COMPLÉMENT SUR LA QUESTION CHINOISE

 

 

 

 

 

J’ai abordé quelque peu le développement social de la Chine dans des lettres, en particulier celle du 14. 01. 1972, accompagnée de considérations sur divers textes traitant du sujet (Invariance, Série III, n°2, pp. 39-55) et dans Remarques (Invariance, même n°, pp. 56-57).

 

 

Le 14.01.72

 

Cher Pier Paolo,

 

 

Le voyage de Nixon en Chine, puis en URSS, implique, signifie le débordement du capital qui tend à emplir tout l'espace planétaire non seulement sous la forme matérielle- sachliche, mais formelle, idéelle. La crise existe: elle veut l'unité à l'échelle mondiale. Il est évident que ce faisant il y a perte sur le plan démagogique, politique (en considérant la politique comme un élément de la représentation du capital, un spectacle situationniste), car l'opposition en deux blocs irréductibles c'était plus "payant" que cette unification; le jeu est toujours plus difficile lorsqu'il dévoile ses règles.

 

En Chine on doit passer par l'élimination de Mao; il est allé à moitié chemin et fera donc la fin de tous ceux qui procédèrent ainsi. Il le faut pour que l'orgie de capital puisse se donner libre cours. Mais pour donner à cette phrase un contenu qui ne soit pas une simple métaphore historique, il faut étudier la situation des paysans et leurs rapports au MPA et, alors, on pourra déterminer les chances qu'a le MPC (mode de production capitaliste) de se substituer au MPA (mode de production asiatique)..

 

Pour pouvoir envisager cette question, il faut tenir compte de ce qu'est le MPA: la communauté centrale qui englobe les petites communautés et tous les éléments, corps du céleste empire, qui le font fonctionner parce qu'ils sont intermédiaires entre les deux, mais n'ont pas existence autonome; en ce sens qu'ils seraient en liaison avec un mode de production en dehors du MPA, ou pouvant le nier. Ils sont immergés dans le corps total communautaire-ethnie représentant pour ainsi dire l'ensemble des chinois. À ce sujet ce qu'on appelle les féodaux parce que grands propriétaires fonciers - faudrait voir les modalités de tenure du sol, de propriété (?) - à mon avis, ne le sont pas. Je pense que dans l'immense Chine, il y a eu, en fait, convergence entre différentes unités importantes du MPA, les différents "royaumes" par exemple de l'époque des royaumes combattants, avant la formation unificatrice par les Tsin qui donnèrent le nom au pays. Dans chacune des unités géo-sociales il y avait un MPA typique, et, peut-être, il y a eu absorption de la fonction de l'unité supérieure de la part d'un de ces éléments, le Tsin en question (opération analogue, en quelque sorte, à celle aboutissant à l'équivalent général). Une fois prouvée la véracité ou non de cette affirmation, il y aurait à étudier évidemment, le fonctionnement précis de toutes ces unités et des intermédiaires. Tiens compte de la superficialité de tout ceci.

 

Bon, en acceptant cela, une fois que l'unité supérieure est détruite (1911) et que les bouleversements sociaux n'ont pas entamé profondé­ment les unités basales, que, d'autre part, se développe le parasitisme des compradores, celui des étrangers, etc., qu'est-ce qui va permettre à la Chine de fonctionner? Pour qu'il y ait une démocratie il faut qu'il y ait des individus, ce qui implique la destruction des rapports à la communauté... Alors? À mon avis, se posent deux questions strictement liées:

 

- Comment remplacer l'antique communauté supérieure?

- Comment détruire - dans un premier temps - les unités basales, par quoi les remplacer?

 

Pour que le MPC se développe, il faut qu'il y ait réponse positive, c'est-à-dire qu'il soit à même de faire quelque chose.

 

Une remarque tout de suite: étant donnés les rapports internationaux et les catastrophes économiques qui précèdent 1949, il est évident que la Chine ne peut pas voir le développement du MPC par le pôle valeur, mais cela sera peut-être possible par celui du travail-capital.

 

Avec la destruction de l'unité supérieure, au fond tous les chinois deviennent égaux; ils étaient esclaves de la communauté supérieure (le fameux esclavage généralisé indiqué dans les Grundrisse), ils sont libres; libres le sont surtout les petites unités, car il ne faut jamais perdre de vue ce point qui implique la non-autonomie de l'individu (celui-ci peut apparaître au sein de l'élément intermédiaire; voilà pourquoi les lettrés purent apparaître libres; l'élément intermédiaire a toujours plus de chance de s'autonomiser). Cependant quel peut être l'élément commun à tous ces êtres? C'est là, encore une fois, qu'on bute contre les unités basales. D'où, à mon avis, l'élément suivant: la dissolution des com­munautés basales implique que le phénomène aille jusqu'au bout: la prolétarisation totale de la population, la réalisation de la communauté travail.


Il faut donc détruire les anciens rapports sociaux et faire pénétrer simultanément une nouvelle représentation, des nouvelles catégories de pensée avec les fondements mêmes du capital: travail aux pièces, importance du temps quantitatif, émulation, importance de la technique et de la science. Dés lors on a les éléments qui pourront se connecter à la communauté; ils sont implantés même s'ils sont assez faibles, même si on n'a pas un développement prodigieux de la production, de l'industrialisation. La greffe est dés lors possible, la greffe du MPC sur la société chinoise. Il fallait inhiber les forces de rejet provenant du vaste corpus humain jadis enserré dans les petites unités - est-ce cela le sens de la révolution culturelle, en ce qui concerne son mouvement basal, gauchiste comme ils disent - et celles-ci dans celle supérieure?

 

Mais il faut brancher l'ensemble sur le système mondial (la communauté matérielle du capital) qui renforce le greffon en apportant la sève du capital mondial au corps social chinois - sens du voyage de Nixon à Pékin. Autrement dit, il y a certaines potentialités de développement capitaliste en Chine, à la base, mais pour qu'elles deviennent effectives le secours de l'Ètat (comme ce fut le cas en Occident) n'est pas suffisant, il faut celui du capital en tant que communauté mondiale; ce n'est pas pour rien que la Chine a été acceptée à l'ONU. Nous vivons donc le moment suivant: la greffe va-t-elle prendre réellement? Je crois que pour répondre à cette question il faut au minimum cinq ans.

 

Ainsi, Mao, en éliminant la gauche, permet la victoire de Chou En Lai, représentant du processus indiqué plus haut. Encore une fois le voyage de Nixon à Pékin n'est pas exclusivement un voyage stratégique: équilibrer la puissance de l'URSS, ou celle du japon; car les soviétiques pourraient reprendre un certain avantage et marchander leur aide aux E.U. (résolution de la crise), contre une position ferme de ceux-ci vis-à-vis de la Chine. En fait il y aura une intervention de Nixon afin de faciliter la greffe en Chine (à ce propos Amadeo disait que les russes s'étaient vendus aux USA pour quelques millions de dollars, à mon avis il y a eu objectivement intervention de la communauté capital non encore parvenue réellement à sa domination pour faciliter le développement du MPC en URSS et c'est un point à préciser).

