É M E U T E

 

 

« Mais toutes les émeutes, sans exception aucune, n’éclatent-elles pas dans l’isolement funeste qui sépare les hommes de la Gemeinwesen (communauté) ? »

Karl Marx, 1844

 

 

 

Oui, toutes les émeutes, les rébellions, les troubles[1], les soulèvements, les insurrections, les révolutions, depuis des milliers d’années sans jamais, durant tout ce temps, parvenir à retrouver la Gemeinwesen, à retrouver la continuité. Tel est pour moi le constat au sujet de ce qui est advenu  en France, et je puis ajouter: rejouement de l’impossibilité de sortir de l’exclusion, de l’isolement, de l’enfermement, de la répression.

Étant donné que nous n’attendons rien de ce monde[2], nous n’avons pas à rechercher quelle peut-être la signification des troubles qui ont affecté les banlieues dans diverses villes en France en novembre 2005. Une telle recherche relèverait d’une herméneutique révolutionnaire couplée avec l’essai de prévoir l’éventualité de ce qui était nommé « reprise révolutionnaire », ou bien la prolongation d’une phase de contre-révolution. Or une telle approche de ce qui advient révélait la dépendance où l’on se trouvait par rapport au devenir de la société-communauté du capital; dépendance qui ne pouvait que renforcer la spéciose-ontose. Ce type d’herméneutique n’était pas le propre des révolutionnaires, on le retrouvait chez tous ceux qui cherchaient à trouver, au sein d’un événement donné, un sens, une signification devant permettre en quelque sorte de conjurer un devenir redouté, en un mot la catastrophe.

Rechercher des signes pour fonder un sens, une signification, relève de l’incertitude au monde, de l’angoisse à cause d’une menace inconsciente. La rupture avec la dépendance implique une dynamique de l’affirmation où ceux qui se distancient de ce monde essaient de vivre une autre réalité. Dés lors ils agissent et ne se limitent pas à réagir.

Ajoutons que la mise en jeu effective de ces deux herméneutiques contribua (et contribue), en définitive, à la récupération de ce qui avait pu menacer la société en place.

Pour exposer cela, je rappelle, d’abord, les thèmes fondamentaux de mon cheminement:le procès révolution est fini, nécessité d'abandonner ce monde, nécessité d'entreprendre un cheminement de libération-émergence, échec de la dynamique de sortie de la nature, échec des divers recouvrements, comme l'est de façon percutante le capital, déploiement de l'ontose-spéciose, le réel est inaccessible.

Le procès révolution est fini et la dynamique de lutter contre un pouvoir, qui domine et tend à structurer la société est également finie, du fait de la perception du mécanisme infernal qui a besoin d’oppresseurs et d’opprimés pour pouvoir se réaliser. En outre le désir de libération n’est pas l’apanage d’un groupe d’hommes et de femmes constituant la majorité de la population, les dominés, mais il existe aussi chez ceux qui dominent et forment la minorité. Disons qu’ils représentent le pôle de la domination au sein du mécanisme infernal. Dés lors il est important de percevoir comment une puissante dynamique de libération-émergence peut prendre de l’ampleur sans qu’il y ait un procès révolution conçu et vécu jusqu’à naguère comme celui par excellence de la libération. Je dis prendre de l’ampleur parce que ce procès est déjà enclenché depuis bien longtemps et devient plus manifeste depuis deux siècles mais lesté, et donc inhibé par la dynamique révolutionnaire.

C’est un devenir où il n’y pas d’ennemis, pas de violence sous quelque forme que ce soit, ni de réconciliation qui escamote les horreurs commises. C’est un devenir où s’impose une immense investigation sur les modalités de réalisation de ces horreurs qui dérivent de la répression sociale, parentale.

Á partir de là je peux me rapporter à ce qui advient et est advenu en France. Il s'agit de constater et non d'interpréter comme dit précédemment. Et ce qu'on constate, dans l’immédiat, c'est une manifestation de violence où hommes et femmes rejouent celle qu'ils ont subie individuellement au cours de leur ontogenèse (en élargissant quelque peu les limites du concept biologique) et collectivement au cours de millénaires. On a pu constater également auparavant une oscillation entre une mise en déréliction avec des mesures répressives portant sur les possibilités de survivre (baisse de revenus, suppression de garanties diverses) et des mesures réformistes s'efforçant en quelque sorte de panser des blessures. Les émeutes explosent à la suite d'un retour vers la déréliction, induisant à se poser la question de savoir pourquoi la dynamique réformiste ne peut pas être maintenue. La réponse est évidente. On a la manifestation d’un rejouement d'un point de vue positif, actif, les répresseurs ont besoin de remettre les réprimés dans la situation de déréliction où eux-mêmes furent placés et dont ils ont refoulé la souffrance qui en fut induite, d'où leur oubli d'une telle situation. De telles émeutes se sont produites auparavant en Grande-Bretagne ainsi qu'aux Etats-Unis. En ce qui concerne les jeunes, le phénomène est récurrent depuis 1956 (Stockholm).

