ci s’autonomisera toujours plus par rapport à eux et, ultérieurement, la dépendance sera éliminée (démonétisation de l’or relégué au rang de valeur-refuge).




"Ce n'est pas un hasard, en fait que le capitalisme surgisse au XV° siècle seulement dans les mines d'argent, et non dans celles, tout au autant importantes à l'époque, d'étain et de charbon." 122




En rapport à cette remarque nous pouvons faire intervenir la fameuse question de "l'accumulation primitive" qui s’est traduite par l'accroissement énorme de la quantité de monnaie nécessaire aux banquiers accaparant des unités d'implantations productives comme les mines, aux fermiers (achat de terres, paiements de salaires), à la spéculation. Cet accroissement ne fut pas seulement nécessaire pour faciliter la production mais également pour constituer des acheteurs solvables pour les marchandises capital receleuses de plusvaleur. Autrement dit le problème posé par Rosa Luxembourg, celui de trouver une demande solvable afin de pouvoir réaliser cette dernière et permettre ainsi la reproduction élargie du capital, fut résolu au début. Et je précise qu’il ne s’est pas agi d’une accumulation originelle de capital mais de sommes de valeurs qui permirent l’effectuation de son procès de circulation et la transformation de celle-ci en circulation capitaliste. Ultérieurement le système du crédit réactiva constamment la demande solvable.




Le passage de l’artisanat à l’industrie a été longuement exposé dans le premier livre de Le Capital; j’y renvoie le lecteur. Toutefois je lui soumets un passage des Grundrisse traitant du même sujet parce qu’il met bien en évidence comment le mouvement de la valeur s’empare de la production et conduit à la mise en place du salariat, ce qui implique la mise en dépendance, la substitution, la réduction qui préfigure l’avènement de ce que H. Marcuse a nommé l’homme unidimensionnel. La dépossession s'exprime bien dans la séparation vis-à-vis des moyens de production, qui s’opèrera en dernier lieu. «(…) un marchand, par exemple, fait travailler pour lui plusieurs fileurs et tisserands qui jusqu’alors pratiquaient à la campagne le filage et le tissage comme simple travail d’appoint; leur travail secondaire devient pour eux le gagne-pain principal. Dés lors, il les a bien en mains et les place sous son autorité comme travailleurs salariés.




Un pas de plus, il les arrache à leur foyer et les place sous son autorité dans une maison de travail. On voit clairement dans ce simple processus qu’il n’a préparé ni matières, ni instruments, ni moyens de subsistance pour le tisserand et le fileur. Tout ce qu’il fait, c’est de les restreindre progressivement à un seul type de travail afin qu’ils dépendent de la vente -  c’est-à-dire de l’acheteur ou du marchand.-, et ne produisent finalement que pour elle et par elle. (…) Le marchand achète leur travail et leur enlève d’abord la propriété du produit, puis celle de l’instrument, ou bien il leur en laisse la propriété apparente afin de diminuer ses propres coûts de production.123»




En s’emparant de la production le phénomène de la valeur transcroît en mouvement du capital; le marchand acquiert une détermination supplémentaire et devient marchand capitaliste, tandis que l’artisan est progressivement métamorphosé en prolétaire. Dans tout le procès en cours – c'est-à-dire jusqu'à son achèvement - ce qui demeure fondamental c’est le phénomène valeur, l’argent au stade de monnaie universelle. De cet achèvement émerge le capital.




L’État est un autre facteur qui peut apparaître exogène dans l’instauration du rapport capital. Il opéra directement en tant qu’agent actif en opérant de grands investissements dans des unités de production comme le fit l’État vénitien dans les arsenaux ou celui français avec la création de diverses manufactures. Il opéra également de façon indirecte à cause des emprunts importants nécessités pour conduire des guerres comme ce fut le cas pour l’Empire au XVI° siècle ce qui contribua fortement à la demande de métaux précieux et à la transformation dont il a été question plus haut. Enfin et de nouveau de manière active il intervint dans le contrôle de toute la population laborieuse, dans l’expropriation des paysans et dans la répression soutenue contre la remise en cause de la mise en place du salariat, donc dans la domestication des hommes et des femmes avec élimination des vagabonds, espèces de renonçants avec leurs avatars ultérieurs les clochards, qui signifiaient l'intolérabilité de ce qui se mettait en place: la destruction de la nature et des relations humaines.




L’insuffisance de la coercition étatique fut une cause importante dans la mise au point du machinisme, de machines aptes à produire des machines et donc à diminuer l’importance des prolétaires, prélude à leur obsolescence.




Durant la phase de dissolution du féodalisme et lors de l’enfance du capitalisme, la phase de domination superficielle du capital dans le procès de production immédiat, la possibilité de la mise en esclavage s’est encore imposée, et même au-delà comme le prouve l’existence de l’esclavage en Amérique jusqu’au XIX° siècle. Ce fut certes en dehors de l’Europe, mais cela n’empêcha pas que des esclaves côtoyèrent des prolétaires par exemple dans les équipages des navires européens et étasuniens. Cela prouve à quel point la répression directe fut nécessaire aux capitalistes pour imposer le travail.





12.5.2. Domination substantielle (réelle) dans le procès de production immédiat, à partir de la fin du XVIII° siècle.



Elle se caractérise par la prépondérance du capital constant sur le capital variable, par la production de la plusvaleur relative, par l’augmentation de la masse de la production; celle-ci ne vise plus essentiellement les clients riches mais une masse de plus en plus grande de la population entrant ainsi dans la consommation, d’où une baisse de prix des produits provoquant une invasion du marché qui ne peut pas se limiter à celui intérieur mais investit le marché mondial. Ce bouleversement, avec toutes les conséquences qu’il implique, a été dénommé révolution industrielle. Il est dû à l’introduction de machines dans le procès de production immédiat, machines aptes, depuis le début du XIX°, grâce à la lunette mobile à produire des machines outils ce qui rend moins nécessaire la présence d’ouvriers qualifiés et permet leur substitution par des femmes et des enfants aux salaires peu élevés. En bref ce n’est plus l’homme qui utilise la machine, c’est la machine qui utilise l’homme et s’impose la dynamique de son obsolescence.



"Jusqu'à la moitié du XVIII° siècle le capitalisme bien que déjà apparu depuis presque trois siècles en Europe et bien qu’il se fusse déjà diffusé dans divers secteurs de l’économie européenne, du domaine de l’extraction minière à celui du grand commerce maritime et, même si ce fut seulement en Angleterre, dans celui fondamental de l’agriculture, n’avait en aucun lieu pénétré dans l'industrie qui était demeurée de type artisanal même là où elle était tombée sous la domination de puissants marchands capitalistes"124.




La machine à vapeur qui allait bouleverser la production manufacturière existait déjà, comme le précisent Bruni et Bontempelli, depuis plus d’un siècle en Angleterre où elle était utilisée pour actionner les pompes dans les mines profondes. Ce sont les améliorations apportées par James Watt qui la rendirent vraiment efficace et utilisable dans divers procès productifs.




En conséquence il y a une certaine continuité dans l’amélioration des instruments et non pas une rupture profonde d’où le terme de révolution est, là, peu adéquat. Mais au terme du procès d’amélioration la machine introduite provoque un bouleversement, une révolution. En fait on devrait parler de la mise en place d’un procès d'innovation continu, procès qui fait apparaître ce que les anciens n'ont pas connu, ce qui par réitération du processus engendre inévitablement une discontinuité.




Notons d’autre part que c’est en Angleterre que le phénomène advint, or c’est le pays où le capital s’était développé dans l’agriculture125 et où régnait un artisanat fort développé. Le tout permit la réalisation rapide du marché intérieur.




La réalisation de ce bouleversement est en liaison avec la manifestation de nouveaux acteurs: les entrepreneurs et les ingénieurs adeptes de l’importance du faire et de l’utilisation de la science pour le développement de la technique et donc de l’industrie.




"Le capitalisme industriel ne peut même pas être expliqué en tant que conséquence directe de l'accumulation du capital (…). La recherche historiographique a en effet désormais démontré que les capitaux accumulés par les marchands anglais dans le grand commerce international ont été réemployés dans celui-ci et non pas investis dans l’industrie comme le prouvent même les biographies des premiers entrepreneurs industriels, provenant presque tous de la couche moyenne sociale rurale. D’autre part il ne s’est pas produit de transfert significatif de l’agriculture à l’industrie (…).




«Le capitalisme industriel a été en somme créé par des hommes de modeste extraction sociale (cf. le rejouement historique ultérieur en rapport au self made man etc., n.d.r) (…) et sans rapport avec les groupes capitalistes préexistants. Il s'est agi de ce fait d'une génération de nouveaux capitalistes qui sont devenus tels quand ils ont implanté leurs propres industries dans lesquelles ils ont investi l'argent tiré non à partir de capitaux préexistants, mais dérivant de leurs épargnes personnelles souvent mises ensemble, après une vie marquée par un engagement très dur et soutenu dans le travail et de grands sacrifices. (…) Le prix des premières machines employées dans les filatures de coton ne dépasse presque jamais l’équivalent du gain de trois mois d’un bon artisan126». Ceci redimensionne la thématique concernant l’accumulation primitive du capital et donne fondement à la théorie de l'abstinence originelle.