 

Le MPC dans son ensemble en tant que communauté matérielle n'a pas intérêt à une lutte URSS- Chine qui pourrait enrayer le développement du MPC dans ce dernier pays, une fois que les antiques rapports sociaux sont détruits car, il est vrai que, tant que ceux-ci son en place, le MPC peut avoir, au contraire, un intérêt à son non développement dans des aires données. Il faut préciser que je parle des tendances objectives et que cela a une faible importance de savoir s'il y a conscience des processus en acte. Ainsi il se peut donc que l'URSS veuille faire une guerre préventive à la Chine afin de s'assurer définitivement mainmise et puissance sur l'Asie (cf. Rapport de la Russie à son exigence milita­riste), mais le système capitaliste dans son ensemble risquerait de graves secousses, d'où l'on voit les USA prendre partie en quelque sorte pour la Chine, tout en restant hostiles, en maintenant la guerre du Vietnam - raisons de valorisation, mais aussi raisons militaires et économiques vis-à-vis de la Chine.

 

Sans oublier l'effet énorme que cela pourrait avoir sur l'Inde. Dans les discussions Chine-USA, USA-URSS la nécessité d'éviter un bouleversement dans le sous-continent sera peut-être un élément fondamental.

 

Ceci a été rédigé en notes rapides en octobre 1971. Il est évident que la guerre indo-pakistanaise a apporté des éléments nouveaux. Il y a affirmation de ce rapprochement sino-étasunien dans le sens indiqué plus haut; l'hostilité des USA à l'Inde c'est aussi celle à la révolution par le haut en ce pays. La victoire des hindous les met à mon avis dans l'obligation de prendre au sérieux la révolution par le haut amorcée par Indira Gandhi, car Gandhi et Nehru ne firent que l'effleurer. Voilà pourquoi à mon avis ces évènements ont une grande importance.

 

J'ajoutais dans mes notes de cette époque des considérations sur les possibilités de pression sur l'URSS, la Chine et l'Inde de la part des USA; en ce qui concerne la politique monétaire mondiale. Cependant, là, on a affaire à une question très peu dévoilée et donc très délicate.

*   *   *

Quelques commentaires à des articles de GUILLAIN.

 

Si l'on peut se fier aux données fournies par Guillain, il est correct de dire qu'on a réellement une dictature du prolétariat en Chine, même si le prolétariat classique est minoritaire. Ceci évidemment en ce qui concerne le contenu; mais on précisera.

 

En France et en Allemagne 1e prolétariat aussi était minoritaire. Il y avait une paysannerie abondante au moment où Marx et d'autres auteurs socialistes parlaient de dictature du prolétariat. Le cas de la Russie peut servir aussi de référence.

 

Un des points importants est la question de l'argent, de la monnaie. Guillain semble croire qu'on aille vers l'abolition de l'argent en Chine. Or, là, il ne faut pas être pressé dans un sens comme dans l'autre. Est-ce que Marx prévoyait une élimination immédiate de la monnaie en 1848? Même le bon de travail dont il est question dans la Critique du programme de Gotha n'est pas une suppression immédiate, en ce sens qu'on est encore sur un plan mercantile et, d'autre part, les conditions étaient certainement plus mûres dans les années 70 du siècle dernier en Europe que dans les années 70 de ce siècle en Chine. Cette remarque uniquement pour rejeter tout a priori et essayer de voir ce qu'il y a. Considérons quelques points mis en évidence par Guillain:

 

- refus de la voiture, de la publicité, etc.,

- limitation des naissances et éviter l'exode rural, avec essai de mobiliser les paysans libérés vers des entreprises implantées à la campagne (sauver les paysans),

- éviter les megalopolis,

- énorme pression de l'endoctrinement.

 

Il en conclut que la Chine fait quelque chose de tout à fait nouveau autre chose que ce qui se fait ailleurs. Il en vient presque à penser à une troisième voie autre que capitalisme ou communisme. Or, ici il y a un point important: la théorie structuraliste postule justement qu'il n'est pas obligatoire que l'humanité passe au communisme, qu'il peut y avoir autre chose entre communisme et capitalisme, non d'un point de vue diachronique car cela ne ferait qu'éloigner l'échéance du communisme mais du point de vue synchronique. Ainsi il y a une exigence profonde de tous les théoriciens à quelque niveau que ce soit de nier le passage du MPC au communisme; c'est l'argument du futur venant compléter symétriquement celui du passé: le marxisme ne peut pas rendre compte des sociétés sans écriture. Cependant si nous nions qu'il puisse y avoir une autre issue, nous ne pouvons pas nier qu'il y ait des particularités originales et ce pour le passage au MPC comme pour celui au communisme. Le cas de la Russie nous a montré à quelles conneries et quelles paralysies peut conduire la volonté d'appliquer un matérialisme historique d'autant plus caricatural qu'il est déjà caricature de ce qu'il veut exprimer.

 

Si on généralise la condition de prolétaire en donnant un salaire uniforme, donc en détruisant la hiérarchie (en fait, pour le moment, les chinois la réduiraient grandement) en imposant un travail manuel pour tous, on réalise le programme proposé par les communistes au siècle dernier.

 

En ce qui concerne les paysans (pour en revenir aux propositions de Guillain) Marx n'a jamais parlé de leur extinction immédiate, ou de leur expropriation immédiate; la question de maintenir des hommes dans un certain univers naturel est délicate. Une certaine liaison -industrie agriculture n'est pas non plus en contradiction avec le programme du siècle passé.

 

Autrement dit on a toujours affirmé assez mécaniquement qu’étant donné l'absence de mouvement prolétarien, les aires non blanches, devraient connaître des révolutions anti-formes précapitalistes, donc des révolutions capitalistes mais, et ici, hypothèse, par suite de la maturation sociale mondiale, n'y aurait-il pas possibilité de révolutions évoluant déjà dans un au-delà des formes capitalistes, les court-circuitant sans pouvoir les réaliser et donc réellement les dépasser. Le fait qu'elles ne puissent pas être des révolutions communistes n'implique pas obligatoirement qu'elles doivent être des révolutions capitalistes pures, provocant une récapitulation, à quelques données prés, des vieilles révolutions bourgeoises; on aurait simplement remplacé la bourgeoisie par le prolétariat comme classe support de la transformation sociale (ce qui je dis là est d'ailleurs critique envers moi-même et ne vise pas uniquement les méchants autres). Il faut, à mon avis, individualiser en quelque sorte un caractère d'irrationalité historique de ces révolutions, leur porte-à-faux. Et cela ne peut dériver que de ceci: énorme difficulté du dévelop­pement du capital, corrélative à la persistance de modes de production puissants autre que le MPC; énorme défaite du prolétariat occidental qui seul pouvait réaliser la greffe d'une société communiste et donc de quelque chose de pur (pas de données mixtes) dans ces pays... Reprenons en faisant une citation de Guillain:

 

«La participation ouvrière peut même aller plus loin. Les conceptions maoïstes revigorées par la révolution culturelle, encouragent les travail­leurs à être les créateurs mêmes de leurs entreprises, les initiateurs de ses transformations, les inventeurs de ses machines.»

