D O N N E E S   Á   INTEGRER

 

 

 

Je propose aux lecteurs d’intégrer les données suivantes à l’exposé effectué dans les huit numéros d’Invariance, série IV (jusqu’au chapitre relatif au surgissement de l’aire musulmane et l’œuvre de Mahomet), afin qu’il soit plus complet, et plus cohérent avec ce qui a été mis en évidence dans les numéros de la série V, particulièrement en ce qui concerne la spéciose-ontose, de telle sorte  qu’Emergence de Homo Gemeinwesen puisse opérer  en tant que phénoménologie de la spéciose pour tout ce qui concerne le devenir de Homo sapiens. J’en profite également pour intégrer des connaissances acquises depuis les années quatre vingt du siècle dernier, parfois liées à des découvertes ayant eu lieu depuis lors.

 

A - Continuité, discontinuité, catastrophe

 

Les ruptures de continuité apparaissent comme des catastrophes et réciproquement. Elles viennent, en quelque sorte, confirmer l’interdit de continuité, et que le devenir de l’espèce ne peut-être que dans le séparé.

Les catastrophes ont joué un rôle essentiel dans la mise en place de l’empreinte fondamentale : la menace d’un risque d’extinction. Cette empreinte a également été constituée par les menaces causées par divers prédateurs :  mammifères carnivores, reptiles divers, rapaces, etc. Et ceci ne concerne pas seulement l’espèce Homo sapiens mais tout le phylum Homo.

La menace du risque d’extinction a été exprimée dans divers récits mythiques et elle est également signalée dans le récit scientifique. « Il semble que notre espèce soit passée par une phase de sélection drastique, un goulot d’étranglement avec une population réduite à quelques 60 000 individus, il y a entre 100 000 et 50 000 ans ». Pascal Picq, Une évolution buissonnante1 .

Dans les divers récits , l’origine comme la fin, sont posées en relation avec une catastrophe. Tout d’abord cela fut envisagé dans le domaine mythique, puis dans celui historique (par exemple : investigation sur les causes de la naissance et de la disparition des empires), ultérieurement dans celui géologique, actuellement dans celui cosmogonique.

La géologie et la paléontologie donnent beaucoup d’éléments pour revivre la menace. Toutefois, en Occident, celle-ci est plus ou moins présentifiée à certains moments historiques. En cette aire géosociale, il semble que l’espèce tende à conjurer la catastrophe pour protéger une continuité se déroulant à partir d’une mise en discontinuité avec le reste de la nature.

Donc ce qui apparaît comme essentiel c’est le comportement par rapport à ces catastrophes ainsi qu’à l’éternité, avec la difficulté de vivre en fonction de celle-ci. Ceci apparaît bien avec la géologie où, initialement, le principe de continuité (dans l’espace et le temps) eut une importance considérable, fondatrice, tandis que les ruptures de continuité, manifestées par les discordances, permirent de fonder une chronologie.

La géologie ne put se développer pleinement qu’à partir du moment où l’on abandonna le catastrophisme et, surtout, l’idée que des phénomènes inconnus de nos jours (de mémoire d’homme, en fait) aient pu opérer, de telle sorte qu’il nous est possible à partir du vécu « actuel » de comprendre ce qui fut, et de prévoir ce qui adviendra. Autrement dit, sous une autre forme, on a une perspective laplacienne.

Or, ce qui est  fort intéressant dans l’étude de l’approche géologique des phénomènes, c’est de relever le rapport avec le pessimisme régnant dans diverses périodes et l’optimisme se déployant en d’autres. C’est de comprendre comment à certaines époques, l’espèce sous l’emprise de la menace ne parvient pas à sortir d’un pessimisme où dominent les idées de décadence et de chute, tandis qu’à d’autres elle parvient à recouvrir et à affirmer un optimisme s’exprimant en partie dans l’idée de progrès.

Á propos de pessimisme il semblerait que « l’antiquité » et le « moyen-âge » (je mets des guillemets pour signaler que j’utilise ces termes par approximation) furent des périodes pessimistes. En revanche avec la Renaissance et plus particulièrement avec la seconde partie du XVIII° siècle, on a l’optimisme et le progrès. Maintenant nous entrons dans une phase (en fait commencée au milieu du siècle dernier) où la menace redevient effective. Notre époque se caractérise par l’effectuation d’une catastrophe et par ce que j’ai appelé un jugement dernier où tout ce qui fut se réimpose à travers une combinatoire.

Voici un long extrait d’un article tiré de l’Encyclopœdia  Universalis (édition de 1968) de F. Ellenberger au sujet de James Hutton (1726-1797) géologue écossais, qui illustre ce qui vient d’être exposé. Pour mieux présenter celui-ci, l’auteur expose d’abord la conception d’un géologue allemand A. G. Werner.

« Ce dogmatisme, non dénué, dans sa robuste simplicité, de quelque efficacité pratique à court terme, perpétuait un corps de pensées archaïques, parfois en retrait sur Buffon. En plein siècle des Lumières, l’histoire du monde continue à être imaginée comme une sorte de tragédie, un déroulement bref, irréversible, hostile déchiré de cataclysmes (dont le déluge biblique n’est que le dernier en date). Ce pessimisme, sans doute enraciné dans les doctrines antiques et dans les angoisses du subconscient collectif, devait survivre à Werner, renaissant sous d’autres formes, telles que les créations successives de Cuvier et les catastrophes orogéniques d’Elie de Beaumont. C’est avant tout contre cette cosmogonie implacable, contre ce défaitisme, cette finalité cruelle, cette absurdité, que Hutton s’est insurgé. (…)

« On peut être surpris du point de départ explicité sans ambiguïté, de toute la démarche de pensée de James Hutton. Il s’agit d’un postulat téléologique, d’un véritable acte de foi, plutôt que d’un pari, et dont le finalisme, naïf à première vue, contenait une intuition autrement lucide et féconde que le prétendu positivisme wernérien : une sagesse est à l’œuvre dans l’économie du monde, un ordre dirige la puissance qui se manifeste dans la nature, son but est de maintenir la Terre habitable, sans limitation de durée.

Or, dit Hutton, les plaines fertiles sont formées par la ruine de nos montagnes ; leurs sols s’érodent à leur tour, entraînés inexorablement dans les fleuves, vers les plages et les abîmes marins. Si les choses continuaient ainsi, toute terre émergée finirait par être détruite durant l’immensité de la durée. Il faut donc qu’un mécanisme de réparation existe pour maintenir perpétuellement en fonction cette merveilleuse machine.

C’est à la Terre elle-même de dire comment, et de dévoiler son histoire. Ses roches en effet sont très souvent d’anciens sédiments, dont la grande variété s’éclaire d’elle-même à la lumière de phénomènes si divers qui peuvent être étudiés de nos jours. Il n’existe donc aucune corrélation entre la nature d’une roche et son âge. Le monde contemporain et ses scènes ne sont qu'un instant dans une longue suite de paysages passés et futurs, dont la continuité naturelle n’est brisée par aucun cataclysme, aucune catastrophe dont l’essence serait étrangère au monde actuel ».

En ce qui concerne le devenir orogénique (formation des chaînes de montagnes) et sédimentaire, les géologues n’évoquent plus des catastrophes. En effet la théorie des plaques n’en fait pas état, même s’il est postulé des phénomènes qui peuvent atteindre une très grande violence à de certaines périodes. En revanche il est question de cinq extinctions majeures qui peuvent être considérées comme des catastrophes au sens où l’entendait G.Cuvier. D’autre part la théorie de J.Gould, des équilibres ponctués implique des phases de calme (compatibles avec la théorie de C.Lyell) et des phases catastrophiques entraînant des discontinuités. J’ajoute d’autre part que, à partir du moment où certains phénomènes qui provoquèrent d’intenses discontinuités sont expliqués, ils tendent à perdre le caractère de catastrophe, comme s’ils échappaient à l’effectuation d’une menace. Je module tout de même en ajoutant que la chute de météorites sur la terre, comme celle qui provoqua la cinquième extinction, à la limite du crétacé et du tertiaire, reste perçue comme catastrophe. Ce que je veux signifier c’est qu’apparaît en tant que catastrophe surtout ce qui n’a pas été prévu; ce qui met en échec tout notre procès de connaissance.

Selon ce qu’expose F. Ellenberger, James Hutton aurait eu une conception proche de celle de J. Lovelock, particulièrement lorsqu’il parle « d’une sagesse…un ordre qui dirige la puissance qui se manifeste, etc. ».

Pour en revenir à l’histoire de la géologie j’ai le sentiment que celle-ci s’instaure en tant que science quand la menace n’est pas opérante pour l’espèce, du moins dans l’aire occidentale. En effet, C. Lyell contemporain de C. Darwin, opère vers le milieu du XIX° siècle, en plein essor du mode de production capitaliste ; quand non seulement théoriquement – avec la théorie de I. Newton – mais pratiquement – avec l’essor des forces productives permettant l’affirmation d’une confiance et l’idée de progrès – l’espèce acquiert une certaine assurance. Cela me renvoie, en premier lieu, à l’œuvre  d’I. Newton. La mise au point de la théorie de la gravitation universelle lui fournit une loi explicative qui le met à l’abri de la menace. Il a pu en quelque sorte percer la pensée de Dieu, comme veut le faire Stephen Hawking (le cosmologue). Ainsi il n’a plus besoin de poursuivre ses œuvres alchimiques, tandis que son étude historique justifie le moment présent, le moment où lui-même va sortir de la non manifestation exotérique (le moment n’était pas encore venu). Il va devenir directeur de la monnaie, et un personnage officiel. Au fond, il est totalement rassuré. Pour lui aussi une certaine sagesse est à l’œuvre dans le cosmos, et dans la société humaine.

Les travaux de Clerk Maxwell et ceux de A. Einstein couronnent et achèvent l’œuvre newtonienne. La phrase d’Einstein tant de fois répétée : dieu ne joue pas aux dés, indique bien la continuité entre celui-ci et I. Newton. La véritable discontinuité s’opère avec la théorie des quanta de M. Plank et surtout avec l’œuvre de N Bohr. D’une certaine façon, la menace refait son apparition avec celui-ci et ses continuateurs, etc. Le recouvrement n’est plus efficace. Le monde scientifique semble ne pas vouloir accepter cela. On nous promet une grande célébration  du centenaire, l’an prochain, des publications d’A. Einstein, en occultant, selon moi, le déchirement engendré par la mise en évidence des quanta par M. Plank.

Au cours du XXe siècle, la menace d’extinction s’est fortement réaffirmée et manifestée à travers divers carnages et, dans les années 1950, les œuvres de I. Vélikovsky représentèrent un retour retentissant de la théorie catastrophiste tant sur le plan historique que géologique ou cosmique2. Toutefois le fort développement du capital opéré sans crise favorisa en définitive une dynamique optimiste qui fut remise en cause à partir de la fin des années soixante et dix. Les théorie des équilibres ponctués, du chaos, des catastrophes témoignent de la réactivation de la menace qui s’épanouit actuellement avec la mise en évidence de la VI° extinction3, et la nouvelle vogue des livres de I. Velikovsky, etc.

En conclusion, des catastrophes adviennent bien dans le cosmos, dans la nature. Mais en définitive la catastrophe la plus grave n’est pas celle naturelle mais celle pouvant découler des heurts entre groupements humano-féminins liés à d’immenses troubles psychiques accumulés depuis des millénaires

Le caractère absolument traumatisant des premières est lié au fait que l’humanité en situation de catastrophe psychique ne peut pas les affronter correctement. En outre ce qui accentue ce caractère c’est qu’elles sont des supports pour revivre une catastrophe diluée dans le temps, et donc difficilement perceptible: la rupture de continuité d’avec le reste de la nature afin de se mettre en sécurité, fuir un monde vécu comme trop menaçant, trop hérissé de catastrophes. Pour désactiver l’empreinte du risque d’extinction qui lui est liée, l’espèce doit abandonner une conduite discontinuiste qui se manifeste particulièrement dans les guerres et les révolutions. Pour accéder à la communauté humano-féminine où l’individualité pourra se manifester, on ne doit pas prôner une discontinuité brutale et immédiate, une rupture totale avec le passé, avec un rejet pouvant s’actualiser en répression de tout ce qui relève de la dynamique millénaire de la répression, surtout si on persiste à raisonner en termes d’amis et d’ennemis, mais en vivant le procès de dissolution de ce qu’est ce monde, qui débute avec son abandon . Le devenir de Homo sapiens a été un devenir dans la séparation, dans la discontinuité, même lorsqu’il voulait la continuité ; le devenir à Homo Gemeinwesen implique d’opérer constamment dans la continuité, grâce à une affirmation réitérée de la naturalité et de tout l’acquis résultant de sa recherche au cours de millénaires.

La menace est vécue inconsciemment et sa puissance est réactivée lors d’événements importants, tant dans la nature que dans le monde humain, tendant à mettre Homo sapiens dans la dépendance. Cela implique qu’il ne vit pas écrasé sous la peur de la menace, fondant son devenir spéciosique ; sa naturalité se manifeste aussi pleinement comme on peut le voir sur les parois des grottes ornées en différentes régions du globe.

 

B - Naturoévolution et haptoévolution.

 

Avec l’acquisition de la station verticale, l’hominisation s’achève et c’est la fin de la naturoévolution. L’anthropogenèse se réalise grâce à l’haptoévolution qui nécessite la formation d’un milieu humain, d’un monde humain compatible avec elle. En effet  du fait que l’enfant naît non pleinement achevé, qu’il y a juvénilisation (pædomorphose), il s’impose à l’échelle de l’espèce une haptoévolution - une évolution grâce aux contacts entre les membres de l’espèce - qui permet l’achèvement du procès de formation. Cette haptoévolution implique qu’une forme communautaire se développe parce que le jeune enfant nécessite des soins constants, une présence permanente sans laquelle son développement psychique et somatique ne peut pas se réaliser. Non seulement il a besoin de son père et de sa mère biologiques (ce qu’on considère comme le noyau de la famille) mais également des adultes hommes et femmes qui sont également ses parents, et des enfants. La famille ne se distingue pas de la communauté. Le rapport aux enfants détermine la forme de communauté, de société, de même que le type de communauté va déterminer un type d’enfants, puis d’adultes.