Mais s'il n'y a pas à interpréter il y a nécessité de tenir compte des phénomènes dans toute leur dimension historique qui traversent la société-communauté actuelle. Un premier exemple est celui de l'assimilation, en France surtout, puis de l'intégration un peu partout dans le monde. En effet la mondialisation dont on parle tant s'opère dans le fait que beaucoup de villes ont une population mondialisée. Dans un article du Monde du 10 novembre 2005 concernant la ville de Francfort, il est indiqué que "Cette ville allemande où résident 27,4 % d'étrangers originaires de 169 pays, mène des politiques actives en faveur de l'intégration et du logement". On constate que depuis le milieu du siècle dernier l'assimilation a dû plus ou moins être abandonnée et laisser place à l'intégration, ce qui fait que, par exemple aux USA, l'espagnol devienne la seconde langue du pays. Mais cette faillite de l'assimilation s'accompagne d'une rigidification, au sein de divers groupements, sur l'identité et donc d'une augmentation des tensions. Derrière tout cela on va vers la perte de plus en plus de la concrétude et le fait que tout homme, toute femme, n'est défini(e), déterminé(e) que juridiquement, par l'Etat. Or, comme celui-ci tend à devenir évanescent, cela augmente l'insécurité de ceux qui sont intégrés. Cette insécurisation, dans un autre contexte, a été bien vue par Hanna Arendt lors de son étude sur le totalitarisme.

Lié à ce phénomène on doit voir celui du rapport à l'Islam. Et là il faut repartir de l'origine de celui-ci. On peut être assez d'accord avec Dante pour considérer que Mahomet provoqua un schisme au sein d'un immense espace social correspondant approximativement à celui occupé par l'empire romain et dominé par le christianisme. Toutefois, la compulsion de répétition fait qu'au cours du devenir de l'Islam se mit en place une récupération de ce qui avait été produit auparavant au sein du mode de production esclavagiste, récupération de la philosophie et de ce qui est nommé "science". Ce que les catholiques avaient opéré avec la philosophie et qu'ils opérèrent, ultérieurement, lors de la Renaissance, en ce qui concerne la "science". La solution de Mahomet consista à intégrer le mouvement de la valeur, à le limiter. Toutefois, au cours du temps ce qui s'imposa c'est une certaine régression de ce mouvement avec la réaffirmation d'une unité supérieure avec la formation des divers empires musulmans. L'Occident sortit de son impasse en passant au mode de production capitaliste. Par là, il dépassa l'aire islamique et en vint à la menacer totalement. Ce qui s'imposerait donc aux musulmans c'est d'opérer à la façon de Mahomet une intégration du capital afin de sauver l'Umma. Mais le capital ayant accédé à la communauté matérielle, s'étant autonomisé, ne peut pas être intégré. En conséquence les musulmans doivent "faire" avec le capital, comme le montre d'ailleurs l'activité des divers groupements islamistes. Autrement dit le capital a provoqué une réunification de l'aire qui avait été fragmentée par le schisme, mais toutes les tensions accumulées au cours du temps sont maintenues, et aggravées.

 Cette réunification résulte d’une sorte de convergence entre aire occidentale, productrice du capital, et aire musulmane. En effet au niveau du pays où le mode de production capitaliste s’est le plus développé s’impose de façon irrémédiable, non plus une nation, comme en Europe, mais une union qui est une forme de communauté tendant à intégrer toutes sortes d’ethnies, mais où, simultanément, les déterminations ethniques tendent à être niées (enrayer le communautarisme) et, de ce fait, la communauté tend à être abstraite et despotique, le despote se nommant le capital. Cependant, en rapport à sa mort potentielle, la nécessité d’une unité supérieure transcendante refait amplement surface. En conséquence l’aire occidentale représentée par les USA et l’aire musulmane représentée par les pays du Moyen-Orient présentent chacune une communauté et une unité supérieure transcendante, qu’il faut puissamment réactiver (donnée mystique) pour assurer le salut. À partir de là on peut percevoir que pointe la compulsion à retourner à ce qui exista avant la coupure. Dés lors la présence, particulièrement, des étasuniens en Irak termine un cycle historique. Les européens, bloqués par les arabes et les mongols dans leur expansion vers l’est, contournèrent ceux-ci et découvrirent l’Amérique. A partir du moment où leur implantation en ce nouveau continent fut accomplie, ils revinrent début du XIX° siècle s’opposer aux gens de l’aire musulmane en s’attaquant aux pays africains, puis aux pays arabes , surtout  ceux du Moyen-Orient, début du XX° siècle et, à la fin de ce siècle, l’intervention occidentale prend la tournure décisive dont nous voyons de nos jours le développement considérable[3].

Le problème de l’intégration de la Turquie à l’Union européenne (ici aussi la nation tend à être supplantée par l’union) se présente comme un cas particulier, exemplaire, de la relation de l’aire occidentale avec l’aire musulmane. Avant l'Islam, ce pays participe pleinement à la formation de ce qui sera appelé l'Occident. On peut remonter aux Hittites, au Mittani, mais j'insisterai sur l'importance de la Lydie, dans la genèse du mouvement de la valeur dans sa dimension horizontale, de la Phrygie et, évidemment des cités comme Milet en rapport avec le déploiement de la philosophie. On peut ajouter l'importance du mouvement chrétien, par exemple les Cappadociens, mais aussi les divers courants hérétiques, gnostiques. Donc le désir de la Turquie d'entrer dans la communauté européenne, ne participe-t-il pas d'un désir de rejoindre une unité perdue, une dynamique abandonnée?

Cela certes ne joue pas directement sur le comportement des français d'origine musulmane, comme d’ailleurs sur celui des autres français, mais cela intervient, ne serait-ce qu’à cause des peurs, et du phénomène inconscient de l’activation de la menace, dont les rapports entre musulmans et occidentaux sont les supports.