 

Ceci fait inévitablement penser aux organisations d'entreprise, aux conseils; les ouvriers ont leurs entreprises qu'ils ont même créées!

 

En reprenant ce qui est dit plus haut: le développement du capital doit se faire par le pôle travail, il est possible de comprendre cela. En outre, si la communauté supérieure est le capital (aidé avons-nous dit, peut-être même représenté, par la communauté mondiale) alors on comprend que cette dictature du prolétariat est inhibée dans son mouvement de devenir possible au communisme. Mais alors il faut aussi remarquer toute l'inversion par rapport à l'Occident: la dictature du prolétariat posée en fin de course du capital, ici, au début, et ce, de façon plus nette qu'en URSS (là, la phrase de Milioukov que tu cites, vient inévitablement à l'esprit: en Occident les classes ont produit 1'État, en Russie l'État a créé les classes). Mais alors on voit une possibilité du triomphe du structuralisme: au fond le développement social est celui d'une combinatoire de rapports sociaux et on peut faire une analyse structurale (grâce à la mathématique moderne, en particulier la théorie des catégories dont parle Lévi-Strauss) de tous les modes de production possibles et surtout en peut le faire en étudiant la combinatoire des rapports actuels en démontrant la non-possibilité du communisme. Il y a là un point extrêmement délicat et que j'avoue n'avoir pas vu quand j'ai abordé l'étude du structuralisme. I1 y a évidemment une réponse car la combinatoire ne peut s'opérer qu'en faisant appel non à des éléments purs homogènes comme ceux d'un ensemble défini dé façon mathématique; ceux-ci sont définis selon la loi du oui ou non (fait partie d'un ensemble tel élément s'il a telle propriété, il n'en fait pas partie s'il ne la possède pas). Ainsi il ne peut pas y avoir structurellement des éléments qui puissent à la fois être du MPC et du commu­nisme; pour les structuralistes, notre affirmation que le capital dépasse ses limites n'aurait aucun sens. Alors qu'avec la théorie du capital intégral, et c'est là le point intéressant,  cela est possible. Mais ceci ne serait qu'un argument de méthode sur leur propre terrain. Il faut montrer la possibilité d’une telle analyse et par là même expliciter toute l'insuffisance.

 

En revenant à Guillain, la question de la démocratie ne serait pas non plus antagonique à dictature du prolétariat; le manifeste parlait bien d'une conquête de la démocratie...

 

Cependant à la lecture de ces articles, on a l'impression que se dégagent en Chine les éléments qui permettront la domination d'une dictature impersonnelle, la communauté capital. Sinon, ce sera une situation confuse, grosse de possibilités révolutionnaires sans pour cela réellement déboucher dans la révolution.

 

La lutte des classes en Chine bureaucratique. P. Brune. S.B., n° 24

 

Tout d'abord les réquisits théoriques de Brune: bureaucratie et capitalisme d'État avec une variante bureaucratique. Il y a tout d'abord une petite contradiction entre l'affirmation donnée page 37: «La Chine n'est pas une exception historique» et «La nature de la révolution qui en 1950 a abattu le pouvoir de Tchang-Kai-Shek défie en effet toutes les analyses marxistes traditionnelles.»

 

Mais ceci n'a pas beaucoup d'importance, ce qui l'a plus c'est l'imprécision initiale qui commande le reste du travail. En effet, après la première phrase indiquée plus haut, on a ceci:

 

«Au contraire, son développement ne fait que reproduire dans ses lignes fondamentales un processus plus général qui, dans son cheminement contradictoire, tend d'abord à substituer de nouvelles formes d'exploitation aux anciennes pour déboucher ensuite sur une mise en question radicale des ces nouvelles formes d'exploitation par le prolétariat et les paysans.» C’est une formulation presque de révolution permanente; sa généralité dans toute la première partie est telle qu'on n'a rien à redire, mais dés que Brune parle d'action du prolétariat et des paysans, on peut se demander dans quel milieu social ils interviennent; d'autre part, est-ce que cela s'est fait partout ainsi?

 

Je signale cela uniquement pour mettre en évidence la faiblesse fondamentale, structurale selon moi, de ces articles, en dépit de certains points intéressants.

 

On entre de plein pied dans une société chinoise dont on ne précise pas la nature sociale, on parle de bouleversements capitalistes. D'autre part, et c'est essentiel, quel fut le caractère de la révolution de 1911, quels furent les rapports de production après la révolution? Comment se fait-il que la Chine semble démarrer avant la Russie et qu'en fait elle semble avoir pris un chemin de développement beaucoup plus long?

 

Brune dit qu'il s'est formé un capitalisme d'État; il parle de monopoles; puis, il y a ceci qui me semble déterminent non pour sa thèse, mais pour la mienne:

 

«Quelques années ont suffi pour que le grand capitalisme chinois devienne une organisation de trusts monopolistes reliés entre eux par des alliances familiales - les fameuses quatre grandes familles - qui on fait de l'appareil de l'État nationaliste leur instrument docile et leur quasi-propriété. Ruinée par les monopoles, la bourgeoisie chinoise s'est fonctionnarisée.» p. 37.

Ceci montre à mon avis l'impossibilité de développement du capital en Chine. En effet rappelons que le capital usuraire et le capital commercial sont des formes antédiluviennes du capital, qui sont comme des formes sans contenu parce qu'elles ne dominent pas le procès de production. Sans modification profonde des rapports sociaux, il n'était pas possible d'avoir une formation du MPC, c'est-à-dire formation de procès de production élémentaires qui soient procès de production du capital; il fallait fondamentalement séparation des travailleurs de la terre, de leur moyen de production. C'est pourquoi il n'y eut en fait dans ce que décrit Brune qu'une domination toute formelle qui, au bout d'un certain temps, régresse et le fit vers les formes classiques du capital usuraire et commercial; intéressant à ce sujet l'importance des compradores qui sont effectivement des éléments possibles uniquement parce que le mode de production capitaliste n'a pas réussi à s'implanter. Ils commercialisent, livrent dans la circulation générale des marchandises, des produits qui ne furent pas engendrés en tant que marchandises: il y a récupération de plus-value, mais non production.