Á partir de ce constat on ne peut plus étudier l’évolution de l’espèce en se référant uniquement au mâle, comme ce fut le cas pendant longtemps, ni même en tenant compte également de la femelle, il faut opérer  l’investigation en intégrant l’enfant, et donc s’interroger sur comment les hommes et les femmes ont évolué pour arriver à permettre le développement complet de l’enfant, et comment les enfants ont opéré afin d’être  mieux acceptés.

Ce sont surtout les féministes et, à ma connaissance, particulièrement Nancy Makepeace Tanner, qui ont apporté de grandes clarifications. Elles confirment notre investigation au sujet du devenir de l’espèce, en fonction de la communauté, ayant toujours pensé qu’on ne pouvait pas étudier l’évolution des hommes et des femmes individuellement, mais à partir des communautés où justement l’enfant a une importance primordiale.

N.M. Tanner insiste sur le rôle déterminant des femmes dans la fabrication des outils et met en évidence que les choppers ne sont pas de simples outils mais des outils pour faire des outils (un bâton à fouir par exemple). Et elle pense qu’elles ont inventé « La cueillette, comme nouveau mode d’utilisation des ressources végétales moyennant l’usage d’outils ». Et elle ajoute « (…) la cueillette implique qu’on se procure et qu’on transporte une grande quantité de nourriture, en vue d’une consommation différée dans le temps, de la  part de plusieurs individus ; elle rend possible, de ce fait, une période plus prolongée de dépendance de l’enfant».

« Tous ces aspects doivent être mis en relation avec la cueillette de nourriture végétale dans la savane, qui constitue la modalité adaptative de base. Ce furent les femmes qui créèrent l’invention de la cueillette car, étant donné leurs besoins nutritifs plus importants durant la gestation et l’allaitement, et les demandes pressantes de nourriture de la part de leurs enfants, elles étaient beaucoup plus motivées en ce qui concerne l’invention technologique »4.

Une autre femme, elle aussi anthropologue et paléontologue, Sarha Blaffer Hrdy, affirme que pour le bon développement de l’enfant plusieurs mères, qu’elle nomme allo-mères, sont nécessaires en plus de la mère naturelle. C’est dans son livre Mother Nature, 1999, (Mère nature) qui a été traduit en italien  avec un titre qui explicite les intentions de l’auteur : L’instinct maternel – entre nature et culture, l’ambivalence du rôle féminin dans la reproduction de l’espèce, qu’elle développe sa thèse de façon détaillée5. Elle a montré que tout ce qui accentue les caractères « juvéniles » est favorisant pour l’enfant qui est mieux accepté et elle affirme, ce qui me semble évident, que l’enfant a inventé le sourire. En poussant à bout son raisonnement on peut dire que l’enfant a produit la séduction afin que l’adulte ne se détache pas de la relation à lui. S’il le fait, le sourire le ramène dans la dynamique d’acceptation qui n’est pas une simple dynamique de soins. C’est comme si l’enfant avait accentué sa dépendance et la manifestait afin d’être mieux en continuité et intégré. Ce qui permet une transmission active de tout ce qui est nécessaire pour son devenir.

Ainsi l’haptoévolution requiert pour se réaliser la communauté. Les travaux de F. Renggli 6 confirment cette affirmation qui est une évidence.

« L’être humain a perdu sa fourrure il y a 4-5 millions d’années, lorsqu’il a quitté la forêt vierge, et qu’il s’est installé dans les savanes sèches et les steppes d’Afrique. Et malgré le temps passé depuis lors, les bébés humains naissent encore et toujours avec les mains et les pieds fermés, comme s’ils allaient s’agripper “à la fourrure” de leur mère. Les civilisations dites “primitives” ont cette connaissance et cette intuition de la vie, et c’est la raison pour laquelle les petits sont constamment portés, et dorment contre le corps nu de leur mère pendant la nuit. Toutes les personnes ayant eu l’occasion d’observer ces peuples en sont revenues surprises de la tranquillité des bébés, visiblement calmés par le fait d’être en contact corporel constant avec leur mère ou une autre personne de référence. Mais il faut toutefois souligner que dans ces cultures, il y a toujours 10 à 20 personnes qui s’impliquent à s’occuper d’un bébé. On constate chez un petit enfant un besoin archaïque de contact corporel, ou autrement dit, une peur archaïque lorsqu’il perd ce contact physique7».

Grâce à la communauté l’haptogestation, prolongement de la naturoévolution , les enfants peuvent avoir un développement optimum. Elle doit être telle qu’elle permette simultanément des relations sexuelles harmonieuses entre les hommes et les femmes qui peuvent vivre soit de multiples relations, soit des relations de type monogame, en fonction de leurs désirs (qui peuvent évoluer dans le temps), car il est évident que seuls des adultes épanouis peuvent assurer une haptogestation effective.

Une remise en cause de l’haptogestation, en relation avec une séparation toujours plus complète entre la mère et son enfant (répétée ensuite avec le père), qui constitue la tendance actuellement la plus forte au sein de l’espèce, peut conduire à un dérèglement total, à un déséquilibre, à une forme de folie qui pourrait conduire à son extinction. Par là, elle rejoue encore la menace.

 

C - Sortie de la nature

 

La dynamique de sortie de la nature est une dynamique de séparation qui implique le refus d’un devenir en vue d’assurer une protection ; c’est une rupture de continuité afin de ne pas subir, et fuir une dépendance, ce qui dénote une démesure du fait de la disproportion entre l’agent qui se sépare et ce dont il se sépare. Elle vise fondamentalement, il faut y insister, à assurer la protection de l’espèce, sa mise en sécurité. Un tel procès n’a pu être que long, souvent contradictoire, insidieux, et non linéaire, en connexion avec la maturation au sein du phylum Homo des éléments pouvant permettre de l’actualiser, principalement, la pensée (l’imagination) et l’activité technique.

Le possible de se représenter comment à pu s’opérer la séparation d’avec le reste de la nature dérive du fait que nous sommes parvenus non seulement à la fin de ce procès de sortie, mais à son échec. Nous connaissons ce qui a été mis en place pour le réaliser et le point final de cette réalisation. A partir de là nous pouvons, grâce à l’analyse des rejouements de l’acte initial, en procédant à rebours depuis le présent vers l’origine il y a des milliers d’années, nous représenter ce qu’il fut.

Le point de départ est la mise en place de la menace, synthèse en quelque sorte des effets opérés par tous les traumatismes subis au cours de l’évolution du phylum homo, ce qui implique le développement d’une capacité importante de représentation permettant de connecter divers souvenirs et de leur donner une consistance dans l’ici et maintenant. Cette capacité fut également nécessaire pour donner une assise à la volonté d’échapper à la menace.

On peut penser que pour sortir de la nature, pour la quitter, nos très lointains ancêtres furent amenés à postuler l’existence d’un monde hors-nature, surnaturel, virtuel, où ils purent placer un point d’appui, de repérage, à partir duquel ils ont pu se constituer en êtres échappant à l’immédiat, en même temps qu’au trouble induit par les traumatismes, rejoué dans une dimension accrue, sous forme de confusion. Une telle entreprise ne pouvait être mise en branle sans le développement de l’imagination, permettant de donner consistance à une non-existence, à une immatérialité, et celui du langage verbal afin de pouvoir transmettre, communiquer des éléments ne relevant pas du réel immédiat, en discontinuité avec lui, et donc non susceptibles d’une transmission télépathique qui implique la continuité. Elle nécessita un développement toujours plus intense de la technique en vue de pouvoir rendre tangible ce monde virtuel ou, tout au moins, le simuler.

Dans l’immédiat de sa réalisation, un tel procès implique, outre la démesure à partir de laquelle la folie pourra s’épanouir, et le refus d’un devenir, l’affirmation d’un interdit de la continuité et fondation de ce qui apparaîtra en tant que culpabilité avec son corollaire la dynamique de justification complétée par celle de la confirmation. Cette rupture de continuité avec le reste de la nature, correspond à la rupture d’un procès, et donc à un acte de violence, accompagné de l’installation de la confusion.

Ceci ne s’est pas effectué individuellement mais au niveau de la communauté en faisant  appel à des forces surnaturelles ou hors naturelles. Or la validité de la démarche entreprise se vérifiait dans la mesure où effectivement le monde immédiat est déterminé par des phénomènes qui échappent à toute perception sensible. L’invisible a dés le début revêtu une grand importance et cela se révélait déjà au niveau de phénomènes perceptibles comme le vent si puissant et si invisible. Il est évident que pour cela les capacités intellectuelles, la pensée, étaient déterminantes. Mais ce n’est pas quelque chose qui relève de l’esprit, et je n’affirme pas que les hommes et les femmes étaient uniquement préoccupés de questions « spirituelles ». Non ils firent appel à la pensée pour résoudre un problème bien concret : trouver une protection contre les menaces opérantes dans la nature, à laquelle ils ne pouvaient pas simplement se fier, se confier.

La sortie de la nature implique la mise en place d’une dynamique visant à trouver une conduite de salut, de sauvetage qui recèle une dimension cognitive permettant de poser ce dont on veut se sauver et ce à quoi on veut accéder, une dimension pratique. C’est ainsi que s’imposèrent par exemple, la magie, le mythe, la religion, la philosophie, la science, la révolution (celle-ci n’étant pas seulement un procès de transformation du monde, mais également une conduite pour ceux qui désirent effectuer ce procès). Ce qui est en continuité avec la dialectique du geste et de la parole. Cependant la pensée présente et active au sein de l’un et de l’autre, s’autonomise à cause de la recherche du monde surnaturel fondateur et sécurisant. Dés lors l’effort de la pensée n’est pas seulement celui de penser ce qui existe, mais ce qui n’existe pas8. Le refus de l’advenant, la négation, et la pensée de ce qui n’existe pas, impliquent par compensation une immense création où l’imagination opère de façon essentielle. Toutefois en même temps qu’elle vise ce qui n’existe pas, la pensée exprime ce qui existe et tenaille hommes et femmes : les désirs de sécurité, de sortir de la confusion en fuyant l’altérité, de reconnaissance, ainsi que leur tenace insatisfaction.

L’importance considérable de la surnature dérive du fait qu’elle opère inconsciemment en tant que compensation à ce qui a été perdu en se séparant du reste de la nature. Elle vient pour ainsi dire colmater la béance opérée par la coupure et se substituer au manque que celle-ci implique, mais elle ne peut en aucune façon désactiver l’empreinte d’incomplétude, dont elle est la conséquence.

Le monde surnaturel est créé en même temps qu’il est exploré, ce qui permet de bien le connaître. Il est évident que très tôt les drogues faisant accéder à des états paranormaux où ceux qui s’y adonnent parviennent à saisir des données normalement insaisissables, jouèrent un grand rôle. Ce monde c’est celui qui « assure » l’espèce, l’empêche de sombrer dans la « dépression ». Cela ne veut pas dire qu’il détermine le monde immédiat, car il est en quelque sorte parallèle, le monde de l’appui et de ce qui peut fonder la certitude. Dans cette exploration intervient également ce qui est nommé  art.

Le monde surnaturel peut devenir tellement foisonnant qu’il envahit celui naturel et, finalement, empêche  le déroulement normal du procès de vie naturel, mondain, profane. Alors s’impose un processus d’élimination, de « désenchantement » du monde, qui peut prendre des formes de rationalisation, d’humanisation, comme cela s’est vérifié avec le surgissement du mode production capitaliste et de la science (la science expérimentale). Mais comme la connaissance, même scientifique, ne peut désactiver l’empreinte du manque et celle de la menace, la dimension mystique se réimpose ainsi que la nécessité d’un monde surnaturel qui retrouve sa population qui avait été niée, occultée, comme on le constate de nos jours. Cette « réimposition » s’effectue en même temps qu’opère le phénomène d’extractance qui permet de compenser la faiblesse de dieu (expression de l’évanescence de la surnature).

Mais il y a une autre solution qui semble échapper au rejouement: parachever totalement la sortie de la nature et accéder à la noosphère. Vivre dans la naturalité, c’est trop douloureux, trop rempli de souffrances : quittons le corps, ne soyons plus qu’esprits et devenons, en fait, des êtres virtuels, d’un monde virtuel. Pour réaliser cela il faudra une activité constante, apte à défaire les liens avec la concrétude, avec l’immédiateté, et nous poser dans l’altérité spirituelle. Ce sera la poursuite du travail commencé lors de la mise en esclavage de  notre naturalité, et celle de l’illusion de pouvoir un jour l’éliminer en correspondant à « l’image » qui s’est créée au cours des siècles d’affirmation de la répression et de l’essai d’y échapper finalement dans le monde imaginaire, invisible, justifiant cette même répression.

Je ne traiterai pas, de façon plus ou moins exhaustive, le phénomène de sortie de la nature car il faudrait exposer tout le procès de surgissement de la spéciose. J’indiquerai seulement trois conséquences en vue de bien en  faire ressortir l’importance.

L’existence d’un monde surnaturel qui se complexifie, comme on peut le voir dans les conceptions gnostiques, nécessite le développement d’une épistémé de l’interprétation, l’herméneutique, c’est-à-dire d’une discipline cognitive apte à déceler ce qu’il y a sous l’apparence à partir du réel immédiat, et donc à faire accéder  au monde caché, ésotérique qui, à son tour, se pose en tant qu’immédiat par suite de l’opération herméneutique, et donc réclame de ce fait une autre interprétation et ainsi de suite. Une telle démarche semble s’imposer également dans le domaine scientifique où les savants sont à la recherche d’un réel qui est inaccessible (voilé). Mais cela opère également  en ce qui concerne l’étude du monde social où, du fait qu’il est dominé par la mystification, une sorte d’herméneutique sociale est nécessaire pour le comprendre.