Il convient de tenir compte également de la tendance, déjà signalée, à l'évanescence de l'Ètat, ce qui facilitera un retour à ce que les juristes et les philosophes décrivaient sous le nom de l'état naturel. Et là nous avons une grande contradiction avec l'autre tendance qui est celle de tout assurer. La contradiction se révèle en même temps convergence. Convergence parce que cela signale que nous sommes dans l'insécurité totale, celle que se représentaient les philosophes et juristes, et qu’il faut, constamment nous assurer, nous rassurer. L’Etat avait d’autant plus d’importance que du fait de son rôle répressif il participait amplement au mécanisme infernal, et que par ses interventions réformistes, conciliatrices (conciliation et harmonisation entre les classes) il opérait comme un palliatif à ce mécanisme, exprimant l’utopie de pouvoir lui échapper. Ceci s’est fortement affirmé au siècle dernier avec l’Ètat-Providence.

Plus en profondeur se manifeste le phénomène de régression-dégénérescence de l'espèce. La régression veut dire le fait que chacun d'entre nous tend à revivre les traumatismes originels et de ce fait tend à redevenir, enfant, bébé, voire embryon[4]. Cela opère également en ce qui concerne l'espèce. Ainsi on peut citer comme exemples: l'extension de l'obésité (l'individu devient poupon qui désire être pris en charge par la maman), le Sida qui signale la situation de déréliction, l'absence de défense, de protection, mais aussi les troubles dentaires avec la perte des dents de sagesse, leur mauvaise implantation, le rétrécissement de la mandibule, son avancée ou son recul par rapport au maxillaire supérieur, les troubles au niveau respiratoire qui peuvent être liés à tout cela, tandis que les troubles de l'occlusion peuvent entraver la réalisation de la station verticale. Tout cela affecte de plus en plus de monde. Mais ce n'est pas récent. Weston A. Price dans son livre, Nutrition and physical degeneration, paru en 1938 et faisant état d'études remontant à vingt en arrière parle de tous ces troubles dentaires, et mentionne l'orthodontie. Il montre que tous ces troubles sont liés à la perte d'un mode de vie traditionnel et, en particulier, à l'adoption de l'alimentation occidentale. Il accorde donc beaucoup d'importance à la nutrition. Mais à mon avis il occulte totalement le traumatisme provoqué par le contact avec la civilisation occidentale. Et là nous retrouvons les émeutiers, fils et filles d'hommes et de femmes qui participaient à un autre monde que celui occidental. W. Price insiste sur un rapport entre ces phénomènes de dégénérescence et l'accroissement de la délinquance...Mais la délinquance n’est-elle pas une forme primaire, immédiatiste, d’émeute, exprimant l’enfermement dans le rejouement. Je pense que la régression n’est qu’un point de départ pour le développement d’une dégénérescence qui se présente comme un possible.

Le développement de la technique permet de pouvoir amplement régresser. Il nous faut aborder cela par un détour. Selon Julian Jaynes nos ancêtres entendaient des voix. Il fonde cette affirmation à l’aide de l’étude de la littérature grecque, de la bible, des textes sumériens, des psychoses et en faisant appel à la psychologie expérimentale. Ce qui m’intéresse se trouve en connexion avec le thème fondamental que nous exposons dans notre texte : la répression induisant domination et dépendance.

«Nous sommes des êtres conscients. Nous essayons de comprendre la nature humaine. L’hypothèse paradoxale à laquelle nous sommes parvenus dans le chapitre précédent est que, à un moment donné, la nature humaine était divisée en deux : une partie qui commandait, appelée dieu, et une partie qui obéissait, appelée homme. Aucune d’elles n’était consciente ; ce qui nous est presque incompréhensible[5]»

Les hommes entendaient des voix qu’ils ont interprétées comme étant les voix des dieux. J. Jaynes effectue un rapprochement avec ce qui se passe chez les schizophrènes. «  Les voix, dans la schizophrénie, entretiennent toutes sortes de relations avec le patient. » « Très souvent elles critiquent les pensées et les actions du malade. Parfois, elles lui interdisent de faire ce qu’il était justement en train d’envisager. » « Si nous avons raison de supposer que les hallucinations des schizophrènes ressemblent aux directives des dieux de l’Antiquité, il devrait donc y avoir une source physiologique commune, dans les deux cas. Il s’agit simplement, à mon avis, du stress[6]». Le stress était en relation avec les heurts entre groupements humains, avec la répression et avec la manifestation inconsciente de l’antique menace que vit l’espèce et qui détermina sa sortie de la nature. Pour surmonter l’état d’infériorité où hommes et femmes se trouvaient, ils firent appel à la surnature et, à un moment donné, ils inventèrent les dieux, opérateurs de la répression (c’est-à-dire l’imposition d’un devenir hors nature), mais aussi du salut. Le fait qu’il entendaient des voix venant d’un extérieur signifiait qu’il n’y avait pas encore eu d’intériorisation et donc pas de formation d’une conscience.