 

Je mets ceci en liaison avec une affirmation que j'ai souvent faite: peut-être que le capitalisme ne pourrait se développer en Chine que lorsque le capital s'est constitué en communauté matérielle. Il fallait détruire l'ensemble des unités englobées dans l'unité supérieure. Celle-ci disparaissant, d'autres pouvaient la représenter. Mais il n'y avait plus dés lors de rapports organiques avec les unités inférieures comme lorsque le MPA était sain.

 

La formation d'unités élémentaires ou leur reformation, leur résistan­ce à la transformations sous-tendait la réalité de cette unité supérieure devenue factice (depuis 1911) maintenue grâce à des rapports avec l'étranger.

 

La tendance à l'autosubsistance, donc à former des unités se manifeste après la révolution en 1950.

 

«Cette tendance des paysans à se replier sur une économie purement familiale a du reste été accentuée par la disproportion croissante des prix agricoles et des prix industriels.» p. 46.

 

«En fait le fonctionnement du grand capital est devenu complètement indépendant de la production industrielle chinoise; c'est dans la spéculation financière et le marché noir des produits américains que les quatre grandes familles ramassent leurs derniers milliards.» p. 39.

 

Il est intéressant de noter que l'usure se fait aussi bien sur le dos de paysans chinois qu'aux dépens en quelque sorte du capitalisme (ici étasunien) il est évident que là il rejoint la spéculation active durant la phase développée (peut-être la fameuse phase finale où il est en même temps fleurissement du gangstérisme) du capital. Ce phénomène s'est d'ailleurs répété plusieurs fois dans d'autres pays que la Chine. Car, il ne faut pas l'oublier le capital usuraire et le capital commercial non fondé sur la production capitaliste tendent inévitablement à faire comme s'il n'y avait pas de procès de production.

 

De façon concordante il note que: «les forcés de révolution prolétarienne déclinent et se désagrègent...» p. 39.

 

Ailleurs: «Une nouvelle couche de paysans riches se reconstitue qui se subordonne les plus pauvres par l'intermédiaire de l'usure et du commerce des grains.»

 

Je crois qu'il faut comparer ce phénomène à celui de la formation des koulaks en Russie comme je te l'indiquais dans ma dernière lettre: À partir de là on comprend cette remarque, à mon avis, absurde «Cette contradiction entre le capitalisme bureaucratique et la production bourgeoise ou marchande se manifeste avec une acuité particulière dans les rapports entre la ville et la campagne.»

 

Même la remarque suivante:

 

«Augmenter les traitements sans arracher la production à sa stagnation c'était retomber dans les anciennes ornières et marcher droit vers un conflit avec les masses populaires. Il n'existait pas d'autre issue pour les couches sociales, dont les caractères particuliers de la crise et de la révolution chinoise avaient fait une nouvelle classe dirigeante, que de se lancer à corps perdu dans une politique d'industrialisation pour se donner les moyens d'exister comme classe privilégiée.» (p. 44), va encore dans le sens de ma thèse; car cette couche sociale n'a pas plus d'impact socio-économique que ne pouvait l'avoir les classe des lettrés-mandarins (classe mis ici pour groupe ou couche) et il n'est possible pour elle d'avoir existence - il ne s'agit pas uniquement de traitements plus ou moins élevés - que si elle se branche sur un corpus nouveau où, avec un autre contenu en quelque sorte, elle va jouer 1e rôle des mandarins, etc...

 

Pour que ceci prenne toute sa validité il faut reporter ce passage - très intéressant - sur le passage des fonctionnaires à la révolution: «Dans les villes, les fonctionnaires qu'on ne paie plus, les bourgeois exaspérés par les pillages du KMT sabotent les mesures de défense et se mettent au service du nouveau pouvoir dont l'implantation suit pas â pas l'avance de l'armée rouge. Lorsqu'en 1950 celle-ci atteint les frontières du Vietnam, elle n'a pas vaincu la Chine nationaliste en écrasant ses armées. Elle a intégré et absorbé son appareil, province par province, ville par ville. Au moment où Tchan-Kai-Shek et sa clique fuient à Formose la presque totalité des armées nationalistes y compris des généraux et quelques millions de fonctionnaires du KMT se sont ralliés au nouvel État.» p. 41.

 

Ce passif, reliquat d'une impasse antérieure sera déterminant pour le développement ultérieur. Selon moi, une fois l'unité supérieure détruite on ne peut reformer quelque chose de stable, de capitaliste (puisque le mode de production dominant est le MPC à l'échelle mondiale), qu'en réalisant à la base un égalitarisme féroce, et en mettant au travail tout le monde pour réaliser l'accumulation, donc le développement du capital, pôle travail. Il faudra mâter coûte qu coûte cette couche... sans pour autant aller trop loin, sinon le capital ne peut même plus se développer. Des groupes de gauche ont dû toujours opérer en Chine et étaient peut-être sur la base de positions qui pourraient être proches des nôtres.

 

La Chine à l'heure de la perfection totalitaire, n° 29, de Socialisme ou Barbarie.

 

Il y a un point important dans cet article c'est la militarisation du travail. Quoi qu'en pense Brune, il y a ici quelque chose qui n'est pas en contradiction avec ce que dit Marx dans le Manifeste puisqu'il parle lui aussi d'organiser des armées du travail, et Trotsky reprit cela... Mais ce qu'il y a de plus intéressant dans la question des brigades et de la militarisation du travail dans l'agriculture c'est que ce n'est peut-être qu'au travers de rapports frustes comme ceux de l'armée qu'il était possible de réduire les anciens rapports sociaux et de créer quelque chose à la place, d'inhiber le plus possible cette reconstitution d'unités s'autosuffisant; Cf. en particulier les pp. 76-77 et 80, voici un échantillon:

 

«Cependant si la tendance à transformer les travailleurs en soldats de la production est commune à tous les régimes capitalistes, la rupture des liens familiaux a été en Chine plus brutale que partout ailleurs et la subordination de la vie quotidienne de chacun à la production y est plus systématique et plus cruelle que dans n'importe quel pays.»

 

La militarisation du travail concernait surtout l'industrie et, d'autre part, elle ne touchait pas la vie privée; ce que Brune appelle peut-être la vie quotidienne. Celle-ci avait été remodelée par le développement du MPC. Plus il est nécessaire d'accélérer le processus et de se substituer au processus social lui-même, plus il devait y avoir militarisation, despo­tisme, totalitarisme (cf. le cas de l'URSS). Je dois ajouter une précision: il y eu militarisation du travail dans l'industrie, mais Marx l'envisageait pour l'agriculture. Là on peut dire que c'est une revendication purement capitaliste, non pas parce qu'elle fut réalisée par le Capital, mais parce que nous ne voyons pas apparaître une nouvelle communauté intégrant industrie et agriculture au sein d'une nouvelle répartition des hommes dans la nature.