La sortie de la nature pose l’espèce sur le mode de l’exil. De façon isomorphe, sur le plan individuel, pour les gnostiques perses, chrétiens, musulmans, ce mode d’être sera assumé, avec pour ainsi dire un dédoublement de la surnature, l’une en rapport à un dieu mauvais, l’autre à un dieu bon mais caché.

La coupure fonde la formation, nécessitant des millénaires, des concepts d’être, d’existence, d’essence, de nature-substance. Exister c’est sortir de l’immédiat, de la continuité, pour se manifester.

Synthétiquement, sortir de la nature consista à quitter l’éternité pour se livrer au temps. Et, avec le temps, l’espèce s’adonna au travail.

 

D - Répression, thérapie, pouvoir

 

La répression consiste en l’inhibition de la naturalité et en l’interdiction de la continuité. Sa forme négative, qui peut apparaÎtre comme son complémentaire, est la permissivité qui aboutit au même résultat. En effet celle-ci se caractérise par une absence d’affirmation des parents ce qui inhibe la continuité dans son effectuation immédiate ainsi que dans sa réflexivité du fait de l’absence de confirmation, de reconnaissance, et de la mise en indifférenciation. La possibilité de la rétroaction a tendance à se perdre, d’où un déboussolement, pouvant être accompagné de manifestations violentes. Sous ses deux formes la répression est une dynamique de violence. Elle fonde son empreinte et donc tout le devenir de son rejouement ; comme celui de la séparation ne serait-ce que parce qu’une répression trop intense peut causer une séparation

La répression est la thérapie fondamentale ; celle qui induit toutes les autres. C’est la dynamique par laquelle les parents visent à guérir l’enfant de sa naturalité, à le libérer de ce mal; elle tend à le faire accéder à un niveau supérieur, à le perfectionner, à le sauver. Elle permet la domestication (l’intégration dans le domus) et de mettre, ou de remettre, l’enfant dans l’artificialisation.  Elle coupe les élans vers la naturalité qui sont considérés comme des moments d’errance, moments où s’imposent les défauts, les erreurs, les aberrations. En même temps elle est curative pour les parents : elle les guérit du manque de pouvoir qu’ils ont connu au stade enfant ainsi que du manque que leur impose la société. La répression est la conduite humano-féminine où le pouvoir prend une forme qui le rend visible, perceptible, et sert à donner forme, à produire comme l’affirma M. Foucault et, j’ajoute, à produire des formes.

La répression est à l’origine de la mise en place de la spéciose et de l’ontose ainsi qu’à des manifestations pathologiques plus ou moins intenses qui nécessitent à leur tour diverses thérapies, visant à corriger les effets négatifs de la répression, ce qui lance l’espèce dans un continuel rejouement. Toutefois la répression ne peut se maintenir que si elle est réactualisée par la réactivation de l‘empreinte de la menace ; d’où là encore un rejouement fondamental, celui du risque d’extinction. Elle est une dynamique de transcendance, faire accéder à un au-delà où la sécurité est possible, au bien suprême (sommet de l’échelle axiologique), autre source du numen et donc de l’autorité qui est une participation à cette entité.

La répression vise à échapper à une menace qui cause des peurs ; et c’est là que s’impose pleinement la dynamique de « c’est pour ton bien ». On réprime afin d’éliminer une menace que l’autre ne voit pas, qui en est inconscient. Et pour la justifier on recourt à des données supérieures, à des entités, on se lance dans la transcendance et dans l’affirmation de la conscience de la nécessité d’en passer par là pour sauver l’autre d’une existence purement, simplement, naturelle. Chaque fois qu’on réprime on refoule une peur, et on escamote un devenir, celui qui a conduit à son affirmation inconsciente, et dont, de ce fait, l’individu ne soupçonne pas l’existence. On réprime souvent parce qu’on s’identifie. Ce faisant, on pense, inconsciemment, qu’on se sauve d’un danger, d’une menace.

Pour s’effectuer, et par là réaliser le devenir hors nature, hors menace, la répression nécessite un agent, un opérateur : le pouvoir qui s’exerce au sein d’une dynamique où la dépendance est constamment recréée. D’où la nécessité de poser des interdits dont le plus fondamental est celui de rétablir la continuité. Symétriquement en quelque sorte la violation des interdits engendre du pouvoir.

Tout homme, toute femme a du pouvoir. Comment se fait-il que celui-ci soit concentré, condensé et se manifeste en tant que Pouvoir, et que ceux-là y soient soumis, volontaires ou non, comme s’ils avaient perdu leur pouvoir qui, dans certains circonstances, peut-être réactualisé. Comment  se concentre et s’autonomise le pouvoir ? A travers un mouvement de dépossession concentration et d’exclusion isomorphe à celui de la formation de la valeur. « Pour qu’il y ait valeur il faut  qu’il y ait dépendance et que c’est une de ses présuppositions essentielles ». Invariance, série IV, n°5, p. 11.

Mais qu’est-ce que le pouvoir, comme s’il s’agissait d’un être effectif, ou d'un objet hautement  discernable. Exprimé ainsi, cela m’apparaît comme une chimère. En fait derrière le mot pouvoir, agissent une cascade, une chaîne, une concaténation, une kyrielle, une suite d’hommes, de femmes exerçant une pression constante, nous obligeant à aller dans une direction donnée ; agissant pour que nous ne perdions pas le sens qu’ils veulent nous imprimer. L’implacabilité du pouvoir, actualisé par des hommes et des femmes divers (c’est la sommation de leurs actes de pouvoir qui donne corps au pouvoir ; sans eux, sans elles, il ne peut pas exister), découle du mécanisme infernal mis en place inconsciemment à partir de la séparation d’avec le reste de la nature, mécanisme nous obligeant à nous mouvoir dans la séparation, dans la pression de répression de la naturalité de tout un chacun.

La répression ainsi que les traumatismes (qui peuvent lui être liés) provoque une régression. Je me demande si justement le devenir de l’espèce n’a pas été bloqué, et  si elle n’essaie pas de sortir de l’enfermement-blocage. Les rejouements, jusqu’à présent, n’ont fait que renforcer la régression, et ceci peut être le fondement à la théorie disant que l’évolution n’est pas une progression mais une régression.

La permissivité est une forme de répression qui est une inhibition de la continuité. Or, dans la permissivité il n’y a pas continuité mais acceptation de ce qu’induit la dynamique ontosique. Il y a refus de mise en continuité de peur d’être remis en cause. La non utilisation des pratiques immédiates de la répression met l’enfant dans une contradiction et lui fait revivre avec force l’ambiguïté, le double-bind. Il peut avoir le sentiment d’être floué, mystifié et de ne pas pouvoir réagir ; ce qui bloque momentanément le déchaînement de violence, qui est reporté dans le temps. Ou bien l’enfant deviendra amorphe, comme anesthésié.

La personne qui réprime opère à travers une action, même si elle est inconsciente ; elle apparaît dominante, autonome. Elle rejoue la répression qu’elle a subie. En revanche, la personne permissive opère par réaction : elle apparaît dépendante de l’enfant. Elle rejoue la dépendance où elle fut mise.

La répression conduit à la production de fixations, de blocages. C’est donc normal qu’hommes et femmes désirant se libérer aspirent à une fluidification. Le fait que le capital se trouve dans une telle dynamique met bien en évidence sa dimension de recouvrement, et qu’à travers lui l’espèce a cherché à se libérer, et qu’elle se présentifie grâce à lui, et se représente ainsi, peut-être pour pouvoir justement se libérer d’une aporie. Le fait que cette dynamique de fluidification aboutisse à l’autonomisation du capital met en évidence qu’il ne s’agit pas seulement de pouvoir vivre le devenir, le flux de vie, mais d’accéder au mode « d’être » de l’espèce, à son comportement réel, donc à son positionnement dans le cosmos. Sinon, également, cela aboutit à exalter le mouvement pour le mouvement. L’éternité est mouvement et le désir du mouvement pour le mouvement trahit le désir, sous forme ontosée, d’éternité. Mais celle-ci ne se réduit pas au mouvement. Le désir du mouvement en tant que moyen et but enferme ceux qui en sont affectés dans une modalité de manifestation, avec perte de toutes les rayonnances.

Ce que l’on appelle pouvoir, qui est un pouvoir sur, en tant qu’expression d’une domination donnée et qui peut se définir comme l’aptitude à imposer et à contraindre à un mode de vie, d’être, à un comportement, dérive en fait du pouvoir en tant qu’aptitude à se développer, à s’épanouir dans le monde humano-féminin, dans la nature. Et celui-ci est normalement inclus dans la manifestation de la continuité entre les individualités  et entre celles-ci et la nature. Car cette continuité implique l’empathie, l’amour. Autrement dit c’est à partir du moment où advient la coupure de continuité que s’imposent pouvoir et amour qui, dés lors, peuvent subir un mouvement d’autonomisation et un détournement qui, en ce qui concerne le pouvoir, s’exprime dans le passage à la forme dérivée que nous avons mentionnée. La coupure de continuité dérivant de la séparation de l’espèce d’avec la nature n’est pas un phénomène brusque, réalisé une fois pour toutes, mais un processus insidieux qui se poursuit constamment même si, à de certaines époques, il se caractérise par une forte intensité et même si, à notre époque, cette séparation apparaît comme réalisée. En conséquence le détournement du pouvoir s’est opéré également de façon insidieuse et se trouve constamment réactualisé. Il s’est imposé du fait que l’espèce abandonnant un développement intégralement naturel, femmes et hommes durent élever leurs enfants, c’est-à-dire les faire accéder à un mode de vie devenant artificiel par rapport à celui en continuité avec le reste de la nature. Autrement dit, l’espèce dut produire un autre comportement. Mais pour que cet acte de production puisse effectivement se réaliser, il fallut simultanément opérer une contrainte afin de faire abandonner la voie de la naturalité et simultanément réprimer cette dernière pour qu’elle ne fasse pas obstacle à ce qui peut se percevoir comme un détournement ou une greffe, pour éviter qu’il n’y ait de rejet.

A partir de là, je puis signaler mon accord avec la théorisation de M. Foucauld : « Il faut cesser de toujours décrire les effets du pouvoir en termes négatifs ; il “exclut”, il “réprime”, il “refoule” ;, il “censure”, il “abstrait”, il “masque”, il “cache”. En fait le pouvoir produit ; il produit du réel, il produit des domaines d’objets et des rituels de vérité. L’individu et la connaissance qu’on peut en prendre relèvent de cette production9».

Á mon avis en même temps qu’il produit, le pouvoir réprime parce qu’il ne produit pas à partir de rien. La création ex-nihilo est impossible. La production ne peut s’effectuer que s’il y a inhibition de ce qui normalement, spontanément, tend à se développer ; c’est pourquoi la métaphore  de la greffe peut s’imposer : le pouvoir se sert du porte-greffe, l’être naturel, pour engendrer un être domestiqué10, apte à vivre dans une dynamique hors nature, dans l’artificiel qui est constamment produit11. La sortie de la nature est en même temps une ouverture de possibles pour l’activité créatrice, productrice, technique de l’espèce. Mais là aussi cette ouverture ne s’impose pas d’un seul coup en se révélant comme telle une fois pour toutes. La révélation se fait lentement au cours du devenir de Homo sapiens dans les différentes aires où il s’est implanté et a connu des devenirs divers. Des moments particuliers s’imposèrent où le tout est possible sembla s’imposer et où l’espèce put croire qu’elle avait réalisé pleinement sa sortie de la nature et acquis la sécurité.

Le pouvoir même s’il s’autonomise ne peut jamais se séparer de l’élément avec lequel il était intimement uni lorsque prévalait la continuité: l’amour. Celui-ci se présente comme l’élément de causation qui permet l’effectuation du pouvoir, son exercice. Le pouvoir exercé par les parents, et par tous ceux qui en définitive d’une manière ou d’une autre rejouent l’acte parental, se fait par amour pour les enfants. C’est pour leur bien qu’on leur impose un devenir hors nature, qu’on les contraint, les réprime. Négativité et positivité du pouvoir ne sont qu’apparences. L’advenu de l’exercice du pouvoir s’impose en même temps que la production et la répression. La pérennisation de la production est nécessaire en vue de perfectionner hommes et femmes et les faire accéder à un stade supérieur (dynamique de la transcendance et de la verticalité). L’infinité de la répression, et l’impossibilité de son achèvement, sont les corollaires de l’impossibilité d’atteindre la perfection.

Précisons le phénomène : pour que le pouvoir des parents produise un enfant domestiqué, intégrable dans le devenir artificiel, hors nature, il faut donc créer d’autres relations, parents-enfants, enfants-enfants, enfants-nature, ce qui constitue un détournement de l’hapto-évolution. Elles ne peuvent devenir effectives que s’il y a répression de la naturalité de l’enfant, ce qui lui cause de grandes souffrances et engendre en lui la dynamique du refoulement qui va créer ce qu’on appelle l’inconscient (par transitivité ou pourrait dire que le pouvoir crée l’inconscient). Son contenu ne se limite pas au refoulé mais, entre autres, de tous les possibles de la naturalité réprimée qui hantent de façon plus ou moins continue, de façon plus ou moins obsessive, l’individu tout le long de sa vie. La naturalité perdue hante donc et se manifeste dans un indéfini troublant, dans la nostalgie et la mélancolie.

L’acte de pouvoir réitéré produit également la conscience. Déjà l’affirmation de la dynamique « c’est pour ton bien » implique que les parents sont conscients de ce qui est nécessaire à l’enfant qui, lui, en est absolument inconscient. Pour pouvoir exercer au mieux ce pouvoir, la nécessité s’impose donc d’affiner cette conscience pour être, en quelque sorte, plus performants et causer le moins de souffrance possible à l’enfant.