«Les conditions et les présuppositions du devenir et de la genèse du capital impliquent donc que le capital n’existe pas encore, ou qu’il est seulement en devenir; elles disparaissent avec l’existence du capital; lorsque celui-ci part de sa propre réalité et pose lui-même les conditions de sa réalisation. Ainsi on peut supposer que, dans la genèse de l’argent ou de la valeur existant pour soi sous forme de capital, il y a eu une accumulation par le capitaliste, et même qu’il a économisé des produits et des valeurs créés par son propre travail alors qu’il n’était pas encore capitaliste.




On peut donc supposer que l’argent devient capital grâce à des conditions préalables, déterminées et extérieures au rapport du capital127




Ces nouveaux venus étaient individualistes, voulant faire par eux-mêmes, opposés à l’État perçu encore sous sa première forme, partisans de la liberté, liberté d’entreprendre, opposés aux propriétaires fonciers à cause des monopoles, comme aux représentants du mouvement de la valeur (banquiers et usuriers), les bourgeois, non seulement pour des raisons strictement économiques mais à cause de la dimension universaliste, nivélatrice, profanatrice, et négatrice de l’individu, de l’argent en sa troisième forme, la monnaie universelle. L’esprit fondamental qui prévaut chez eux c’est l’esprit d’entreprise que M. Weber fait dépendre du calvinisme128. Il parle d’un ascétisme intramondain qui est en fait un refus du monde en place, de la dépendance. Entreprendre et essayer d'échapper à celle-ci, c’est cela la vocation (Beruf). En conséquence la théorie de l’abstinence (une autorépression) a un fondement, c’est s’abstenir de ce qui est de ce monde (propriété foncière, monnaie, spéculation, pouvoir politique) afin de pouvoir réaliser un projet dont la réussite s’exprime en un profit. Ce qui se présente comme un détournement du phénomène de la valeur dans un domaine sotériologique (accès au salut). Entreprendre c’est essayer de se sauver - en fuyant la dépendance - et cela s'impose encore de nos jours où un blocage se manifeste à nouveau. De là se comprend également la nécessité du développement scientifique, de la science considérée comme émancipatrice.



L’esprit du capitalisme lors de la phase de surgissement du capital industriel s’oppose au mouvement de la valeur, spéculation et usure, comme à la propriété foncière et à la fixation. Il se caractérise comme une espèce de voie du milieu.



Ceux qui critiquent la position de M. Weber et font appel au judaïsme ou au catholicisme pour expliquer l’esprit du capitalisme se réfèrent en fait en priorité à l’essor du mouvement de la valeur, à la monnaie universelle tendant à s’autonomiser, au sein duquel le capital est seulement un nouveau rapport de production. Ils tiennent compte aussi de périodes où celui-ci n’a pas encore surgi129.




Avec l'émergence du capital le point déterminant est: l'activité humaine est mise au premier plan et cette activité est créatrice, productrice, elle permet d'échapper à la fonciarisation, au mouvement de la valeur dans sa phase de monnaie universelle, à la dimension spéculative qui a puissance de dissolution, qui nient en fait l'homme, et se fonde sur l'exaltation du travail (anthropomorphose du travail qui est intégrée, soumise, subordonnée). On a l'expression d'une dimension prométhéenne, en laquelle K. Marx se reconnaît ainsi que les révolutionnaires, mais aussi les réactionnaires, considérant le capital comme un outil de domination, de contrôle, etc. Cela exprime la dimension de sortie d'un blocage, pour atteindre le salut (éthique plénière). Là on peut comprendre l'opposition entre capitalistes propriétaires fonciers et tenants des phénomènes en rapport avec le mouvement de la valeur. Cette dimension éthique persiste et constitue la base pour une régénération, un retour au capitalisme originel, etc. Avec la thèse qui s'impose aujourd'hui qu'on n’a plus à faire avec le capitalisme, mais avec quelque chose de perverti. C'est un thème semblable qui a prévalu et prévaut au sein de l'Église qui aurait subi une perversion de ce qu'elle aurait été à l'origine. Dans le cas du capital on assiste même à un certain resurgissement de l'anthropomorphose du travail, tout au moins à la manifestation de sa nostalgie.




La domination substantielle (réelle) dans le procès de production immédiat a été réalisée grâce au développement du machinisme et à la création d’une nouvelle unité organisationnelle: l’entreprise130. Ce mot désigne en même temps le lieu où s’imposent cette organisation et l’activité qui y est déployée consistant à entreprendre. Cela requiert contrôle, gestion, management de ceux qui travaillent, principalement surtout au début, les ouvriers. C'est une réponse à la menace prolétarienne et cela a continué jusqu'à nos jours, jusqu'à l'échappement du capital, avec l'innovation pour l'innovation pendant du mouvement pour le mouvement (traduisant la sortie du blocage et du traumatisme qui le produisit).



Andrew Ure a décrit de façon rigoureuse ce machinisme: «Factory signifie la coopération de plusieurs classes d'ouvriers, adultes et non adultes, veillant avec adresse et assiduité un système de mécaniques productives, mises continuellement en action par un pouvoir central (…) exclut toute fabrique dont le mécanisme ne forme pas un système continu, ou qui ne dépend pas d'un seul principe moteur. (…) Ce terme, dans son acceptation la plus rigoureuse, entraîne l'idée d'un vaste automate, composés de nombreux organes mécaniques et intellectuels qui opèrent, de concert et sans interruption, pour produire un même objet, tous ces organes étant subordonnés à une force motrice qui se meut d'elle-même»131.



Ce vaste automate était nécessaire selon lui, parce que: «La faiblesse de la nature humaine est telle que plus l’ouvrier est habile, plus il devient volontaire et intraitable, et, par conséquent, moins il est propre à un système mécanique, à l’ensemble duquel ses boutades capricieuses peuvent faire un tort considérable. Le grand point du manufacturier actuel est donc, en combinant la science avec ses capitaux, de réduire la tâche de ses ouvriers à exercer leur vigilance et leur dextérité, facultés bientôt perfectionnées dans la jeunesse, lorsqu’on les fixe sur un seul objet»132.



A. Ure avance l’argument fondamental à la base de tout système de répression: La faiblesse de la nature humaine. Mais cette fois-ci ce n’est plus la religion qui doit intervenir, mais la technique – le machinisme – fondée, justifiée pour ainsi dire par la science, pour sauver l’espèce. Le machinisme se présente comme le résultat d’une intervention prométhéenne, comme une immense prothèse sotériologique, comme un support du numen suscitant fascination et effroi.



Dans le dernier chapitre du Livre I La théorie moderne de la colonisation, K. Marx met bien en évidence ce qui constitue le capital et ce que sont capitalistes et travailleurs salariés. «Tout d'abord Wakefield découvrit dans les colonies que la possession d'argent, de subsistances, de machines et d'autres moyens de production ne fait point d'un homme un capitaliste, à moins d'un complément, qui est le salarié, un autre homme, en un mot, forcé de se vendre volontairement. Il découvrit ainsi qu'au lieu d’être une chose, le capital est un rapport social entre personnes, lequel rapport s'établit par l'intermédiaire des choses»133. Au cours du devenir, celles-ci vont devenir déterminantes et s'affirmer au premier plan fondant l'objectalisation. C'est le procès de production immédiat qui transforme l'homme en salarié (capital variable) et les moyens de production en moyens de production capitaliste (capital constant).



La transformation du travailleur en salarié présuppose un phénomène de séparation, un ample déracinement tout d'abord par rapport à la terre puis, en un procès continué et se continuant, par rapport à tout ce qui fondait l'homme, la femme.



«Comme dans les colonies, le travailleur n'est pas encore divorcé d'avec les conditions matérielles de travail, ni d'avec leur souche, le sol, - ou ne l'est que ça et là, ou enfin sur une échelle trop restreinte – l'agriculture ne s'y trouve pas non plus séparée d'avec la manufacture, ni l'industrie domestique des campagnes détruites. Et alors où trouver pour le capital le marché intérieur134



La donnée fondamentale pour que le capital surgisse réside dans la réalisation d'une dépendance "absolue" du travailleur par rapport au détenteur de moyens de production «(…) et enfin la subordination si indispensable du travailleur au capitaliste est garantie; ce rapport de dépendance absolue (absolutes Abhängigkeitsverhältnis), qu'en Europe l’économiste menteur travestit en le décorant emphatiquement du nom de libre contrat entre deux individus...135



Au XIX° siècle les travailleurs européens arrivés aux USA cherchèrent donc à fuir le salariat et la coercition étatique, la répression. Ce faisant ils opéraient comme les premiers arrivants, les puritains, et maintinrent une idéologie individualiste à tendance anarchiste, celle de la "libre entreprise" (un libre développement) que l'on retrouve chez les libertariens actuels opérateurs actifs au sein de l'autonomisation du capital et de la virtualisation. Actuellement les délocalisations permettent aux capitalistes d'aller dans les zones où les salaires sont peu élevés mettant en dépendance d'autres hommes, d'autres femmes, en excluant travailleurs et travailleuses des zones délaissées et fondant un au-delà de celles-ci.