 

Cette donnée explique la nécessité d'une volonté intransigeante et pour ainsi dire inhumaine. On a souvent rappelé les propos de Mao disant que les chinois étaient une page blanche et qu'il fallait y écrire le «nouveau». C'est un volontarisme excessif qu'on a reproché au bolchevisme et à Staline (cf. introduction des Cahiers du Communisme de Conseil n° 3).

 

Je pense qu'il faudrait en profiter pour situer la donnée totalement dépassée du programme de 1848, son aspect réformiste révolutionnaire et enfin que, maintenant, décidément, i1 ne s'agit plus de construire mais de détruire; donc il ne s'agira pas de créer des armées... Cela correspondait à une immaturité des rapports sociaux qu'il fallait en quelque sorte créer en en créant les conditions à leur manifestation. Maintenant ils se manifesteront directement.

 

Il semblerait en tenant compte de toute l'évolution (c'est une note d'octobre 1971) au cours de la période démocratique: les 100 fleurs, les Communes, la révolution culturelle (1966-70) qu'il y ait un double mouvement entre ouvriers-paysans d'un côté et le parti de l'autre avec comme élément déterminant au cours de la révolution culturelle: l'armée. Ce double mouvement aboutit à une dictature du prolétariat; malgré elle la couche dirigeante tendait à s'autonomiser et à singer le capital occiden­tal mais elle est obligée de niveler et de se mettre plus ou moins (à l'exception des plus élevés) dans la masse. Au fond n'est-ce pas l'impos­sibilité d'une classe, au sens classique du terme, à se former; i1 y aurait une domination impersonnelle de l'unité supérieure devenant de plus en plus le capital. A nouveau on aurait l'esclavage généralisé! Ici une certaine convergence avec l'Occident où l'on a, mais avec des déterminations et un contenu différent, la même chose. Pourquoi dire: pas de classe au sens traditionnel du terme? Parce que pour parler de classe il faut qu'il y en ait au moins deux; la société est divisée en classes! Voilà pourquoi pour sauver la théorie des classes sous sa forme classique tout le monde sent le besoin de créer une classe qui fasse l'opérateur logique, le complémentaire nécessaire: la bureaucratie.

 

Dés lors le phénomène de restauration qu'on a connu après diverses révolutions se manifesterait en Chine avec le retour du despotisme asiatique, mais en ayant un autre contenu; et, enfin, il ne faut pas oublier la convergence essentielle entre cela et le despotisme du capital. On a donc un devenir du capital par l'intermédiaire de la domination du travail. Il y a ainsi des éléments de la domination formelle du capital telle qu'elle se manifesta en Europe: prépondérance du Capital variable, par exemple, prépondérance du travail vivant sur le travail mort. Or, ceci est exacerbé par l'énorme population.

 

La figure du paysan telle qu'elle a été modelée par les communes et la - révolution culturelle   (en se méfiant toutefois   des informations fournies) apparaît très différente de celle des paysans d'Occident en ce sens qu'il devient prolétaire et paysan; il est salarié et a un lopin de terre (selon les conditions générales une des figures peut l'emporter). La formation de ces communes n'est-elle pas liée à la résistance communautaire des paysans? D'autre part le kolkhoze lui-même ne participe-t-il pas de ces données?

 

Maintenant quelques remarques de moins grande amplitude:

 

- importance de Liu-Chao-Chi dans le grand bond en avant, alors que l'historiographie a souvent présenté le contraire (cf. p. 69, 72, 85, 88); énorme mouvement des ruraux vers les villes: fuite devant les mauvaises conditions de vie à la campagne; d'où, réponse des autorités: limiter ce phénomène; empêcher la formation de grandes villes pour éviter les perturbations provoquées dans les campagnes par ces départs massifs.

 

- empêcher les concentrations révolutionnaires.

 

En Russie la fixation des paysans dans les kolkhozes freina aussi un mouvement similaire. À l'heure actuelle, encore, il faut accomplir des formalités très compliquées pour pouvoir quitter la campagne (nécessité d'un passeport). Il y a certains aspects de la kolkhozianisation qu'il faut revoir.

 

Ici c'est le moment de faire remarquer que ce que Guillain considérait comme un acte révolutionnaire conscient, tendant à faire en sorte que la Chine ne fasse pas les mêmes conneries que l'Occident, est en fait un acte contre-révolutionnaire, visant à empêcher l'extension des mouvements révolutionnaires. D'où, les chinois ne feraient-ils pas du réformisme? Peur de développer impétueusement un prolétariat et de ne pas pouvoir 1e contenir, par suite d'une impossibilité immédiate d'intégration. Alors il y a freinage du procès d'expropriation d'autant plus qu'au niveau chinois il y aurait vite des villes de 80 millions d'habitants; comment nourrir ces hommes? Nécessité d'un gigantesque travail de construction de routes, de chemins de fer en des lieux précis sans avoir encore organisé un véritable réseau de communications pour tout le pays. Ce que je dis pour la Chine est valable pour l'Inde (de là, à mon avis, cette révolution par le haut comme indiqué au début de cette lettre). Il y a donc un réformisme style japonais. Le japon n'a pas procédé (plus précisément n'a pas connu) une destruction énorme des rapports sociaux, de telle sorte que les rapports de type féodal ont servi de porte-greffe au procès de production capitaliste. Ce n'est que maintenant que ceci est remis en cause, mai cela a permis la greffe du capital sur la société féodale japonaise (ici cela pose un éclaircissement à donner pour le passage d'un mode de production à l'autre qui peut se faire sans révolution violente).

 

- Chine et manque de bras au moment de la mise en place des communes et du grand bond en avant; Amadeo avait développé le même point.

 

«Manquant de tout, les communes se replient sur elles-mêmes; essayent de vivre par leurs propres moyens et ce glissement vers l'autarcie achève de désorganiser la circulation des produits.» p. 87.

Ceci confirme ce qui est dit précédemment sur la tendance à la reformation des unités basales s'autosuffisant. Cependant encore une remarque: s'il n'y a pas d'expropriation, rejet des paysans de leur milieu, donc non séparation draconienne de l'agriculture de l'industrie, il ne peut y avoir un vrai développement du MPC; or la puissance dé la population et la peur des troubles inhibent le mouvement de séparation. Mais le capital arrive à refaire unité agriculture-industrie médiatisée par un développement énorme des échanges: première phase; seconde phase (se qui se manifeste surtout aux E.U.) remplacement total des produits agricoles par des produits de synthèse, ex: fabrication de protéines à partir du pétrole; c'est l'industrialisation totale de l'agriculture. En Chine ce dernier stade est impossible à réaliser même avec une intervention massive du capital mondial; ce ne peut être qu'une solution lointaine. Cependant pour être complet il est nécessaire de soulever cela, pour être à même de mieux situer le devenir probable...