Ceci posé, quel rapport entre les voix entendues par nos ancêtres et celles que nous écoutons quand nous branchons un poste de radio, quand nous prenons un écouteur de téléphone ? Qu’est-ce qui se passe ensuite quand, avec la télévision, l’émetteur de la  voix devient visible ? La télévision devient-elle un substitut de la conscience ? Mais les choses deviennent encore plus spectaculaires, étranges avec les téléphones mobiles. hommes et femmes peuvent entendre des voix (dialoguer avec l’invisible), parler à ces voix, sans risquer de passer pour fous, folles[7]. Ultérieurement avec des téléphones plus sophistiqués, ils et elles peuvent voir les porteurs de ces voix, et le téléphone mobile devient la métaphore de la conscience, si ce n’est la conscience.  En outre, je constate l’impossibilité où sont hommes et femmes à vivre l’immédiat, il est nécessaire qu’ils, qu’elles soient connecté(e)s constamment à quelque chose, sinon c’est la dépression. Il faut qu’ils, qu’elles, disent leur vécu ou leurs préoccupations. Ils, elles, sont attaché(e)s, lié(e)s à quelque chose. Avec le possible de se brancher à Internet, il y a également la tentative de retrouver la continuité avec le tout. Avec le téléphone mobile, l’individu se pense repérable, non évanescent., comme, selon J. Jaynes,cela s’imposait pour nos ancêtres avec la voix des dieux.

Hommes et femmes voudraient-ils entendre à nouveau les voix afin d’être aidés; d’enregistrer le discours répressif; la conscience et le recouvrement n’étant plus suffisants pour accomplir leur procès de vie. Mais ne tendent-ils pas également à retrouver des comportements perdus comme parler en marchant, la marche et la parole étant complémentaires, toutes deux signifiant une progression. D’autres facteurs interviennent certes dans ce qui cause « l’essentialité » du téléphone mobile. Le désir de contrôler l’autre, par exemple, et par là de maintenir la répression. On ne peut pas occulter non plus la dimension de drogue. Beaucoup prennent des drogues pour écouter des voix, ce qui nous ramène à J. Jaynes. « Ecouter est en fait une sorte d’obéissance. Ainsi, ces deux mots qui proviennent de la même racine sont donc probablement le même mot, à l’origine. C’est vrai en grec, en latin, en hébreu, en français, en allemand , en russe et aussi en anglais, où le mot « obéir » vient du latin « obedire », qui est un composé de « ob +audire », c’est-à-dire entendre en faisant face à quelqu’un.[8]» Donc rejouement de la dépendance déterminée par la mise en déréliction originelle. La négativité de l’écoute se révèle bien dans le phénomène de la rumeur[9] . Hommes et femmes écoutent des voix qui leur suggèrent…L’utilisation du téléphone mobile peut amplifier le phénomène de propagation.

En conséquence même  une écoute profonde où l’écoutant réceptionne au mieux ce qu’énonce le locuteur, sans juger ni interpréter, peut être encore un support de mise en dépendance. Au lieu d’écouter, il convient donc d’être en continuité.

Enfin, pour conclure provisoirement et succinctement sur ce thème : le martèlement, tant sur le plan auditif que visuel , effectué par les publicitaires remplace, également, le harcèlement par les voix subi, selon J. Jaynes, par nos ancêtres.

Reste à se positionner par rapport à ces événements. Cela n’entraîne pas obligatoirement la nécessité d’intervenir, car l’intervention a souvent la dimension de la répression. Le monde tel qu'il est m'a été imposé dés que je suis apparu. Je n’en suis nullement responsable J'ai décidé de le quitter parce qu'il m'est étranger. J'ai involontairement contribué à son maintien et peut-être à son devenir dans la mesure où mon opposition en rapport à une perspective révolutionnaire a pu le renforcer. Mais j'ai voulu éviter le rejouement de sorte que quitter ce monde a impliqué: retrouver ma naturalité qui fut bloquée du fait de la répression parentale et sociale; faciliter la régénération de la nature; témoigner de cette dynamique de sortie du monde. Les événements en cours obligent à apporter des précisions et des compléments.

Pour cela, il nous faut entreprendre maintenant une autre investigation théorique de plus grande amplitude tant sur le plan historique que sur le plan des aires géo-sociales, en nous interrogeant sur le comportement des hommes et des femmes depuis des millénaires. Ils sont dans le conflit présentant des phases explosives comme les guerres où s’affirment l’hubris, la dimension maniaque, et des phases d’accalmies, de pauses, caractérisant la paix, ayant une dimension dépressive. Le conflit n’est possible que s’il y a perception d’ennemis, de menace, que si ce qui n’est pas soi mais autre, est support pour être vécu en tant qu’ennemi. Or Homo sapiens se fonde au travers du refus de la nature perçue comme menaçante, ce qui a un fondement du fait du risque d’extinction qu’elle encourut. Un tel refus entraîne la répression de la naturalité (désignée par certains par ce qui est sauvage) en chaque homme, chaque femme.

À la base de tout, se trouve la perception de l’ennemi, je veux dire par là l’affirmation d’un vécu où celui-ci non seulement opère mais est déterminant, tant sur le plan de l’individu, du groupe, de l’ethnie, de la nation, de l’espèce. L’ennemi peut être vécu réel, ou fantasmé ! Dans tous les cas il est nécessaire, parce qu’il est le tout autre (das ganze Anderes, sa dimension mystique), l’inconnu. Il l’est parce que la dynamique spécio-ontosique fait qu’on existe à partir d’un refus, d’une négation. Or l’existence de l’ennemi découle de la répression parentale. Tout ennemi concret ou fantasmé est en fait le support pour signifier l’ennemi fondamental, originaire, l’être naturel, la naturalité. Nous sommes fondés par la répression de notre naturalité, posée comme l’ennemie, l’obstacle à l’accession à l’être domestiqué, se plaçant hors nature. Réciproquement, nous sommes amenés à interpréter notre être naturel comme l’ennemi de la mère, du père qui doit nous faire accéder à la culture, à l’hors nature, afin de comprendre pourquoi nous sommes refusés, ce qui est fondement de l’irrationalité. Nous sommes ennemis de… et nous sommes coupables. On sort du stade où l’on est refusé en intériorisant l’ennemi. Il est en nous. La guerre est l’extériorisation amplifiée de ce conflit interne dont le support fondamental, avec lequel il est en continuité, est la lutte de l’espèce contre la nature. Détruire un ennemi serait lever la culpabilité, s’en défaire.