Le pouvoir des parents, des dominants, etc., produit, pour que ceux-ci puissent donner aux enfants, aux dominés. Dans le premier cas, il s’agit d’amour, de sollicitude, de soins, de nourriture. Là s’origine le caractère maléfique du don. L’enfant sent bien que ce qui lui est donné est chargé d’une intentionnalité qui n’est pas dévoilée, ne serait-ce que parce qu’elle est très souvent inconsciente. Il perçoit que ce don opère comme un lien qui va l’attacher à un devenir dont il ne veut pas, sans être à même souvent de pouvoir le refuser.

Cette complémentarité s’impose également quand nous envisageons les relations humano-féminines du pôle amour. Le pouvoir s’avère opérer lui aussi dans la relation amoureuse ne serait-ce que, dans un premier temps, en tant qu’affirmation de chaque élément du couple, dans les particularités de leur individualité, affirmation nécessaire pour que la pleine jouissance amoureuse puisse advenir. Mais ultérieurement, par suite des rejouements, ce pouvoir dévie en pouvoir plus ou moins contraignant et l’amour ne se déploie plus en tant qu’affirmation d’une continuité momentanément trouvée, mais en tant que don afin que l’autre soit en « relation avec ».

L’invisible c’est ce qui fonde le devenir de l’espèce depuis qu’elle sort activement du reste de la nature. L’invisible c‘est l’insaisissable, l’indiscernable, l’indéfinissable, c’est la répression.

La répression a été d’abord exercée  par la communauté car c’est elle et non l’individu qui se séparait du reste de la nature. Le sacrifice d’un membre de la communauté pour le bien de celle-ci est un acte relevant de la répression, qui le plus souvent est une dynamique d’apaisement pour ne pas être menacé. C’est une dynamique de purification, opérant par délestage, en brisant un attachement, en créant un vide. La répression communautaire a pu susciter une opposition de certains membres de la communauté, point de départ d’un phénomène de fragilisation de sa cohésion, qui favorisera sa fragmentation ultérieure et le surgissement des individus.

Elle s’effectue ensuite, également, par l’entremise d’une communauté sur une autre; puis par celle de la première forme d’Etat suivie par la deuxième. Tout ceci relève du devenir de la spéciose que nous développerons  ailleurs, ainsi que ses conséquences. Signalons que le moment d’articulation fondamental est celui où l’enfant donne le pouvoir (quand il n’est plus du topos, de la communauté, quand il y a lutte entre les sexes).

 

E - La dimension psychique : ontose et spéciose

 

Nous devons tenir compte de l’importance de la répression et du refoulement des émotions dans le devenir de l’espèce.  Nous avons déjà fait état dans les sous chapitres précédents de la spéciose-ontose, nous y revenons pour bien signaler son importance dans le devenir de Homo sapiens, ainsi que sur la nécessité de sa dissolution pour accéder à Homo Gemeinwesen. Je rappelle que ce n’est pas un phénomène défini, délimité, s’imposant à un moment donné mais un procès au cours duquel elle se constitue ; c’est un phénomène qui est réactivé, et même amplifié, à chaque génération, comme cela s’opère de façon isomorphe avec l’ontose. Ceci est dû au fait qu’elle est liée à, déterminée par, la sortie du reste de la nature qui s’effectue aussi au travers d’un procès. Toutefois elle présente des moments de forte saillance, ce qui permet de la repérer.

Tout traumatisme a un effet à la fois sur ce qui est nommé psyché (psychisme) et sur ce qui est appelé corps (somatisme). Il conditionne la spéciose-ontose. Nous ne pouvons pas dire qu’il faille faire intervenir la dimension psychique de l’espèce, car ce serait réducteur ; psychisme et somatisme sont indissolublement liés.

On peut dire qu’il y a traumatisme pour l’espèce ou pour l’individu dés que celui-ci ou celle-là n’est pas à même d’intégrer l’événement perturbateur, qui va la, le, hanter pendant des siècles, pendant des années. Le traumatisme se décèle par le fait que l’événement traumatisant n’entraîne pas la mise en place d’un phénomène de compensation, ou bien, dans le cas contraire, ce phénomène est insuffisant. Cet événement ne relève pas obligatoirement de l’ordre du négatif, de la destruction, mais également de l’ordre positif par exemple une découverte, une invention.

Une invention est parfois le résultat d’un long procès au cours duquel d’autres inventions furent réalisées. Chaque invention ayant pu être l’occasion d’un traumatisme plus ou moins important, l’invention finale est porteuse alors d’un traumatisme important. C’est le cas de l’invention du zéro tel que cela se présente en Occident. A mon avis le début du procès qui aboutit à son individualisation commence avec la production du « trou en tant qu’objet technique »12 qui se réalise avec le chas de l’aiguille il y a dix sept mille ans. Je dois ajouter qu’il est possible que ce soit encore plus ancien parce que les trous effectués dans des coquilles de mollusques en vue d’y glisser un cordon pour réaliser un collier ou un bracelet, sont déjà des « trous en tant qu’objets techniques » dont certains dateraient de prés de soixante et dix mille ans.

Mais le trou avec  ce qui le délimite peut être abstraïsé, c’est-à-dire pensé en tant que tel et placé dans un autre cadre, ce qui explique la formation des couples, chas-aiguille, mortaise-tenon. Une autre abstraïsation impliquant une autre dynamique technique aboutit à la roue avec le couple moyeu-axe. Dés lors on ne peut pas ne pas supposer, du fait de la généralité de la relation trou-objet entrant (ou sortant) qu’hommes et femmes aient pu poser une analogie avec la vulve et la tête émergeante de l’enfant.

Selon moi, par suite d’une autre série d’abstraïsations on est parvenu au zéro, en passant par la roue. Il s’agit au moins de sa représentation, de son image. En effet les Mayas qui n’ont pas produit la roue, mais ont inventé le zéro, ont paraît-il représenté des dessins de roue.

Le zéro c’est un vide extrait d’un plein. Il n’est donc pas étonnant que la racine du mot zéro soit en sanscrit un mot signifiant à la fois vide et plein et que dans les mathématiques plus récentes zéro puisse désigner un ensemble vide lequel peut se présenter en tant qu’objet mathématique. Le zéro c’est ce qui permet d’effectuer une multitude d’opérations, en devenant l’opérateur fondamental avec l’un, le plein, nombres actualisant tous les nombres.

La dynamique du plein et du vide où zéro et nul se révèlent avoir une grande opérationnalité  en tant que supports importants pour le déploiement de la spéciose qu’il nous faudra exposer particulièrement avec Emergence de Homo Gemeinwesen.  J’indique seulement la puissance de zéro et de nul en tant qu’opérateurs de réduction de la réalité des hommes et des femmes13 et donc son intervention dans le phénomène de répression, dans l’effectuation du pouvoir. N’oublions pas que la répression présuppose une culpabilité attribuée à l’enfant ainsi qu’une axiologie point de départ du mouvement de la valeur, des valeurs.

L’importance de la spéciose-ontose se manifeste fortement lorsqu’il est question des rapports femme, homme, enfant, cette trilogie (fondement de la trinité) qui implique, rappelons-le, la communauté. Dans l’introduction de son livre L’instinct maternel (p. XIX), que nous avons précédemment cité, S.B. Hrdy énonce des questions fondamentales auxquelles on ne peut répondre que si l’on fait intervenir la spéciose déterminée par la dynamique de sortie de la nature

1. «Qu’entendons-nous par “instinct maternel” ? Les femmes l’ont-elles perdu ?

2. «Si les femmes aiment instinctivement leurs propres enfants, comment se fait-il que plusieurs d’entre elles dans de nombreuses cultures et au cours de toute l’histoire aient contribué directement ou indirectement à leur mort, par exemple en nourrissant un fils et en laissant une fille souffrir de la faim ? »

3. «Á la différence des autres grands singes, les humains ont été sélectionnés pour produire des descendants inermes et dépendants, à un point tel qu’aucune femme cueilleuse – comme l’étaient nos ancêtres femmes – ne pouvait espérer l’élever toute seule. Et pourtant, alors comme aujourd’hui, l’assistance paternelle était tout autre que certaine. Comment une sélection sur les mères afin  qu’elles élèvent  des enfants a pu être fortement au-dessus des moyens dont elles disposaient ? »

4. «Étant donné que pères et mères partagent avec les enfants la même proportion de gènes, pourquoi les pères n’ont-ils pas évolué de façon à être plus attentifs aux besoins de leurs propres enfants. Existe-t-il chez les mâles (comme se l’est posé Darwin) un “instinct latent” de soin ? Si oui, quand s’exprime-t-il ? »

5. «Vis-à-vis du nouveau-né, les réactions paternelles vont du soin à l’indifférence. Mais alors comme se fait-il que presque tous les hommes s’intéressent tant aux vicissitudes reproductrices des femmes ? »

6. «Enfin, quelle est la substance des besoins infantiles. Pourquoi ces petites créatures ont-elles évolué pour être potelées, captivantes et absolument adorables ? »

On ne peut pas dire que les femmes ont perdu l’instinct maternel sinon dans certains cas où l’ontose de la femme peut transcroître-transparaître en folie; mais on peut affirmer que le devenir social tend à l’inhiber et, actuellement, à le rendre inutilisable du fait de la prise en charge par la société de diverses opérations relevant d’un maternage non limité à quelques mois. Enfin, la tendance à parachever la sortie de la nature opère de telle sorte que la maternité tend à être éliminée (dynamique entrant dans la libération de la femme). Cela est gros d’un traumatisme à venir et l’on n’a pas envisagé le vide en la femme qu’instaurera l’absence de gestation et de parturition.

En rapport à la deuxième question on pourrait dire, avec d’autres questions, comment se fait-il que les hommes tuent leurs semblables ? Ont-ils perdu l’instinct de vie qui induit à ne pas tuer un homme, une femme ?

Avant d’envisager la question 3, j’aimerais faire remarquer que les questions posées impliquent que S. B. Hrdy accepte la réalité sociale actuelle comme une donnée qui serait quasi naturelle et dont il faudrait chercher la raison en recourant à une étude paléoanthropologique, où elle essaie de percevoir ce qui est naturel et ce qui est culturel. Cependant celui-ci n’est pas réellement perçu comme étant en discontinuité avec celui-là. Ainsi sa perception du comportement des hommes actuels conditionne totalement la représentation qu’elle peut se faire du comportement qu’ils eurent il y a des millénaires lorsque existait la communauté. A cette époque-là l’assistance des hommes était obligatoirement effective.

L’analyse détaillée du texte reproduit permettrait de bien mettre en évidence que la spéciose n’a pu se développer qu’à partir de données naturelles qui furent détournées. Pour ce qui concerne notre objectif actuel (signaler l’importance de la spéciose), les quelques remarques précédentes suffisent. Dans une étude sur la condition des enfants tout ceci pourra être repris car, au niveau de l’haptoévolution, ceux-ci jouent un rôle déterminant, comme ils le jouent à l’heure actuelle où il y a tendance à dissoudre ce à quoi elle avait abouti.

La spéciose joue un rôle inhibiteur, un rôle de frein, de verrou ; elle opère un blocage dans le devenir des hommes et des femmes. De nos jours dans toute l’aire où le mode de production capitaliste s’est implanté, il serait possible de donner à chacun, à chacune, un quantum de capital leur permettant d’assurer leur procès de vie au sein de cette société-communauté. Autrement dit le problème de la misère, de l’exclusion, de la dépendance seraient éliminés et les promesses affirmées, particulièrement lors du passage à l’automation, auraient pu être tenues. De telle sorte qu’on ne peut pas simplement taxer de visionnaires divagants ceux qui les firent. Seulement ils raisonnaient, comme avant eux les révolutionnaires marxistes ou même anarchistes, sans tenir compte de la spéciose. Car faire en sorte que tout le monde sorte de la dépendance va à l’encontre de ce phénomène qui implique au contraire un renforcement continuel de celle-ci, d’où la permanence du phénomène qui rend une foule d’hommes et de femmes superflus, les plaçant en déréliction; impliquant l’existence toujours renforcée de différences énormes sur le plan social et économique entre divers groupements humains entretenant une hiérarchisation fondée sur le capital, et sur l’information. Cela implique qu’il y ait une remise en cause de toutes les mesures qui pouvaient améliorer les conditions de vie des plus pauvres (disparition de l’Etat providence). En même temps l’espèce – du fait en particulier de l’accroissement énorme de la population – devient encore plus dépendante tant du procès de production matériel et immatériel qu’elle a mis en place, que de la nature. Par là elle rejoue la menace du risque d’extinction ce qui conduit hommes et femmes en déréliction à chercher une issue dans la surnature.

En analysant les événements historiques des deux derniers siècles on peut constater qu’il y eut une phase progressiste qui n’excluait pas l’exploitation des ouvriers, des paysans. Une amélioration des conditions de vie fut réalisée14. Autrement dit, on peut penser qu’au tournant du XIX° au XX° siècle il s’est présenté un moment favorable, un kairos, et qu’on n’a pas su l’utiliser. C’est ce qui a contribué à donner à la guerre de 14-18 une dimension catastrophique exceptionnelle. Elle fut le rejouement d’une catastrophe avec la dimension du  risque d’extinction, ce qui remit hommes et femmes en déréliction.

Le cycle des catastrophes ne peut être aboli que si l’espèce devient pleinement consciente de sa spéciose, à travers une dynamique d’abandon de ce monde et de ses présuppositions, bases à partir desquelles peut s’effectuer sa dissolution.

