DE LA COMMUNAUTÉ HUMAINE

À HOMO GEMEINWESEN

 

 

POSTFACE JUIN 1990

 

 

 

Nous republions ce texte de 1961, qui constitua le contenu du nº 1, série i, d’Invariance, après le texte du nº 6 de la même série (La révolution communiste: thèses de travail[1]), pour les lecteurs désireux de connaître l’ensemble de la revue, pour montrer la permanence d’une dynamique réflexive et mettre en évidence une continuité et une cohérence dans cette dernière[2].

La postface de juin 1974, permit de montrer le lien entre la préoccupation au sujet de la communauté en rapport avec la thématique du parti et celle en rapport avec un devenir où ce dernier n’était plus possible, du fait de la disparition de la classe révolutionnaire à partir de laquelle il devait fondamentalement se former.

Cette postface fut écrite à la fin de la phase de réflexion sur le possible d’une révolution dans les années ’75-80, selon la perspective de Bordiga, au cours d’un moment de repli; et l’on pourrait dire, en usant l’ancien langage, de retraite, car se faisaient déjà amplement sentir la dépression généralisée et l’évanescence de tout le mouvement révolutionnaire. Voilà pourquoi la thématique de l’anti-racket y est importante. En cela il y avait continuité avec Origine et fonction de la forme parti où était exposée la position anti-secte de Marx et d’Engels. Toutefois il manque dans l’un et l’autre texte une étude sur les diverses organisations créées par le mouvement prolétarien: partis, syndicats, soviets, conseils, sociétés mutuelles de résistance etc. Nous y reviendrons dans le chapitre sur les réactions au devenir du capital de Émergence de Homo Gemeinwesen.

Quelques mois après la publication de cette postface nous faisions une rupture plus conséquente avec toute la dynamique dominante dans les milieux d’extrême gauche et nous indiquions qu’il fallait quitter ce monde. Nous nous mettions encore plus en dehors en créant par là le fameux cordon sanitaire dont parlait A. Bordiga, nécessaire selon lui pour préserver le petit regroupement tentant de restaurer le corpus théorique du prolétariat. Mais par là aussi nous encourageâmes sans le vouloir un procès de séparation, voire d’indifférentisme, fort préjudiciable à un regroupement de personnes voulant opérer dans une autre dynamique. Ce n’était pas trop grave parce qu’au fond il fallait éliminer toutes sortes de scories. En outre, c’était nécessaire pour que, finalement, s’impose la compréhension qu’il n’y a plus à lutter contre le système, que le procès révolution est fini.

Là est le point fondamental qui est encore en continuité avec la problématique exposée dans Origine et fonction de la forme parti: quelle est notre véritable fonction dans le procès de vie de l’espèce? quel est notre véritable ennemi?[3] comment maîtriser la violence qui apparaissait nécessaire pour abattre le système capitaliste? dans quelle mesure a-t-on une claire conscience du procès en cours?

À la suite d’A. Bordiga, nous concevions le communisme comme un plan de vie pour l’espèce. En conséquence le parti devait exposer ce plan afin que, lorsque les masses se mettraient en mouvement elles puissent facilement s’approprier ce plan constituant le contenu du programme communiste. L’ennemi était évidemment le capital. La maîtrise de la violence ne pouvait être effectuée que par le parti; d’où la nécessité d’une formation théorique puissante apte à maintenir la tension pour la réalisation des objectifs fondamentaux. Mais ce parti ne pouvait être tel que lors de la constitution de la classe en parti, c’est-à-dire lors d’une vaste montée révolutionnaire. Toutefois sa puissance de cristallisation, à un moment donné, dépendait d’un long travail de préparation théorique antérieure. Or, étant donné que ceci s’effectuait inévitablement en période contre-révolutionnaire, il fallait une intense activité théorique, réflexive, afin de maintenir un niveau de conscience adéquat à la réalisation du programme.

Actuellement nous pensons que le procès révolution est fini. La thématique du parti et tout ce qui lui est lié s’évanouit. Les questions sus-indiquées demeurent mais les réponses varient. Il s’agit désormais de tendre à la formation d’une nouvelle espèce; le devenir d’Homo sapiens conduisant à la catastrophe pour la majorité de la biosphère. L’ennemi est donc dans une certaine mesure en nous-mêmes puisque nous dérivons d’Homo sapiens. En conséquence la thématique de la violence change puisqu’il ne s’agit plus de la maîtrise de son utilisation, étant donné qu’on n’a plus à s’opposer au phénomène capitaliste pour le détruire.

Lutter contre le monde en place c’est inhiber la possibilité de fonder une positivité. En effet, dans ce cas, on se détermine toujours négativement par rapport à un référent posé comme devant être détruit. Il est outrageusement évident que cette communauté-société du capital est abjecte et qu’il y a de plus en plus tendance à ce que se créent des situations irréversibles fondatrices de dépendances. Ainsi, en France particulièrement, s’opère la tentative de nous mettre dans une situation où nous ne pourrons pas nous passer de l’énergie nucléaire, des diverses prothèses médicales, du génie génétique etc. Mais essayer d’enrayer cette tentative, c’est empêcher que ne se dévoile totalement l’abjection du système. En le freinant, on le «moralise», on le rend acceptable. Et ce qu’il y a de plus dangereux, c’est que finalement on vit non seulement en tenant compte de l’abjection en place, mais en s’y adaptant.