 «Essayer d’imaginer une guerre sans vous figurer au préalable un ennemi : c’est impossible. Que l’objectif soit une proie, une victime sacrificielle, un esprit malin ou un objet du désir, c’est l’idée d’ennemi qui mobilise l’énergie. La figure de l’ennemi alimente les passions de la peur, de la haine, de la colère, du désir de vengeance, de la furie destructrice ou de la concupiscence, en fournissant ce surplus d’énergie comprimée qui rend le champ de bataille possible.  (…) L’ennemi est l’accoucheur de la guerre[10]».

« Si la guerre s’origine dans l’Ètat, l’Ètat débute  avec la création d’un ennemi [11]».

La guerre, comme l’esclavage sont permanents. James Hillman se pose la question suivante: « Si la guerre est normale, l’est-elle parce qu’elle est enracinée dans la nature humaine, ou parce qu’elle est essentielle pour la société? Est-elle  fondamentalement l’expression de l’agressivité et de l’instinct d’autoconservation des êtres humains ou est-elle un prolongement du comportement grégaire, depuis les chasseurs jusqu’aux pratiquants des razzias et, pour finir, jusqu’aux coalitions d’hommes en des pays lointains?[12] »

Et il affirme : «Peut-être que, vraiment, on arrive au monde en sachant déjà tout, la guerre y incluse, non pas parce qu’on possède un instinct belliqueux, mais parce qu’existe dans notre âme la connaissance du cosmos, et que la guerre est  un des fondements du cosmos ».[13]

Á propos de l’esclavage, Viviana Pâques écrit : «Presque toutes les sociétés ont connu l’esclavage. On n’ose supprimer ce «presque» car on ne sait pas bien, lorsque l’esclavage n’est pas attesté quelque part, s’il s’agit  vraiment d’une absence ou d’une lacune dans notre documentation.[14]». En fait, des précisions qu’elle apporte ensuite, il ressort clairement que le concept de mise en esclavage, qui implique la perte de liberté et le fait de devenir la possession de quelqu’un d’autre, existe depuis toujours. Cela me semble très vraisemblable du fait même que dans diverses langues un même mot indique l’enfant et l’esclave. L’enfant est esclave, il est dépossédé de sa naturalité et dépend d’êtres qui l’ont refoulée. Il est condamné à travailler pour devenir un être adapté à un monde devenant toujours plus hors nature, un être domestiqué. De là l’ambiguïté  et le caractère contradictoire du travail, surtout quand il est posé en tant qu’élément essentiel d’une dynamique de libération. Ajoutons que la plupart des concepts comme ennemi, travail, etc., sont lestés de la confusion initiale où nous fumes placés.

Guerre et esclavage, qui sont en relation  étroite, dérivent de la dynamique de la répression. Mise en esclavage, infantilisation, domestication et dynamique de libération, devenir à l’indépendance et à la maturité alternent, comme alternent guerre et paix, de même que manie et dépression.

Revenons au concept d’ennemi qui a pour support initial tout ce qui fait obstacle à un développement donné, que ce soit pour l’individu ou pour l’espèce, d’où ses différentes figures : adversaire (challenger), opposant, contradicteur, etc. Du fait même de sa genèse, il renferme confusion et violence. La première apparaît dans l’ambiguïté de la désignation du support: est-ce moi (fondant la haine de soi) ou l’autre ? En fait, en général, s’impose une coexistence des deux, ce qui entraîne un désir de les séparer, de révéler qui est le vrai,  d’où l’épanouissement de la violence[15]. Grâce à la guerre, on parvient à saisir  l’ennemi véritable, à le connaître ; on sort de l’ambiguïté, de l’indécision, de la procrastination, d’une forme figée d’inchoation[16]à vivre, et on accède à une authenticité[17], renforcée du fait que les compagnons d’armes subissent le même phénomène, tandis que l’imminence du danger contraint à sortir de tout blocage, permettant  le dépassement de soi. De là on peut accéder au sacrifice (rejouement de celui de sa naturalité), au don de soi. La guerre donne lieu à de grandes souffrances et à leur exaltation . Or, la souffrance apparaît aux hommes et aux femmes comme étant nécessaire pour accéder à eux-mêmes, selon l’adage: « nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert ». En conséquence, tant du point de vue de soi que de l’autre (l’ennemi) la guerre est l’initiatrice par excellence.

L’ennemi c’est l’étrange, l’autre qui remet en cause (comme on le fut du fait de la non acceptation de notre naturalité[18]). Il surgit de la mise en place de la rupture de continuité  dont il réalise une anthropomorphose et son épiphanie.  «Enfin même quand ma subjectivité se lie au sein d’une amitié, d’un mariage, de la paternité ou de la maternité, ou au sein d’un serment, l’Autre demeure externe, défini comme non-moi[19]».