 

F. Compléments

 

L’étude des langues, celle de leur origine (en n’excluant pas le possible d’une origine unique pour toutes, suivie d’une évolution particularisée), revêt une importance considérable pour comprendre le devenir de Homo sapiens et comment la spéciose a opéré. En ce qui concerne le domaine de l’Asirope qui est le centre de notre réflexion relative au surgissement du phénomène capital, les travaux de G. Semerano au sujet d’une origine sumérienne, akkadienne, ou de toute autre langue de la Mésopotamie, et non d’une origine indoeuropéenne, pour les mots relevant des diverses langues dites indoeuropéennes, présente un très grand intérêt. D’une part parce qu’ils permettent de remonter plus loin dans le temps, et d’autre part parce qu’ils aident à mettre en évidence des escamotages importants. J’en donnerai pour preuves l’étymologie des verbes avoir et être, d’une part et celle de sexe puis de l’infini, d’autre part.

« Les formes qui laissèrent supposer  la racine *es-, *s-,comme le sanscrit asmi, le lithuanien esmi, l’antique slave jesmi, et de même le grec ¢st (existe), le latin est, nous reconduisent en réalité à l’antique langue qui est notre constant cadre de référence, l’accadien isû(m) (avoir), passé à la fonction de copule « est » dans les textes de El-Amarna.

Mais la valeur originelle nous est connue, c’est « avoir » : une telle signification éclaire ce que la pensée grecque antique a acquis par sa recherche chez qui, comme ce fut ingénieusement vu, par exemple, pour les présophistes, l’attribut de la substance n’est pas encore concevable ; les concepts de qualité et de quantité apparaissent relativement tard ; il n’existe pas de propriétés ou de pouvoirs distincts des substances. Le chaud, le froid ne sont pas à l’origine propriété des objets, mais ce qui est conçu ce sont les entités correspondantes, le feu, l’eau, etc. De ce fait à « le feu est chaud », correspond dans la pensée  antique, « le feu a ou possède la chaleur ». Les hiéroglyphes ignorent l’usage de notre « être » et de note « avoir ».

Ainsi se clarifie que la fonction verbale de « être », du grec eÂuai,  ¶muai, de ¢sti (existe) commence à prendre forme chez les antiques langues sémites. L’hébreu enregistre un mot riche de contenus vitaux : tel est jes (esistenza, sostanza, « existence », « substance »). La formation de ˆuta , ¢Ùuta, pluriel de ˆu avec valeur originelle existencielle, se développe à partir de la racine *es- (être), ¢sti « existe », avec un suffixe –nt- au sens de « pertinent à », « relatif à » qui est la signification de l’akkadien natû (pertinent), l’être (l’ente) « est »  ce qui est pertinent à l’être qui a domination ». »

« La dichotomie de « être » « avoir » a donc des origines lointaines et se fonde sur deux aspects chronologiquement distincts : les ¢Òuta d’Homère, d’Hésiode, par exemple, rappellent la copule des textes de El Amarna, tandis que les ˜uta d’Anaximandre, les ¢Òuta, les êtres, l’ eÙu de Parménide qui comprend et porte en lui tous les êtres dans son éternité, “ Être absolu ” immobile, négation du néant, dérivent de la racine potentielle de l’akkadien isû (avoir),avec la valeur sémantique du sanscrit isé,iste (possède, “is master of”)15.

Nous pouvons bien en déduire qu’il y eut une phase historique où être et avoir n’existaient pas ; quand, donc, hommes et femmes se percevaient non séparés de ce avec quoi ils opéraient et leur permettaient d’accomplir leur procès de vie. Puis la séparation s’est imposée. Au départ, le verbe signifiant avoir dénote en quelque sorte la totalité de ce à quoi on participait, et être ce qui en est séparé, tandis qu’en tant que copule il permet de rétablir la continuité. La copule sert d’articulation. D’une certaine façon, elle permet d’indiquer ce qui a été acquis ; par là « être » a une fonction distributive. Provenant de l’avoir il signifie l’identification de ce qui est possédé au possesseur ; par là il signifie aussi la possession. L’avoir pouvait représenter la substance, et l’existence peut se percevoir comme ce qui  sort de la substance, naît.

Avec le développement de la fonciarisation, puis du mouvement de la valeur dans sa dynamique horizontale, celui qui possède existe effectivement ; celui qui ne possède pas, non seulement est dépendant (déréliction), mais n’est pas considéré comme faisant partie des hommes, des femmes. Il se trouve hors société fondée sur un avoir approprié. En outre celui qui possède peut faire exister, comme cela se révèle fort bien avec le mouvement de la valeur dans sa dynamique verticale. Plus le chef - puis un « souverain » quelconque - possède de biens, plus il peut attribuer de l’existant  en même temps que de la valeur, parce que l’unité supérieure s’approprie au travers des choses, l’existence des hommes et des femmes.

Dit autrement, un homme peut accéder au niveau de dominant grâce à l’avoir et non à l’être. Il n’est que parce qu’il possède, parce qu’il a.

La prééminence accordée à  "être" par rapport à  "avoir" dérive du fait qu’avec l’être il ne peut plus y avoir de partage, donc de réduction, puisqu’il dérive en quelque sorte d’une certaine partition de l’avoir, de ce qui pouvait être en partage. Ensuite l’être, grâce à son activité « copulatrice », peut restaurer le tout dont il provient. Du moins c’est à ce délire que conduit la dynamique qui vise à l’unité-globalité, à la fusion, à ne faire qu’UN. Le discours ontologique implique une exaltation de la séparation compensée par celle de totalisation unitaire. "Être" a un rôle de négation d’un phantasme, support d’une intense menace, formé au cours du procès de réduction, espèce d’anéantisation : le néant que l’espèce a hissé également au rang d’opérateur de connaissance.

La dépréciation de l’avoir par rapport à l’être recèle en elle toute la culpabilité des hommes et des femmes en rapport au phénomène de séparation-dépossesssion.

La conception séparatiste visant plus ou moins consciemment à l’exaltation de la séparation de la discontinuité opère à tous les niveaux, ainsi en ce qui concerne les relations entre hommes et femmes. Et j’ajoute que le processus de vie dans la dynamique que vise cette conception consiste en un immense travail pour surmonter les discontinuités. G. Semerano rejette l’étymologie indoeuropéenne faisant dériver sexus de secare couper et affirme qu’on doit le mettre en relation avec un mot très ancien ayant la signification de « chercher avec les yeux » dont on trouve traces dans diverses langues, comme en allemand avec suchen signifiant chercher. En outre son analyse est pour ainsi dire complétée par celle qu’il fait en ce qui concerne ·merow. « A l’ origine ·merow est le désir qui naît en regardant l’objet aimé, avec toute l’intensité de la vision. Le mot est de la même souche que êmar, âmar (jour) quand la lumière allume les pupilles : correspond à l’akkadien imru  (désir, vagheggiamento, contemplation, vision), substantif du verbe amàru (voir, connaître une femme) »16.

Être sexué implique l’aptitude à voir l’autre dans sa diversité et possibilité de  "l’allumage" du désir qui permettra la réalisation de l’union et, au-delà, la transmission de la vie.

L’importance de la vision dans le procès de la sexualité, et plus généralement dans un procès de positionnement, est déterminante chez les primates. Dans le cas des enfants de Homo sapiens la curiosité au sujet des organes sexuels et donc du désir de les voir participe de la nécessité de se positionner en s’appréhendant  et en appréhendant l’autre dans la diversité. Ce n’est pas l’acte sexuel qui préoccupe mais la diversité des sexes comme cela s’impose de façon perverse avec le voyeurisme.

L’étymologie indoeuropéenne correspond à une réalité ultérieure quand la séparation entre les sexes est advenue avec la lutte entre les hommes et les femmes. Le rôle des indoeuropéens a peut-être été déterminant dans le déploiement de celle-ci. 

A l’heure actuelle la séparation est incluse dans la vision et (l’efficacité de l’œil est caractérisée en partie par son pouvoir séparateur) de telle sorte qu’on ne regarde plus, mais on sépare.

En ce qui concerne l’ étymologie de apeiron qui est normalement traduit par infini,  G. Semerano en donne une qui ne se réfère pas à l’indo-européen, mais à des langues sémitiques (sumérien, armoréen,  araméen, etc..). Ainsi il dit que cela dérive du sémitique « ’apar = poudre, terre, de l’akkadique eperu » et il le confronte au biblique ‘afar17. Apeiron est le concept émis par Anaximandre. Il désignait un élément fondamental à partir de quoi tout dérivait, comme l’eau pour Thalès. Il semblerait d’ailleurs que cet apeiron serait ce qui reste quand l’eau s’est retirée. Ceci est très important si on n’oublie pas que le topos est la Mésopotamie où la mer s’est retirée. Ce serait la terre poudreuse. La terre une totalité formée d’une infinité de particules, support du concept d’infini. Dans une certaine mesure le concept d’infini implique une totalité susceptible de se présenter sous forme de la multiplicité. Donc ce concept d’infini implique la totalité et la multiplicité, obtenue par une fragmentation, division, pas un processus de séparation. C’est un concept qui dit quelque chose d’important de la spéciose-ontose Il désignait ce à partir de quoi tout pouvait être engendré, produit, conçu. Il s’agit d’un élément qui, en tant que totalité peut fonder la substance et qui, en tant que multiplicité, peut signifier les diverses formes, modalités de cette substance. Autrement dit apeiron se réfère à une substance et non à un mode d’être comme est posé l’infini d’Aristote. Toutefois on comprend que la dimension de multiplicité ait pu fonder le concept d’infini et qu’Aristote ait pu se référer à Anaximandre en le réfutant. J’ai la sensation que ce qui se pose originellement c’est l’union de la substance et de l’être et que l’interrogation essentielle est: d’où je viens (essence), à partir de quoi (substance) ? L’être est inclus dans les deux, l’individu n’étant pas encore sur le mode du séparé, bien qu’il ait subi cela. Le passage du concept d’Anaximandre à celui d’Aristote implique une discontinuité et témoigne de la séparation vis-à-vis de l’origine mésopotamienne. Anaximandre  avait encore un contact avec la civilisation mésopotamienne, ce qui n’était plus le cas avec Aristote. Chez lui le concept d’apeiron apparaît aberrant, mais il lui sert de support pour dire autre chose que ce que visait Anaximandre.

La substance, pouvant être une expression de l’avoir et de la volonté que la substance soit sujet, relève donc de l’être, et serait en relation avec le désir de retrouver la participation.

J’ajoute que la langue véhicule non seulement une connaissance au sujet des hommes et des femmes, au sujet de leur monde, de la nature, du cosmos, mais aussi la souffrance liée au procès de vie tel qu’ils l’éprouvent, tels qu’ils l’exécutent, surtout inconsciemment. Cette souffrance non clairement dite au travers de l’exposé d’un ressenti, sert en fait à produire des opérateurs de connaissance qui en définitive brouillent l’exposé des données cognitives proprement dites. Ce n’est pas une dynamique limitée à une période historique ancienne, car cela se poursuit encore de nos jours, de façon plus voilée, secrète ou mystifiée.

« La signification existentielle de « être », des ˜uta d’Anaximandre, c’est-à-dire des entités qui possèdent la vie et sont passibles de la sanction de la justice qui les jugera pour leurs fautes d’iniquité, renvoie à l’être existentiel de to be, dans le troisième monologue de Hamlet où “to be or not to be” est “vivre ou ne plus vivre”18.

Ainsi la justice, Dike dérive de la souffrance d’avoir subi l’iniquité, une spoliation, et s’impose comme opérateur de réparation, de rétablissement d’une harmonie. Mais cela ne remet pas en cause le processus spéciosique car : « Et Dfikh, chez Anaximandre, comme chez Héraclite, conserve la valeur du sumérien di-ku5-gal (juge suprème), babylonien diqugallu »19.

L’idée d’infinité ayant pour support la poussière a pu servir aussi bien dans un sens d’épanouissement, et de réalisation d’un désir : « Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol… » (Genèse 28-14)20, que pour indiquer la réduction, l’insignifiant, le peu d’importance de l ‘homme, quand il est dit  qu’il est poussière et retournera à la poussière (Genèse). C’est en fait une « déformation » de l’assertion de Xénophane : « Tout naît de la terre et tout finit à la terre ».21 Dans la formule biblique se loge un non explicitation grosse de confusion: homme tu n’es qu’un grain de la poussière dont tu proviens et à laquelle tu retourneras.

 

*    *   *

 

Dans son livre La  rivoluzione dimenticata (La révolution oubliée)22, Lucio Russo défend la thèse selon laquelle une science comparable à celle qui s’est développée en Occident à partir de la Renaissance, a existé durant la période hellénistique (de –323, mort d’Alexandre de Macédoine, à -144 environ). Pour expliciter l’importance considérable qu’il convient, à mon avis, d‘accorder à ce livre, je vais préciser comment je puis définir la science, et énoncer les conditions de son surgissement. Ce qui n’élimine  pas la nécessité, ultérieure, d’exposer de façon la plus fidèle possible la thèse de L. Russo en rapport à diverses approches théoriques de la science et de la révolution, du fait même que dés le titre – qui recèle un non dit : la science – ces deux approches sont mises en relation.

La science s’impose comme une autre dynamique de vie et pas simplement comme un autre mode de connaître. Ceci explique son caractère expansionniste, c’est-à-dire sa tendance à envahir tous les champs de l’activité humaine.

Elle surgit quand dans la société occidentale tend à s’imposer une évanescence de la puissance de la surnature en rapport en particulier avec l’anthropomorphose du travail et la naissance de l’humanisme et que donc hommes et femmes tendent à placer le point d’appui de leur développement non plus dans la surnature, mais dans la nature et le monde humain. Elle implique donc dés le départ  (de façon potentielle) un autre comportement de l’espèce pour résoudre son procès de vie, donc ses relations avec la nature, avec le cosmos, puis au sein des relations en son propre monde. Cela implique une autre orientation du procès de connaissance, et de le faire fonctionner autrement.

Comme je l’ai dit, l’espèce place son point d’appui certes dans la nature, mais dans une nature dont elle se sépare de plus en plus, comme elle se détache de sa naturalité23. D’où un rejouement : l’espèce  se séparant du reste de la nature place dans celle-ci le point d’appui de son développement cognitif et pratique, comme jadis dans l’inchoation de sa séparation, elle le plaça dans une surnature. Et elle va, ensuite, encore rejouer dans la mesure où hommes et femmes, d’abord en Occident, pensèrent pouvoir grâce à la science, se rendre « maîtres et possesseurs » de la nature ; donc devenir l’entité qui domine.