Abandonner ce monde c’est favoriser le développement de la catastrophe qui seule peut être déterminante pour une mise en branle des hommes et des femmes. La lutte frontale, qui ne peut être que continuelle tant le système est puissant, ne permet pas en définitive que se polarise une immense énergie apte à poser une autre positivité. Il s’agit ici de tirer les leçons de la faillite de l’action syndicale. Pour Marx la lutte continue contre les patrons capitalistes afin de maintenir un certain niveau de vie et réduire la durée de la journée de travail, devait constituer une préparation fondamentale, un tremplin pour une action de vaste envergure: la révolution. Cette conduite, déterminée en définitive par la nécessité d’une solidarité vis-à-vis des plus défavorisés pouvait se justifier dialectiquement en posant que la sommation des luttes partielles pouvait provoquer, à un moment donné, le passage de la quantité à la qualité et, par là, de fonder le possible d’une discontinuité. Mais le phénomène pouvait opérer également en sens inverse, c’est-à-dire à partir du pôle ennemi: la sommation d’actions réformistes pouvait, à un moment donné, transformer un mouvement, au départ révolutionnaire, en un mouvement totalement intégré au système. L’histoire de la social-démocratie allemande en est un vivant exemple.

Pour qu’il fût possible de réussir dans une telle praxis, il aurait fallu qu’existât un parti fortement structuré théoriquement, apte à toujours maintenir le pôle du futur au sein de l’action présente; autrement dit il aurait fallu qu’existât un organisme (plus qu’une organisation) qui ne soit pas du monde en place. C’est d’ailleurs (mais c’est venu trop tard historiquement) ce que voulut réaliser, en définitive, A. Bordiga. C’est ce que nous avons théorisé et, avec les très faibles forces numériques de l’époque, avons essayé de pratiquer. Opérer ainsi c’était déjà emprunter la dynamique de quitter ce monde.

Abandonner ce monde, c’est développer dés maintenant une positivité; c’est épanouir une dynamique de vie différente qui rend totalement inutile celle en place. C’est de ce fait tendre à régénérer la nature; cette action ne peut que nous aider à nous transformer et à permettre ainsi l’émergence de Homo Gemeinwesen.

Ce qui a toujours manqué dans les grands moments de rupture que constituent les révolutions, c’est un référent et un référentiel autres que ceux en place, aptes à permettre la cristallisation des pulsions créatives de l’ensemble du corpus humano-féminin qui s’est soulevé contre l’ordre établi. Il y a bien, comme l’affirmait Rosa Luxembourg, un pouvoir créateur des masses, mais il y a aussi, au moment des révolutions, la puissance des diverses organisation dont les plus dangereuses sont les réformistes qui tendent toujours à nier à ces dernières toute aptitude à créer. L’existence alors d’un organisme qui n’ait jamais pactisé avec le monde en place peut donner aux masses la certitude de la validité de leur action et accroître en elles l’énergie créative.





[1] Dans le texte de 1990, il est fait mention, de façon erronée du n° 2 (Le vi° Chapitre inédit du Capital et l’œuvre économique de Marx, qui fut republié en un volume, chez Spartacus, sous le titre de: Capital et Gemeinwesen, en 1978). La republication du n° 6, série i, date, en revanche, de 1989. Je signale que seulement 4 chapitres sur les 10 prévus ont été publiés. Le cinquième, La mystification démocratique, le fut partiellement. En 1991, j’ai publié, en une brochure hors-commerce, la partie de ce chapitre qui ne l’avait jamais été, avec une introduction: À propos de: La révolution communiste: thèses de travail, (1969), qui donne quelques explications sur le texte ainsi que sur son non achèvement, et dont je cite ceci: «Avec le texte La révolution communiste: thèses de travail, nous voulions montrer l’importance du phénomène théorique». [Note de 2001]

[2] Nous le faisons également parce que certains éléments se réclamant d’«Invariance» (série i, jusqu’au n° 7) présentent ce texte comme le leur, ce qui n’est pas grave, et affirment que la revue fut celle d’un groupe déterminé, le leur, ce qui est simplement stupide.

Nous n’avons pas non plus reporté les notes mises en 1968 parce qu’en ce qui concerne celles se rapportant à la Gauche communiste d’Italie, elles signalaient des textes peu connus à l’époque mais qui sont disponibles aujourd’hui.

En ce qui concerne les citations de Lénine et de Trotsky, elles visaient à mettre en évidence que ces révolutionnaires ne pouvaient pas être réduits à leur dimension strictement léniniste ou trotskiste. Au cours de la phase révolutionnaire, ils exposèrent des positions compatibles avec notre représentation en ce qui concerne le parti.

La citation de Blanqui (Instructions pour une prise d’armes) était nécessaire pour montrer la continuité de ce que je nomme le phylum prolétarien.

Indiquons enfin une dernière raison de cette publication, comme de celles qui suivront (contenant d’autres textes anciens d’«Invariance», ou des textes de la Gauche communiste d’Italie), c’est que nous allons connaître une phase intermédiaire caractérisée par une polarisation sur divers moments historiques avant que ne s’enclenche réellement une autre dynamique.

[3] J’ai abandonné cette thématique qui n’était pas cohérente avec la dynamique de quitter ce monde. En m’exprimant à la façon d’A. Bordiga, je dirai: je n’ai pas d’ennemis. [Note de 2001]