En revenant à la citation de K. Marx on constate qu'il nous signale la dynamique du capital, celle d'un enfermement dans un devenir qui préexiste à son surgissement mais qui, à cause de diverses données, ne put pleinement s'imposer du fait, par exemple, de terres libres ou de fortes communautés. J'ai mis des guillemets à absolu pour signaler une tendance mais non une réalisation au moment initial du mouvement du capital. Elle s'effectua lors de la domination substantielle (réelle) sur la société, quand le travailleur, l'ouvrier, le prolétaire a été transformé en employé, puis en employable. Pour ce dernier, la dépendance est telle que ce qui apparaît comme la garantie de la possibilité de pouvoir être employé, est la perpétuation du mouvement du capital.



Quand le capital domine substantiellement (réellement) dans le procès de production immédiat mais non encore sur la société, les capitalistes tendent à s'attacher les ouvriers, à les rendre dépendants en leur facilitant le logement, en leur imposant des magasins pour divers produits, etc., afin qu'ils n'aillent pas ailleurs. Actuellement le salarié devenu individu employable ne peut entrer en relation qu'avec du capital, plus précisément avec la forme autonomisée de celui-ci. Il n'y plus aucune alternative, plus d'ailleurs, plus d'utopie. La dépendance est absolue et s'impose comme liberté sous contrainte ou contrainte volontaire.



Un moyen très ancien et très efficace de mise en dépendance est de rendre l'individu malheureux. Avec le capital cela se réalise, pour la majorité des individus, lors de la production comme à travers la consommation, de telle sorte que le procès de vie est souffrance et cause de malheur.



Ainsi l'histoire des USA au XIX° siècle illustre bien que les deux grands obstacles au développement du capital sont le travailleur et la propriété foncière, support de liberté, de non dépendance. Tant qu'il y eut des espaces libres supports de propriétés foncières, les travailleurs émigrés en Amérique du Nord purent fuir les entreprises capitalistes, ce faisant une classe ouvrière mit longtemps à se former. Aussi pour obliger hommes et femmes à travailler y eut-il recours à une augmentation du prix de la terre, ainsi et surtout qu'à l'esclavage – procès accéléré de mise en dépendance, de domestication - comme dans les États du Sud. Or l'esclavagisme résulte de l'union du phénomène de la valeur et de la propriété foncière et l'on peut dire que là encore celle-ci fut un obstacle pour le capital. Une longue guerre fut nécessaire pour l'éliminer et par voie de conséquence faire prévaloir la propriété foncière capitaliste.



Le mouvement du capital réalise bien l'utopie tout en la supprimant (Aufhebung), l'impossibilité d'un ailleurs. Par la contrainte externe, voire transcendante, comme par celle immanente qui lui succède, un seul monde est possible, celui déterminé par lui. Le nulle part s'impose, fondement d'un immense blocage qui représente le résultat de plus de deux siècles de progrès et de triomphe de la raison. Ne pas avoir d'ailleurs implique l'enfermement et l'imposition d'un "but intérieur", et la folie.



Le grand obstacle au développement du capital fut l'homme lui-même136, avec sa dimension communautaire même si elle devint de plus en plus réduite, sa naturalité, et ses participations-appartenances dont la plus importante est le sol. Étant donné que le capital n'existe pas en soi, cela implique qu'il y eut une division au sein de l'espèce où certains membres de celle-ci optèrent pour une séparation toujours plus ample d'avec le reste de la nature (avec toutes les conséquences qui en découlent), et d'autres qui leur opposèrent une forte résistance. Le heurt, la lutte, entre l'homme "naturel" et l'homme "artificiel" qui s'est imposé à travers divers regroupements, comme les classes, parvient à sa phase finale avec la mort du capital et l'obsolescence de Homo sapiens. On ne peut pas dire qu'avec le capital, l'homme se voie dépassé par sa création (par les machines, par la technique) puisqu'il est toujours producteur et produit de ce qu'il entreprend, ce que sous une autre forme les transhumains nous affirment.

CAMATTE Jacques

06 Décembre 2014


1 Ce n’est pas uniquement pour éviter le plagiat que je n’ai pas intitulé ce chapitre Le Capital, mais parce qu’il s’agit effectivement d’un mouvement qui, à un moment donné, comme nous le verrons dans la suite de notre exposé, prend forme et contenu en tant que capital, lequel ne peut perdurer que s’il est en mouvement pour, finalement, en arriver au mouvement pour le mouvement.

Nous chercherons à mettre en évidence ce qui a été involontairement omis du fait d’une non connaissance de divers textes de K. Marx lui-même ou d’autre théoriciens, et d’une maturation incomplète du phénomène capital lui-même. En effet c’est lors de sa phase finale, actuelle, que certaines déterminations deviennent apparentes. Nous opérons surtout à partir de l’œuvre du premier car ce n’est que sur sa base qu’on peut étudier le phénomène en son entier et non dans une dualité: la production nommée maintenant économie réelle et le marché avec la monnaie soubassement d’une économie spéculative, virtuelle, irréelle, depuis la fin du XX° siècle. Toutefois nous avons tenu compte d’autres théoriciens même si parfois ils ne sont pas nommés expressément.

2 Notons: «Donc, au sein de la société bourgeoise, le capital succède immédiatement à la valeur.» K. Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, Ed. Anthropos, t. 1, p. 198, Grundrisse p. 163

« Le capital provient tout d'abord de la circulation, plus précisément de la monnaie, qui est son point de départ.» Fondements, p. 199, Grundrisse, p. 164

3 Il n’est pas question ici d’exposer le comment s’est imposé le concept d’inconscient, je renvoie au livre de Ellenberger. Histoire de la découverte de l'inconscient, Ed. Fayard.

4 Lettre à Arnold Ruge, 1843

5 Thèse 9 de Thèses provisoires.
      
On peut repérer, saisir, ces analyses à travers celles psychologiques de l’époque, comme à travers les études sociologiques, religieuses ultérieures. L'ouvrage de Ed. Thompson La formation de la classe ouvrière anglaise est de ce point de vue incontournable.

6 Nous avons déjà abordé cette question dans des textes antérieurs mais non de façon synthétique pouvant tendre à une exhaustivité.

7 Fondements, Ed. Anthropos, t.1, p 205, Grundrisse, p. 170

«Dans le mouvement réel, le capital n’existe pas en tant que capital dans le procès de circulation, mais seulement dans le procès de production, dans le procès d’exploitation de la force de travail.» Le Capital, L.III, t. 6, p. 12. Ce qui est une autre façon de poser l’essentialité de la plusvaleur.

8 K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 1, Ed. .Sociales, p. 167.

On doit noter d’autre part que selon K. Marx la loi de la valeur ne serait pas respectée par ces formes là.

9 A propos de l'étymologie du mot capital, K. Marx cite: Ducange, Charles Dufresne :Glossariuim media et infima latinitis conditum a carolo Dufresne Domino Du Cange. 1842. Toutefois je n'ai pas saisi si Charles Dufresne fournit l'origine de tous les mots qui peuvent être traduits par capital. Un article assez intéressant de Wikepedia m'a appris que c'est un auteur du XVII° (1610 -1688) qui apparaît comme un homme assez extraordinaire.

           Ajoutons: «Si le terme de capital était applicable à l’antiquité (mais ce mot n’était pas employé par les auteurs anciens), les hordes qui se déplacent encore avec leurs troupeaux dans les steppes d’Asie Centrale seraient les plus grands capitalistes, puisque que capital provient à l’origine de bétail.» K. Marx, Fondements, t. 1, p. 478. Grundrisse, p.412.

10 Il est intéressant de faire remarquer ici que Haupt peut se traduire par capital.

11 Fondements de la critique de l’économie politique, Ed. Anthropos, t. 1, p. 478, Grundrisse, p. 412. «Le capitaliste n’a aucune valeur historique, aucune raison d’être sociale qu’autant qu’il fonctionne comme capital personnifié; (…) Agent fanatique de l’accumulation, il force, sans merci ni trêve, les hommes, à produire pour produire, et les pousse instinctivement à développer les puissances productrices et les conditions matérielles qui seules peuvent former la base d’une société nouvelle et supérieure. Le Capital, L. I, t, 3, p. 32

On a la justification par le mal nécessaire. Pourquoi supérieure qui suppose une échelle axiologique qui implique une continuité. Or, ce qui doit advenir c'est quelque chose de tout autre.

12 La citation suivante met en évidence la difficulté qu'eut K. Marx à cerner ce qu'est le capital, à le distinguer de la valeur et ceci en rapport à son devenir à la totalité.

«La troisième forme de l'argent est celle de la valeur autonome en opposition à la circulation. Le capital a cette forme, non pas lorsqu'il est marchandise sortant du procès de production pour être échangé contre de l'argent mais lorsqu'il est marchandise sous forme de valeur se rapportant à elle-même et qu'il pénètre dans la circulation (Capital et intérêt). Cette troisième forme implique l'existence du capital sous ses formes antérieures, elle constitue aussi le passage du capital aux capitaux particuliers, réels; en effet, sous cette dernière forme, le capital se divise, de par sa nature même, en deux capitaux autonomes. Dans cette dualité réside aussi sa multiplicité. Telle est la marche de son développement (Fr.).

(...) Le capital en général est, certes, contrairement aux capitaux particuliers, 1° une simple abstraction; mais ce n'est pas une abstraction arbitraire elle représente la differentia specifica du capital en opposition à toutes les autres formes de la richesse ou modes de développement de la production (sociale). (…)

le capital ennéral a une existence réelle, différente de tous les capitaux particuliers et réels.» Fondements de la critique de l'économie politique, Ed. Anthropos t.1, p. 412, Grundrisse, p.353.