Elle se présente comme l’union d’une épistémé24 et d’une pratique. L’épistémé s’était édifiée avec les mathématiques ainsi que la logique, et donc avec un certain lien avec la philosophie. Quant à la pratique, l’expérimentation, elle est  liée  aux arts en général, c’est-à-dire à un art comme la peinture, par exemple, et aux arts mécaniques, ainsi qu’avec l’émergence d’un nouveau type d’homme, l’ingénieur, qui est une manifestation de l’anthropomorphose du travail qui implique que c’est à travers le travail, à travers la capacité à utiliser des techniques en recourant à un savoir théorique, que l’homme s’affirme.

Dans la genèse de la science on a vu qu’intervinrent la volonté de récupérer des capacités perdues, celle de se passer des femmes(David F.Noble), mais aussi la volonté de sortir de l’incertitude (ou mieux de fonder une certitude : on expérimente parce qu’on doute !), celle d’échapper aux données ontosiques (les charges affectives) d’échapper à la domination de la surnature (rejet de divinités, de qualités occultes, de dieu, etc.) et de parvenir au réel ; une volonté de sortir d’un blocage et donc d’entreprendre (isomorphie entre expérience et entreprise, ce qui souligne celle entre fondation de la science et fondation du capital ; la force de travail pouvant être comparée à la force de l’expérimentation)), de décider, de trancher (le savant comme l’entrepreneur, puis le manager, est un décideur), d’innover , de montrer qu’on est élu en quelque sorte, sauvé (ce qui fait une confusion dans la genèse qu’on peut percevoir en analysant le rapport entre science et catholicisme, et science et protestantisme), une volonté de démontrer la supériorité du christianisme sur toutes les autres religions (surtout l’Islam), enfin une volonté de libération (marxistes, anarchistes, etc..). Dans ce dernier cas, la science apparaît bien comme la conduite (le comportement) nouvelle de l’espèce, ce qui avait été préparé par les bourgeois comme, par exemple, J. Locke affirmant sa volonté d’utiliser la méthode newtonienne en politique.

En définitive, on ne peut pas séparer le surgissement de la science de celui du capital, et l’on comprend que celui-ci soit parvenu assez tôt à englober celle-là.

Comme il ne m’est pas possible d’aborder en détail toutes les questions que soulève la thèse de Lucio Russo au sujet de la révolution oubliée, je me contenterai de signaler les points qui devront être abordés dans le chapitre sur le capital : ce qu’est la science et  la parenté des deux « sciences ». Pour ce second point il nous fournit un argumentaire extrêmement solide. Ensuite s’imposera une étude des similitudes du développement social entre la période hellénistique et la période de développement du capitalisme en Europe et aux Etats-Unis. Là encore L. Russo donne de solides indications. Mais nous voudrions insister sur la dissolution de la polis et la formation de nouvelles villes et, surtout, sur le phénomène d’autonomisation de la valeur et sur les raisons de son enraiement. Très importante semble également l’analyse de l’évolution des rapports entre les sexes durant la période hellénistique.

Ainsi un grand nombre d’affirmations importantes qui viennent saper des savoirs établis devra être analysé, comme celle concernant la connaissance du zéro par les grecs qui leur viendrait des mésopotamiens, ou l’absence de continuité entre la civilisation grecque et la civilisation romaine, absence de continuité due particulièrement à l’existence de la période hellénistique. Toutefois je me limiterai à une affirmation contestable mais qui peut cacher une donnée essentielle. L. Russo  parle souvent de refoulement au sujet de la science héllénistique25. Mais le refoulement étant un processus inconscient ne peut être détecté qu’à partir de remontées du refoulé. Une de celles-ci, à laquelle il se réfère d’ailleurs, correspondrait à ce qui s’impose lors de la Renaissance, qui serait renaissance de la science. Cependant on ne peut pas se limiter à cela. Au XII° siècle, on eut un phénomène similaire bien que de moins grande ampleur. D’autre part la floraison de connaissances de type scientifique dans l’aire musulmane dés une époque antérieure, leur persistance en Perse, en Inde après la fin de l’époque hellénistique indiquent qu’il y a eu escamotage, occultation de ces connaissances en Occident mais non refoulement. Mais ce qui a pu être effectivement refoulé serait une dimension de la naturalité, l’aptitude des hommes et des femmes  à connaître ce qui les environne de prés comme de loin, et à se comporter en fonction de cela sans recourir à des entités surnaturelles.

Le devenir même de la science peut fournir un argument en faveur de cette hypothèse. L.Russo explique que dés la période hellénistique la science a été envahie et récupérée par divers propagateurs de conceptions irrationnelles, en rapport à l’occultisme, au spiritualisme, et affirme que l’astrologie et la chimie tirent leur origine des connaissances scientifiques d’alors et, enfin, signale un phénomène similaire opérant à notre époque. Mais selon moi, on doit ajouter à cela le fait que la « science » est de plus en plus remplacée par la « recherche ». Autrement dit, ce qui resterait de la première c’est une quête, déjà initiée il y a plus de deux mille ans : la quête de la naturalité de l’espèce.

 

*  *  *

 

Depuis 1990, de nombreuses espèces de Homo ont été découvertes en divers lieux du globe. Si elles apportent des précisions sur le devenir de Homo Gemeinwesen, elles ne remettent pas en cause le schéma évolutif que nous avons adopté. Elles permettent de relativiser la théorie de Y. Coppens faisant dépendre l’acquisition de la station verticale (il parle de bipédie) de la régression de la forêt en rapport avec l’installation du Rift africain. Une telle conception consiste à faire dépendre totalement du milieu le devenir des êtres vivants. Or l’acquisition de la station verticale qui a permis le déploiement de la préhension est une nécessité interne au sein du phénomène vie, dans la classe des vertébrés. La « volonté » des êtres vivants, comme nous l’avons affirmé, intervient dans la réalisation d’une telle capacité.

On a trouvé un grand nombre de sites où l’activité esthétique de Homo sapiens s’est  également puissamment réalisée. Les études au sujet de cette activité présentent un grand intérêt. Je citerai particulièrement Les chamanes de la préhistoireTranse et magie dans les grottes ornées de  Jean Clottes et David Lewis-Williams, Ed Seuil, Paris, 1996. La thèse est intéressante et peut constituer une contribution à une investigation sur comment l’espèce a pu se représenter sa sortie de la nature et le retentissement que cela induisit sur elle dans sa relation aux autres êtres vivants.

La révélation en 2001-2002, dans le sud-est de l’Iran, province de Kerman, région de Jiroft, d’une civilisation vieille de plus de 5.000 ans, comme l’indique Pierre Barthélémy dans le Monde  du 03 octobre 2003, est très importante. Elle nous signale que le phénomène qui eut lieu en Mésopotamie tendait à se réaliser dans une zone bien plus vaste. Peut-être trouvera-t-on ultérieurement des régions où ceci s’est également produit. Car il semble vraisemblable qu’il y a eu synergie d’évolution dans toute l’aire qui couvre l’Iran et l’Irak actuels avec des liens importants, d’une part avec la Turquie et, via la Syrie, la Palestine, avec l’Egypte, d’autre part avec l’Inde.

Certaines découvertes en biologie ont une grande importance parce qu’elles remettent en cause des dogmes dont les fondements psychiques ne sont pas très clairs. Ainsi la mise en évidence de cellules souches chez les mammifères et donc chez Homo sapiens. Qu’est-ce qui empêchait d’admettre leur existence possible, puisqu’elles accomplissent une fonction déterminante dans le procès de vie ? De même en ce qui concerne  la capacité des neurones à se multiplier qui m’a toujours semblée une évidence niée. En revanche la découverte de l’interférence de l’ARN vient directement remettre en cause la théorie officielle de l’hérédité qui nie la transmission des caractères acquis. On aborde à son sujet des applications médicales, mais on escamote le rôle que l’ARN « interférentiel » a obligatoirement dans la modification des caractères et donc sur la permanence de ceux-ci puisqu’il opère sur l’ADN (possibilité de neutraliser, d’ « éteindre », ou de « mettre en sommeil » des gènes, selon Le Monde du 13 août 2002).

Toutes les spéculations au sujet de la mise en évidence de l’évanescence du chromosome Y chez Homo sapiens, relèvent surtout de la sphère de l’idéologie, des phantasmes et des peurs. A l’heure actuelle, où le patriarcat a disparu, les faiblesses du chromosome Y et la possibilité de sa perte permettent d’expliquer la disparition de celui-ci, et de donner une explication à la faiblesse de l’homme, contemporaine à celle de dieu. Tout ceci relève de l’intrication de la connaissance et de la spéciose comme cela apparaît également dans la théorisation au sujet de la prédominance d’un hémisphère cérébral sur l’autre, présentée comme donnée naturelle et absolument nécessaire, alors qu’elle n’est que parce qu’existe la répression. Celle-ci nécessite une hiérarchisation (réprimer c’est hiérarchiser) et un point d’appui extérieur (le plus élevé de la hiérarchie) que les « cerveaux » des hommes, des femmes placent dans une surnature.

 

G - Précisions

 

La perte progressive de la participation et de l’immédiateté a conduit Homo sapiens à rechercher des repères, à se situer, à savoir d’où il vient et ce qu’il est. Pour cela il a eu recours aux deux concepts clés de la représentation: l’espace et le temps, comme l’expose fort bien André Leroi-Gourhan pour qui cela s’impose comme données intangibles de l’espèce.

 « L’homme ne peut s’imaginer que par rapport au temps et à l’espace : la paléontologie et la cosmologie sont beaucoup plus que des sciences, ce sont les aliments d’une prise de conscience et le relais de la mythologie ».

« Cela posé, il reste que la science du passé des êtres est, dans sa fonction, une mythologie puisqu’elle se substitue à des systèmes d’explication de l’origine des êtres qui dans toutes les civilisations ont répondu au besoin de savoir qui on est et comment on existe ».

« Toutes les sciences du “Qui suis-je ? Où suis-je” ont donc réellement le même rôle essentiel à jouer que la mythologie »[26] [26]

En fait c’est la recherche inconsciente de la discontinuité pour retrouver la continuité qui fonde Homo sapiens. Or celle-ci résulte d’un long processus très souvent insidieux. Aussi la recherche de l’origine consiste à essayer de « transporter » le résultat à un moment précis, initial, fondateur.

La recherche de l’origine, des origines, est lestée de confusion – tout en étant en même temps une tentative d’en sortir – comme on peut s’en rendre compte en lisant l’Introduction d’un livre récent Aux origines de l’humanité: «Cet ouvrage consacré aux origines de l’homme  s’inscrit dans le cadre de l’histoire de la vie. Mais qu’entend-on par “origines” ? Il s’agit des différentes étapes d’une longue série d’événements contingents étalés sur plusieurs milliers d’années. Car, avant l’origine de l’homme moderne, il y a l’origine du genre humain ; auparavant, l’origine de la lignée humaine quand elle se sépare de celle des chimpanzés et, plus tôt encore, celle des singes et des primates, etc.»

Ainsi il n’y a plus une origine mais des origines et chacune serait un événement contingent. Comment peut-il y avoir continuité entre chacune d’elles ? Relève-t-elle aussi du hasard ? D’autre part, il y a remplacement de l’Homme (Homo sapiens), un être déterminé, par une qualité, l’humanité, qui fut hissée à la hauteur d’une entité. Elle n’est pas réservée à « l’homme moderne » ; elle préexiste longtemps avant qu’il ne peuple la terre.

Chercher l’origine n’implique pas seulement de repérer, à un moment donné de l’évolution des êtres vivants, la manifestation d’un être qu’on puisse  appeler Homme, mais à mettre en évidence, en même temps, ce qui le distingue des autres animaux, particulièrement en qui concerne les primates qui nous sont les plus proches, donc le principe qui le fonde, et à inventorier les causes qui instaurent celui-ci, même si elles relèvent du hasard. L’investigation au sujet de l’origine ne s’épuise pas avec la mise en évidence d’un commencement. Rechercher « le propre de l’homme », manifeste le désir de sortir de la confusion, de ne pas être confondu avec l’animal. Cette recherche très envahissante traduit bien la spéciose dans sa dimension de l’incertitude, de l’incapacité à se situer réellement dans tout le procès de vie. Le second volume de Aux origines de l’humanité est consacré à ce thème. Ce qui ressort des études qu’il renferme c’est qu’il n’y aurait rien de spécifiquement humain en dehors de « la conscience de soi » et de la « spiritualité », ce qui rencontre les diverses croyances des hommes et des femmes et, ce, depuis longtemps. Cependant s’impose également une affirmation complémentaire à celle de Pic de la Mirandole qui considérait l’Homme comme le miroir de toutes les créatures ; elle implique la présence de qualités humaines en chacune de celles-ci, car c’est ce à quoi aboutit l’investigation opérée par les auteurs de ce livre.

Pour se fonder les êtres ontosés recourent à l’exclusion. Ainsi ils excluent du champ de développement de la préhension, de la station et locomotion verticales, de la pensée, tous les êtres vivants à l’exception de l’Homme[27] [27] . Mais toutes ces réalisations évolutives s’imposent comme une nécessité au sein du procès de vie et ne concernent pas uniquement le phylum Homo. En conséquence, tôt ou tard, diverses découvertes imposent, comme on l’a vu précédemment, une remise en cause de cette dynamique de l’exclusion, qui s’exprime aussi par la vogue du thème de la coévolution. Or, celle-ci est une évidence et n’opère pas seulement entre deux espèces, ni même entre un groupe de celles-ci. C’est l’ensemble du monde vivant, de la biosphère, qui coévolue, et on peut ajouter que cette coévolution est en connexion avec le devenir de la planète qui l’affecte, de même que celle-ci est affectée par l’activité de la biosphère. Tout être vivant vit, en général, parmi d’autres êtres vivants qui forment son milieu, et la relation de dépendance entre les deux est réciproque même si elle n’est pas symétrique. Cependant l’environnement est constitué aussi de substances non vivantes organiques, comme l’air et l’eau. Ce sont tous les éléments du milieu qui peuvent avoir une action sélective, mais on ne peut pas oublier que l’être vivant, comme cela a été affirmé par d’autres, tend, également, à sélectionner son milieu ; ce qui signale, selon moi, l’importance de l’intervention de sa volonté consciente et inconsciente dans le procès de l’évolution.