 

L'article de Brune est plus une description qu'autre chose. Il finit sans conclusion, sans remarque essentielle. Il y a une constatation-interprétation: le régime a été ébranlé pour la deuxième fois. Cependant son analyse me confirme dans l'idée que le rôle des paysans sera plus important en Chine qu'en Occident et qu'avec les ouvriers, ils ont joué à un niveau plus élevé un rôle semblable à celui des sans-culottes.

 

Il me faut revenir toutefois sur l'intégration du prolétariat. Brune et S. Leys (Les habits neufs du président Mao) présentent les prolo comme dés révolutionnaires assaillis par des gardes rouges lancés par Mao Ze Dong; on parle qu'ils luttaient pour une augmentation de salaire, etc... Or; je me pose la question suivante: dans les diverses révolutions anti-coloniales, dans la phase d'après la seconde guerre mondiale, on a souvent vu le prolétariat classique, celui des villes, rester impassible alors que la révolte bouleversait le pays et ce n'est qu'à la fin, lors de l'im­minence de la victoire de la révolution, qu'ils se rallièrent à elle. Le cas le plus typique est celui de Cuba; mais ce fut vrai aussi en Algérie, et dans tous les pays d'Afrique. On peut dire qu'à ce niveau (surtout en Afrique) ils participaient en fait d'une autre société; ils étaient les prolétaires d'un capital étranger, d'une nation étrangère et pouvaient, dans certains cas, avoir une situation plus favorable; ils pouvaient être totalement déconnectés de la société qu'ils avaient quittée. En abandonnant la brousse ils faisaient un saut; ils atteignaient un nouveau mode de production. Pour la Chine, on ne peut pas dire absolument cela bien que le phénomène du capital soit étranger, c'est-à-dire édifié par des étrangers; dans tous les cas, il se  peut qu'il y ait une promotion de la campagne à la ville, qu'il y ait une discontinuité même au niveau  mental. Alors il n'est pas impossible que les ouvriers aient défendu une position particulière, comme un privilège. Il y eut au sein d'autres révolutions la tentative des féodaux par exemple de montrer que les bourgeois exploitaient les ouvriers et, ainsi, de les faire opérer pour leur compte; il se peut que les augmentations de salaires furent démagogie mais que cela a suffi à mobiliser le prolétariat (en effet j'ai lu au sein de la littérature concernant la révolution culturelle que la «clique à Liu» aurait augmenté les salaires; il ne faut pas oublier que ce dernier aurait été lié aux syndicats) ce qui fait que pendant un certain temps on a représenté la révolution culturelle comme lutte campagne-prolétariat; ce n'est que vers la fin que cedi fut escamoté; mais même là une remarque encore: Mao peut bien avoir été "plus paysan" et utilisé les paysans pour reprendre le pouvoir, cela n'empêche qu'il ne peut triompher et faire triompher ces derniers qu'avec une idéologie prolétarienne (cf. rapport au nivellement basal); le prolétariat assumant dés lors un rôle réactionnaire par blocage du développement économico-social de la Chine, empêchant la généralisation du système. En effet, des salaires plus élevés pouvaient faire obstacle au nivellement nécessaire tant sur le plan économique qu'idéologique. Je crois que c'est un aspect dont il faut tenir compte. On pense trop: prolétariat= révolution. Or celui-ci peut-être intégré et ceci peut prendre, dans les différentes ambiances historico-sociales des aspects divers. D'autre part ce ne serait pas le seul exemple où le prolétariat bloque un processus: cf. l'action des syndicats étasuniens contre l'automation, leur rôle au sujet de la guerre du Vietnam, de celle de Cuba, leur position vis-à-vis de noirs et de la jeunesse. Or, les syndicats n'ont une efficacité que si les prolétaires la leur donnent (à noter que Brune parle d'ailleurs d'un clivage dans la classe ouvrière et la difficulté de son unification. n° 24. p. 77).

 

À l'appui de ce que je viens de dire, je voudrais faire noter la présence de gardes rouges venant des campagnes, et, en sens inverse: «L'envoi au travail prend l'aspect d'une véritable émigration intérieure qui a déplacé des millions de personnes, en particulier des jeunes venus des villes. Leur implantation au loin peut être faite pour plusieurs années, ou de façon définitive.» Guillain.

 

En conclusion, il faut nuancer les remarques: il se peut fort bien qu'il y ait une forte activité prolétarienne révolutionnaire, mais on ne peut pas l'envisager à la façon des auteurs précités; d'autre part, je suis persuadé qu'il y eut aussi une importante fraction de la classe qui se heurta aux révolutionnaires, dont les plus virulents furent peut-être parmi les étudiants et les paysans (en tenant compte de ce que recouvre ce mot en Chine).

 

« Par centaines de milliers, les gardes rouges et les étudiants récalcitrants durent se porter volontaires pour être rééduquées par le travail jusque dans les provinces les plus éloignées: le Sin-Kiang, en Asie centrale, le Hilungkiang, proche de la Sibérie, la Mongolie, le Yunnan. Comme le dit le rapport Lin Piao « les gardes rouges et jeunes intellectuels étaient partis avec enthousiasme s'installer dans les régions montagneuses et rurales » Guillain. Il est remarquable qu'on ne précise pas l'origine sociale de ces gardes rouges.

 

Il y a un point intéressant chez Brune, c'est celui du rapport entre le mouvement des Cent fleurs et les mouvements dans l'Est européen surtout le mouvement hongrois de 1956, intéressant surtout parce qu'il pose le rapport, car ce qu'il traite ne me convainc pas. Peut-être qu'une étude plus détaillée montrerait la véracité de ce que Brune avance: «Dés lors la révolution hongroise agit comme un puissant accélérateur sur la montée de l'opposition à travers toute la Chine.» p. 86, n° 24.

 

Brune escamote la position de Mao (intéressante surtout pour maintenant) ; on ne sait pas s'il était vraiment pour ou contre le bond en avant et quelle fut sa position lors de l'échec de ce dernier (cf. pp. 101-102. n° 24).

 

De tous ces articles et des évènements postérieurs se dégage une question non résolue: rôle de l'armée: ne jouerait-elle pas celui d'un corps de liaison souvent nécessaire dans ce pays de MPA? Surtout lorsque le parti ne «joua» plus. D'ailleurs ce parti lui-même n'est pas le même qu'en URSS et n'a peut-être pas le même rôle. Une armée aussi politisée ayant un rôle aussi important, je crois qu'il n'y eut que celle des «têtes rondes» lors de la première révolution anglaise.