13 Dynamique qui est signifiée actuellement par le mot marchandisation.

14 À ce propos voir le livre de Albert O. Hirshman: Les passions et les intérêts Ed. puf, en particulier la Première partie. Comment pour combattre les passions on fera appel aux intérêts. Ce qui est particulièrement intéressant c’est la mise en évidence de la rationalité dans la dynamique d’émergence du capital. En cela il rejoint la théorisation de Max Weber dont il tient à se délimiter à la fin du livre. On reviendra sur ce thème lors de l’exposé concernant la domination réelle du capital dans le procès de production immédiat.

15 Phrase que Montesquieu, en 1730, a recopié du journal The Craftsman comme le reporte Albert O. Hirshman, o.c. page 73. L'affirmation de Montesquieu présuppose la séparation de l'amour et du pouvoir du sein de la continuité et la possibilité de récupérer celle-ci grâce à la possession, autre produit de la séparation. Les éléments séparés peuvent être combinés de façon différente ainsi il est possible de parler du pouvoir de l'amour aboutissant aussi à une possession et à une illusion de continuité.

16 Nous avons fait état d’études scientifiques sur le risque d’extinction que connut l’espèce, cette fois cela concerne l’incertitude de son avenir. Dans La Recherche n° 475 de mai 2013 on trouve un article dont le titre est révélateur: L’avenir incertain de l’espèce humaine de Gauthier Cariou. Toutefois il s’agit surtout des «transformations morphologiques de nos héritiers».

17 Nous mettons au présent car s'il est encore inapparent il est en voie de maturation, ne serait-ce que dans l'intentionnalité.

18 Émergence de Homo Gemeinwesen, 9. La valeur. La question de la forme a été maintes fois abordée et nous essaierons dans la suite de ce texte de la traiter de façon plus exhaustive. Ici je fais allusion à la forme réifiée dont parla K. Marx.

19 K. Marx Manuscrit de l86l-l863, l° partie, MEGA, II, 1 p. 26. Dans les Ed. Sociales p.35, on a la traduction suivante: «(…) on trouve de l'argent porteur d'intérêts, de l'argent qui pose de l'argent, donc, du point de vue formel, du capital

Mais Marx a écrit : «finden wir Zinstragendes Geld, Gels das Gels setzt, also formel Capital». En conséquence je traduis ainsi: «nous trouvons l'argent porteur d'intérêts, l’argent qui pose de l'argent, donc du Capital formel». À noter qu'en allemand la virgule ne se trouve pas après formel mais après pose (setzt). Parler d’un point de vue formel c’est se référer seulement à la subjectivité de K. Marx, à son mode de se rapporter à l’objet de son investigation. Or, il s’agit aussi, ici fondamentalement, du mode d’apparition du capital.

J’ai déjà commenté cette phrase dans l’article Forme, Réalité-Effectivité, Virtualité, dans Invariance, série V, n° 1, note 14.

«Cette affirmation de K. Marx requiert une précision. La forme préexiste au sein du mouvement de la valeur avec l’argent dans sa troisième fonction, monnaie universelle. Pour accéder à l’autonomie, l’argent (la monnaie universelle) doit acquérir un contenu, une substance, d’où la genèse du capital, qui est bien la substance devenue sujet. Surgit alors une complication en ce qui concerne le rapport forme et réalité (formel et réel), car il semblerait, dés lors, que le mouvement s’opère ainsi: une forme qui recherche un contenu, conduisant, pour le capital, à une domination formelle c’est-à-dire superficielle; d’où - rejouement - la nécessité pour cette domination formelle, non pas d’accéder à un contenu mais à ce que ce contenu, cette substance, devienne sujet, donc domine pleinement. Mais - nouveau rejouement - l’autonomisation de la forme capital, l’évanescence de la substance, posent la nécessité pour la forme autonomisée de trouver à nouveau un contenu, une substance; d’où le développement de la virtualité.

L’exposé concernant le rapport forme réalité, suggère deux remarques:

1° L’enfermement de l’espèce dans un devenir implacable dont il ne semble pas qu’elle puisse en sortir, à parvenir à s’échapper de diverses formes».

2° Le problème de la forme obsède K. Marx : il essaie de sortir d’une forme qui lui fut imposée – à travers la répression parentale, sociale – et de dire son puissant désir d’affirmer sa propre substance, celle qui induit sa forme véritable. C’est comme s’il reconnaissait: je suis une forme sans mon contenu; je veux l’abolir».

Ajoutons: le mot presque (fast) au début de la phrase implique qu’il a pu exister des pays à des époques historiques où le mode de production se trouvait à un stade inférieur et la structure économique de la société insuffisamment développée, où l’on n’a pas pu trouver de l’argent posant de l’argent
donc du capital formel.
Ce serait intéressant de savoir quels sont ces pays qui, soit n’ont pas connu le phénomène de la valeur, soit celui-ci s’y est développé beaucoup plus tardivement. Peut-être que K. Marx a envisagé (ou visait) le cas de divers pays de l’Amérique avant la conquête européenne.

20 Je mets des guillemets pour signifier l'ambiguïté de l'expression, comme si on devait la prendre avec des pincettes afin d'en cueillir ce qu'elle recèle de valable, d'utilisable.

21 Manuscrits de 1861-1863, (cahiers I à V) Ed. Sociales, 1979, p. 15 - Mega, 1976, Band 3, p.09.

22. Idem, Ed. Sociales, p 16., Mega. p.10

23. Idem, Ed. Sociales, p 33, Mega, p. 24

24 Idem, Ed. Sociales, p. 37, Mega, p. 27

25 Idem, Ed. Sociales, p. 38, Mega, p.28

Nous avons préféré utiliser par lui-même pour traduire selbst plutôt que par proprement dit, comme dans la traduction des Ed. Sociales, parce qu’il s’agit bien d’un rapport à soi du capital à un moment où il se trouve en mesure d’être son propre référent et, ce, à la fin d’un vaste procès historique

Le premier chapitre du Capital commence ainsi: «La richesse des sociétés où prédomine le mode de production capitaliste apparaît (erscheint)…».

26 Idem, Ed. Sociales, pp. 61 et 121, Mega, pp.77 et 143.

27 K. Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, Ed. Anthropos, t.1, p.199. Grundrisse, p. 164. La traduction a été modifiée. Je ressens l’intuition que Formbestimmung doit se traduire non par détermination formelle mais par détermination de la forme car ce qui est essentiel c’est ce qui détermine la forme.

28 K. Marx, idem, p.200. Grundrisse, p. 165.

29 « (…) ce processus de l’achat en vue de la vente constitue la forme propre du commerce: le capital sous la forme du capital marchand».. Ce processus, il le représente ainsi A – M – M –A. Il est évident que les deux M représentent des marchandises de qualité différente et les deux A des quantités d’argent différentes. Le second A contenant un incrément du premier. On a la dynamique du "capital formel" qui se manifeste de façon immédiate dans le commerce mais avec la marchandise comme support. En revanche dans le prêt à intérêt, qui relève de la pratique monétaire, il y a réflexivité (apparaissant comme résultant de la disparition des supports), l’argent se rapporte à lui-même et un A donné engendre un incrément.

30 Deux remarques sont nécessaires. Tout d'abord, il faut bien constater la différence fondamentale entre les Lydiens et les peuples commerçants tels les Araméens, les Phéniciens, les Philistins, ou les Grecs. Ceux-ci servaient d'intermédiaires et permettaient seulement la réalisation des métamorphoses des marchandises (les formes relatives et équivalentes de K. Marx) avec un certain surgissement d'équivalents généraux, mais sans une véritable unification qui ne sera possible qu'avec celui de la monnaie qui fait accéder à la permanence dans le temps. Le mouvement de la valeur ne concerne alors que la sphère de la circulation. En revanche, avec les Lydiens, il va concerner le procès de production. C'est le moment où elle acquière réellement une substance et où elle donne forme à l'activité humaine. La forme d'une valorisation.  Elle doit  produire des marchandises qui permettront de réaliser de la valeur qui se manifeste sous des formes phénoménales de divers prix, et, surtout, phénomène essentiel, au stade où nous sommes, sous forme de métaux précieux accumulés. En définitive, à partir de ce moment là, la valeur se rapporte à elle-même: il y a une intériorisation.

On a donc une domination réelle de la valeur. C'est elle qui crée maintenant le flux. Elle n'est plus simplement l'expression de la réalisation d'un flux entre deux communautés ou sociétés, ou même entre deux de leurs membres. Ce faisant elle n'a plus besoin d'être consacrée, d'où l'évanescence du mouvement vertical, même si les métaux précieux vont encore – surtout en d'autres régions – s'accumuler dans les temples organisateurs de la production et lieux de dépôts, etc. En revanche, en Lydie, le mouvement horizontal pourra indéfiniment se déployer. Cf. dans le 9.2.4. de Émergence 6.

31 L.I. t, 1, p. 50

32 Tout le chapitre XX ainsi que le XXVI du livre III de Le Capital montrent qu’il aurait mieux valu un autre titre: La Plusvaleur, en rapport à la centralité du phénomène étudié.