Moi et soi expriment la discontinuité qui permane en nous, un repli, une méfiance, euphémisme de la peur, la peur de l’inconnu, de l’imprévu, de la spontanéité. Or, devant le danger, l’individu peut retrouver celle-ci, de là une des raisons, selon J. Hillman, du « terrible amour pour la guerre ».

Surgi de la discontinuité, l’autre, l’ennemi, celui qui surprend, est un support pour le numen. La  guerre permet de revivre pleinement le moment mystique originel perdurant en tout un chacun sous forme d’empreinte. Nous avons déjà évoqué le dépassement de soi qui est comme un aller au-delà pour atteindre le numen, l’intégrer ou fusionner avec, et qui participe de la dynamique de transcendance (un essai de rétablir la continuité), de l’appartenance, à celle du sacrifice et du don de soi.

La guerre apparaît comme ce qui fascine et fait peur, shock and awe, comme le rappelle J. Hillman ; elle suscite le sublime qui participe pleinement de la mystique. «Le sublime conçu en tant que coïncidence stupéfiante du funeste et du beau dans un instant unique et exaltant, est venu de la nature, de la terre[20]». Pour parler du sublime les oxymorons s’imposent, comme lorsqu’il s’agit d’exprimer le mystique qui nécessite aussi les contradictions, la superposition des états, l’irrationnel. Ce n’est pas le lieu, ici, d’expliciter  ces thèmes. Je veux seulement souligner une donnée essentielle pouvant expliquer une cause du conflit au Moyen-Orient. Grâce à la mystique l’individu essaie d’aller au-delà de la coupure, c’est-à-dire de parvenir au moment d’avant son effectuation, afin de sortir de l’enfermement, du mystère. Le «tout autre» nous enferme en nous-mêmes, nous bloque, instaurant le possible d’une violence afin d’en sortir.

La dimension mystique de ce conflit[21] est un support pour l’espèce pour parvenir, pour ainsi dire, à la phase de sa conception, quand elle se sépara de la nature et se fonda dans le devenir d’errance où elle tente vainement de se saisir.

Lors du moment mystique originel, règnent la confusion la violence, la dépression, la colère. Autrement dit le conflit et la dépression sont inhérents au devenir d’Homo sapiens. Cela fait partie du contenu de la spéciose. Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi – Dépression et société[22] , indique deux modalités d’interprétation des troubles psychiques, celle de P. Janet centrée sur le «déficit» et celle de S. Freud centrée sur le «conflit». Toutefois dans la réalité on ne vérifie pas une manifestation exclusive. C’est parce qu’il ne peut plus assumer le conflit que l’individu rencontre la dépression (ce qui exprime d’ailleurs un rejouement). En outre il peut sortir de la dépression par la violence, donc à travers le conflit. La fatigue d’être soi se trouve en rapport avec l’impossibilité d’assumer une programmation tendant à donner une consistance à l’individu qui est  en rupture totale avec sa naturalité. Il ne peut plus effectuer le travail de domestication. Le fait que dans la vie courante la dépression semble l’emporter sur le conflit signale la fin des recouvrements et la tendance toujours plus nette à ce que le moment mystique s’impose, lequel ramène à la violence originelle pour sortir du blocage, pour refuser un advenu, aller au-delà de ce qui obsède, fascine, fait peur.

Depuis des millénaires, à travers les mythes et l’histoire, le conflit, la guerre, apparaissent permanents. La cause fondamentale en est la répression qui place tout être advenant en conflit plus ou moins intense avec ce qui le réprime. F. Renggli, dans son étude des mythes mésopotamiens, soutient, qu’ils expriment les luttes lors de la naissance, pour naître, pour exister, pour sortir d’un blocage. On retrouve cela dans les mythes grecs comme dans les épopées indiennes du Ramayana ou du Mahabharata, remplies d’épisodes guerriers, comme, par exemple, dans les films ou dans la série des Dragon Balls. L’espèce demeure bloquée.

La guerre, ainsi que la révolution, manifeste la forme la plus extrême du conflit qui se révèle omniprésent dans le procès de vie de Homo sapiens[23], ne pouvant se vivre et concevoir nature et cosmos qu’à travers lui. Luttes entre ethnies, entre races, entre classes, lutte pour la vie  couplée à la sélection naturelle (dynamique de la grâce), luttes au sein du sport[24], des jeux, des concours, au sein de l’économie, dans la passion, à quoi on peut ajouter les pillages, les enlèvements, les prises d’otages (variante de la mise en esclavage), etc., peuvent illustrer notre affirmation.

La modalité de nous positionner se dévoile maintenant. Nous n'avons pas à dire aux hommes et aux femmes ce qu'ils doivent faire, ni même souhaiter qu’ils fassent, ce serait de la répression. Mais nous pouvons exposer comment les choses devraient se passer en fonction de notre cheminement de libération-émergence. En rappelant le constat de la permanence du mécanisme infernal des rejouements avec l'accentuation de la répression, et donc avec l'insoutenabilité de la misère et des souffrances de populations de plus en plus nombreuses qui vivent la séparation fondamentale et insupportable vis-à-vis de la communauté (comme déjà signalé en 1968 avec le tract à propos des événements d’alors), il est bon de dire qu'on doit être amené à abandonner la dynamique de l'inimitié. Les répresseurs eux aussi cherchent à se libérer, à retrouver leur naturalité. Ils l’accomplissent en réactualisant ce qu'ils ont subi et en réactualisant un monde où il y a des ennemis. Donc je considère, comme cela a déjà été indiqué, qu'il ne faut plus penser qu'on a des ennemis –sinon on entérine l’infernal mécanisme - mais qu'on est en présence d'hommes et de femmes qui opèrent en définitive dans la même dynamique déterminée par ce mécanisme. Cela implique de s'ouvrir à la répression que ceux qui jouent le rôle de répresseurs mettent en place, non pour l'accepter mais pour éliminer un support. En effet le respect de leur ordre n'enraiera absolument pas le phénomène de dissolution qu'ils veulent conjurer, par peur d'une menace inconsciente, mais ils ne pourront pas se servir d'hommes et de femmes, placés hors de leur sphère, comme supports de culpabilité, leur permettant de tout occulter, escamoter.