Le concept d’émergence qui tend, dans certains cas, à remplacer celui d’origine inclut les notions d’imprévu, d’imprévisibilité, en rapport d’ailleurs avec l’instauration d’une discontinuité. Il se présente comme un support pour dire le trouble qu’induit en l’homme, la femme, l’affirmation d’une spontanéité, vécue en général comme une remise en cause.

Pour moi l’émergence est en rapport avec l’idée d’émersion, de surgissement, plus ou moins continu, comme par exemple dans le cas d’une chaîne de montagnes. L’émergence c’est le procès par lequel du sein d’un continuum donné apparaissent, au bout d’une période qui peut-être très longue, des formes nouvelles de vie qui ne sont pas obligatoirement en discontinuité totale par rapport à celles dont elles ont émergé. Etudier l’émergence d’Homo sapiens, puis de Homo Gemeinwesen, implique d’accepter et d’être à même d’intégrer les données spontanées qui se sont manifestées au cours de leur développement[28] C’est de l’exposé de ce qu’est « le propre de l’homme » qu’émerge puissamment la confusion. Je désire le montrer à partir de quatre phénomènes considérés par la grande majorité comme caractérisant l’espèce : la juvénilisation ramenée souvent à la néoténie, la prématuration, la non spécialisation et la persistance de l’enfant (enfant intérieur), particulièrement chez les hommes et les femmes de génie.

Le concept de néoténie implique qu’il y a un procès d’extension de ce qui est nouveau. Toutefois cela n’épuise pas ce qu’on vise à dénoter en l’utilisant. En fait il s’agit d’un procès biologique qui introduit la phase de la sexualité à un stade précoce, antérieur, larvaire[29]  . L’exemple paradigmatique est le couple axolotl-amblystome (amphibiens comme les crapauds, grenouilles, tritons, salamandres). L’axolotl est un animal aquatique qu’on pensait qu’il n’avait rien en commun avec l’amblystome qui est un animal terrestre. Or, au XIX° siècle, au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris, on a constaté la métamorphose de l’axolotl en amblystome. Dès lors le premier pouvait apparaître comme un stade larvaire du second, lequel se présentait alors comme l’animal achevé, parfait, celui ayant réalisé tous les possibles. Il a été montré que la métamorphose était liée à la présence d’iode dans le milieu ce qui conduisit à la pleine mise en évidence du rôle de la thyroïde dans les processus de morphogenèse.

Ce qui est essentiel c’est que grâce à la métamorphose il y a accession à un nouveau milieu. C’est un phénomène assez courant au sein des arthropodes (invertébrés à carapace formée de chitine, et pattes articulées), mais aussi dans d’autres groupes d’animaux. Deux possibilités s’imposent. Soit une condensation du développement avec perte d’un stade donné (le dernier) ; l’animal acquiert donc au stade antérieur la sexualité et donc la plénitude de sa morphogenèse et de sa fonctionnalité. Soit l’animal acquiert un stade supplémentaire et la sexualité apparaît lors de celui-ci. Dans le premier cas, il peut s’agir d’un retour à un milieu qui avait été abandonné (milieu aquatique), dans le second cas, il s’agit de l’accession au milieu aérien. Le comportement de l’axolotl-amblystome est donc plus complexe en ce sens que l’un et l’autre étant sexués peuvent exprimer la totalité des potentialités de l’espèce. Il n’est pas possible de dire que l’axolotl est un animal inachevé, qui serait affecté d’infériorité, caractères que l’on considère comme découlant de la mise en place de la néoténie.

La néoténie peut être obligatoire, facultative, accidentelle en rapport avec des perturbations au sein d’une population, ou en rapport avec des variations climatiques. Dans tous les cas ce qui est déterminant c’est l’apparition de la sexualité. Le cas de la Bonelli, ver marin vivant fixé, est emblématique. Le mâle vit dans la cavité génitale de la femelle; ce qui n’a pu se réaliser que parce qu’il a acquis la sexualité à un stade très précoce.

En ce qui concerne Homo sapiens on a bien juvénilisation, mais il n’y a pas une sexualité plus précoce, bien qu’il y ait des théoriciens qui affirment que celle-ci aurait eu tendance à s’affirmer vers cinq ans ; ce qui impliquerait  l’évanescence du phénomène néoténique. En fait la juvénilisation se caractérise par une sexualité plus tardive, ce qui allonge effectivement le stade « jeune ». Cela implique qu’elle ne consiste pas en l’acquisition de la sexualité à un stade plus jeune, mais en un allongement de la phase juvénile. A ce sujet on peut penser que la tendance à une plus grande précocité de l’âge de la puberté peut exprimer une régression de l’espèce. Elle est probablement due à la spéciose-ontose en rapport avec la répression parentale qui fait que les enfants, voulant échapper aux souffrances qu’elle inflige, désirent accéder le plus vite possible au stade adulte, se reproduire et…rejouer.

Pour fonder la théorie de la néoténisation, on a fait des comparaisons avec le développement des anthropiens (gorilles, chimpanzés, etc.), animaux les plus proches de Homo sapiens. Mais pour établir, à partir de là, que ce dernier est un animal néoténique, il faudrait que ceux-ci soient antérieurs à lui. Or, il n’en est rien. Il semble même que la divergence s’établisse à partir d’un devenir commun dans l’acquisition d’une meilleure préhension, provoquant des transformations anatomiques, au niveau du crâne par exemple, mais que dans la lignée humaine ces modifications continuent en liaison avec l’acquisition toujours plus complète de la station verticale, tandis que chez les chimpanzés et surtout les gorilles, il y a une régression en rapport à la brachiation. Cela va même plus loin chez ces derniers car, ne vivant plus pleinement dans les arbres, ils ne sont plus de réels brachiateurs et leur déplacement se fait en position semi-érigée.

Le soi-disant caractère néoténique des hommes et des femmes expliquerait leur état d’infériorité au cours de l’enfance et même ensuite. Or, rien n’indique qu’une espèce néoténique soit inférieure à une autre espèce. L’acquisition de la néoténie lui a permis d’améliorer, en quelque sorte, sa relation au milieu. En fait s’affirme ici une confusion avec la prématuration qui est théorisée et vécue comme une mise en dépendance, dans un état d’infériorité. Que le bébé humano-féminin.soit prématuré n’implique aucune infériorité organique et cela ne remet nullement en cause la possibilité de terminer son achèvement[30]] grâce à ce que je nomme l’haptogestation, laquelle nécessite pour se réaliser pleinement la communauté. Un glissement est souvent opéré de l’inachèvement du bébé à l’inachèvement de l’homme, de la femme. Ce qui fonde la théorie de la perfection jamais atteinte, en effet, il, elle, doit constamment tendre à s’achever. A. Adler est un représentant remarquable de celle-ci, ainsi que de la nécessité de la fiction et de la compensation. C’est le support fondamental de l’ontose : dépendance et compensation déterminées par la coupure de la continuité.

Cette théorisation occulte totalement l’apport de l’enfant au devenir de l’espèce. C’est de l’interaction bébé-parents que se déploya, et se déploie, la dimension communautaire de l’espèce qui lui conféra la puissance évolutive fondamentale.

La confusion se manifeste à nouveau avec la théorie de la non-spécialisation de Homo sapiens laquelle fonderait à son tour son infériorité, sa « nature imprécise » voire « son absence de nature propre ». On peut dire que comme dans les deux cas précédents c’est un support pour l’espèce d’exprimer sa méconnaissance d’elle-même, son incertitude, les traumatismes qui la hantent et qui ont été engendrés par l’acquisition de la pensée, du langage verbal, par exemple. La sédentarisation a occulté une adaptation que des scientifiques mettent actuellement en évidence : la capacité de courir longtemps à une certaine vitesse difficilement accessible par les autres espèces. Ceci aurait permis à Homo sapiens d’être un charognard, ou de pouvoir chasser en poursuivant longtemps des proies. Cette adaptation se manifeste au travers de la vogue du jogging du marathon ou des courses sur 100 km. A noter que dans ce dernier cas, ce qui  intervient c’est l’activité cérébrale pour soutenir un tel effort ; l’endurance est liée, à une grande énergie nerveuse, à une forte capacité intellectuelle, à celle de se représenter le monde et de puiser, dans celui-ci et dans sa représentation, une énergie complémentaire.  Enfin des hommes et des femmes moyennement chargés peuvent accomplir jusqu’à 50 km par jour, ce qui a permis les immenses migrations de nos très lointains ancêtres.

Affirmer de façon péremptoire une non adaptation spécifique de Homo sapiens revient à escamoter son adaptation à la préhension et j’ajouterai à la manipulation. En effet la préhension n’est pas son apanage, elle est très répandue chez les Primates; la manipulation bien moins, la main étant l’organe essentiel et déterminant. Elle permet non seulement de saisir et donc de pouvoir maintenir un contact important avec quelque chose, ou avec un être vivant, mais de placer l’objet dans diverses situations afin de le modifier, ce qui permet la fabrication des outils. Toutefois les possibles que renferme la main n’ont pu être pleinement révélés qu’à la suite d’un grand développement de l’encéphale et à l’instauration de l’imagination.

Prendre, saisir, comprendre : tel est le procès de la genèse de la pensée. En conséquence escamoter la préhension c’est escamoter cette dernière.

 Mais il y a plus : le fait que l’espèce ne soit pas liée, en quelque sorte, à une adaptation précise, la rend ouverte à un déploiement de divers possibles. En effet si on accepte intégralement l’idée d’une non spécialisation, cela n’induit nullement à entériner l’affirmation conséquente d’une infériorité de l’espèce La non spécialisation permet la non fixation ce qui, de ce fait, évite tout blocage, tout verrou, au cours du développement. Si, pourtant, cela s’impose cela ne découle pas d’une donnée naturelle, mais d’une donnée spéciosique. On peut dire que c’est une présupposition indispensable au surgissement de la pensée. Car la non fixation permet la compréhension de ce qui est hors de soi, et évite toute limitation. Ce n’est pas un hasard si, donc, Homo sapiens a produit le capital et s’il arrive difficilement à l’abandonner. Comme je l’ai montré en particulier dans Capital et Gemeinwesen (sur la base de l’œuvre de K. Marx), le capital fuit toute fixation, et donc toute dépendance. On peut le considérer comme une sorte de tangibilisation du projet humain, un essai de se représenter, de se saisir pour se connaître. D’autant plus que le capital est le résultat d’un devenir intermédiaire (une voie du milieu) entre la nature et la surnature ; devenir dont les présuppositions se trouvent dans le phénomène de la valeur et la politique qui, à l’origine, est la dimension pratique de la philosophie[31] ] . Ainsi l’on comprend le rapport entre les révolutions bourgeoises qui tendirent à sortir l’Homme de son état de minorité, de dépendance, et le développement du capital, particulièrement à la fin du XVIII° siècle.

La tendance à fuir toute fixation a fondé l’échappement du capital par rapport à toutes ses présuppositions, et a conduit à son anthropomorphose et à l’autonomisation de sa forme, puis le débouché dans la virtualité. De même Homo sapiens remet en question tout ce qui reste de sa dimension naturelle avec le désir de la gestation in vitro (utérus artificiel), sa restructuration avec la chirurgie esthétique, l’utilisation de diverses prothèses recourant  à ce qui est dénommé nanotechnologie. Le tout couplé avec une mégalomanie sans limite en rapport à son autonomisation, sa fuite en avant avec le délire de la conquête de l’espace (délire en rapport à tout ce qui lui apparaît comme conditions et supports de dépendance).

La réalisation de certaines fonctions ne dépend pas intégralement d’adaptations déterminées par des milieux donnés et résultant de la sélection naturelle, car leur importance dérive du fait qu’elles sont opérantes en un milieu quelconque, ainsi de la préhension en relation à la verticalisation. Cela enlève à l’adaptation le caractère de dépendance et de fixation, ce qui peut, par glissement, occulter que c’en est une, et conduire à affirmer que l’homme n’aurait pas d’adaptation.

La pensée peut être considérée comme une adaptation puissante à la présence au monde et à soi-même. Elle recèle la détermination de ne pas être fixée, immobilisée par ce à quoi elle se réfère et contribue à présentifier. C’est ce qui nous fait vivre la continuité et donc l’adhérence à l’éternité. Grâce à elle rien n’est perdu de ce qui s’est imposé au cours du devenir de l’ensemble des êtres vivants. Ainsi dans la lignée évolutive conduisant aux vertébrés et, de là, aux primates, etc., il y a eu abandon de la symétrie radiaire (importante chez certains protozoaires, les cœlentérés, les échinodermes), et instauration de la symétrie bilatérale ; la compulsion de répétition qui fait qu’il y a tendance à revenir à un état antérieur, induit, effectivement, chez Homo sapiens, le désir de retrouver cette symétrie. Grâce à la pensée ce désir ne débouche pas dans une psychose collective, érigée sur le manque et la perte –bien que cela puisse tendre à se produire à cause de la spéciose - parce que nous sommes à même de revivre cette symétrie et d’en jouir, tout d’abord au travers de l’effectuation de la pensée elle-même, qui est pensée rayonnante et pas seulement linéaire, puis à travers diverses réalisations comme la roue qui d’ailleurs fascine hommes et femmes, à travers divers rites, particulièrement les mandalas, à travers l’art, mais également à travers le statut privilégié accordé au cercle, à la sphère sans omettre l’adoration du soleil ou de la lune.