33 Aphorismes politiques, chapitre IV De la forme du gouvernement. Ed. Didot, 1794, livre consulté sur Internet. Cet aphorisme est suivi par ces deux autres qui signalent la fascination que la forme exerce sur James Harrington, opérant comme support du sacré: «Il y a dans toute espèce de forme quelque chose de divin, et qui semble ne tenir à aucun élément.» «Ainsi, quand l'homme contemple la figure ou la forme dont toute chose est revêtue, il s'étonne, il admire; un sorte de trouble ou de mouvement involontaire accompagne cet étonnement, et cette admiration élève naturellement son âme vers la divinité.»

Dans la notice sur sa vie et sur ses œuvres, il est indiqué: «On ne remarqua dans l'enfance de J. Harrington, outre une aptitude extraordinaire à s’instruire, qu'un fonds de gravité assez analogue aux grands objets qui devaient un jour occuper sa pensée et la fixer toute entière; ce qui faisait dire à ses parents et ses maîtres, qu'il leur imposait plutôt une sorte de vénération, que la nécessite de le soumettre à l’obéissance par des châtiments.» Il vécut de 1611 à 1677 et écrivit en 1656 une utopie Oceania (The commonwealth of Oceania).

34 Le VI° chapitre inédit du capital, Ed. 10/18, p. 268, traduction modifiée cf: Resultate des unmittelbaren Produktionsprozesses, Verlag Neue Kritik Frankfurt, p.90 K. Marx insiste à plusieurs reprises dans toute son œuvre économique sur cette généralisation de la forme marchandise, particulièrement dans le livre II.

Dans les Notes marginales pour le "Traité d’économie politique" d’Adolphe Wagner, Le Capital, L. I, t, 3, p. 246, l’approche de K Marx me semble plus rigoureuse: «Ce dont je pars, c’est de la forme sociale la plus simple, sous laquelle se présente dans la société actuelle le produit du travail, et c’est la "marchandise".»

35 Idem, p. 03 de Resultate , p. 72, édition française. Le traducteur, Roger Dangeville, a traduit le second Produktion par création.

36 Idem, p. 84 de Resultate, p. 257 de l’édition française.

37 J'affirme ici, comme en d'autres endroits, le phénomène en sa totalité qui n'est effectif, pour le moment, qu'en Occident et dans les pays qu'on peut dire occidentalisés. L'évanescence de la classe signifie que celle-ci n'est pas dans toutes ses déterminations abolie et qu'elle n'a plus du tout la puissance et l'efficacité qui, auparavant, la caractérisait.

38 Idem, p. 72, édition française, p. 3, édition allemande.

39 Le Capital, L.II, t, 4, p. 89.

40 Fondements, t.1, p. 471, Grundrisse, p. 405-406. Dans le texte allemand il est parlé de Urbildung du capital, c'est-dire de la constitution originelle du capital, de son édification, de sa genèse.

En complément citons: «La seule accumulation préalable à la genèse (Entstehung) du capital est celle de la richesse monétaire qui, en soi et pour soi, est parfaitement improductive, puisqu'elle n'a d'autre source que la circulation et n'appartient qu'à elle.» Fondements, t.1, p. 477, Grundrisse, p. 411. Ici K. Marx n'utilise pas le mot Akkumulation mais le mot Aufhäufung et à la place de Urbildung il utilise Entstehung, genèse.

Enfin il convient de noter que K. Marx utilise le mot accumulation de façon polémique en réaction aux théorisations des économistes classiques, c'est pourquoi il parle d'une soi-disant (sogennante) accumulation primitive pour mieux faire ressortit l'énorme violence qui fut nécessaire pour la genèse du capital. Mais, ce faisant, il a introduit une ambiguïté.


41 Le Capital, L.I, t. 3, p, 22.

42 Idem, p. 23.

43 Idem, p. 16.

44 Idem, p. 21.

45 Idem, p. 55.

46 Idem, p. 29.

47 Le Capital, L. I, t, 3, p. 32. C’est la suite immédiate de la citation reportée note 8. Qu’en est-il de la respectabilité?

48 Idem, p.111.

49 L. III, t.7, p.105.

50 «Mais le péché originel opère partout et gâte tout. À mesure que se développe le mode de production capitaliste, et avec lui, l‘accumulation et la richesse, le capitaliste cesse d’être simple incarnation du capital. Il ressent une "émotion humaine pour son propre Adam, être simple incarnation de capital, sa chair, et devient si civilisé, si sceptique qu’il ose railler l’austérité ancienne comme un préjugé de thésauriseur passé de mode. Tandis que le capitaliste de vieille roche flétrit toute dépense individuelle qui n’est pas de rigueur, n’y voyant qu’un empiétement sur l’accumulation, le capitaliste moderne est capable de voir dans la capitalisation de la plusvaleur un obstacle à ses convoitises. Consommer dit le premier, c’est "s’abstenir" d’accumuler; accumuler dit le second, c’est "renoncer" à la jouissance.» Livre I, t, 3, p. 33-34.

51 «À l’origine de la production capitaliste – et cette phase historique se renouvelle dans la vie privée de tout industriel parvenu – l’avarice et l’envie de s’enrichir l’emportent exclusivement. Mais le progrès de la production ne crée pas seulement un nouveau monde de jouissance; il ouvre avec la spéculation et le crédit mille sources d’enrichissement soudain. À un certain degré de développement il impose même au malheureux capitaliste une prodigalité toute de convention, à la fois étalage de richesse et moyen de crédit. Le luxe devient une nécessité de métier et entre dans les frais de représentation du capital.» Le capital, L. I, t. 3, p. 34. Ceci prendra une importance considérable avec la réclame, la publicité, le marketing, le branding, etc.


52 L. I, t, 3, p. 37. Détermination est négation.

53 L.I, t, 3, p. 205. Le chapitre suivant La théorie moderne de la colonisation, fournit une preuve contemporaine de ce qui s’est passé antérieurement en Europe: le passage de la rente foncière au travail salarié. Dans les Grundrisse K. Marx accorde beaucoup d’importance à la théorisation de Wakefield.


54 Le Capital, L.II, t. 4, p. 53. Dans la suite du texte il entérine encore des formes antérieures d’existence du capital ce qui contredit: «Ainsi, le capital aurait existé dans toutes les formes de société, ce qui est parfaitement non historique.» Fondements. t.1, p. 204. Grundrisse, p.169.

Affirmons à nouveau que ce qui accomune, apparente divers phénomènes c’est une forme amenant à les confondre, engendrant ou, plus précisément, réactivant la confusion chez celui qui les étudie.

55 Nous avons abordé déjà ce thème dans Capital et Gemeinwesen ainsi que dans divers articles dans Invariance.

Notons que ce concept est affirmé parfois sans ambiguïté. En effet K. Marx emploie le mot Irrationalität. D’où nous avons les formules: Irrationalité des formes fétichisées des revenus, Livre IV, t, 26.3, p. 465 (voir aussi p. 472), ou: Tentative des économistes vulgaires de donner une apparence rationnelle aux formes irrationnelles de l'intérêt et de la rente p. 489.

56 Tout ceci exprimé en gardant la terminologie de K. Marx. J'ai montré, en restant encore au sein de sa perspective, que le communisme ne pouvait pas être défini en tant que mode de production et qu'il était préférable de parler de communauté. Mais on demeure encore prisonnier de la vieille dynamique si l'on n'affirme pas vouloir vivre de façon communautaire et non vivre en communauté car, dans le second cas, du fait qu'on présuppose l'existence de celle-ci avec ses caractéristiques, on demeure dans une dynamique de répression, tandis que dans le premier on s'ouvre à toutes les tentatives de retrouver une vie communautaire et donc à la multiplicité des possibles.

57 Le Capital ,L. III, t. 6, p. 263, Werke, t, 25,  p. 260.

58 Karl Marx, Œuvres, Économie II, note de M. Rubel à la page 1787).

59 K. Marx Théories sur la plus-value (Livre IV du «Capital»), Ed. Sociales (S) p.537, Werke (W), t. 26.3, p. 445-446

60 Idem, S. p.538, W. p.446-447

61 Idem, S. p.540, W. p.448



62 Idem, S. p.544, W. p. 452

63 Idem. S. p.569, W.p.473. Lefévre traduit Gestalt par configuration ou par forme concrète

64 Histoire des doctrines économiques (Livre IV), Ed. Costes, t.VIII, p. 164, Werke, t, 26, 3, ρ. 474.

65 Idem. S. p. 573-574, W. p.477.


66 Idem. S. p. 581-582, W. p.484.

67 K Marx à F. Engels, 30.04.1868.

68 Le Capital, Livre I, t, 2, p. 211.

69 Le Capital, Livre III, t, 8, p.196; Werke, t. 25, p.825. Je préfère utiliser coïncider plutôt que confondre pour traduire ici le verbe zusammenfallen. Le mot confondre peut induire à percevoir une certaine confusion, ce qui peut se produire dans certains cas.

Dans le premier Livre, à propos du salaire, il fait une remarque similaire: «Dans l’expression valeur du travail, l’idée de valeur est complètement éteinte. C’est une expression irrationnelle telle que par exemple valeur de la terre. Ces expressions irrationnelles ont cependant leur source dans les rapports de production eux-mêmes, dont elles réfléchissent les formes phénoménales. On sait d’ailleurs dans toutes les sciences, à l’économie politique prés, qu’il faut distinguer entre les apparences des choses et leur réalité.» t. 2. p. 208. Une investigation approfondie en rapport à la remarque de K. Marx nous conduirait à nous poser la question de savoir si la non coïncidence de l’apparence des choses et de leur essence ne résulte pas d’une impossibilité des hommes et des femmes modelé-es par le devenir de séparation, de pouvoir ressentir et penser une totalité. Autrement dit la non coïncidence immédiate se présenterait comme un support pour confirmer une approche séparatrice de la réalité.