Actuellement avec la répression ils pensent pouvoir éliminer la menace qui les travaille inconsciemment. Nous ne devons pas, par notre comportement, activer cette dernière et les lancer encore plus dans le rejouement.

L’espèce est en constant émoi, traversée d’émotions fort anciennes. On peut dire qu’elle se trouve dans un état de perpétuelle émeute, du fait qu’elle s’est édifiée dans le refus et que sa pensée est une pensée répressive. Elle ne peut pas vivre l’immédiat de son monde, de la nature, du cosmos, parce qu’inconsciemment elle y perçoit une menace qu’elle doit inlassablement vaincre. Tant qu’à son niveau comme à celui de l’individu, nous ne devenons pas conscients des traumatismes initiaux et ne réalisons pas que toute menace a disparu (même si elle peut s’imposer de façon imprévue, nous avons la capacité d’y échapper), et que nous n’avons pas d’ennemis, nous sommes condamnés à rejouer les grands cycles d’émeute-dépression. En retrouvant la continuité et la participation, les repères ne sont plus absolument nécessaires, en conséquence ami et ennemi n’ont plus de raison d’être, de même que guerre (manie) paix (dépression).


Jacques CAMATTE

Décembre 2005






[1]   Les troubles peuvent désigner aussi un ensemble de symptômes d’une maladie, qui peut avoir trouble comme synonyme : « La recherche de structures sous-jacentes est abandonnée, et le mot maladie remplacé par celui de trouble (disorder) ».  Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi – Dépression et société, Ed. Odile Jacob, poches, Paris, 2000. L’espèce humaine vit dans le conflit et se perçoit à travers le conflit.


[2]« Dans ce monde gros de catastrophes, il n’y a rien à attendre, pas même l’éclosion d’une de celles-ci. (…) que le refus de l’attente implique la compréhension complète intellectuelle-corporelle de l’impossibilité de réaliser quoi que ce soit dans ce monde. » Contre toute attente, 1978, Invariance, série III, n° 5-6, p. 123.


[3]  Je n’escamote pas l’intervention des occidentaux en Asie, particulièrement en Inde et en Indonésie, et dans l’aire qui était sous influence chinoise, de la Birmanie au Vietnam actuel. Toutefois, là encore, le heurt fut en grande partie avec l’aire musulmane.

          [En fait ce que nous nommons, historiquement, aire occidentale (à distinguer de l'aire occidentalisée) et l'aire musulmane (à distinguer de l'aire islamisée) font partie d'une seule et même aire: l'aire occidentale où surgirent  les mouvements de la valeur et du capital. C'est le retard dans l'implantation de ce dernier  qui fonde une certaine différence entre les deux aires initialement nommées. Sur le plan spirituel, nous percevons également l'unité de cette immense aire, qui put apparaître divisée: Christianisme et Islam  sont - sur le plan théorique - des hérésies de la philosophie grecque.Cette approche sera ultérieurement précisée. - mars 2010]


[4]  Á ce sujet voir, entre autres, les travaux d’Anne Dambricourt-Malassé, de Rosine Chandebois, particulièrement L’embryon cet inconnu, Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, 2004. Nous pouvons ajouter les théoriciens de la psycho-histoire.


[5]  Julian Jaynes La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit (titre anglais : The origin of consciousness in the breakdown of the bicameral mind, 1976), Ed, PUF, Paris, 1994, p. 103.


[6]  Idem, successivement p. 108, 110 et 113. Encore deux citations complémentaires « La fonction des dieux consistait essentiellement à diriger et à organiser l’action des situations nouvelles ».

    « L’esprit bicaméral, contrôlé par les dieux, s’est développé comme l’étape finale de l’évolution du langage. Et c’est dans ce développement que réside l’origine de la civilisation ».


[7]]   Il est même possible que les gens fassent semblant de téléphoner, afin de pouvoir « parler seuls » sans passer pour fous [mais ce faisant  ils retrouvent la dynamique  naturelle du cheminement où marcher, parler, penser, sont simultanés. - mars 2010]. En tenant compte de ce que dit J. Jaynes on peut suggérer que les idoles jouaient un rôle de téléphone. « Les premières effigies de l’histoire furent naturellement les corps soutenus des chefs, ou les crânes façonnés, dont nous avons parlé plus haut. Mais, par la suite, elles connaissent un développement étonnant. Il est difficile de comprendre leur importance évidente dans les civilisations où on les retrouve, sauf si on suppose qu’elles permettaient d’entendre des voix ». p. 193


[8]  Julian Jaynes, o.c, p. 117. Selon le Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, obéir vient du « latin oboedire  proprement « prêter l’oreille à » d’où « être soumis à »… .


[9]  Á la base d’une rumeur se trouve une remontée. Qu’il y ait perception de voix n’est donc pas impossible.