 

Dans les Cahiers du Communisme de Conseil juillet 1969, n° 4, parurent Thèses sur la révolution chinoise de Cajo Brendel qui reprend une perspective Pannekoeckienne: révolution russe=révolution bourgeoise, le parti est une organisation bourgeoise. Il parle de féodalisme en Chine et n'effectue aucune analyse sérieuse des rapports de production avant comme après la révolution de 1911; il dit seulement que Sun Yat Sen voulait un compromis entre Chine ancienne et développement du monde moderne (là il aurait pu se poser la question du pourquoi de la non réussite des chinois, alors que les japonais parvinrent à un résultat tangible); il décalque la révolution chinoise sur la révolution russe; plus précisément, avant Mao, c'est une copie de la révolution française, après, c'est celle de la révolution russe.

 

À propos de la commune de Canton:

 

«Il n'est pas question qu'ils soient entrés en action pour des buts de classe. L'insurrection de Tchang Hai de mars 1927 est une insurrection populaire qui a pour but de soutenir l'expédition militaire de Tchang Kai Chek vers le nord. Que les ouvriers y jouent un grand rôle, s'explique par le fait que Tchang Hai est par hasard la plus grande ville industrielle dé la Chine, et qu'environ un tiers des ouvriers y habitent. Le caractère du mouvement n'est pas prolétarien mais radical démocrate. Tchang Kai Chek l'étouffe dans le sang non parce qu'il craint une variante proléta­rienne de la révolution mais parce qu'il méprise le jacobinisme » (ne pas oublier que « C'est la période, girondine qui commence avec la défaite de Sun Yat Sen et de la gauche », ceci aux alentours de 1927, ndr). Quant à la soi-disant commune de Canton, elle n'est rien d'autre qu'une aventure sans perspective provoquée par les bolcheviks chinois qui essaient - sans avoir aucun atout politique - de gagner le jeu qu'ils ont déjà perdu à Wu Han. L'insurrection de Canton de décembre 1927 n'exprime pas une résistance prolétarienne tout comme le Koeng Tsiang Tang (PCC) n'exprime pas des aspirations ouvrières. » pp. 25-28. Il y a une part de réalité là dedans mais quand il dit que c'est pour une «idée, pour des idéaux politiques que le KTS se bat» il déraille ou alors il pêche par un manque d'explications profondes qui pourrait étayer cela.

 

«La période des Cent fleurs est un combat spirituel contre le capitalisme d'État. La révolution culturelle qui vient plus tard est, comme nous le montrerons plus loin, un combat entre le parti et la nouvelle classe» (p. 37). Cette nouvelle classe = groupe qu'on peut caractériser comme des "managers", qui a une puissance financière, qui dispose des produits de la production industrielle (de la nourriture et des marchandises) et qui peut fixer (évidemment) le volume des salaires et des avantages fiscaux. (p. 51).

 

Il explique donc la révolution culturelle par une lutte, entre cette classe et les couches sociales, pour le parti (et dans ces couches il y a Mao); la perspective est la victoire de la nouvelle classe.

 

Enfin C. Brendel ne pense pas qu'il y ait autre chose qu'une simple coïncidence entre les évènements de Hongrie et ceux des Cent fleurs en Chiné.

 

Autres questions:

 

La colonisation des terres vierges au Kazakhstan ne peut pas être considérée uniquement comme ayant été nécessité par la crise agraire des années 60 (début) mais, déjà, par le conflit soviéto-chinois; en effet cette province se trouve juste à proximité du Sin-Kiang où les chinois ont leur industrie nucléaire, militaire.

 

D'autre part, il semble bien que la crise de 1929 profita à l'URSS, est-ce qu'une chose similaire ne peut pas se produire pour la Chine? La crise monétaire 68-71 n'a-t-elle pas facilité le rapprochement USA Chine? On voit alors que la question de l'Asie ne peut être envisagée uniquement dans ses limites géographiques.

 

Enfin la montée de l'Inde et la possibilité - indiquée au début de cette lettre - d'une révolution par le haut, phénomène qui ne peut pas être limité à l'Inde proprement dite, car dés maintenant la secousse de la guerre provoque une nécessité similaire au Pakistan et au Bengla Desh; d'autre part il y a le mouvement de Ceylan qui impose un réformisme, si les dirigeants veulent conjurer la révolution.

 

Ce qui est sûr c'est que l'indépendance du Bengla-Desh ne résout rien, sinon de réduire pour un moment l'agitation naxaliste et celle des différentes tribus du nord de l'Inde, la question du Bengale semble bien être unitaire, c'est-à-dire englober la partie hindoue. Mais je préfère arrêter ces considérations ici c'est superficiel. Tout ce que je puis dire c'est une intuition que désormais le mouvement révolutionnaire est en acte (révolution en tant que remise en question de l'antique statu quo) et que, finalement la société hindoue a peut-être reçu un ébranlement tel qu'elle ne puisse plus se rééquilibrer dans son ordre ancien.

 

Encore un point tout de même: l'URSS joue un grand rôle dans ces pays et on doit se demander dans quelle mesure elle n'est plus apte à conserver une grande influence dans la péninsule indochinoise, ce qui expliquerait ce forcing en Inde, et, corrélativement, l'essai d'encercler la Chine pose l'alliance avec le japon! Mais le plus important c'est la question intérieure: peut-on considérer les mouvements d'opposition en URSS comme étant le point de départ de la révolution comme Marx considéra la convocation des nobles par lé tsar comme le début de celle-ci au siècle dernier. Si oui on comprend bien l'engrenage à l'extérieur, la fuite en avant qui caractérise la Russie.

 

Dans un autre domaine, je voudrais indiquer quelques remarques qui furent faites à Paris, au sujet de l'Allemagne. On a dit que Lénine s'était illusionné sur le fait que la reconstruction de l'Allemagne serait celle du prolétariat; on a indiqué aussi le rôle de la S.D dans l'avènement du fascisme; plus précisément, la S.D soutenue par les étasuniens se propose justement de réaliser pleinement le capitalisme organisé dont parla Hilferding et, soi-disant à partir de là, d'arriver au socialisme; la faillite de la S.D est triomphe du nazisme; en même temps que la défaite des étasuniens (cf. la lutte contre le capital étranger effectuée par les nazis), les bolcheviks avons-nous dit eurent tendance à soutenir les nazis et ce n'est qu'au dernier moment qu'on eut le heurt (d'autre part après 1933 la Russie flirtera à nouveau avec Hitler). Ces contradictions est-ouest affectaient l'Allemagne entière, aujourd'hui les contradictions sont extériorisées avec l'existence des deux Etats allemands. Mais, n'existent-elles plus? Non, on a justement le mouvement nécessaire à leur manifestation; simultanément il ne peut pas y avoir un néo-nazisme. Mais alors la question intéressante est justement celle-ci: est-ce que étasuniens et russes ne s'illusionnent-ils pas avoir résolu la question en divisant l'Allemagne? Le deux Etats allemands sont des puissances industrielles de première importance et il est clair déjà dans le déroulement des évènements mondiaux que la poussée allemande de l'avant-guerre s'est encore renforcée; n'y aurait-il pas tendance à l'unification? Il est certain que cela ne peut pas se poser dans les termes anciens, ni même que cela se posera nettement et clairement, mais ce sera un « problème » qui pourra venir offusquer la compréhension de la situation.