70 Le Capital, L.III, t. 7, p. 18.

71 K. Marx, Notes marginales pour le "Traité d’économie politique"d’Adolphe Wagner, Le Capital, L. I, t, 3, p. 248. Ce rôle de la valeur d’usage persiste tant que perdure un rapport entre hommes, femmes mais tend à disparaître avec l’autonomisation de la forme capital concomitante avec l’obsolescence de celles-ci et de ceux-là. L’usage présuppose le besoin.

72 Dans La Politique Aristote affirme cela nettement, cf. Ed. Gonthier, chapitre II, pp 27-35. Rappelons que le mot économique fut créé par Xénophon. L’acquisition implique l’étude des revenus à laquelle s’adonna justement ce dernier. Il exprime à travers son œuvre le conflit profond entre la fonciarisation et le phénomène de la valeur et le fait que celle-ci, sauf dans le cas de la thésaurisation, n’a pas un but propre, l’argent étant acquis afin de pouvoir acheter une propriété foncière, ce qui n’empêcha pas la manifestation spéculative d’acheter pour revendre

73 Idem, p. 26.

74 Idem, p 29. L’espèce se sépare de la nature qui reste déterminante pour justifier la dynamique de séparation qu’elle opère et qui retentit en son sein. C’est comme si, grâce à la séparation elle peut au mieux réaliser les "desseins" de la nature. Ainsi il est question d’une servitude naturelle qui est parachevée par celle établie par la loi. Et Aristote peut aller jusqu’à affirmer: «Or l’esclave fait en quelque sorte partie de son maître: quoique séparé d’existence, il est comme un membre ajouté à son corps.» p. 25. Ce qui préfigure la dynamique de l’homme augmenté, celle du transhumain.
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75 Le Capital, L, I, t, 1, p.156, note 2; Werke, t, 23, p. K. Marx cite des passages du De Republica d’Aristote. À la page 167 il fait une autre citation du même ouvrage: «La chrématistique est une science double; d’un côté elle se rapporte au commerce, de l’autre à l’économie: sous ce dernier rapport elle est nécessaire et louable; sous le premier, qui a pour base la circulation, elle est justement blâmable (…).»

76 Ces diverses dynamiques: le repli sur soi, avoir son but en soi-même ou s’extérioriser en essayant d’atteindre un but hors de soi, témoignentde la volonté de fuir la dépendance.


77 Grundrisse, p. 599, Fondements, t.2, p. 229. Nous avons déjà cité ceci dans un texte de 1976: Marx et la Gemeinwesen pour introduire un développement concernant la fin de l’économie politique en nous appuyant sur une analyse du rapport entre temps et capital. Cependant si l’on reporte toute la phrase: «La véritable économie – épargne – consiste en épargne de temps de travail; (minimum (et réduction au minimum) des coûts de production); mais cette épargne est identique au développement de la force productive.», on se rend compte que ce qui est également visé c’est «Le dépassement (Aufhebung ) de la contradiction entre temps libre et temps de travail.» Contradiction similaire à celle entre liberté et nécessité. Nous reviendrons ultérieurement sur ces questions.

Le passage d’où est tirée cette citation apparaît comme l’exposé d’une intuition anticipatrice au sein du développement de l’investigation théorique en cours.

78 . Le fameux théorème de Pythagore, on le sait, date de bien avant l’existence de celui-ci et fut connu en bien d’autres pays que la Grèce antique. Apparemment il semblerait que l’irrationnel ne se soit pas imposé ailleurs; le concept d’irrationalité ne s’y autonomiserait pas. S’il en est pleinement ainsi on pourrait mettre cela en rapport avec le devenir de séparation beaucoup moins accentué dans toutes les zones autres que celle qui devint l’Occident.

79 Stella Baruk, Dictionnaire des mathématiques élémentaires, Ed. Seuil, p.639

80 Idem, p. 992

81 Idem, p. 1051. Ajoutons qu'il existe encore d'autres nombres comme les complexes, infinis, transfinis, etc.

Dans la suite de cette étude, mais aussi dans d'autres investigations théoriques nous essaierons d'étudier l'importance de la mathématique tant au sein du phénomène de la valeur qu'au sein du mouvement du capital. À l'heure actuelle l'une et l'autre atteignent un développement considérable. Est-il possible que la base, le fondement, c'est-à-dire la recherche de ce qui se trouve à la racine soit commun, témoignant d'une même préoccupation expliquant aussi qu'à l'heure actuelle le capital ne puisse continuer à persister en sa forme autonomisée sans les innovations mathématiques rendant possible la spéculation généralisée.

La séparation d'avec le reste de la nature impose la mise au point d'un procès de connaissance où les problèmes de forme deviennent déterminants. Or pour résoudre de tels problèmes, le recours à la mathématique est indispensable. Mais cela n'épuise pas son rôle et n'indique pas la totalité de ce que divers mathématiciens ont pu viser en s'adonnant à son étude, par exemple l'ambiguïté.

82 Titre étalé en première page de couverture du n° 489, juillet-août 2014 de La recherche, qui contenait un dossier spécial: Qu'est-ce que le réel? dont le premier article s'intitule L'essence du monde est mathématique de Max Tegmark (propos recueillis par Hélène Le Meur).

On peut constater simplement à la lecture des titres des revues scientifiques le triomphe de la pensée capitalisée comme: Réinventer le vivant avec en sous-titre Quels enjeux pour la biologie de synthèse (Pour la science, n° 440, juin 2014) où s'étale la mégalomanie et une distorsion de ce qui fut. En effet le vivant n'a jamais été inventé. Une telle affirmation permet de justifier la prétention humaine. Ces titres nous signalent aussi une ambiguïté et de la confusion en rapport à ce qui advient. Ainsi en première page de couverture de Science et vie de février 2007, on pouvait lire: Sommes-nous faits pour vivre dans notre monde? Le monde a changé pas l’Homme. Notre cerveau reste paléolithique. Comment chacun cherche à s'adapter. Commenter toutes ces affirmations est hors de notre propos et demanderait de longues digressions, notons simplement l'acceptation et la nécessité de l'adaptation et donc de la dépendance, et l'on peut se demander à partir de quand chacun cherche-t-il à s'adapter?

83 Frédéric Patras dans La Recherche, septembre 2014. Cet auteur a publié un livre La possibilité des nombres, Ed. Puf que nous lirons et utiliserons ultérieurement .En ce qui concerne l'article je suis un peu perplexe: «Nous savons tous ce qu'est un nombre. La preuve, si nous en rencontrons un, nous le reconnaissons». Mais dans la nature, dans mon environnement quotidien, je "rencontre" seulement des nombres de, comme, l'affirme S.Baruk. Tandis que dans les exposés sur la réalité je rencontre des chiffres, représentations de nombres qui me les font reconnaître et, à partir de là effectivement, en un processus quasiment instantané, j'opère avec des nombres.

84 Dans son livre, Histoire du hasard en Occident, Ed. Berg International, Jean-Marie Lhöte écrit: «Hasard: étrangeté soudaine génératrice de conséquences imprévisibles touchant l'identité.» p. 30. Elle remplace celle qui a été donnée p.13 qui remplaçait celle initiale: «Hasard: étrangeté génératrice d'une conséquence imprévisible». L'essentiel est l'ajout du mot soudaine. En effet l'étrangeté génératrice est déstabilisatrice parce qu'elle surgit de façon imprévue; l'imprévu façonne son étrangeté; elle est de l'ordre du non familier. Personnellement je pense qu'il s'agit d'un événement subit, imprévu qui cause l’étrangeté. L'imprévisibilité pour ainsi dire potentielle en amont devient en acte en aval. Je perçois ce que vise l'auteur en mentionnant l'identité, mais je ne suis pas d'accord. L'essentiel est l'impossibilité d'intégrer dans le tout d'un vécu, d'une représentation, d'une idiosyncrasie.

La sérendipité – approximativement, réalisation de découvertes faites sans le vouloir, ou d'une découverte donnée alors qu'on cherchait autre chose – manifesterait l'importance du hasard. Le terme est employé dans un grand nombre de domaines.

Les rapports entre hasard, temps, imprévisibilité, soudaineté, se retrouvent dans une perspective plus vaste au sein du concept de synchronicité, cf. W. Pauli/C.G.Jung, Correspondance 1932-1958.

85 Stella Baruk, o.c, p. 819.

86 «La notion de réalité augmentée désigne cette "nouvelle strate de réalité" appelée à s'agréger à celle naturellement saisie, reconfigurant dés à présent, et plus encore à l'avenir, les conditions jusque-là tenues pour fondamentales de l'expérience humaine, celles supposées fixées à jamais par Kant au XVIII° siècle.» Éric Sadin La société d'anticipation, Ed.Inculte, 2011, p. 60.

Il y a continuité entre le mouvement du capital et la dynamique de la virtualité.