La théorisation de la persistance de l’enfant en nous, de l’enfant intérieur, très importante dans divers courants spiritualistes, thérapeutiques, s’impose également chez divers philosophes, et rencontre un écho chez beaucoup de gens parce qu’elle a pour support un phénomène réel commun à tous: le blocage de l’être naturel, refoulé en chacun, en chacune. Au niveau philosophique, comme au niveau scientifique où elle commence à s’affirmer, cette théorisation  s’appuie sur la néoténie et de façon confuse sur le caractère prématuré du bébé; elle en vient à être utilisée pour expliquer le génie : l’homme, la femme chez qui l’enfant intérieur serait à même de s’exprimer.

La confusion concernant la juvénilisation, la prématuration, la non-spécialisation et l’enfant intérieur, dérive de la répression subie dès l’origine de tout homme, de toute femme, la conception, suscitant une dimension irrationnelle obsédante. La situation de déréliction qu’a vécu l’enfant conduit, ultérieurement, l’adulte jusqu’au dénigrement, à la négation de la puissance de l’espèce qualifiée de débile, d’inapte, de raté, de démente, etc. Ou bien, par compensation, à placer Homo sapiens comme l’être parfait à partir duquel tous les autres animaux dérivent[32]  .

C’est un truisme que d’affirmer que la recherche des origines consiste en une investigation pour se connaître, cela n’ôte rien à sa pertinence. Au cours de ce cheminement vers la connaissance l’espèce, l’individu, rencontre obligatoirement la répression. La "saisie de soi" implique la disparition de la répression et de la dynamique de l’inimitié (intra et interspécifique). Dés lors l’espèce peut percevoir dans son immédiateté, ses caractères, retrouver son lien-participation à la nature ; elle peut dissoudre la surnature tout en amplifiant la puissance et la rayonnance de la pensée, en commençant par lui reconnaître son immense efficacité dans les divers domaines du procès de vie. Cela n’implique pas la « production » de ce que d’aucuns désignent sous le nom  de noosphère. Car à la base de la théorisation de cette dernière il y a la séparation entre les hommes, les femmes et cette sphère dont, d’une certaine façon, ils dépendraient ne serait-ce que parce qu’elle les fonderait, leur donnant leur dimension essentielle. On serait encore en présence d’une certaine discontinuité. Or, ce qui fonde la puissance de la pensée c’est la continuité que vivent ceux qui l’engendrent spontanément ou réflexivement au cours de leur procès de vie. En ce cas, la surnature n’est plus nécessaire et se dissout. Sa dissolution c’est aussi celle de la dépendance et de la répression[33] .

 

(2004-2005)





1 In Pour la Science, octobre 2002, n° 300

2 Immanuel Velikovsky (1895-1979 ) a écrit divers livres dans les années cinquante dont le plus fameux, peut-être, est Mondes en collision, Ed. Le jardin des livres, Paris,2003. Pour apprécier correctement son apport il conviendrait de connaître son œuvre.  Pour le moment nous  parlons de cette dernière en tant  que révélatrice d’une donnée importante : l’espèce vit sous la menace. C’est pourquoi je fais cette citation extraite de Mondes en collision (p. 345). « A la lumière de ces théories (de S.Freud, n.d.r), nous pouvons nous demander, dans quelle mesure les terrifiantes expériences des cataclysmes universels font maintenant partie de l’âme humaine, et dans quelle proportion on pourrait éventuellement les retrouver dans nos croyances, nos émotions, notre comportement, qui plongent leurs racines dans les zones inconscientes ou subconscientes de notre esprit ».

3 A ce sujet voir Andi Loepfe La VI° extinction, in (Dis) continuité, n°17 (F. Bochet, Le Moulin des Chapelles, 87800 Janaillac). J’ajoute qu’à travers la généralisation de l’homosexualité s’impose un risque d’extinction pour l’espèce. D’où pour conjurer, la mise en place de recherches pour produire artificiellement des enfants, ce qui serait une autre forme de destruction de l’humanité. Ceci est un exemple des dangers encourus par la remise en cause d’un des fondements de Homo sapiens en tant qu’être vivant ; en plus de la sexualité, on peut indiquer la verticalité, l’oralité, la technicité.

4 Nancy Makepeace Tanner, On becoming human, Cambridge University Press, 1981 ( A propos du devenir humain); traduction italienne : Madre, utensili, ed evoluzione umana, Ed. Nicola Zanichelli, Bologna, 1985 (Mères, outils et évolution humaine). Les citations extraites de son livre, en italien, se trouvent, dans l’ordre, aux pages 151, 152 et 245.

5 Sarah Blaffer Hrdy Istinto maternoTra natura e cultura, l’ambivalenza del ruolo feminile nella riproduzione della specie, Sperling & Kupfer  Editori, Milano, 2001 (Instinct maternel – Entre nature et culture, l’ambivalence du rôle féminin dans la reproduction de l’espèce).

6 De Franz Renggli nous pouvons citer, en traduction italienne, L’origine della paura. I miti della Mesopotomia e il trauma della nascità, Roma, Ed. scientifiche Ma.GI, 2004 (L’origine de la peur. Les mythes de la Mésopotamie et le traumatisme de la naissance). Il met en évidence que les mythes racontent les souffrances vécues durant la période intra-utérine et lors de la naissance. Ceci a une grande importance pour expliquer l’errance de l’espèce, sa spéciose, et certaines sources de sa pensée symbolique.

    « Dans la Bible, quand les hommes édifient une cité en projetant l’érection d’une tour qui doit toucher le ciel, ils expriment de cette façon le désir de retourner au stade prénatal, d’être à nouveau  soignés, de rétablir un lien avec les divinités grâce à un cordon ombilical ».

     « Ceci nous rappelle que l’unité du fœtus et du placenta est un arbre cosmique. Ce lien cosmique est défait pour toujours au moment de la naissance. Le cordon ombilical est coupé ».

    F.B.Kuiper insiste, lui, particulièrement sur le rapport entre la conception (ce qui peut en être souvenu, revécu) et les mythes cosmogoniques. Cf. Cosmogony and Conception, in « History of religion », nov.1970 vol.10.n.2.

7 F. Renggli, Les bébés veulent être portés. http://perso.wanadoo. fr/bebe_veulent_être_porte.html.

     Parler de besoin  archaïque peut induire à penser que le comportement du bébé est un reliquat d’une adaptation antérieure qui pourrait à la limite disparaître. En fait c’est à la fois archaïque (ou pourrait dire fort ancien, originel) et très actuel.

8 Ceci va à l’encontre de ce qu’affirme G. Semerano : « …penser ce qui n’existe pas n’est pas penser, c’est un vague imaginaire, le spectre de la pensée ». L’infinito : un equivoco millenario. Le antiche civiltà del Vicino Oriente e le origine del pensiero greco. , Ed. Bruno Mondadori, Milano, 2001, p. 71 (L’infini : un équivoque millénaire. Les antiques civilisations du Proche-Orient et les origines de la pensée grecque).

9 Michel Foucault : Surveiller et punir – Naissance de la prison, Ed. Gallimard, Paris, 1975, pp. 195-196

10 Les récits concernant le golem, Frankenstein, disent que l’être humain a été engendré naturellement mais créé artificiellement ; création douloureuse qui hante la mémoire de l’espèce, mémoire réactivée à chaque nouvelle génération

11 Comme le souligne François Ewald dans son commentaire-présentation de Surveiller et punir dans Dictionnaire des œuvres politiques, Ed. PUF, Paris, 1986, p. 236.

12 Je n’ai pas inventé cette expression ; je l’ai cueillie lors d’une émission de radio dont je ne me souviens plus.

13 « Mais même dans un tel ordre de valeurs absolues, aucun peuple, avant les Sumériens, encore avant les Babyloniens, ont exprimé une telle sensation d’immense étendue où l’homme découvre sa nullité : et les mésopotamiens transférèrent  ce sentiment d’inaccessible grandeur  à la terreur du divin : “Divinité effarante, comme les cieux lointains, comme la vaste mer”. » p. 45.

     La dynamique de réduction  peut aller jusqu’à la haine de soi, parce qu’on n’est que cela. Mais qui l’a décrété ? Une entité de la spéciose-ontose.

14 Cf. La fin des terroirs- La modernisation de la France rurale  de Eugen Weber, Fayard : Editions Recherches, Paris, 1983.

15 Giovanni Semerano. o.c, p.68-69

16 Idem, p. 189 pour la citation principale et les autres.

17 «Qui  ne sait pas percevoir la grande homogénéité et l’affinité culturelle qui, au premier millénaire, unit l’Ionie à la Mésopotamie et aux vastes espaces qui servent d’arrière-plan à l’histoire biblique, ne peut pas se rendre compte que l’ êpeirou s’identifie avec l‘afar biblique, avec le sémitique ‘apar (poudre, terre) avec l’akkadien eperu, avec le grec ëpeiroz, ¥peiroz ». Idem page 54.

18 Idem, p. 69.

19 Idem, p. 35

20 G. Semerano traduit le texte biblique ainsi : « Ta descendance sera comme ‘afar, la poussière de la terre », o.c. p. 49.

21 Idem, p. 32.

22  Lucio Russo, La rivoluzione dimenticata, , Ed. Feltrinelli , Milano , 2001

 

23 Dans l’étymologie du mot science l’idée de séparation n’est pas absente. Science vient  de « scientia “connaissance”, spécialement “connaissance scientifique” (…) Scientia dérive de sciens participe présent de scire (…) Scire a peut-être eut à l’origine le sens de “trancher” puis “décider” ; il n’a pas de correspondant dans les autres langues européennes ». Le Robert Dictionnaire historique de la langue française.

    Grâce à une expérience cruciale il est possible de décider, de trancher dans un débat. J’ajoute que l’étymologie fournit un argument pour affirmer qu’à l’origine la science est occidentale.

24 Je rappelle la définition qu’on peut retrouver dans Glossaire : ce qui permet d’organiser un savoir en vue d’un télos cognitif, et réflexion sur ce savoir pour en déterminer la validité, l’opérationnalité.

25 « Refoulement de la révolution scientifique », p. 21

   « Sans doute le phénomène que nous appelons « refoulement » est un phénomène profond de notre culture. En réalité non seulement on ne lit pas les tablettes cunéiformes, mais il est aussi difficile de trouver des éditions des écrits héllénistiques ».

   « Nous chercherons à individualiser l’origine de ce phénomène dans le cours de notre livre ». p. 26

[26]  .André Leroi-Gourhan, Mécanique vivante – Le crâne des vertébrés du poisson à l’homme, Ed. Fayard, Pa     ris, 1983, successivement pages 7, 9 et 13.

[27]  Ce faisant se réalise son exclusion de la nature. Ce que, d’une autre façon Elisabeth de Fontenay affirme dans le titre de sa contribution dans « Le propre de l’Homme » : L’exproprié : comment l’Homme s’est exclu de la nature. Toutefois parler de « l’exproprié » suggère, à mon avis, qu’il a subi un phénomène d’expropriation. De la part de qui ? Si c’est par lui-même, il aurait convenu d’écrire « l’auto-exproprié». C’est pourquoi, selon moi, le titre résonne comme un oxymoron.

[28] La question de l’émergence a donné lieu à un n° hors série de Science et Avenir, n° 143, juillet-août 2005 : L’énigme de l’émergence. Sous ce titre on trouve l’interrogation « programmatique suivante » : Comment comprendre l’apparition spontanée de formes nouvelles sans invoquer un ordre caché ou une force occulte ? Toutefois en ce qui concerne les être vivants, il n’est pas tenu compte, au cours des exposés, d’une activité des êtres vivants non réduite par un déterminisme génétique qui en fait des automates internisés, ou par l’action du milieu qui en fait des automates externalisés. Avec le phylum Homo, la volonté manifestée au niveau de l’espèce comme de l’individu, est un facteur puissant de l’évolution et « détermine » ce qui nous apparaît comme spontané : la donnée émergente.

  Enfin, notons que dans ce même numéro il est fait mention également du concept de survenance qui inclut encore plus l’idée d’imprévu.

[29] [ « On désigne sous le nom de pædogénèse, néoténie ou progénèse, une anomalie du développement caractérisée par l’avènement de la maturité sexuelle chez un individu à l’état larvaire ou, ce qui revient au même, par la persistance de caractères larvaires chez un organisme parvenu à la maturité sexuelle. On peut dire que la pædogénèse est liée à une évolution précoce (hétérochronie) du tissu germinal par rapport au reste du corps, dont les dernières étapes de développement se trouvent supprimées. La persistance de l’organisation larvaire peut ne frapper que certaines parties du corps (“néoténie partielle”) ». M. Abeloos, Les métamorphoses, Ed. A. Colin, Paris, 1956, p. 185.

  La fœtalisation de L. Bolk ne relève pas de la néoténie, mais de la juvénilisation qui apparaît comme le phénomène intégrant les deux autres.

[30]  Achèvement n’est pas le mot qui convient le mieux, car il laisse supposer qu’il y aurait la réalisation d’un stade donné instaurant un certain hiatus avec la suite du développement.

[31]  En Grèce, lors de la formation de la polis, s’impose la tendance à mettre en place un monde entre nature et surnature, avec réduction de l’importance de l’une et de l’autre, et la tentative à s’émanciper des deux.

[32]  C’est ce tendent à affirmer, par exemple, les partisans de « la bipédie initiale » (cf. leur site sur Internet).

[33] Nous n’envisageons pas dans ces « Précisions » l’œuvre de celles et de ceux déclarant apporter un regard nouveau sur l’évolution de l’Homme, comme par exemple Anne Dambricourt-Malassé., Il convient mieux, à mon sens, d’aborder leurs théorisations, concernant également le futur de l’espèce, dans le cadre d’une étude sur la régression et la dégénérescence.