 

REMARQUES


 

La lecture postérieure de La bureaucratie céleste N.R.F. 1968, d'Etienne Balazs confirme qu'il n'y a pas de classe en Chine, surtout pas de bureaucratie-classe Toute l'analyse du rôle, de l'importance de la couche dés mandarins lettrés, de ses rapports avec le fils du ciel est remarquable mais ne permet pas de dire que ceux-ci forment une classe. L'auteur met en évidence le caractère de totalité organique de la société chinoise, sa dimension totalitaire où rien ne peut s'individualiser. Le fils du ciel lui-même est soumis à la même dure loi. Il est rappelé à l'ordre s'il commet la moindre faute. C'est la communauté autonomisée qui fonde la vie des chinois, théorisée de façons diverses par les confucianistes, les légalistes qui mettent en avant le droit de retirer le mandat céleste. C'est la communauté despotique, autonomisée nui domine et qui gère. Pas simplement la communauté immédiate matérialisée par une gé­nération donnée, mais la communauté en tant qu'ethnie pérennante; ce dont témoignait fortement le culte des ancêtres qui prouve en même temps qu'il n'y a pas de religion chinoise; culte qui ne semble par avoir été remis en cause avant la révolution du début de ce siècle.

 

Le corollaire est que l'État ne s'autonomise pas à cause des rapports particuliers entre le fils du ciel et la couche des mandarins lettrés. Le fils du ciel représente la communauté et il n'y a pas besoin d'une autre médiation.

 

Les mandarins lettrés semblent former l'élément déterminant parce qu'ils matérialisent, personnalisent la ratio de la communauté despotique. En fait, ils sont tout autant dominés que dominateurs. Une remarque de Balazs (p. 144) éclaire bien cet aspect:

 

«Or les fonctionnaires lettrés sur qui repose l'administration de l'empire, fondé par le "Premier Empereur" "Quin Shihangdi" (221-210 av. J.C.) et continué par la dynastie des Han, sont en général aussi des propriétaires. Seulement, et, c'est très important pour la compréhension de la Chine impériale, la source de leur pouvoir n'est pas la propriété privée mais la fonction, dont l'exercice effectif détermine les privilèges.»

 

D'autre part, il relève une autre donnée capitale: l'opposition des mandarins aux grands propriétaires fonciers dont l'accroissement de puissance ruinerait l'empire.

 

Le MPA n'était pas opposé à un développement du commerce dans la mesure où celui-ci pouvait être contrôlé par l'État-communauté, l'État représentant de la communauté. D'où sa floraison avant l'arrivée en force des européens dans le sud-est asiatique. Mais cet Ètat était un gros obstacle dans la mesure où il inhibait l'autonomisation de l'individu; de là l'impossibilité de l'essor du commerce sinon en tant que simple intermédiaire. Comme disait Marx l'argent n'est pas parvenu à sa troisième fonction qui implique qu'il tende à s'emparer et à dominer les extrêmes qu'il mettait en relation.

 

Divers éléments pouvaient se développer dans le cadre du MPA jusqu'au moment où cela devenait invivable, provoquant une espèce d'engorgement du système accélérant un processus de décomposition dont on ne pouvait sortir qu'à la suite d'une révolte puissante qui balayait tout et permettait de redémarrer sur les mêmes bases. Rajeunissant le système, la révolte pouvait venir réellement de la base où être lancée par le haut (comme en grande partie la révolution culturelle). Le MPA était une impasse. Cela explique également l'énorme difficulté d'implan­tation du MPC en Chine. Comme je l'ai déjà affirmé, il ne peut réussir cette dernière que dans la mesure où il a convergence dans la réalisation de la communauté despotique.

 

La position des mandarins lettrés dans la communauté du MPA nous fait comprendre pourquoi il n'y a pas eu d'intelligentsia en Chine; pourquoi aucun populisme n'y était possible.

 

Le livre plus récent de Simon Leys Ombres chinoises Ed. 10/ 18. 1974, apporte une autre confirmation à la thèse soutenue dans la lettre qui précède. Relevons, en particulier, ceci:

 

«s'il est vrai que l'univers chinois a toujours représenté les caractères d'une entité organique, ce n'est qu'à dater de l'époque des Ming que cette civilisation de la totalité a commencé à se faire totalitaire. » (p. 304)

 

Or, ce qui est intéressant c'est que Balazs situe approximativement durant le règne de cette dynastie (1368 à 1644) les origines du capitalisme chinois. Sans entrer pour le moment dans une étude sur la validité d'une telle affirmation, sur le plan historique et sur le plan économique (parler du capitalisme pour la Chine!), je veux signaler ce point car il est essentiel pour la compréhension de la Chine actuelle.

 

En outre, il est possible de considérer avec Simon Leys que l'orthodoxie communautaire est posée comme moyen de sortir de l'animalité, que les mandarins étaient les garants de celle-ci (maintenant les hommes du parti; ceci a une certaine similitude avec l'URSS). Quand il n'y a pas orthodoxie, il y a chaos, anarchie, etc... Il faut reformation de l'unité supérieure, restructuration de la communauté despotique pour que réapparaisse la civilisation.

 

Le thème de la « sortie de l'animalité » est peut-être encore plus important en Chine qu'en Occident. Il faudra y revenir.

 

Le livre de Pasqualini, enfin, Prisonnier de Mao - Sept ans dans un camp de travail en Chine Ed. Gallimard. 1975 apporte, à partir de l'étude d'une autre réalité, une pleine confirmation à la thèse de la communauté despotique autonomisée.[1]

 

Ces quelques remarques simplement pour indiquer que l'étude de la Chine telle qu'elle est annoncée dans le n° 2. Série II. 1972 (cf. Aperçu sur les travaux ultérieurs: de la négation à l'affirmation est en cours, mais qu'il faudra beaucoup de temps pour qu'on puisse produire quelque chose de convenable. (Novembre 1975).

 

 



[1] D'autres confirmations nous les trouvons dans l'enthousiasme pour ainsi dire unanime que la Chine suscite chez les chrétiens à la recherche de la communauté que l'Eglise n'est plus capable de leur fournir.