[10] James Hillman A terrible love of war 2004,, que nous avons lu dans sa traduction italienne : Un terribile amore per la guerra (Un terrible amour pour la guerre), Ed. Adelphi, Milano, 2005, p 38.


[11] Idem, p. 39.

[12]   Idem, p. 36.


[13] Idem, p. 56. Cf.aussi : « (…) la nécessité de la guerre est inscrite dans le cosmos. » p. 58


[14] Viviana Pâques, L’homme et l’esclavage, in Histoire des mœurs, t. III, Ed. Gallimard, Paris, 1991, p. 499.


[15] La dynamique des kamikazes peut-être interprétée comme celle d’éliminer simultanément l’ennemi  extérieur et celui intérieur.


[16]  Action qui est à son commencement, au moment où l’intentionnalité peut-être bloquée par l’indécision; ce qui, dés lors , suspend en quelque sorte l’agir. cf: Glossaire.


[17] « L’hypocrisie en Amérique n’est pas un péché mais une nécessité et un style. James Hillman, o.c, p. 239. Ceci fait pour ainsi dire écho à la citation d’H. Arendt qu’il a faite p. 171. « Arracher le masque d’hypocrisie dont l’adversaire couvre son visage, révéler les tortueuses machinations et les manipulations qui lui permettent de dominer sans utiliser les moyens de la violence – c’est-à-dire se lancer dans l’action au risque d’être écrasé pour proclamer la vérité – telles sont aujourd’hui encore les plus fortes motivations de la violence telle que nous la voyons se manifester sur les campus et dans la rue. » Sur la violence in Du mensonge à la violence, Ed. Calmann-Lévy, Presses Pocket, Paris, p. 165.

  Notons également la définition de la violence due au même auteur et que J. Hillman reporte page 170. « (…) la violence – l’acte accompli sans raisonner, sans parler, et sans réfléchir aux conséquences… ». o.c. p. 163. Elle désigne parfaitement la remontée de ce qui fut subi;


[18]Les quelques citations qui suivent explicitent que l’enfant est l’étranger, et que  l’ennemi possède un double support. Elles sont tirées de Un étranger à demeure d’Anne Bouchart Godard, in L’enfant, Ed. Gallimard, Folios-Essais, Paris, 2001. « A la violence faite à l’humain par le surgissement d’un bébé réel, désiré et fantasmé de longue date pourtant… ». p. 253.

  « L’enfant par les réactions individuelles et régressives qu’il entraîne, menace l’individu et la collectivité. Ils vont répondre par la violence en retour. » p. 257.

  « Cette «  mise à mort » de l’enfant sauvage au travers du bébé réel, dans le même temps, permet qu’une telle mise à mort ait de nouveau lieu en chaque membre du groupe. » p. 258

  « Le bébé est reçu comme étranger et inquiétant du fait du refoulement ; les dangers dont il menace par projection de l’expérience ancienne, sont à la démesure des fantasmes primaires ». p. 262.

  « L’enfant-dieu, à qui appartiennent les décisions de vie et de mort, déifiant ses parents est aussi l’objet étranger, inconnu, blessant par ses différences, et ses exigences sans contrepartie ». p. 263.

  « En tant que semblable et en tant que différent, le bébé fait violence à l’adulte ». p. 263.

  Les théories qui exaltent l’enfant en tant qu’enfant sauveur, complémentaires de celle qui affirme qu’il choisit ses parents, participent elles aussi à la dynamique de répression.


[19] James Hillman, o.c, p. 194


[20]J. Hillman, o.c., p. 146. Le texte consacré au « sublime » dans le Thésaurus de Encyclopaedia Universalis, 1968, renferme diverses notations révélant bien sa parenté avec le mystique. « (…) l’expérience émotionnelle, dans laquelle le sujet éprouve l’inaccessibilité de cet autre autour duquel s’est pourtant cristallisé le champ entier de ses visées… ». « Mais l’essence du sublime réside dans l’état de manque et de désemparement qu’il instaure, au niveau de l’intelligence et de la sensibilité. Le sublime crée une rupture pour engendrer un choc… ». « L’incertitude  constitue le lieu d’émergence du sublime ;».


[21]  J’ai déjà abordé ce thème dans Gloses en marge d’une réalité VIII.


[22]  Cette phrase synthétise bien, à mon avis, la pensée de l’auteur : « Le déprimé n’est pas à la hauteur, il est fatigué d’avoir à devenir lui-même. » p.11.Toutefois ce « lui-même » n’a rien à voir avec sa naturalité, mais avec un être déterminé par le devenir social. Au fond le travail n’est plus apte à réaliser la domestication.

  S.Freud n’a pas uniquement théorisé le conflit à l’aide de sa trilogie : ça, moi, sur-moi, à laquelle il convient d’ajouter, d’ailleurs, l’idéal du moi, qui peut correspondre au « projet » tant en vogue actuellement, mais aussi l’insuffisance , l’impuissance avec le concept d’hilflosigkeit. En outre A. Adler peut être considéré lui aussi comme un fondateur de la théorie de l’insuffisance, sans le réduire à cela, tant le conflit ne peut pas être escamoté.


[23] Il est difficile d’abandonner le conflit. « N’est-il pas vrai que l’unique victoire durable consiste justement à vaincre le cœur et l’esprit de l’autre ». J. Hillman, o.c, p. 213. Car vaincre implique qu’il y ait lutte.


[24] Où règne la pratique du dopage qui permet de se dépasser pour devenir plus « conflictuel ».