87 Ceci en première approximation car, par exemple, le tao est à la fois le cosmos et la voie qu'il faut prendre pour y cheminer. En outre l'aire musulmane où s'impose la sharia n'est pas en dehors de l'aire occidentale (je reviendrai sur ce sujet dans la suite de mon étude de ce que j'ai nommé l'aire islamique en apportant les précisions nécessaires). En fait elle a participé à la formation de l'Occident. La puissance de la communauté et la transcendance d'Allah ont enrayé le mouvement du capital mais ne l'ont pas aboli. En outre par le procès de transsubstantiation (qui peut apparaître comme une récupération) cette transcendance est susceptible d'être intégrée dans le capital et participer à la combinatoire. Les difficultés que rencontrent les pays où dominent l'Islam sont liées à cette question de la transcendance, car la perdre aboutirait au déracinement total, étant donné qu'elle concerne la nature et la surnature.


88 Quand un irrationnel surgit en quelque domaine que ce soit, il y a recours à la spéculation. Le comportement de S. Freud à ce sujet, en est une bonne vérification. En opérant ainsi la spéculation remplace la transcendance. Il s'agit toujours d'échapper à un blocage.

89 Nous faisons allusion à l'énorme importance de la théorie des jeux pour expliquer le mouvement du capital financier sur lequel nous reviendrons par la suite, et le rapport du "jeu" et de l'éthique. «Comme tout jeu, celui de la concurrence a besoin de règles et d'arbitres, afin d'inciter les entreprises à développer les biens et services souhaitables et à les proposer aux meilleures conditions.Ces règles incluent tout d'abord le droit de la concurrence, qui vise à réguler les accords interentreprises ou les abus de position dominante (…) L'utilisation en économie de la théorie des jeux – qui représente et prédit les stratégies d'acteurs interdépendants mais poursuivant des objectifs propres – et de la théorie de l'information - qui rend compte de l'utilisation d'informations privilégiées par ces mêmes acteurs - peut suggérer aux entreprises comment "jouer au mieux", mais cela fournit aussi aux régulateurs un cadre d'analyse.» Article de Jean Tirole Ce que la régulation doit à la théorie, dans Le Monde du 31 octobre 2014.

90 Particulièrement la "perte du souvenir". J'ai déjà abordé ce thème de la hantise à travers la mise en évidence de remontées s'exprimant dans l’œuvre de K. Marx. Cf.Les concepts de la psychanalyse, où j'expose comment, au sein d'une comparaison, dans l'article Débats sur la liberté de la presse et publications des discussions de la diète , se manifeste ce qui hante celui-ci.

91 Dans la suite de notre étude nous rencontrerons les autres moments fondamentaux de la rationalisation. Lors de la phase de domination  superficielle (formelle) du capital dans le procès de production immédiat au XV° et XVI° siècle avec la Renaissance et l'humanisme et le concept de tolérance; lors de la domination substantielle(réelle) dans le procès de production immédiat à la fin du XVIII° siècle, puis comment le phénomène se poursuit tout au long du devenir du capital avec le grand développement des sciences et, surtout, des mathématiques et de la logique.


92 Nous reprendrons tous ces thèmes dans la suite de notre étude en essayant de cerner les rapports entre phénomène de la valeur, mouvement du capital, théorisation concernant le rationnel et l'irrationnel, le hasard, la nécessité, le développement des mathématiques et de la logique, la pratique des jeux, le phénomène de la répression et l'autonomisation du pouvoir.

93 «Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré». «Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s'améliorer auront un sacré handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur.» L'auteur de l'article, Appel des chimpanzés du futur 5 novembre 2014 de Pièces et mains d’œuvre (wwwpiecesetmaindoeuvre.com), indique qu'il cite le texte d'un chercheur en cybernétique écrivant dans le magazine Au fait, Mai 2014. Le mépris de soi et celui des autres s'étale pleinement et est isomorphe à celui des riches proclamant leur victoire. Tel est le point d'aboutissement du mouvement du capital.

Contemporainement se déploie aussi un discours sur la résilience (B. Cyrulnik) et sur la plasticité humaine (Catherine Malabou) que nous étudierons ultérieurement. D'après ce qu''elle expose dans un article de Psychologie magazine, octobre 2014, L'être humain est plastique non flexible, son œuvre apparaît intéressante. Sa mise en évidence que la raison pure n'est pas a priori mais résulterait d'un mécanisme épigénétique, confirme l'approche marxiste de la question mais, en outre, elle confirme la théorie de l'hérédité des caractères acquis. Toutefois,, en affirmant une résilience et une plasticité, l'individu, l'espèce, ne sont encore saisis que sur le mode du subir. Dans les antiques sociétés on postulait une "nature a priori" de l'espèce afin de pouvoir justifier une répression, maintenant celle-ci pourra l'être aussi en rapport à un devenir imposé, s'expliquant par une épigenèse.

94 La constellation de la Vierge – Autobiographie d'un savant aux prises avec la vie, Ed. Hermann. Les deux citations se trouvent p. 157 et p. 161.

95 La naissance du capitalisme au Moyen Age - Changeurs, usuriers et grands financiers de Jacques Heers, Ed. Perrin, 2012, p.9. L’auteur parle également de Grand capitalisme et de capitalisme populaire, pp. 215 et suivantes. Mais là encore il s’agit de phénomènes monétaires relevant de celui de la valeur.

96 K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 3, Ed. .Sociales, p. 192. Il est important de noter que ceci est affirmé lors de l’exposé de La genèse du capitaliste industriel.

97 «Les historiens inventent des mots, des étiquettes pour désigner rétrospectivement leurs problèmes et leurs périodes: la guerre de Cent Ans, la Renaissance, l’Humanisme, la Réforme (…) pour cette zone qui n’est pas la vraie économie de marché, mais si souvent sa franche contradiction, il me fallait un mot particulier. Et celui qui se présentait irrésistiblement, c’était bien celui de capitalisme. Pourquoi ne pas prendre à son service ce mot évocateur d’images, en oubliant toutes les chaudes discussions qu’il a soulevées et qu’il soulève encore». Civilisation matérielle, économie, capitalisme XV°-XVIII° siècle, tome 2, Les jeux de l’échange, Ed. Armand colin, p.9.

98 F. Braudel, La dynamique du capitalisme, Ed. Champs Flammarion, pp. 52-53.

Dans Civilisation matérielle, économie, capitalisme XV°-XVIII° siècle, tome 2, les jeux de l’échange, Ed. Armand colin, il définit et donne l’étymologie de capital, capitaliste, capitalisme (pp. 201- 207). À propos du premier, nous sommes en accord avec lui comme le montre notre exposé en 12.1.4. Notons que cet auteur considère le capital comme étant essentiellement lié à la circulation où il est chez lui: «Si le capitalisme est chez lui dans la sphère de la circulation, il n’en occupe pas pour autant tout l’espace». p. 329 C’est le début du chapitre 4, Le capitalisme chez lui qui fait suite à Le capitalisme chez les autres.

Actuellement tout est capital ou mieux il est tout, même une denrée: «Si nous voulons sérieusement résoudre le problème de la faim dans le monde, il faut renoncer à notre vision romantique de l’agriculture préindustrielle Et apprendre à goûter cette agriculture moderne, scientifique et à forte teneur en capital conçue en occident.» Robert Paarlberg, La grande illusion du bio, article parue dans Foreign Policy, mai-juin 2010, traduction française dans Books, janvier 2013, p.54.

Le capital est nécessaire à l’homme mais aussi à la nature car: «Tout bien pesé, l’extension de l’agriculture biologique serait nuisible, et non bénéfique à la nature.» p. 56.

99 Braudel F., Civilisation matérielle, économie et capitalisme. A. Colin, 1979, vol II, Les jeux de l’échange, p.8 .Wolfgang Mager dans La conception du capitalisme chez Braudel et Sombart. Convergences et divergences, expose que: «Tout comme Braudel, Sombart pense qu’à l’époque moderne la vie économique a été déterminée par le jeu de trois systèmes économiques: «1°l’économie domestique sous ses deux formes, à savoir économie paysanne et économie seigneuriale; 2° l’artisanat; 3°le capitalisme, chacun de ces systèmes étant déterminé à la fois par une organisation spécifique de la production; une attitude ou un esprit économique particulier (Wirtschaftgesinnunf, Wirtschaftprinzip); et enfin une technique de travail appropriée». Texte publié sur le site Internet: Les cahiers du Centre de Recherches Historiques.

Toutefois chez F. Braudel le capitalisme formerait un domaine à part tout en étant lié à l’économie. Il semblerait d’autre part que le concept d’économie monde que celui-ci a mis au point aurait été inspiré, toujours selon W. Mager, par l’œuvre de W. Sombart. À ce propos on peut dire que l’économie monde, telle celle des républiques italiennes décrites dans La Méditerranée à l’époque de Philippe II, a existé déjà à l’époque antique avec diverses cités dont la plus importante fut peut-être Carthage. On peut dire que le phénomène de la valeur dans sa dynamique horizontale a toujours eu tendance à occuper l’espace le plus vaste possible.

100 Civilisation matérielle, économie et capitalisme. Ed. A.Colin, 1979, vol III, p.251

En conséquence le capitalisme a pu surgir à n’importe moment historique et pourrait ressurgir, au cas où le capital disparaîtrait, lors d’une autre époque d’accentuation de la domination.

101 La première citation est extraite de Le basculement du monde de la Terre, des hommes et du capitalisme, de Michel Beaud, Ed. La Découverte, 1997, p. 80 (le texte a été consulté sur le site Internet de l’auteur). La seconde de Civilisation matérielle, économie et capitalisme de F. Braudel, vol. 3, p.540. Dans Histoire du capitalisme. 1500-1980. Ed. Seuil 1981, M. Beaud définit le capitalisme: «une logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et autotransformatrices.» Ce qui privilégie la dimension rationnelle et escamote celle irrationnelle du capital.

102 K. Marx, Le Capital, Livre III, t. 7, Ed. .Sociales, p. 333. Nous trouvons des affirmations similaires à la page 345.

103 Idem, p. 335.

104 Ici l’affirmation nous semble cohérente car il ne s’agit pas de la genèse du capital. La suite de la citation (p.336) le confirme.

105 Ces deux dernières citations se trouvent à la page 337, auxquelles j’ajoute celle-ci (p.338) car elle apporte une grande précision. «Au début le capital commercial est simple mouvement intermédiaire entre des extrêmes qu’il ne domine pas et des conditions qu’il ne crée pas.»

106 Idem, page 338. À la page suivante l’exposé est très polémique. «Aussi longtemps que le capital marchand met en œuvre l’échange de produits de communautés non développées, le profit commercial ne se présente pas seulement comme du vol et de l’escroquerie, mais c’est en grande partie là qu’il a trouvé son origine.»

107 Idem, pp. 343-344.

108 Idem, p. 344. Voir aussi «La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n’apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes.» K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 1, Ed. .Sociales, p. 151.

109 K. Marx, Le Capital, Livre III, t. 7, p. 345

110 K. Marx, Le Capital, Livre III, t. 8, p. 257.

111 p. 269.

112 p. idem

113 K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 2, p. 186..

114 «Tant que le développement de la production capitaliste est peu considérable, les entreprises qui réclament une longue période de travail, donc des avances de capitaux élevées et prolongées, ne sont pas exploitées en mode capitaliste, surtout quand elles ne sont réalisables qu’à une grande échelle; tel est le cas pour les routes, les canaux, etc., construit aux frais des communes ou de l’État (autrefois, la plus part du temps au moyen de la corvée, en ce qui concerne la force de travail).» K. Marx, Le Capital, Livre II, t. 1, p. 215.

Ou bien ceci, qui exprime le devenir de constitution de la communauté matérielle du capital et pose celui de l’évanescence de l’État: «Pour que le capital assure la relève de l’État dans les travaux publics, il faut que la communauté réelle soit déjà largement représentée par la forme du capital. (…) C’est pourquoi, tant que le capital n’a pas revêtu la forme de sociétés par actions, il est préoccupé uniquement des conditions particulières de sa valorisation et fera supporter à tout le pays les frais des conditions générales considérées comme des besoins nationaux.» Fondements, t. II, p. 23, Grundrisse, p. 430.

De nos jours au contraire le degré de développement du mode de production capitaliste se mesure à la réduction de plus en plus grande de l’activité de l’État dont les fonctions sont assurées par un nombre croissant d’entreprises privées et, ce qui en reste, se présente comme une entreprise de gestion (qui est susceptible de devenir privée), et de coordination entre les diverses entreprises. Ce qui exprime bien deux conséquences du mouvement du capital: la dissolution et la substitution qui peut donner l’illusion d’une reconstitution.

115 K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 3, Ed. .Sociales, pp. 155-156

116 Idem, p. 158.

117 K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 1, Ed. .Sociales, p. 303.

Notons également: «Cette marche singulière de l’industrie, que nous ne rencontrons à aucune époque antérieure de l’humanité, était également impossible dans la période d’enfance de la production capitaliste. Alors le progrès technique était lent et se généralisait plus lentement encore. Les changements dans la composition du capital social se firent à peine sentir.» K. Marx, Le Capital, Livre I, t. 3, Ed. .Sociales, p.76.

118 Le Capital, Ed. Sociales, Livre I, t. 3, p.179 pour la première citation. Idem, p. 114, pour la seconde.

119 M. Bontempelli - E Bruni, Storia e coscienza storica (Histoire et conscience historique), Trevisini Editore, Milano, t. 1, p. 476.

120 Idem, p. 476- 477.

121 Idem, p. 475.

122 Idem, p.477.

123 K. Marx, Fondements de la critique de l‘économie politique, Ed. Anthropos, t.1, p.475. Grundrisse, p. 409-410. Il s'agit ici du travail à domicile et du Verleger (un intermédiaire). La communauté intègre continuité et discontinuité. L'éternité est la communauté intégrale. La communauté intègre continuité et discontinuité. L'éternité est la communauté intégrale. La communauté intègre continuité et discontinuité. L'éternité est la communauté intégrale. La communauté intègre continuité et discontinuité. L'éternité est la communauté intégrale. La communauté intègre continuité et discontinuité. L'éternité est la communauté intégrale. La communauté intègre continuité et discontinuité. L'éternité est la communauté intégrale.

124 Idem, t.3, p.4.

125 E. Bruni et M. Bontempelli parlent déjà à ce propos de capitalisme au XV° siècle, ce que font beaucoup d’auteurs, alors que le rapport capital ne se vérifie que dans une aire limitée du pays et ils le désignent comme capitalisme terriero (o.c. t.2. 240) qu’on peut traduire par capitalisme agraire ou terrien ou, enfin, foncier qui correspond mieux à la dynamique de sa mise en place: le capital s’empare de la propriété foncière.

126 Idem, t. 3, p. 9, pour les deux citations. Les auteurs affirment que si les risques de faillite étaient importants au départ, les profits rapportés étaient élevés.

127 Les Fondements, t.1, p. 423. Grundrisse, p. 363-364. Je réutiliserai ultérieurement lors de l’exposé sur l’affirmation du capital au sein de la société, la deuxième partie de cette citation car elle est essentielle pour expliciter le surgissement du rapport capital au sein de l’industrie.

128 «Le protestantisme joue, déjà par la transformation qu’il opère de tous les jours fériés en jours ouvrables, un rôle important dans la genèse du capital» Le Capital, Livre I, t. 1, p. 270, note 2.

129 Cf. Les travaux de W. Sombart ou de Fanfani.

130 «Il y a capitalisme là où les besoins d’un groupe humain qui sont couverts économiquement par des activités professionnelles le sont par la voie de l’entreprise, quelque que soit la nature du besoin; plus spécialement, une exploitation rationnelle est une exploitation d’un compte de capital, c’est-à-dire une entreprise lucrative qui contrôle sa rentabilité de manière chiffrée au moyen de la comptabilité moderne qui ne fut requis, pour la première fois, qu’en l’an 1608 par le théoricien hollandais Simon Stevin)».

Max Weber, Histoire économique – Esquisse d‘une histoire universelle de l’économie et de la société, traduit par C. Bouchindhomme, Ed. Gallimard, p.295, dans le chapitre: La naissance du capitalisme moderne.

On constate à la lecture de ce livre comme à celle d’autres œuvres de M. Weber qu’il ne pose pas, comme la majorité des auteurs traitant de ces questions, une réelle différence entre mouvement de la valeur et celui du capital.

L'entreprise sans capital dont parla A.Bordiga implique non la disparition de ce dernier mais signifie qu'il n'a plus besoin d'être "individualisé" pour opérer. Les dirigeants de cette entreprise pompent en réalité du capital du sein de la communauté de celui-ci, grâce à diverses spéculations et à des manipulations de l’État. Dans une certaine mesure Le phénomène de désindustrialisation qui concerne tous les pays capitalistes les plus anciens (occidentaux et Japon) n'élimine pas l'industrialisation qui est intense en d'autres pays. Tout fonctionne à partir de la communauté matérielle implantée à l'échelle mondiale. En outre la désindustrialisation n'a absolument pas éliminé tous les maux dont ont souffert l'espèce et la nature par suite du développement du capital industriel. Encore une fois, seule une inversion – qui ne se réduit pas à une fuite de l'horreur – pourra permettre de tout résoudre.

131 A.Ure, Philosophie des manufactures,cité par K. Marx,, Fondements, t, 2, p. 208. Grundrisse. p. 581-5892. Je reporte également une partie d'une citation (située aux mêmes pages) de Ravenstone qui montre bien que les machines furent mises au point pour domestiquer hommes et femmes: «Elles (les machines, n.d.r.) ne sont pas utilisées en raison de la pénurie de travailleurs, mais de la facilité avec laquelle ceux-ci peuvent être mis à l'ouvrage en masse grâce à elles.»

132 A.Ure, Philosophie des manufactures, traduction française 1836, t.1, pp 30-31 (texte pris sur Internet). La citation précédente se trouve p. 19.

133 Le Capital, Livre I, t.3, p. 207; Werke, t. 23, p. 793.

134 Idem, p.209; Werke, t.23, p. 796.

135 Idem, p. 210; Werke, t.23,p.796. Dans les colonies la disponibilité en propriété foncière provoque «une métamorphose incessante de salariés en producteurs libres travaillant pour leur propre compte...». p.210, Werke, t. 23,p. 797.

136 A. Bordiga affirma que l'homme était le grand ennemi du capital dont il désirait le scalp. Mais il avait en vue un homme conservant encore une certaine naturalité.